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Le Nouveau Monde et l’apologie du catholicisme dans le Dictionnaire de théologie (1789-1790) de l’abbé Bergier

  • Clorinda Donato

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  • Clorinda Donato
    California State University, Long Beach

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Corps de l’article

Est-il vrai que les Missionnaires n’aient montré dans leurs relations point d’autres connaissances que celle de la scholastique, et de la morale de l’Évangile ? Ce sont eux qui les premiers nous ont fait connaître les pays qu’ils ont parcourus et les nations qu’ils ont instruites  [1].

Cette remarque, qui figure à la fin de l’article « Missions étrangères » du deuxième volume du Dictionnaire de théologie de l’abbé Bergier publié en trois volumes entre 1789 et 1790, signale un tournant dans sa carrière d’apologiste du catholicisme dans la France d’Ancien Régime. À la fin du xviiie siècle, alors que lui incombe la tâche d’écrire un ouvrage encyclopédique sur la théologie qui invite le lecteur à prendre position contre l’hérésie protestante, Bergier envisage une vraie « machine de guerre » théologique. Comme Diderot et d’Alembert l’avaient déjà fort bien compris quarante ans auparavant, l’ouvrage encyclopédique doit être lisible, subversif et d’accès facile, éviter les discours trop théoriques et proscrire l’usage d’une rhétorique conférant trop d’élévation au style. À la recherche de nouveaux modèles rhétoriques susceptibles de mieux servir l’apologie du catholicisme, l’abbé Bergier puisera donc dans les nombreux récits de voyage, histoires ou fictions relatifs au Nouveau Monde au moment de rédiger son dictionnaire. Lecteur inlassable à l’affût des nouvelles parutions, Bergier est, de fait, l’un des meilleurs connaisseurs des récits de voyage qui voient le jour au xviiie siècle ainsi que de la vaste littérature d’exploration européenne depuis Colomb.

Le succès qu’il connut au cours de sa longue carrière d’apologiste s’explique par son esprit toujours ouvert aux formes les plus traditionnelles comme les plus innovatrices du savoir, dont il offre une synthèse capable de servir la foi de tout croyant, depuis les plus simples jusqu’aux plus lettrés. Pourvu d’un doctorat en théologie de l’Université de Besançon, il part, encore tout jeune prêtre, s’occuper de l’église du village de Flangebouche dans les Vosges, où il s’engage avec ardeur dans ses tâches de pasteur. Dépourvu d’ambition ecclésiastique, il est un esprit actif qui doit à ses vastes lectures de rester engagé dans les grands débats philosophiques et théologiques de son temps.

Apologiste prolixe et respecté du catholicisme à partir de 1765, Nicolas-Sylvestre Bergier a défendu sa religion avec panache contre d’Holbach, Voltaire et Rousseau  [2]. Ses talents d’orateur et de plaideur moderne s’illustrant dans la défense du catholicisme à l’occasion des réponses qu’il fit à Rousseau et aux philosophes ne passent pas inaperçus aux yeux des autorités ecclésiastiques. À partir de 1769, il devient chanoine à Notre-Dame de Paris, situation qui le met mieux à portée de combattre en « philosophe catholique » contre les attaques toujours plus consistantes du « parti » philosophique.

Malgré l’envergure de sa production apologétique, dont le trait dominant reste sans nul doute la maîtrise des sources les plus variées, l’abbé Bergier entreprend, à la fin de sa carrière, de recourir au genre encyclopédique afin de se mettre en état de pouvoir mener une apologie systématique du catholicisme. Invité par l’éditeur de l’Encyclopédie méthodique, Charles-Joseph Panckoucke, à contribuer aux volumes traitant de la religion, Bergier écrit le seul best-seller du genre apologétique qu’a connu le siècle des Lumières : le Dictionnaire de théologie  [3]. Publié pour la première fois par Panckoucke à Paris en trois volumes in-quarto de 1789 à 1790, l’ouvrage sera souvent repris par la suite et connaîtra jusqu’à 31 éditions différentes avant 1882  [4]. Renommé pour sa profonde connaissance des textes classiques, Bergier se révèle aussi, dans son ouvrage « encyclopédique », fin connaisseur de nombreux textes contemporains, comme le montre la liste des ouvrages les plus consultés qui compte, entre autres, L’histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes (1770) de l’abbé Raynal, L’histoire d’Amérique (1777) de Robertson et De l’Amérique et des Américains de La Douceur (Berlin, 1771). Bergier recourt systématiquement à ces textes dans son apologie, où l’expérience du Nouveau Monde qui se donne à lire dans les pages de La Douceur, de Raynal ou de Robertson lui fournit une riche source de renseignements et d’analyses qu’il met constamment en oeuvre à des fins didactiques et apologétiques — même si, bien souvent, il puise dans ce vaste répertoire pour mieux en tirer des conclusions qui sont loin d’être celles auxquelles parvenaient ces auteurs, suivant en cela une méthode caractéristique de ces compilations où le jugement procède d’un collage de sources organisées et rassemblées en fonction des idées que cherche à faire prévaloir le « bricoleur » encyclopédique.

Dès lors, pour la première fois se trouve sollicité dans la défense de l’Église contre ses ennemis l’immense corpus que forment les récits de voyage, les histoires et les géographies du Nouveau Monde, ainsi que les critiques et les commentaires de la seconde, voire de la troisième génération des écrivains nés dans les vastes territoires extra-européens. Ce corpus, déjà insolite pour un plaidoyer écrit en faveur de la religion catholique et rédigé autour de 1789, contenait de surcroît un élément fort hasardeux pour la réussite d’une apologie du catholicisme après 1767 : les relations des missionnaires jésuites des xviie et xviiie siècles, que Bergier peint sous un jour favorable. De fait, la défense des Jésuites et de leur prosélytisme s’affirme comme le thème central de son apologie et représente même l’une des armes par excellence auquel recourt un texte qui entend donner un souffle nouveau au catholicisme à une époque où s’annoncent la fin des Lumières et celle des premiers empires coloniaux. En tirant parti avec adresse d’une culture qui favorisait aussi bien les voyages, l’échange et le commerce que la réunion encyclopédique des savoirs associés à ces pratiques, devenue expression par excellence de la civilisation, Bergier évoque davantage, pour le lecteur, l’image séduisante d’un Jésuite éclairé qu’intéressent les découvertes récentes effectuées dans le Nouveau Monde que celle d’un représentant de cet ordre déchu qui avait été chassé de l’Europe et des Amériques par les princes européens et le Pape à partir de 1767  [5]. Les relations des Jésuites et le grand succès que rencontrèrent les réductions du Paraguay, largement reconnues, à partir de l’ouvrage de Muratori, comme des oasis de paix et de respect réciproque au sein d’un vaste univers colonial généralement peu favorable à ces valeurs, fournissent même un argument moderne en faveur de l’ordre qu’avait fondé Ignace de Loyola  [6]. Pour Bergier, rétablir l’autorité morale de l’Église catholique serait impossible sans réhabiliter les Jésuites. Le lecteur est donc invité à parcourir les étapes les plus brillantes qui ont ponctué les trois siècles de leur expérience de missionnaires et à réfléchir sur les origines de l’ordre comme organe de diffusion du véritable sens dont est porteur le catholicisme. Pourtant, l’abbé Bergier sort du schéma classique de l’apologie des Jésuites, qui s’arrêtait à l’ordre d’expulsion promulgué par Charles III ou encore aux critiques proférées contre eux par les Jansénistes et les philosophes, qui voyaient en eux l’incarnation des pires dangers.

Contexte religieux : l’apologie du catholicisme

Afin de mieux prendre la mesure du contexte intellectuel qui prévaut au moment où Bergier écrit son Dictionnaire, il n’est sans doute pas inutile d’évoquer l’état dans lequel se trouvent l’apologie du catholicisme et la réflexion générale en Europe sur les questions relatives au colonialisme, aux peuples indigènes et aux rapports qu’entretiennent les nations européennes avec le reste du globe. Comme le rappelle à juste titre Dale van Kley, les controverses religieuses du xviiie siècle français étaient aussi importantes que les oeuvres qui se rattachent aux productions des Lumières proprement dites. Depuis le début, ces controverses menaçaient la monarchie absolue  [7], dans la mesure où de tels débats prolongeaient les conflits politico-religieux du xvie siècle. Cette fois, pourtant, les enjeux en étaient encore plus fondamentaux, et Bergier le savait, alors qu’il rédigeait son Dictionnaire dans la France prérévolutionnaire. En premier lieu, les succès des philosophes — que soutenaient leur rhétorique, leurs idées, leur vie publique et jusqu’à l’emploi qu’ils faisaient de l’histoire ancienne et moderne pour proposer des solutions ou pour renforcer leurs positions — mettaient en crise et rendaient inutiles les armes dont faisait jadis usage l’apologétique. La comparaison entre Bergier et un autre apologiste du catholicisme, son contemporain Abraham-Joseph Chaumeix, est extrêmement significative à cet égard. Les Préjugés légitimes contre l’Encyclopédie et le livre de l’Esprit de Chaumeix, publiés en huit volumes pendant les années 1750, sont souvent cités parmi les ouvrages les plus durs contre les philosophes et leurs idées. Pourtant, une lecture, même rapide, de quelques pages de Chaumeix ne laisse aucun doute sur la qualité médiocre de sa pensée. Lourd et maladroit apologiste, Chaumiex péchait « par un élan adolescent et peu mûri », selon F. B. de Felice, journaliste et futur éditeur de l’Encyclopédie d’Yverdon, réponse systématique et d’inspiration protestante à la philosophie. Bien que critique lui-même des philosophes, de Felice reconnaissait l’avantage du style et de la virtuosité littéraire, mérites qui avaient assuré aux philosophes de former le parti gagnant dans les débats religieux du milieu du siècle. Ses conclusions, à la fin d’un compte rendu sur les Préjugés légitimes, confirment l’importance croissante du goût philosophique : « On ne peut pas nier que la plupart des encyclopédistes sont d’excellents hommes de lettres. » De Felice signale ainsi la crise que connaît l’entreprise apologétique avant Bergier au xviiie siècle et la nécessité dans laquelle se retrouvaient les détracteurs des Lumières de développer de nouvelles formules stylistiques  [8].

En vrai savant, Bergier fréquente la pensée philosophique, en étudiant en profondeur les arguments raisonnables du déisme et les reproches que la philosophie adresse à la religion et à ses apologistes. À la différence des ouvrages de Chaumeix, ceux de Bergier se gagnent le respect des philosophes. Grimm estime que Le déisme réfuté par lui-même, ou Examen des principes d’incrédulité répandus dans les divers ouvrages de M. Rousseau, en forme de lettres (1765) constitue la meilleure de toutes les réfutations de Rousseau  [9]. Encouragé par l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, Bergier fréquente même les philosophes dans les salons où ils se réunissent et où il apprend à dialoguer avec eux  [10]. Au reste, il combattra les ouvrages les plus systématiquement hostiles à la religion, et notamment le Dictionnaire philosophique de Voltaire, qu’il n’épargne pas de sa plume, s’y reprenant à deux reprises avec une série de dix-sept articles où il s’en prend à 47 articles de ce Dictionnaire.

Théologien modéré, il se retrouve, vingt ans plus tard, chargé d’écrire une apologie systématique de la théologie catholique sous forme de compilation — mais l’entreprise supposait qu’il intègre de nouvelles armes à son répertoire. Dans l’article « Controverse », Bergier fait allusion aux grands noms du xviie siècle, tel que Bossuet, tout en insistant sur l’importance que revêt, pour les catholiques, le renouvellement du genre polémique, de manière à poursuivre la tradition de lutte contre les mécréants et à se gagner des âmes, suivant en cela la volonté de Dieu et une préoccupation qui s’était exprimée au sein de l’Église depuis les débuts du christianisme. C’est précisément ce rôle d’apologiste que Bergier s’assigne à lui-même pour son temps, ne faisant jamais référence à d’autres apologistes catholiques contemporains. Il n’y a que lui seul. Mieux : à la faveur d’une déclaration où il fait l’éloge de l’immortalité à laquelle peut prétendre Bossuet pour sa défense du catholicisme, il se confère à lui-même le même statut. Il souligne du même souffle l’importance de former des défenseurs de la religion, puisque à chaque époque se présentent fatalement différents dangers :

Nos Littérateurs modernes disent que quiconque se consacre au genre polémique & à la guerre de plume, sacrifie l’avenir au présent, qu’en voulant amuser ou occuper ses contemporains, il consent à être indifférent à ceux qui viendront après lui. Soit… Les ouvrages de controverse de Bossuet & de quelques autres n’ont pas aujourd’hui moins de réputation que dans le siècle passé, ni que les écrits des Auteurs qui ont traité d’autres matières. La plupart de ceux des Pères ont été faits pour réfuter les Paiens, les Juifs, ou les Hérétiques ; ils seront lus et estimés tant qu’il y aura des Chrétiens zélés pour leur religion ; le mépris qu’en font les Protestans ne leur est pas fort honorable  [11].

Selon Bergier, l’Église catholique risque de compromettre l’avenir s’il ne s’occupe pas aujourd’hui d’assurer sa défense. Bergier aurait, bien sûr, partagé l’opinion du philosophe Fabre d’Olivet qui, quelque trente ans plus tard, écrira que la nouvelle arène où devaient s’opposer protestants et catholiques était en Amérique, l’Amérique du Nord protestante et l’Amérique du Sud jésuite s’y dressant l’une contre l’autre. Lui-même aurait pu écrire cette phrase prophétique sur l’Amérique : « C’est alors que Luther et Loyola mesureront leurs forces », qui figure dans De l’état social de l’homme, ou Vues philosophiques sur l’histoire du genre humain (1822)  [12].

Les récits de voyage et du Nouveau Monde mis à l’oeuvre dans la stratégie apologétique de l’abbé Bergier

L’abbé Bergier n’était pas jésuite, mais il raisonnait tout comme l’aurait fait un membre de cet ordre désormais condamné en raison même de sa formation, qui le rendait particulièrement sensible à la dimension agonistique et rhétorique du langage  [13]. À la grande époque des encyclopédies, il fallait répondre encyclopédiquement, et non pas à la manière du janséniste Chaumeix, comme le laisse deviner le style qu’il pratique dans son entreprise apologétique :

La nomenclature d’un Etre pensant, écrit-il par exemple dans sa Petite Encyclopédie, ne sauroit être fort longue. Le cercle de nos idées est étroit : le nombre des mots doit donc être très petit. Et n’est-ce pas la multitude des termes, qui a enfanté toutes les erreurs du monde ? Mon dictionnaire sera fort court : il ne contiendra qu’une centaine de pages & ma préface une vingtaine de lignes. Cependant je n’oublierai rien  [14]

Bergier, lui, savait recourir à une éloquence qui était en prise directe sur les réalités de son temps. Il comprend la dimension stratégique globale dans laquelle s’inscrivent la discussion intellectuelle et le besoin de sauver de l’expérience jésuite la partie qui, à ses yeux, aurait permis au catholicisme de se redonner une image glorieuse, désormais construite autour de l’idée de service à l’humanité. Lecteur attentif des relations des Jésuites, il saisit tout aussi bien le contexte général en fonction duquel se transigent les idées et les choses avec les peuples indigènes, apercevant du même coup les immenses possibilités, soit commerciales soit culturelles, dont ces échanges sont la promesse.

À cet égard, le court article « Jésuite » est très instructif. Après un bref rappel des circonstances dans lesquelles l’ordre est fondé par saint Ignace de Loyola, Bergier ne parle plus que des contributions de la Compagnie à l’humanité, depuis les missions jusqu’à l’abondante production intellectuelle de ses membres :

Pendant deux cens trente ans qu’a subsisté cette Société, elle a rendu à l’Eglise & à l’humanité les plus grands services, par les missions, par la prédication, par la direction des âmes, par l’éducation de la jeunesse, par les bons ouvrages que ses Membres ont publiés dans tous les genres de sciences. On peut consulter la Bibliothèque de leurs Ecrivains, donnée par Alégambe, & ensuite par Sotuel, en 1667, in-folio ; & depuis, quel supplément n’auroit-on pas à y ajouter  [15]  !

Le troisième et dernier paragraphe de l’article exprime la nostalgie et le regret de voir cet ordre aboli et insiste sur les effets néfastes de la dissolution de la Compagnie, qu’il s’agisse du service missionnaire ou encore des activités ancillaires d’orateur, de théologien et de littérateur, c’est-à-dire de tout un ensemble d’activités entreprises au nom du savoir et de l’Église dans le monde entier :

Cette Société n’existe plus…. Nous souhaitons sincèrement qu’il se forme dans les autres Corps séculiers ou réguliers, des Missionnaires tels que ceux qui ont porté le Christianisme au Japon, à la Chine, au Tonquin, aux Indes, au Mexique, au Pérou, au Paraguay, à la Californie, &c. ; des Théologiens tels que Suarès, Pétau, Sirmond, Garnier ; des Orateurs tels que Bourdalou, Larue, Segaud, Griffet, Neuville, Daniel ; des Littérateurs qui effacent Rupin, Vanières, Commire, Jouventy, &c. &c. Nous souhaitons sur-tout que bientôt on ne s’aperçoive plus du vuide immense qu’ils ont laissé pour l’éducation de la jeunesse, & que les générations futures soient, à cet égard, plus heureuses que celle qui suit immédiatement leur destruction  [16].

La litanie des lieux où les Jésuites ont été actifs se répète à plusieurs reprises dans le Dictionnaire de théologie, tout comme dans l’article « Américains, Amérique », où Bergier nous rappelle la reconnaissance dont jouissent les missionnaires dans les ouvrages les plus divers qui ne sont pas le fait des pères de la Compagnie :

Des voyageurs désintéressés, des militaires, des navigateurs, ont rendu justice dans plusieurs ouvrages aux travaux, à la sagesse, au zèle pur et charitable de ceux qui ont établi les missions de la Californie, du Paraguay, des Moxes, des Chiquites, du Brésil, du Pérou : les calomnies des protestans et des incrédules qui les ont copiées, ne feront pas oublier l’éloge qu’en a fait l’auteur de l’Esprit des Loix  [17].

Comme l’indique à l’évidence ce passage, Bergier avait rassemblé une bibliothèque complète d’écrits en tous genres sur les voyages de découverte et où il était à la recherche de témoignages désintéressés sur l’oeuvre des Jésuites et sur leurs motivations pures et charitables. On observe en même temps deux autres stratégies qu’emprunte l’apologiste dans les articles du Dictionnaire de théologie pour présenter les Jésuites sous un jour favorable. Premièrement, l’accusation qu’il lance contre les protestants de calomnier et d’imiter à la fois les efforts missionnaires des Jésuites. L’abbé Bergier voyait clairement la menace que représentait l’influence, qu’il jugeait néfaste, des missionnaires protestants, lesquels avaient commencé, à l’imitation des Jésuites, à établir eux aussi des missions, mais en obéissant cependant à des motivations très intéressées et suivant un esprit totalement dépourvu de véritable élan humanitaire et religieux. Il revient sur ce manque de zèle des protestants dans l’article « Missions étrangères », qu’il met sur le compte d’une méthode inadéquate consistant à « mettre l’Ecriture-Sainte à la main de leurs prosélytes » qui, poursuit notre auteur, n’étaient pas capables de lire, alors qu’il convient plutôt de « les instruire à vive voix, comme font nos Missionnaires ». Le missionnaire catholique, qui apprend la langue et la culture du pays où il se retrouve, est celui dont les renseignements et les connaissances seront les plus crédibles. De ce fait, il faut donc conclure à une sorte de compatibilité implicite entre le catholicisme, les méthodes de conversion qui le caractérisent et la collection et circulation des savoirs  [18]. Deuxièmement, Bergier ne se fait pas faute de recourir aux éloges que firent de l’activité jésuite des autorités accréditées, entre autres, par les philosophes eux-mêmes, comme ici, par exemple, Montesquieu, souvent évoqué dans les articles élogieux consacrés aux réductions des Jésuites au Paraguay  [19]. Mais encore plus efficace était le témoignage de l’abbé Guillaume Raynal, auteur de l’Histoire des deux Indes, le « philosophe » dont le nom était le plus fréquemment associé à la critique de l’exploration et de la colonialisation du globe, en raison notamment du jugement sévère qu’il portait sur les Espagnols, tenus responsables du massacre et de l’exploitation des peuples indigènes. Bien que son statut de philosophe ait jeté un voile sur l’appartenance de Raynal à la Compagnie de Jésus avant sa dissolution, Bergier répond néanmoins à ceux qui mettent sur le compte de ses anciennes fidélités le bilan positif qu’il fait des missions :

Lorsque l’Auteur de l’Histoire des établissemens des Européens dans l’Inde, a fait l’apologie des missions des Jésuites au Paraguai, au Brésil, à la Californie, les Philosophes, ses confrères, ont dit que c’étoit un reste de prévention et d’attachement pour la Société de laquelle il avait été membre. Mais Montesquieu, M. de Buffon, Muratori, Haller, Frézier, Officier du Génie, un autre Militaire qui a pris le nom de Philosophe Ladouceur, etc. n’ont jamais été Jésuites ; ils ont cependant fait l’éloge des missions du Paraguai, et les deux derniers y avoient été ; ils en parloient comme témoins oculaires. M. Robertson, dans son histoire de l’Amérique ; M. de Pagès, dans ses voyages autour du monde, publiés récemment, tiennent le même langage  [20].

Aux jugements positifs, Bergier ajoute les voix de deux militaires, Frézier et La Douceur, qui ont parlé en témoins oculaires des avantages des missions des Jésuites, tout comme le firent à leur tour Robertson et, plus récemment, Pagès. Il fait très attention dans son choix de voyageurs, évitant les voyages semi-fictifs ou romancés, comme en témoigne son insistance sur la carrière de ces auteurs et sur l’objectivité de ces sources  [21].

Au fond, dans sa défense des Jésuites et du Nouveau Monde tel qu’ils l’ont vécu et raconté, Bergier cherche d’abord à démasquer les prétentions de Corneille de Pauw. Fin connaisseur du discours sur les peuples indigènes, Bergier prend ses distances de Corneille de Pauw, dont les Recherches philosophiques sur les Américains ou Mémoires intéressants pour servir à l’histoire de l’espèce humaine (1768) dénigraient tout à la fois les Jésuites et les peuples indigènes. Pour de Pauw, les Jésuites n’avaient que trop contribué à l’idéalisation du Nouveau Monde et des indigènes : comme Antonello Gerbi l’a souligné, de Pauw estimait que les Relations annuelles des jésuites Lafitau et Charlevoix avaient instillé de fausses images des nations américaines dans l’esprit des Européens en les présentant comme autant de peuples réceptifs à l’instruction que leur apportait l’Occident.

Déconstruire de Pauw lui fournissait une arme d’importance dans son travail de réhabilitation de la Compagnie, dans la mesure où il pouvait parler « en philosophe » et emprunter la voix de Montesquieu et de plusieurs écrivains des Lumières pour soutenir la thèse de la supériorité des Jésuites et du mérite de leur oeuvre dans le monde. Surtout, ces relations, écrites dans un esprit d’amour de Dieu et soucieuses du succès du catholicisme comme instrument de civilisation et de progrès, transmettaient une image des Jésuites qui confirmait la thèse de Bergier contre les critiques de l’effort missionnaire catholique que formulait à maintes reprises l’oeuvre des apologistes protestants et, en particulier, celle de Johann Lorenz von Mosheim, dont l’Histoire ecclésiastique, ancienne et moderne en six volumes est la source protestante la plus citée et respectée par Bergier dans son dictionnaire  [22]. L’évaluation négative du programme missionnaire catholique dont, au premier chef, celui des Jésuites, constitue l’un des thèmes principaux de Mosheim dans son Histoire ecclésiastique, dont la table des matières contient deux pages de renvois aux articles traitant des Jésuites, un bon tiers étant destiné à faire état de l’échec de leurs missions.

Bergier reconnaît à juste titre que le contexte dans lequel il lui fallait alors se battre pour assurer la défense des thèses catholiques n’était plus celui de ses devanciers, qui se bornait au monde clos de l’Europe, ni celui des premiers auteurs français, attachés aux conceptions du Nouveau Monde qu’avaient soutenues de Pauw, les missionnaires protestants ou encore les représentants des autres ordres catholiques, dont les récits insistaient sur l’impossibilité de civiliser les hommes et de les amener à Dieu  [23]. En revanche, les relations des Jésuites brossaient un tableau de l’indigène et de son monde du point de vue de leur perfectibilité et soulignaient que cette perfectibilité était rendue possible par l’influence bénéfique qu’exerçaient sur eux des principes destinés à régler l’organisation de la Res publica ou, suivant l’expression de Muratori, l’art de « vivre civilement », ce qui était précisément la première chose que les Jésuites enseignaient aux Indiens. Pour Bergier, les réductions fournissaient donc une sorte de laboratoire des Lumières où étaient mis en oeuvre des principes de sociabilité propres à confirmer les résultats que les philosophes appelaient de leurs voeux, en mettant notamment en évidence l’efficacité des idées philosophiques et le rôle des connaissances. L’abondance des récits positifs consacrés aux missions des Jésuites au Paraguay, ainsi que leur variété, permettait dès lors à Bergier de parler « en philosophe » des avantages du catholicisme.

Sensible à la présence des Lumières et aux principaux thèmes de la critique philosophique, Bergier module donc en ce sens sa stratégie rhétorique, bien que des signes d’ouverture vers le dialogue, soit avec les philosophes soit avec les protestants, s’affirmaient déjà bien avant l’offre que lui fait Panckoucke de présenter la théologie sous une forme encyclopédique. À la différence des apologistes qui lui sont contemporains, Bergier avait compris que Voltaire avait remporté la bataille discursive à la faveur d’une stratégie qui misait à la fois sur un style qui se gagnait les coeurs et sur un savoir qui persuadait les esprits. En lui opposant une érudition fondée sur la connaissance approfondie de nouvelles sources, il peut entrer en lice avec assurance, secouru par une plume prête à désarçonner l’encyclopédiste le plus tranchant ou encore à embarrasser et à confondre le plus doctrinaire des apologistes catholiques. Bergier est sensible à l’aisance du style philosophique, facile d’accès pour un public élargi, et à la nécessité de solliciter la raison du lecteur, désormais habitué au discours des philosophes. En outre, Bergier ne craignait pas de reconnaître la force, voire le brillant, de l’argumentation des philosophes, et n’hésitait pas non plus à leur donner raison de temps à autre — stratégie très efficace qui lui permet de se placer au-dessus de la mêlée pour mieux mettre en évidence la manière dont certaines de leurs thèses heurtent la logique ou se contrarient dès lors que l’on juxtapose des sources contradictoires. Grâce à ce procédé, il réussit à déstabiliser les raisonnements philosophiques qu’il trouvait médiocres et, en mettant en oeuvre une stratégie où il s’agit de vraiment raisonner en philosophe, traite de questions traditionnellement jugées comme déplacées dans un ouvrage de théologie  [24]. Mais ce sont précisément ces sujets-là qui lui permettent de montrer la modernité des Jésuites sur le plan philosophique et, surtout, en ce qui concerne la présence de l’Occident dans le reste du monde. Bergier avait déjà lu et assimilé les oeuvres de la première génération de théoriciens qui, tel Buffon, avaient disserté sur la pauvreté du Nouveau Monde, univers à tous les égards inférieur et moins fertile en ressources et en possibilités germinatives que l’Europe. L’indigène ne se tirait pas mieux d’affaire, Buffon ne voyant en lui qu’un individu abruti à qui la route du progrès était fermée. C’est la thèse qui sert de socle aux Recherches philosophiques sur les Américains. Mais dans l’article « Sciences Humaines » du Dictionnaire de théologie, fort intéressant du reste en tant que témoignage de l’importance croissante qu’acquièrent alors de nouvelles branches du savoir, Bergier nous rappelle le rôle des missionnaires qui, bien avant les philosophes, avaient élargi les horizons de la connaissance. Pour qu’un Buffon ou un de Pauw puisse formuler leurs théories, il leur fallait avant tout les informations que leur livraient les récits des missionnaires :

Le meilleur moyen de perfectionner les sciences naturelles étoit d’établir la communication entre les différentes parties du globe, d’apprendre à connaître le sol, les richesses, les moeurs, les lois, le génie, le langage des divers peuples du monde ; nous jouissons actuellement de cet avantage, mais à qui en sommes nous redevables ? Est-ce aux philosophes zélés pour le bien de l’humanité, ou aux Missionnaires enflammés du zèle de Religion : le Christianisme qu’ils ont porté dans le Nord y a fait naître l’agriculture, la civilisation, les lois, les sciences ; il a rendu florissantes des régions qui n’étoient autrefois couvertes que de forêts, de marécages, & de quelques troupeaux de sauvages. Ce sont les Missionnaires, & non les Philosophes, qui ont apprivoisé les barbares, qui nous ont fait connoitre les contrées & les nations des extrémités de l’Asie, qui ont décrit le caractère, les moeurs, le genre de vie des sauvages de l’Amérique. Si leur zèle intrépide n’avoit pas commencé à frayer le chemin, aucun Philosophe n’auroit osé entreprendre d’y pénétrer. C’est donc à eux que la Géographie & les différentes parties de l’Histoire Naturelle sont redevables des progrès immenses qu’elles ont faits dans ces derniers siècles. S’ils avoient travaillé dans le dessein d’inspirer de la reconnoissance aux Philosophes, ils auroient aujourd’hui lieu de s’en repentir  [25].

Cet article contient le noyau du discours de Bergier et la vision historique en fonction de laquelle il place la question du Nouveau Monde. Au rebours de ce que prétend le discours des philosophes, c’est ici la religion chrétienne qui devient la source et le principe des progrès réalisés dans le monde et de l’affranchissement de l’homme à l’égard des fléaux que représentent la nature et le climat. Bergier repousse ainsi la théorie des climats, comme toute forme de déterminisme s’exerçant sur la vie des hommes, pour lui substituer la puissance de la religion comme seul élément décisif dans la formation des moeurs :

Une preuve démonstrative que la religion a beaucoup plus d’empire sur les moeurs des peuples que le climat, c’est que par-tout où le Christianisme a été détruit, la barbarie & l’ignorance ont pris sa place, sans qu’aucun laps de tems ait pu les dissiper  [26].

C’est de nouveau dans un article en apparence étranger à la théologie que Bergier reprend ce qui fait l’essentiel de son message théologique. Au début de l’article « Climat », il pose la question, devenue « classique » chez les philosophes, de la validité de l’injonction de Jésus-Christ adressée aux Apôtres et les invitant à répandre son message :

De nos jours on a mis en question si la Religion Chrétienne étoit propre à tous les climats, par conséquent si Jésus-Christ a eu raison de dire à ses Apôtres, allez enseigner toutes les nations  [27].

En guise de preuves, la réponse passe en revue toutes les contrées du globe, pour enfin conclure que c’est le christianisme qui, partout dans le monde, a transformé les moeurs :

La mollesse des Asiatiques, la férocité des Africains, l’humeur vagabonde des Parthes & des Arabes, la rudesse des habitans du Nord & des Sauvages, ont été forcées de céder à la morale de l’Evangile. On peut s’en convaincre par le tableau des moeurs qui ont régné avec le Christianisme pendant quatre siècles sur les côtes de l’Afrique, en Egypte, en Arabie, qui règne encore chez les Abyssins ; par la révolution qu’il a opérée chez les Perses, au sixième siècle en Angleterre, au neuvième chez les peuples du Nord, de nos jours parmi les Américains, & aux extrémités de l’Asie  [28].

C’est dans cet article « Climat », sujet insolite pour un théologien mais fondamental pour un philosophe, qu’on trouve un plan de lecture pour le Dictionnaire de théologie. Chaque peuple ou chaque continent mentionné ci-dessus est traité à son tour dans un article à part. Éclairé par un luxe de détails minutieux, le lecteur est alors invité à suivre le trajet des civilisations du monde et leur histoire religieuse à travers une série d’articles portant tour à tour sur les Africains et l’Afrique ; les Américains et l’Amérique ; l’Arabie ; les Asiatiques et l’Asie ; la Chine ; l’Égypte et les Égyptiens ; le Japon ; le Nord ; et, enfin, les Tartares, pour ne mentionner que les plus importants. Pourtant, ces histoires auxquelles chacune de ces rubriques sert de prétexte ne sont pas sensiblement différentes et s’organisent suivant un protocole de présentation qui valorise le moment de contact avec le catholicisme. Ces peuples et ces civilisations sont transformés au moment où leur chemin croise celui des missionnaires catholiques — Augustins, Capucins ou Franciscains au Moyen Âge, Jésuites depuis le xvie siècle. Lorsque la présence civilisatrice du catholicisme diminue, l’erreur triomphe et s’enracine de manière définitive, comme l’atteste l’histoire du Moyen-Orient où l’islam s’établit et se répand très rapidement après le départ des missionnaires catholiques. Bergier juge très sévèrement la position des protestants : tandis qu’ils critiquent les missionnaires catholiques et se moquent même de leurs efforts pour répandre l’Évangile, il appert que c’est précisément cette attitude qui doit être tenue pour responsable de la perte de la foi. À la fin de l’article « Nestoriens », Bergier estime comme tout à fait méprisable l’éloge que les protestants font du schisme des nestoriens au ve siècle. Pour lui, le débat entre Nestorius et saint Cyrile est prémonitoire de la dispute entre Martin Luther et Rome, qui allait déclencher la Réforme. De même, selon Mosheim, Nestorius, qui soulevait des questions autour de la nature divine de Jésus-Christ, était un précurseur de Luther. Les protestants se sont toujours moqués des efforts déployés par l’Église romaine pour ramener de nouveau les nestoriens dans le giron du catholicisme :

Par la suite des faits que nous venons d’exposer, l’on voit que les Protestants ont manqué de sincérité dans tout ce qu’ils ont écrit touchant le Nestorianisme… ils couronnent leur infidélité par des calomnies contre les Missionnaires de l’Eglise Romaine… ils ne veulent pas prêcher Jésus-Christ aux infidèles, & ils sont fâchés de ce que les Catholiques font des conversions. Voyez Missions  [29].

En historien moderne qui connaît la valeur du travail comparatif, Bergier craint le même destin en Amérique. Dans l’article « Missions étrangères » auquel il renvoie, on retrouve l’exemple éclatant d’une situation qui, pour l’Église catholique, présente les mêmes risques, en l’exposant à son tour à perdre nombre de croyants au même moment. Les missions en Amérique du Sud, dépeuplées à la suite de l’expulsion des Jésuites qui ont été forcés de les abandonner, représentent une menace de la même ampleur, dès lors que l’on ne remplace pas la Compagnie et ses pères par d’autres institutions de même valeur. Le nombre de renvois à l’article « Missions », venant à chaque fois signaler le souci de Bergier du prosélytisme et du Nouveau Monde, témoigne au demeurant de l’importance centrale de l’activité missionnaire dans sa vision théologique.

Les récits de voyage et les relations des Jésuites se complètent sous la plume de l’abbé Bergier. Les Jésuites ont parlé de leur succès dans leurs récits et les voyageurs l’ont confirmé dans les leurs :

Un voyageur, qui a fait récemment le tour du monde, atteste qu’il a vu le Christianisme produire les mêmes effets dans tous les climats, & par-tout où les Missionnaires sont parvenus à l’établir  [30].

La stratégie qui consiste à laisser parler des témoins oculaires ou des voyageurs des contributions de l’Église catholique au progrès du monde marque un passage important dans l’apologie du catholicisme. La connaissance du Nouveau Monde et les renseignements fournis par les voyageurs que met à contribution l’abbé Bergier dans son Dictionnaire de théologie ont ouvert l’apologétique à des formules innovatrices dans la défense du catholicisme à la fin du xviiie siècle. Le succès éditorial de l’ouvrage au xixe siècle, avec ses trente-huit éditions avant 1883, parmi lesquelles plusieurs traductions, ne laisse aucun doute sur la réception d’une oeuvre dont l’intérêt doit beaucoup à la modernité de ses sources et à l’introduction de la question du Nouveau Monde, si favorable à l’élargissement des horizons du savoir.

Parties annexes