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Tous les noms de Saramago : la complexité des archives ou les archives de la complexité

  • Carolina Ferrer

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  • Carolina Ferrer
    Université du Québec à Montréal

Corps de l’article

Dans son discours de réception du prix Nobel de littérature en 1998, José Saramago  [1] raconte comment les personnages de ses livres devinrent les maîtres et l’auteur, l’apprenti. « Alors […] l’apprenti commença à écrire la plus simple de toutes les histoires : une personne en cherche une autre, car elle s’est rendu compte que la vie n’a rien de plus important à demander à un être humain. Le livre s’appelle Tous les noms. Non écrits, tous nos noms y sont. Les noms des vivants et les noms des morts  [2] ».

Chercher une personne est justement ce que monsieur José, le personnage du dernier roman de Saramago  [3] , n’avait jamais fait. Employé du Conservatoire depuis vingt-cinq ans, célibataire, il n’a ni ami ni famille. Il habite dans un immeuble adossé à l’édifice où il travaille. Sa seule distraction est sa collection personnelle d’archives de célébrités, qu’il construit en découpant des journaux. Un jour, il décide de compléter ses dossiers en y incluant une copie du certificat de naissance de chaque personne, tiré des archives officielles. Pour se les procurer, il ouvre la porte longtemps verrouillée qui sépare son logement de son lieu de travail. Ce faisant, il franchit sans permission le seuil d’un système ordonné, régi par des règles strictes et rigides. De retour chez lui, parmi plusieurs certificats de célébrités, monsieur José trouve le dossier, introduit par mégarde, d’une personne ne jouissant d’aucun renom. L’intrusion du certificat de cette inconnue déchaîne une suite imprévisible d’événements qui bouleversent non seulement la platitude de son existence, jusqu’alors réglée par le Conservatoire, mais aussi et surtout la façon dont il concevait la vie, la mort et la mémoire.

Attiré de façon incompréhensible par le certificat de naissance de l’inconnue, monsieur José consacre toute son énergie à la rechercher. Dans sa quête, le préposé commet maintes transgressions : il soustrait du matériel de l’État civil, falsifie des documents, mène une enquête illégale au nom du Conservatoire, se faufile dans une école tel un voleur, le tout en risquant son poste et même sa vie.

Au fil du récit, nous sommes témoins du périple de monsieur José à la recherche de cette femme, de l’inquiétude morale que suscite son désir de transgresser ses propres valeurs et celles de son entourage, de ses craintes d’être découvert. La recherche que mène le préposé, s’ajoutant à d’autres faits apparemment dérisoires, déclenche au sein du Conservatoire une dynamique qu’il aurait été absolument impossible de prédire. Les archives, imprégnées d’une tradition profondément hostile à toute innovation technologique, sont censées maintenir un registre fidèle des principaux faits relatifs à la vie des citoyens, tels que la naissance, le mariage, le divorce et la mort. L’État civil se veut un système qui simule à la perfection la société, et les lois qui le régissent sont strictes et immuables. Mais voici qu’elles sont ébranlées par certains agents et, notamment, par les activités inhabituelles de monsieur José.

Dès le début du roman, le narrateur introduit l’idée de complexité lorsqu’il observe que, « pour ne pas perdre le fil dans une affaire aussi complexe, il faut commencer par préciser où sont installés les archives et les fichiers, et comment ils fonctionnent » (TN, p. 13). Ensuite, une fois décrit le fonctionnement du Conservatoire, la narration porte sur la recherche de cette femme inconnue, recherche au cours de laquelle monsieur José traverse les frontières de divers systèmes. Ces infractions déclenchent des instabilités qui finissent par dévoiler des aspects de la réalité d’une richesse insoupçonnée, en même temps qu’apparaît la capacité de nouvelles formes d’organisation à surgir. Le résultat des différentes démarches entreprises par le célibataire fait en sorte que sa vie, ainsi que tout le fonctionnement du Conservatoire, se trouvent bouleversés. De ce point de vue, tout cela se passe comme si ce roman évoquait et convoquait sans cesse la théorie de la complexité qui, suivant George A. Cowan, « fait référence à des systèmes composés de plusieurs parties différentes qui, par un processus assez mystérieux d’auto-organisation, deviennent plus ordonnés et plus informés  [4] ». De fait, notre hypothèse est que, dans Tous les noms, Saramago aurait procédé à une appropriation esthétique de cette théorie, ce que nous proposons de mettre en évidence dans cette étude.

Mais qu’est-ce que cette théorie ? D’origine très récente, elle est liée au développement de plusieurs domaines de recherche, tels que la biologie, la théorie de l’information, la chimie, l’économie, l’anthropologie, la sociologie, la théorie cognitive et la psychologie. Son objet d’étude n’appartient pas à une discipline, mais à plusieurs, comme l’indique à juste titre Mitchell M. Waldrop :

un système […] est complexe, dans le sens où beaucoup d’agents indépendants interagissent les uns avec les autres de maintes façons. Pensez aux quadrillions de protides, lipides et acides nucléiques qui composent une cellule vivante, ou aux milliards de neurones interconnectés qui constituent le cerveau, ou aux millions d’individus interdépendants qui constituent une société humaine  [5].

La théorie de la complexité compte plusieurs chercheurs qui se consacrent à son étude. En Europe, les principaux noms qui l’ont illustrée sont ceux d’Henri Atlan  [6] , Edgar Morin, Jean-Pierre Dupuy  [7] et Ilya Prigogine. Aux États-Unis, on retrouve le Santa Fe Institute, centre exclusivement voué à la théorie de la complexité. George Cowan, John Holland, Murray Gell-Mann et Stuart Kauffman sont quelques-uns des théoriciens nord-américains qui se sont le plus impliqués dans le développement de ce champ de recherche. En ce qui concerne les liens entre théorie de la complexité et littérature, il faut souligner les études parues dans la publication du Centre de recherche sur la littérature et la cognition de l’Université de Paris VIII : Théorie-Littérature-Enseignement  [8]. Noëlle Batt y signale « l’utilisation des notions de bruit et de «complexité par le bruit» empruntées aux théories de l’information » dont font état les ouvrages d’Umberto Eco et de Iouri Lotman  [9]. Du point de vue plutôt interprétatif, on soulignera enfin le travail de Deborah Hesse sur l’oeuvre de Maurice Blanchot  [10]. Notre entreprise sera plus modeste, puisqu’elle vise essentiellement à repérer les occurrences de la théorie de la complexité dans le roman de Saramago, de manière à identifier successivement les différents agents participant à cette histoire, les sous-systèmes qu’ils forment, leurs modes d’interaction et leurs fonctionnements internes. Enfin, nous chercherons à appréhender le surgissement d’une organisation tout à fait nouvelle à partir du parcours imprévisible que suivent les événements.

A. L’observateur

L’étude du rôle de l’observateur des événements constitue un élément central de l’analyse des systèmes complexes. Dans le cas particulier de Tous les noms, on s’apercevra ainsi du rôle essentiel que jouent deux observateurs : monsieur José et le directeur, chacun d’eux formant à son tour, comme on le verra, un système complexe.

Le premier observateur à considérer est le préposé aux écritures, personnage sur lequel se trouve focalisé le narrateur omniscient du roman. Cette technique narrative n’a en soi rien de singulier, à cela près que, sans avis préalable, la narration se confond avec la voix intérieure de monsieur José lui-même. Par ce procédé, l’auteur nous introduit dans les replis et les mouvements capricieux et non linéaires de la conscience du personnage. C’est ainsi que nous accédons à la perspective interne des processus de perception, sélection, modification et re-élaboration des événements qui ont lieu au sein de cette conscience intime, par exemple, lorsque le préposé écrit son compte rendu :

Le moment était venu de coucher noir sur blanc le déroulement de ses recherches, ses rencontres, ses conversations, ses réflexions, les plans et les tactiques d’une enquête qui s’annonçait complexe. Les démarches d’une personne à la recherche d’une autre personne, pensa-t-il, et en fait, bien que l’enquête en fût encore à ses débuts, il avait beaucoup à raconter […].

TN, p. 74

D’ailleurs, le célibataire consacre une part importante de son temps à dialoguer avec lui-même : « Et après, Je ne sais pas, il me viendra bien une idée, Tu pourrais résoudre la question à l’instant même, Comment […] » (TN, p. 81) ; ou à s’entretenir avec le plafond qui lui déclare : « Je crois t’avoir dit un jour que les plafonds des maisons sont l’oeil multiple de Dieu […] » (TN, p. 240)  [11].

Dans d’autres occasions, le discours interroge le processus cognitif lui-même, par instants assez trouble : « Il poursuivait dans le labyrinthe confus de sa tête vidée de métaphysique le fil des raisons qui l’avaient poussé à recopier la fiche de la femme inconnue et il n’en trouvait pas une seule qui eût pu déterminer consciemment cet acte inopiné. » (TN, p. 38) Nous avons même droit à des représentations de la pensée qui confèrent à celle-ci une dimension presque physique : « […] le sens est incapable de rester tranquille, il fourmille de sens seconds, tiers et quarts, aux directions irradiantes qui se divisent et subdivisent à perte de vue en rameaux et ramilles, le sens de chaque mot ressemble à une étoile qui projette des marées vives dans tout l’espace, des vents cosmiques, des perturbations magnétiques, des malheurs » (TN, p. 131).

Ces modalités de narration, qui nous ouvrent un accès à la pensée, aux dialogues du personnage avec lui-même ou avec des objets, dénotent une équivalence saisissante avec la place qu’occupe l’observateur au sein d’un système complexe. Comme l’indique Henri Atlan à propos des chercheurs qui étudient des systèmes humains, « l’observateur n’est pas seulement un élément du système […]. Il est aussi un métasystème qui le contient, dans la mesure où il l’observe  [12] ». De même, presque tout au long du roman, les événements sont racontés du point de vue de monsieur José. Ce n’est que vers la fin du texte, alors que ce dernier met en place des mesures qui susciteront l’émergence d’un ordre nouveau, que nous apprenons que le directeur du Conservatoire est au courant des démarches du préposé. C’est aussi à ce moment que se dégage et s’affirme la signification plus profonde dont est porteur l’État civil en tant que système qui en simule un autre, bien plus complexe : celui de la société elle-même. À son tour, ce système se trouve reproduit dans la personne qui le dirige :

[…] mon chef […] connaît par coeur tous les prénoms et tous les noms […]. Le cerveau d’un conservateur est comme un duplicata du Conservatoire […]. Étant capable, comme c’est le cas, de concevoir toutes les combinaisons possibles de prénoms et de noms, non seulement le cerveau de mon chef connaît les noms de toutes les personnes qui sont en vie et de toutes celles qui sont mortes, mais encore il pourrait vous dire comment s’appelleront toutes celles qui vivront d’ici à la fin du monde […].

TN, p. 61

Vers la fin du texte, nous nous rendons compte de la multiplicité des points de vue et des différents niveaux de l’histoire qui en découlent. Au plan théorique, ce phénomène correspond au fait qu’« [e]n réalité […] nous avons pour objet une ou plusieurs définitions de la complexité dépendant de la description d’un système par un autre système, vraisemblablement un système adaptatif complexe, lequel pourrait être un observateur humain  [13] ». Dans la mesure où il y a plusieurs fonctionnaires au Conservatoire, il pourrait y avoir plusieurs définitions de sa complexité ; et cette idée est confirmée justement lorsque le directeur expose les changements qu’il compte apporter au fonctionnement du Conservatoire. En même temps, puisque tous les employés font partie du système, le conservateur y compris, nous pouvons affirmer que ces changements sont de l’ordre d’une auto-organisation du système.

D’autre part, si le Conservatoire constitue bel et bien le principal système complexe du roman, il n’en est pas le seul. Les célébrités de monsieur José, ainsi que les archives de l’école et du cimetière, constituent des systèmes à part entière, qui sont reliés entre eux par l’action du célibataire. Il existe aussi des éléments plus divers, plus épars, qui finissent par constituer une sorte de réseau : il s’agit des différentes personnes rencontrées par monsieur José au sujet de la femme inconnue. Pour se renseigner, le préposé s’adresse à la marraine, aux voisins, à l’employée de la pharmacie, au directeur de l’école et aux parents de l’inconnue. Son obsession pour la disparue (« C’est parce que je ne la connaissais pas que je la cherchais […] » [TN, p. 235]), amène monsieur José à tisser des liens entre ces différentes personnes. Du point de vue de l’observateur, du conservateur et des lecteurs, ce phénomène se traduit par l’amplification et la transformation du système des archives en un autre bien plus vaste, celui de la vie elle-même — et puisque ce système englobant est défini par la mémoire, les autres systèmes seront désormais déterminés par ce même paramètre. Et c’est précisément en utilisant l’image de la mémoire, non pas d’une seule personne, mais de la totalité des individus dont les renseignements sont conservés aux archives de l’État civil, que le directeur décide de réorganiser l’ensemble du système, de manière à éliminer jusqu’à la division entre les vivants et les morts : « Ainsi, tout comme la mort définitive est l’ultime fruit d’une volonté d’oubli, de même la volonté de mémoire pourra perpétuer notre vie » (TN, p. 204).

Déclenchée par le désordre qu’introduit monsieur José dans l’État civil et par le bruit  [14] que représente le certificat de la femme parmi ceux des célébrités, l’action met dès lors en évidence l’existence d’un métasystème, composé de plusieurs systèmes enchevêtrés : il s’agit de l’État civil, des célébrités, de l’école, du cimetière et du réseau de relations de la femme, tous ancrés dans l’ample système de la vie.

B. Les systèmes

1. Les archives de l’État civil

Elles sont décrites en détail au début du roman. Les fichiers du Conservatoire, qui contiennent les noms complets des personnes et les dates des événements les plus importants de leur vie, sont divisés en deux groupes : celui des vivants et celui des morts. À l’avant du bâtiment se trouvent les fichiers qui contiennent les renseignements sur les vivants, alors que les dossiers de morts se situent à l’arrière. Comme cette deuxième section croît plus rapidement que la première, de temps en temps, il est nécessaire d’élargir son espace. La zone doit donc être reconstruite périodiquement pour héberger les dossiers des morts qui s’accumulent jour après jour.

Dans le roman, le Conservatoire constitue le système de base pour la construction de l’histoire. Mais pour que l’action commence véritablement, il importe que l’une de ses règles soit violée ou, à tout le moins, que la rigidité du système soit perturbée. C’est ce qui arrive, par exemple, lorsqu’un chercheur se perd dans les fichiers des morts. Cet événement oblige désormais quiconque s’aventure dans cette section à se nouer à la cheville une corde appelée « le fil d’Ariane ». Une autre perturbation survient quand le sous-chef suggère d’ordonner les fichiers des morts en sens inverse, c’est-à-dire en plaçant les plus récents à l’avant. Ces deux incidents, quoique déterminants, sont encore trop insignifiants pour compromettre à eux seuls l’ordre des archives. C’est la transgression que commet monsieur José qui introduit véritablement l’instabilité dans cet ordre. La nuit où le préposé connecte le système des archives et celui des célébrités, il ouvre la porte au bruit qui provoquera, après une suite considérable d’événements, une nouvelle conception du métasystème.

2. Les célébrités

Monsieur José construit sa collection d’archives de célébrités avec des nouvelles découpées dans les journaux et la divise en deux sections. La première comporte les cent personnes les plus célèbres de son pays, alors que la deuxième correspond à celles moins connues mais susceptibles, un jour, de devenir plus importantes ; ces personnes se trouvent, selon le narrateur dans « cette zone que nous sommes convenus d’appeler frontière » (TN, p. 28). Cependant, nous voyons que la véritable frontière n’est pas celle qui sépare les personnes célèbres d’avec les autres ; de fait, le célibataire n’arrive à la percevoir que grâce à l’intromission dans ses archives du certificat de l’inconnue. Il se voit ainsi transporté dans un territoire dont le préposé ignorait l’existence et où faire la une des journaux n’a aucune importance : il s’agit du monde intime où l’importance d’une personne pour une autre provient des sentiments qui les rattachent, des rapports directs, des liens noués au fil des années. Dans cette dimension, jusqu’alors insoupçonnée par le célibataire, il découvrira que la seule frontière valide est celle entre la vie et la mort. Puisque l’inconnue se suicide avant que monsieur José n’ait fait sa rencontre, même s’il est convaincu de l’avoir vue un jour dans l’autobus, il ne devrait, en principe, jamais parvenir à concevoir cette frontière. Pourtant, il y arrivera. Cette femme deviendra l’être le plus important dans la vie de monsieur José, car il acceptera de considérer les choses suivant une perspective plus large : celle que lui donne l’idée même de mémoire. Dans ce contexte, la notion de célébrité, avec ses classements et sa frontière, devient à l’évidence obsolète.

3. L’école

À l’école, monsieur José trouve trois types d’archives. Le premier est celui des employés : ignorant que la femme qu’il recherche était enseignante à son ancienne école, il ne s’y attarde pas, laissant échapper une occasion précieuse pour obtenir les renseignements qu’il désire. Le deuxième type d’archives, puisqu’il correspond aux élèves actuellement à l’école, est inutile pour monsieur José.

Mais c’est le troisième type d’archives qui intéressera surtout monsieur José. En fouillant dans un grenier mal éclairé, il découvre les dossiers des anciens élèves de l’école. Parmi eux, se trouvent les fiches de la femme qui correspondent à son enfance et à son adolescence. Contrairement à celles du Conservatoire, ces fiches sont accompagnées d’une photo qui permet à monsieur José d’apprécier la transformation physique de l’inconnue. Il trouve cette différence frappante : « Au Conservatoire général ce n’était pas comme cela, au Conservatoire général on ne pouvait pas voir comment les visages avaient changé et continuaient à changer, alors que c’était précisément cela le plus important, ce que le temps transforme, et non pas le nom, qui lui ne varie jamais » (TN, p. 109). La différence que signale ici le préposé, en plus de rappeler l’aspect sans cesse changeant des êtres, renforce le contraste entre un système statique et un système dynamique. Si, au Conservatoire, les noms et les dates les plus importantes dans la vie des personnes sont enregistrés, ces renseignements ne permettent pas de suivre les changements subis au cours d’une existence. Les fiches de l’école non plus d’ailleurs, mais la succession des photographies crée l’effet d’une évolution. Seule la relation directe, intime, donne accès aux transformations d’une personne.

Comme cette femme est morte, il devrait se contenter des petits détails que lui fournissent ceux qui l’ont connue ou les photographies. Jusqu’à un certain point, le secret qui surgira à l’occasion de sa visite au cimetière et les sensations ressenties lors de celle de son appartement lui permettront, à lui qui n’a jamais vécu l’expérience de partager sa vie avec quelqu’un, d’éprouver un sentiment de proximité avec l’inconnue. Toutefois, monsieur José n’atteindra véritablement ce sentiment d’intimité avec la femme que grâce à la nouvelle organisation des archives, où primera désormais le concept de mémoire. Contre toute attente, c’est le directeur lui-même qui suggérera au préposé une fraude assurant définitivement une forme de co-existence entre monsieur José et la femme.

4. Le cimetière

L’immeuble par lequel on accède au cimetière est une copie exacte du Conservatoire et on y trouve aussi des fichiers contenant des renseignements, mais sur les morts cette fois. Lorsque monsieur José arrive au cimetière et s’informe auprès d’un fonctionnaire de l’emplacement du tombeau de l’inconnue, il apprend que la femme s’est suicidée. En demandant une autorisation pour visiter le cimetière, le préposé reçoit un plan pour éviter de se perdre, détail qui rappelle le fil d’Ariane du Conservatoire.

Évidemment, à la différence de l’État civil qui ne renferme que de l’information et où les morts n’apparaissent que sous forme de fiches, ces derniers sont enterrés au cimetière. L’étendue des lieux est immense et, de la même manière que le nombre de fichiers s’accroît, le cimetière connaît des expansions successives très importantes : « Tout comme une inondation commence par envahir les niveaux les plus bas, serpente entre les vallées puis peu à peu grimpe à l’assaut des coteaux, de même les sépultures gagnèrent du terrain » (TN, p. 209). Néanmoins, puisque jadis ses murs furent démolis, ses allées côtoient des champs de toutes sortes, « […] constituant […] une frondaison luxuriante où vie et mort se confondent comme se confondent dans les vrais arbres oiselets et feuillage » (TN, p. 209). En ce sens, l’État civil constitue un système qui entend représenter deux systèmes enchevêtrés du point de vue géographique : le premier correspond à l’espace des vivants, la ville et la campagne, et le deuxième celui où demeurent les morts, c’est-à-dire le cimetière. Au cours de l’histoire, le conservateur et le préposé apprendront une leçon fondamentale : l’espace physique n’est pas le seul où morts et vivants cohabitent : la mémoire en est un autre.

En plus des mêmes difficultés que pose la classification des vivants et des morts dans le Conservatoire, le système du cimetière, en particulier le secteur des suicidés, renferme un secret. Après un long parcours et une nuit passée à l’abri d’un olivier, monsieur José rencontre un berger qui, par la confession qu’il lui fait, déstabilise davantage son existence : « Quelle est donc la vérité du secteur des suicidés, demanda monsieur José, Qu’ici il ne faut pas se fier aux apparences, […] Par exemple, la personne qui est là, dit le berger en touchant le monticule de terre avec le bout de sa houlette, n’est pas celle que vous croyez » (TN, p. 232). Avec cette révélation, le préposé sent tout son monde basculer : malgré ses recherches, la réalité se présente à lui comme un labyrinthe : « Soudain le sol se mit à osciller sous les pieds de monsieur José, la dernière pièce sur l’échiquier, son ultime certitude, la femme inconnue enfin retrouvée, venait de disparaître » (TN, p. 233). Si l’indétermination règne sur les identités des suicidés, c’est parce que le berger procède au déplacement des plaques qui identifient les tombeaux avant l’installation des dalles. Selon lui, c’est agir en faveur des suicidés : « S’il était certain, comme j’en suis convaincu, que les gens se suicident parce qu’ils ne veulent pas être trouvés, ces gens ici, grâce à ce que vous avez appelé la malice du berger, sont définitivement à l’abri des importunités […] » (TN, p. 234). Il faut noter que cette « malice » n’a pas pour objet de changer les morts de catégorie. Cependant, ces altérations à l’intérieur d’un sous-système signalent l’impossibilité d’indiquer la localisation exacte des morts et sèment dès lors le doute quant à la capacité de représentation de n’importe quel système. Au reste, ce berger apprend au célibataire des vérités fondamentales, rappelant la sacralité de la vie et non de la mort  [15] , et soulignant même l’importance des sentiments que monsieur José éprouve pour la femme : « Je ne crois pas qu’il y ait respect plus grand que de pleurer quelqu’un qu’on n’a pas connu […] » (TN, p. 233).

Une fois remis de la surprise que suscitent chez lui ces changements apportés subrepticement aux noms des morts, le préposé, en cachette, imite le berger et, à son tour, change une des plaques, introduisant ainsi, par lui-même, un nouveau maillon dans le processus. Il rend alors possible une « […] hypothèse ironique où le mensonge, semblant se répéter lui-même, redeviendrait vérité. Les oeuvres du hasard sont infinies » (TN, p. 236). Remarquons enfin que ce jeu d’altération d’identités présente une forte ressemblance avec un concept fondamental de la théorie de la complexité : l’auto-organisation. Lorsqu’un système a subi maints dérèglements, affirme Atlan, il atteint un nouveau niveau d’ordre : « L’auto-organisation fonctionne comme suite de désorganisations rattrapées en réorganisations. La complexité par le bruit, dans ce formalisme, est l’expression d’une affirmation par double négation  [16] ».

5. Le réseau

En plus des systèmes clairement définis dans le roman, il en existe un autre d’une grande importance mais dont les limites restent assez floues : il s’agit du système qu’échafaude et trame le préposé à partir des renseignements fournis par les différentes personnes qui ont connu la femme.

Monsieur José avance du passé vers le présent, c’est-à-dire vers l’absence, dans ce réseau construit à même certains détails de la vie de l’inconnue qu’il arrive à rassembler. Premièrement, le préposé se dirige à l’adresse inscrite sur le certificat de naissance. De toute évidence, elle n’y habite pas depuis quelque trente années. Néanmoins, il finit par découvrir une veuve qui déclare être la marraine de l’inconnue. Au cours d’un tête-à-tête assez tendu, elle lui révèle maints secrets, y compris son aventure adultère avec le père de cette dernière, aventure qui signifia le déménagement de la famille. Elle lui donne une photo de la femme prise à l’âge de huit ans, premier portrait à nourrir l’imaginaire du célibataire. Par ailleurs, la veuve lui fait part de sa conception du mariage, point de vue qui apparaît à chaque fois qu’il évoque la notion d’un système complexe où le tout représente bien plus que la somme de ses parties :

Je vais vous expliquer une chose, Dites, Je vous demanderai d’abord si vous savez combien il y a de personnes dans un mariage, Deux, l’homme et la femme, Non, monsieur, dans un mariage il y a trois personnes, il y a la femme, il y a l’homme et il y a ce que j’appellerai la tierce personne, la plus importante, celle qui est constituée par l’homme et par la femme ensemble, Je n’avais jamais réfléchi à cela, Si l’un des deux commet un adultère, par exemple, le plus offensé, celui qui reçoit le coup le plus rude, pour incroyable que cela paraisse, ce n’est pas l’autre, mais cet autre qui est le couple et qui n’est pas un mais deux, Peut-on vraiment vivre avec ce un formé de deux, moi j’ai déjà bien du mal à vivre avec moi-même, D’habitude, dans le mariage, l’homme ou la femme, ou tous les deux, chacun de son côté, s’ingénient à détruire cette tierce personne qu’ils constituent, laquelle résiste et s’efforce de survivre à tout prix […].

TN, p. 62

Fort de cette nouvelle perspective sur la vie de couple, monsieur José retourne chez lui et commence la rédaction d’un compte rendu des événements que suscitent ses démarches. Vers la fin du roman, le préposé retourne chez la dame pour lui raconter le résultat de ses recherches. Cependant, la veuve a disparu, rendant ainsi plus intense le sentiment d’absence éprouvé par le célibataire.

Une fois au courant de la mort de la femme, monsieur José visite deux autres lieux : le collège où jadis elle fut élève et la maison de ses parents. Il s’adresse officiellement au directeur de l’établissement, prétextant qu’il enquête sur la cause du suicide. Surgit alors un autre aspect de la réalité qui ne contribue qu’à augmenter la perplexité du célibataire : la femme avait non seulement étudié au collège mais y avait travaillé jusqu’à sa mort. Cette révélation fait à nouveau basculer le monde du préposé : « […] rappelons seulement qu’il avait eu à portée de la main la fiche qu’on lui montre en cet instant […] mais comment aurait-il pu imaginer que la fillette qu’il cherchait enseignerait un jour les mathématiques précisément dans le collège où elle avait été élève » (TN, p. 257).

Finalement, monsieur José rend visite aux parents de la disparue. Malgré l’agacement du père quant à la supposée enquête du Conservatoire, en cachette, la mère lui prête les clefs de l’appartement de la décédée. Le préposé y entre, parcourt sa demeure, s’attarde sur certains objets. Soudain, il entend le téléphone : « Le mécanisme du répondeur s’enclencha, une voix féminine annonça le numéro de téléphone, puis ajouta, Je suis absente, enregistrez votre message après le signal sonore. […] oui elle est absente, elle sera toujours absente, il ne reste que sa voix, grave, voilée, légèrement distraite » (TN, p. 265). Désormais, le chemin parcouru par le célibataire pour aboutir à l’évidence de l’absence de la femme, proclamée par elle-même sur le répondeur, ainsi que l’irréversibilité de sa disparition marqueront à jamais la vie de monsieur José.

Avant de quitter l’appartement, monsieur José « […] ouvrit la penderie où se trouvaient les robes de la femme qui avait prononcé ces paroles définitives, Je suis absente. Il se pencha vers les robes jusqu’à les toucher avec son visage, l’odeur qu’elles exhalaient pourrait s’appeler l’odeur de l’absence ou ne serait-ce pas plutôt ce parfum de rose et de chrysanthème qui envahit parfois le Conservatoire général » (TN, p. 265). Souvenons-nous que le tout premier paragraphe du roman se termine justement par la description de l’odeur du Conservatoire, « qui pour les nez des plus fins est un parfum composé pour moitié de rose et pour moitié de chrysanthème » (TN, p. 11). Survenue vers la fin de la narration, cette boucle, concept appartenant clairement à la théorie de la complexité, expose la non-linéarité de la trajectoire parcourue par monsieur José au cours de son enquête. L’odeur des robes de la femme nous renvoie à son absence initiale au Conservatoire, espace caractérisé par l’odeur qui se dégage du papier des certificats. Cependant, ces objets ne représentent que deux points d’un périple beaucoup plus étendu et imprévisible qui implique plusieurs systèmes : l’État civil, les célébrités, l’école, le cimetière et le réseau des connaissances, ainsi que monsieur José et le conservateur en tant qu’observateurs. Ce maillon olfactif, délicat, parfumé, exquis, ne fait qu’évoquer les nombreuses boucles, plusieurs d’entre elles récursives, décrites par les événements. Et ce non seulement dans le cas de l’inconnue, mais de toutes les personnes, car « le dossier d’une personne est le dossier de toutes » (TN, p. 61). Cette structure de l’énonciation renforce l’une des idées fondamentales du roman et montre à quel point tout est toujours lié à tout, et comment les multiples agents constituent et participent à la complexité des systèmes et du métasystème.

Une fois son circuit terminé, monsieur José rentre chez lui. À sa surprise, il y trouve le conservateur en personne qui s’est introduit en utilisant en toute autorité la clef dont il dispose, détail que le célibataire ignorait. Ainsi, le conservateur l’informe qu’il est au courant de toutes ses activités, d’autant plus qu’il a lu le récit dans son cahier. Surpris dans son illégalité, le préposé offre sa démission au conservateur qui la refuse et lui demande de raconter la fin de son enquête. Rapidement, monsieur José fait un résumé de ce qui est arrivé au cimetière, à l’école, chez les parents de la femme et, finalement, dans son appartement. Alors le directeur lui suggère de détruire le certificat de décès de l’inconnue, puisque « Tant que vous n’aurez pas retrouvé [le certificat], cette femme sera morte, Elle sera morte même si je le retrouve, Sauf si vous le détruisez, répondit le conservateur » (TN, p. 265).

Voilà donc en quoi consiste la fraude commise par monsieur José et le directeur de l’État civil, dans la mesure où les attestations représentent la vie. Cependant, en ce qui concerne la mémoire, la destruction du certificat de décès rétablit la vérité puisque, désormais, les archives sont fidèles à la mémoire. À partir de l’instant où le certificat de naissance s’est collé à ceux des célébrités, l’inconnue s’est introduite dans la vie du célibataire et le fait qu’elle se soit suicidée n’a fait que réaffirmer son intromission : « Tout s’est passé comme si elle n’avait rien fait d’autre qu’ouvrir une porte et sortir, Ou entrer, Oui, ou entrer, selon le point de vue, Eh bien voilà une excellente explication, C’était une métaphore, La métaphore a toujours été la meilleure manière d’expliquer les choses » (TN, p. 259). Et dans son roman, Saramago nous fournit certainement une métaphore de la vie, de la mort et de la mémoire.

C. Les agents

Maintenant que les différents systèmes ont été identifiés, procédons à l’étude de leurs agents, de leurs modes d’interaction et de leurs modèles internes.

D’après John H. Holland  [17] , les systèmes adaptatifs complexes [SAC]

consistent en un grand nombre de composantes, agents, qui sans cesse interagissent entre eux. Dans tous les SAC c’est le comportement concerté de ces agents […] que nous devons comprendre […]. Dans tous les SAC, les interactions qui génèrent ce comportement agrégé sont non linéaires, de façon telle que le comportement agrégé ne peut être dérivé simplement à partir de l’addition des comportements des agents isolés.

De cela, il résulte évidemment que l’analyse des modalités d’interaction des différents agents qui participent à un système occupe une place fondamentale pour comprendre son fonctionnement. Dans ce roman, nous avons affaire à deux sortes d’agents : ceux qui obéissent aux règles dictées, et les transgresseurs. Les évolutions les plus surprenantes des systèmes proviennent de ceux qui ne respectent pas les modalités d’interaction. Tout comme l’établit le théorème de Von Foerster, « […] plus sont connectés «trivialement» les éléments d’un système, moins sera «triviale» leur influence sur le comportement de la totalité du système  [18] ». De même, au niveau de l’État civil, les employés qui suivent les normes de conduite fixées n’apportent pas de changements au système.

Tout comme les archives du Conservatoire sont regroupées en deux sections qui n’admettent pas de confusion, les fonctions du personnel sont strictement délimitées : « La répartition des tâches entre les différents employés satisfait à une règle simple, les éléments de chaque catégorie ont le devoir d’abattre autant de besogne qu’ils le peuvent, afin de n’en transmettre qu’une part infime à la catégorie suivante » (TN, p. 12). Même la disposition physique des fonctionnaires dans les bureaux suit l’organigramme : « L’aménagement de la salle respecte naturellement l’ordre des préséances hiérarchiques, et il est donc harmonieux de ce point de vue, tout comme il l’est sur le plan de la géométrie, ce qui prouve bien qu’il n’y a pas de contradiction insurmontable entre l’esthétique et l’autorité » (TN, p. 12). Nous observons que les agents qui obéissent à ces règles ne constituent qu’une toile de fond aux activités de monsieur José et à celles du conservateur.

Par contre, le comportement des agents contrevenant aux règles permettra d’atteindre une nouvelle forme d’organisation des archives. Justement, monsieur José, dont nous avons déjà discuté les modèles internes à propos du rôle de l’observateur, est l’agent qui met en branle les changements à l’intérieur de ce système strict :

[…] une nuit, à une heure avancée, alors qu’il travaillait tranquillement chez lui à mettre à jour un dossier sur un évêque, monsieur José eut l’illumination qui allait transformer sa vie. […] quelque chose de fondamental manquait à ses collections, c’est-à-dire l’origine, la racine, la source, bref le simple extrait de naissance des personnes célèbres dont il avait passé son temps à compiler la vie publique.

TN, p. 23

Par la suite, attiré par la femme dont le dossier s’est glissé dans sa collection, le préposé bousculera davantage les règles du Conservatoire. Ce comportement, uni à celui d’autres agents, engendrera un nouvel ordre au sein du système, puisque l’environnement oblige ceux-ci à s’adapter. Comme le souligne John H. Holland, « Dans les SAC une partie importante de l’environnement d’un agent quelconque consiste en d’autres agents adaptatifs, donc une partie des efforts d’adaptation d’un agent est dépensée en l’adaptation à d’autres agents adaptatifs  [19] ».

Les craintes de monsieur José, qui prévoit même la possibilité d’être renvoyé pour les fautes commises, ont une incidence accrue sur la complexité du système, car « […] les modèles internes rajoutent davantage aux complexités du comportement agrégé. Les anticipations fondées sur les modèles internes, même lorsqu’elles sont fausses, peuvent altérer considérablement le comportement agrégé  [20] » (EE, p. 311). En effet, le comportement du célibataire attire l’attention du directeur. Néanmoins, celui-ci ne suit pas non plus les règles au sens strict, attitude qui facilite et peut-être déchaîne une auto-organisation insoupçonnée : « […] le conservateur contrevint à toutes les règles, attenta à toutes les traditions, plongea tous les employés dans la stupéfaction, quand en partant et en passant devant monsieur José, il lui demanda, Vous allez mieux » (TN, p. 83).

Au-delà des activités de monsieur José, le directeur s’arrête sur deux détails qui échappent à la succession strictement réglée des événements survenant au Conservatoire. D’une part, le caractère labyrinthique de la section des morts est mis en relief par le chercheur d’héraldique qui se perd pendant plusieurs jours dans ces archives. Le directeur résout la situation avec le fil d’Ariane que doit s’attacher désormais quiconque s’introduit dans les allées des morts. D’autre part, le directeur prend note de la suggestion faite par un des sous-chefs quant à l’intérêt d’inverser l’ordre de ces archives afin de faciliter l’accès aux dossiers les plus récents. Ce commentaire révèle à quel point l’ordre de classement des archives est arbitraire et inadéquat.

Ces faits se rajoutent à la conduite apparemment erratique du célibataire, constituant en soi une violation des lois du Conservatoire : « […] dans la tradition orale et dans les annales écrites du Conservatoire il n’y avait pas trace qu’un chef se fût jamais intéressé à la santé d’un préposé aux écritures au point de lui dépêcher un porteur de pastilles. Cette innovation plongeait le sous-chef lui-même dans la perplexité, il n’aurait jamais pris pareille initiative de son propre chef […] » (TN, p. 120). Tous ces événements conduisent le directeur à « […] prendre la décision, contrairement à la tradition et à la routine, d’unifier les archives des morts et des vivants, réintégrant ainsi l’ensemble de la société humaine dans le champ documentaire spécifiquement couvert par ses attributions » (TN, p. 208). Une fois la solution trouvée, le directeur du Conservatoire ordonne « […] premièrement, qu’à partir de telle date les morts resteront au même endroit des archives que de leur vivant, deuxièmement, que progressivement, dossier après dossier, document après document, des plus récents aux plus anciens, il sera procédé à la réintégration des morts du passé dans les archives qui désormais seront le présent de tous » (TN, p. 204).

On pourra songer ici à ce que Bernard Sapoval appelle l’effet de sens par rapport à la complexité des systèmes adaptatifs : « L’effet de sens serait ce qui, dans une réalité confuse, permettrait de discerner quelque chose de plus simple, car plus court, tout en conservant la nature des choses  [21] ». Surtout, il faut tenir compte d’une particularité de cet effet : « il est irréversible ou il semble irréversible pour l’appareil psychique, c’est-à-dire qu’une fois le sens trouvé on ne peut revenir dans la situation “où ça n’avait pas de sens” » (UF, p. 119). Ainsi, quand le conservateur rencontre le préposé pour la dernière fois dans sa maison et alors qu’il a déjà entrevu une façon différente d’organiser les archives, il n’a aucun doute quant à la nécessité d’éliminer le certificat de décès de la femme. Désormais, c’est la mémoire dans un sens large qui régit les archives et la femme est vivante dans la mémoire de monsieur José.

Finalement, le niveau de complexité, il importe de le souligner, est bien plus élevé que ce que nous avions initialement entrevu. Monsieur José, en tant qu’il incarne un système complexe qui observe un autre système complexe, constitue à lui seul un métasystème. Cependant le niveau de complexité ne s’arrête pas là. Les sous-systèmes que le préposé observe possèdent également un certain niveau de complexité. À cause de leurs interactions, celui-ci augmente, et ce d’autant plus que la trajectoire des événements non seulement passe par eux, les traverse et s’y attarde, mais les modifie, en sort et y revient à maintes reprises. Ensuite, lorsque les enquêtes secrètement menées par le directeur nous sont dévoilées, nous nous rendons compte que nous avons sous les yeux non seulement le métasystème du célibataire, mais aussi celui du directeur de l’État civil. À son tour, celui-ci scrute le comportement de chacun des employés du Conservatoire, lesquels forment eux-mêmes des systèmes, et de la totalité des sous-systèmes étudiés. Rappelons-nous, enfin, que le cerveau du conservateur est une copie conforme du Conservatoire.

C’est ainsi que nous pouvons penser le système comme une véritable communauté, bien plus vaste qu’un bureau d’archives restreint et où oeuvrent quelques fonctionnaires. Au contraire, comme l’indique Roger Lewin,

[l]es communautés qui co-évoluent agissent en concordance à cause de la dynamique du système ; elles le font en tant qu’individus au sein d’une communauté qui, comme des myopes, optimisent leurs propres buts, et non pas en suivant un accord collectif pour atteindre un but commun ; et les communautés arrivent à connaître véritablement leur monde d’une façon qui était tout à fait imprévisible avant que la science de la Complexité ne commençât à illuminer ce monde-là  [22].

Le directeur expose dans toute son ampleur la richesse du système et de ce qu’il est censé représenter :

[…] c’est en cela que consiste essentiellement le système de forces qui régit le Conservatoire général depuis le début des temps, où tout a toujours été, est, et restera à tout jamais lié à tout, ce qui est encore vivant à ce qui est déjà mort, ce qui meurt à ce qui naît, tous les êtres à tous les êtres, toutes les choses à toutes les choses, même lorsque les êtres et les choses ne semblent avoir pour les unir que ce qui à première vue les sépare.

TN, p. 151

Comme il est impossible de séparer les documents des multiples changements qui agitent l’existence de façon imprévisible, la mémoire, qui constitue un système adaptatif complexe  [23] , surgit comme un modèle bien plus adéquat pour dresser les annales des individus qui constituent une société. Ainsi, la solution apportée par le conservateur renforce l’idée selon laquelle la théorie de la complexité illumine la lecture d’un roman comme Tous les noms.

Cependant, les possibilités de migration de cette théorie vers la littérature ne s’arrêtent pas ici. En effet, repérer sa présence au sein d’un roman ne constitue qu’une première étape, alors que la complexité apparaît comme un concept utile pour l’étude de deux autres aspects essentiels du champ littéraire  [24]. D’une première manière, la théorie de la complexité semble tout à fait pertinente dès lors que l’on entend analyser le processus de la communication littéraire elle-même, c’est-à-dire les phénomènes de création et de réception. D’un autre côté, elle ouvre la voie à l’étude de la littérature du point de vue de son organisation interne et en tant que système, permettant de ce fait d’interroger la manière dont les oeuvres littéraires entrent en relation les unes avec les autres, ainsi que les liens qu’elle établit avec d’autres systèmes, qu’il s’agisse des arts, de la culture ou de la société.

Au reste, si nous envisageons l’oeuvre de Saramago à partir de la description qu’il en fait lui-même à l’occasion de la réception du prix Nobel  [25] , nous y trouverons plus d’une fois la présence du concept de bruit, notamment à propos de L’évangile selon Jésus-Christ et de l’Histoire du siège de Lisbonne, romans construits à partir d’une légère variation de l’Histoire. Aussi nous semble-t-il pertinent de conclure à l’intérêt que pourrait représenter une étude sur la théorie de la complexité en regard de l’ensemble des ouvrages de Saramago afin, d’une part, de découvrir les principes jusqu’ici insoupçonnés présidant à l’organisation de la totalité de son oeuvre et, d’autre part, d’approfondir notre connaissance des multiples dialogues que ses textes engagent avec l’Histoire en général et, plus particulièrement, avec celle du Portugal.

Parties annexes