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La fin de l’histoire (naturelle) : Les particules élémentaires de Michel Houellebecq

  • Laurence Dahan-Gaida

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  • Laurence Dahan-Gaida
    Université de Franche-Comté

Corps de l’article

Le dépassement de l’humanité

Dans son Théâtre des opérations, Maurice Dantec prédit un moment de basculement vers la post-humanité, lequel ne pourra s’accomplir que si l’homme cesse de se considérer comme « l’aboutissement du processus naturel et/ou historique » pour reconnaître qu’il « est une crise, un appareil critique de la nature » et qu’il possède en lui les outils de sa propre évolution « métanaturelle [1] » :

C’est de ce monde de neuro-inductions et d’icônes télévisuelles, de nanotechnologies, de clonages humains et animaux, de ce monde de corporations métanationales et de colonisation spatiale que surgira le prochain moment cinétique critique du processus humain, sous la figure toujours renouvelée du Verbe fait chair, du Logos incarné, surgissant du chaos évolutionniste pour créer de nouvelles perspectives et détruire les anciennes, donner un sens nouveau à toutes ces productions et conduire l’homme à sa perte, c’est-à-dire à son abandon, son oubli et son passage vers une nouvelle forme [2].

Dantec envisage le dépassement de l’humanité comme un moment critique dans l’évolution, c’est-à-dire comme un point de rupture créateur de nouveauté. Loin d’être achevé, le processus d’hominisation est en effet parvenu à un seuil au-delà duquel l’évolution ne sera plus déterminée par les seules lois naturelles mais aussi par les sciences et les techniques. Celles-ci sont plus proches que jamais de donner une réalité au rêve d’une nouvelle humanité : l’ingénierie génétique qui se fonde sur le décodage, la manipulation et la reprogrammation des codes d’information de la matière vivante sera bientôt en mesure de produire des êtres à l’image de l’homme. Ce fantasme d’auto-engendrement n’est pas neuf : il a des antécédents littéraires dont le plus connu est le Frankenstein de Mary Shelley qui avait conçu le projet d’enfanter, au moyen de la science, une nouvelle race d’hommes. Le projet de remplacer la genèse par la génétique exprime le désir de substituer aux aléas de l’histoire naturelle une évolution raisonnée et contrôlée par la technique. Il recèle pourtant moins d’orgueil qu’il n’y paraît : certes, il suppose résolu et reproductible le secret de la vie mais, par là, il ne témoigne pas seulement de la volonté de puissance de la science ; il est aussi l’expression d’une nouvelle humilité de l’homme qui, cessant de se considérer comme le point final de l’évolution, accepte d’envisager son dépassement par d’autres formes de vie. Niant la singularité de l’existence humaine dans l’histoire de la nature, cette vision constitue bien sûr une menace pour les philosophies humanistes qui placent l’homme au coeur de la Création. Mais elle contient aussi la ressource d’une régénération : elle invite à dépasser l’humanisme classique pour imaginer ce qui pourrait venir après l’homme ; transcendant la blessure narcissique, elle peut alors s’ouvrir à l’utopie d’une nouvelle humanité, au rêve d’un monde enfin devenu humain.

C’est la voie explorée par Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires [3]. Il constate que l’homme, anthropologiquement, est en voie d’être dépassé par le monde qu’il a créé : les sciences, en effet, ont produit les conditions d’une mutation fondamentale en faisant de l’humanité « la première espèce animale de l’univers connu » à pouvoir « organiser elle-même les conditions de son propre remplacement » (LPE, p. 393). Or cette mutation est devenue indispensable si l’homme veut survivre au « suicide occidental », résultat direct de la métaphysique du matérialisme qui a dominé le xxe siècle. Incompatible avec l’humanisme, le matérialisme a donné naissance à une « culture de la jouissance », basée sur l’apologie du désir et de la libération sexuelle, qui ont pour corollaires l’individualisme, le consumérisme et le mercantilisme. Mais loin de s’arrêter à l’évidence du désastre historique qu’il radiographie, Houellebecq esquisse la possibilité d’une régénération : puisque le mal, la solitude, vient de la liberté individuelle accordée par les sociétés modernes, le remède doit être recherché dans le modèle contraire, dans une société de type holiste qui n’accorde à l’individu qu’une valeur seconde par rapport au collectif :

La conséquence logique de l’individualisme, c’est le meurtre et le malheur […] La dissolution progressive au fil des siècles des structures sociales et familiales, la tendance croissante des individus à se percevoir comme des particules isolées, soumises à la loi des chocs, agrégats provisoires de particules plus petites… tout cela rend bien sûr inapplicable la moindre solution politique [4].

La solution de Houellebecq n’est ni politique ni humaniste : une fois la métaphysique du matérialisme épuisée, une autre métaphysique doit la remplacer en déterminant l’apparition d’une nouvelle humanité, délivrée de l’individualisme et de la reproduction sexuée grâce à une technique de clonage révolutionnaire. Cette mutation anthropologique repose sur deux idées maîtresses : tout d’abord, la dissociation de la procréation d’avec le sexe, qui doit permettre d’assurer « la reproduction de l’espèce humaine en laboratoire dans des conditions de sécurité et de fiabilité génétique totales. Disparition par conséquent des rapports familiaux, de la notion de paternité et de filiation » (LPE, p. 195) [5]. On ne saurait affirmer plus clairement la rupture de la filiation, le déni de l’héritage et la fin de la transmission qui, dans le roman, sont attestées par la désymbolisation de la fonction paternelle. Abandonnés par leur père respectif, Bruno et Michel ne parviennent en effet ni l’un ni l’autre à s’inscrire dans la chaîne qui relie les pères aux fils. Alors que Michel incarne le célibataire sans enfant, Bruno est le type du mauvais père, incapable de jouer son rôle dans un monde où la fonction paternelle a perdu toute signification :

Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine. C’était bien entendu le cas dans les couches féodales ; mais aussi chez les commerçants, les paysans, les artisans, dans toutes les classes de la société en fait. Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui, il vivra dans un autre univers.

LPE, p. 210

La fin de la reproduction sexuée apparaît comme le terme logique d’un processus qui s’est déjà amorcé dans l’ordre social et qui doit trouver son prolongement dans l’ordre biologique. À la chaîne symbolique des filiations va ainsi se substituer la logique horizontale du clonage, de la confusion génétique et du brouillage des codes, qui libèrent les individus de toute altérité héréditaire. La science chargée de mettre en place les conditions matérielles de cette mutation est la biologie moléculaire ; mais celle-ci ne fournit pas d’outils assez puissants pour nous détourner de l’évidence de notre être-au-monde et c’est donc la physique quantique qui est chargée d’accomplir le « grand changement ». C’est là que se situe la véritable originalité du roman : non pas dans l’idée de remplacer la genèse par la génétique, mais dans un projet de refonte ontologique qui repose sur les paradoxes de la physique quantique. Aujourd’hui, en effet, la plupart des biologistes sont prêts à reconnaître que l’existence des atomes et des molécules ne peut être comprise qu’à l’aide de la théorie quantique, mais ils continuent pourtant à utiliser les concepts de la physique classique qui traite les constituants ultimes de l’univers comme des cailloux ou des grains de sable. La difficulté tient au fait que la biologie et la physique quantique constituent deux langages incompatibles entre lesquels il est difficile d’établir une continuité. C’est ce champ de recherches, laissé en friche par la science, que Houellebecq a voulu sonder par l’imaginaire : « J’attends beaucoup des chercheurs qui tentent de relier le monde quantique (la vraie nature de l’infiniment petit) au monde macroscopique (notre monde “normal” composé d’objets). Ces gens-là cherchent à établir une continuité. C’est difficile. Mais il est certain qu’une révolution considérable éclatera quand cette continuité sera établie [6] ».

Le principe de complémentarité

Ce défi est celui que Michel tente de relever dans le roman : il se demande comment concilier l’ontologie quantique avec l’existence de corps biologiques possédant une identité autonome et des qualités intrinsèques. La physique quantique, en effet, a mis en échec la notion réaliste d’une substance matérielle dotée de permanence et soutenant les phénomènes au plus profond de l’Être. Les particules élémentaires ne sont pas des substrats porteurs de qualités concrètes, mais des structures mathématiques sans substance sous-jacente. Privées de localisation précise, elles ne correspondent pas à un point matériel classique mais à un paquet d’ondes, c’est-à-dire une superposition de mouvements potentiels, dont la position peut seulement être évaluée en termes probabilistes. Au sens strict, on ne peut parler de la réalité d’une particule qu’au moment de l’observation : entre deux observations, la fonction d’onde décrit la particule comme si elle était étalée dans toute une zone de l’espace, de sorte que son existence est toute virtuelle. Mais lors de l’observation, la fonction d’onde se réduit à l’une des possibilités qu’elle décrit avant d’évoluer, une fois l’observation faite, dans un nouvel espace de possibilités [7]. L’observation étant un événement discret, sans continuité et sans durée, les constituants ultimes de la matière ne peuvent être considérés comme des entités permanentes qui posséderaient une « identité » propre. Schrödinger proposait de les concevoir plutôt comme des « événements instantanés », capables de passer sans transition d’une existence potentielle non localisée à une existence concrète localisée, et inversement.

On voit combien il est difficile de concilier cette ontologie sans qualités avec une ontologie de corps vivants possédant des qualités propres et une identité non interchangeable. La biologie et la physique quantique constituent des langages contradictoires entre lesquels ne peuvent exister au mieux que des relations de complémentarité. Principe essentiel de la physique quantique, le principe de complémentarité a été énoncé par Niels Bohr en 1927 pour résoudre la contradiction onde/corpuscule : les particules élémentaires peuvent nous apparaître tantôt sous forme de corpuscules, tantôt sous forme d’ondes, ces aspects constituant deux représentations « complémentaires » d’une seule et même réalité. La physique quantique, comme on le sait, a découvert la perturbation qu’opère toute observation : la chose observée réagit à chaque mesure dont nous usons pour l’observer. De l’observateur, par conséquent, dépend le choix de la propriété corpusculaire ou ondulatoire qu’il privilégiera et l’on ne peut décrire l’objet sous l’angle choisi qu’en termes d’interactions, de corrélations. Dans l’esprit de Bohr, la contradiction onde/corpuscule manifestait l’inadéquation du langage naturel pour décrire les phénomènes et la nécessité de recourir à plusieurs systèmes interprétatifs pour formuler en langage clair des points de vue partiellement contradictoires. C’est ce qui l’a amené à projeter le principe de complémentarité sur nos systèmes de mesure langagiers et à considérer la biologie et la physique quantique comme deux langages complémentaires :

Mais ces deux modes d’interprétation se complètent aussi mutuellement, car en réalité, nous savons depuis longtemps qu’ils sont justes tous les deux, précisément parce que la vie existe. Le problème qui se pose à la biologie ne consiste donc pas à se demander laquelle de ces deux manières de voir est la plus correcte, mais simplement comment la nature a fait pour qu’elles s’ajustent l’une à l’autre [8].

Cette complémentarité des discours est au principe du roman, dont le caractère composite s’explique par la volonté de multiplier les angles d’approche : on y trouve côte à côte un abrégé d’histoire des moeurs et des mentalités, des quasi-reportages (le fameux épisode du camping, qui a défrayé la chronique), un dénouement qui ressortit aux genres de l’utopie et du roman d’anticipation, des poèmes, mais surtout des théories scientifiques qui sont les vraies héroïnes du roman. La complémentarité ne permet pas seulement d’orchestrer le dialogue des discours, elle est également au principe de la narration : Michel et Bruno, en qui s’incarnent respectivement la voie des sciences et la voie des lettres, occupent en effet des positions en miroir dans le dispositif narratif. Comme l’a fait remarquer Christian Monnin, le discours de Michel tend vers le détachement et l’impersonnalité de la science, tandis que celui de Bruno est nourri par l’expérience personnelle, qui fournit sa matière vive à la littérature. Michel, le scientifique, n’est d’ailleurs jamais le narrateur de sa propre vie, il est seulement l’énonciateur de réflexions théoriques qui ont pour substrat empirique les expériences de son frère [9]. Quant à Bruno, le littéraire, il est le narrateur délégué de sa propre histoire qu’il raconte successivement à son psychanalyste, à son frère et à Christiane. Tout se passe comme si les expériences vécues et racontées par Bruno alimentaient la maturation intellectuelle de Michel, qui y réfléchit en termes scientifiques et propose la fin de la reproduction sexuée comme solution aux problèmes affectifs et existentiels sur lesquels achoppe son frère. Cet agencement participe d’un dispositif expérimental qui permet d’instaurer des relations de complémentarité entre science et littérature, transformant ainsi le roman en une sorte de laboratoire où les faits d’expérience et la théorie se complètent pour travailler à ce qui est peut-être sa véritable ambition : la transformation de l’homme.

La complémentarité permet enfin d’inscrire les trajectoires individuelles des deux frères dans la trame du devenir collectif, car

de même que l’installation d’une préparation expérimentale et le choix d’une ou plusieurs observables permettent d’assigner à un système atomique un comportement donné — tantôt corpusculaire, tantôt ondulatoire —, de même Bruno pouvait apparaître comme un individu, mais d’un autre point de vue, il n’était que l’élément passif du déploiement d’un mouvement historique. Ses motivations, ses valeurs, ses désirs : rien de tout cela ne le distinguait, si peu que ce soit, de ses contemporains.

LPE, p. 221

Les particules élémentaires peut être lu comme une histoire des années 1980, racontée à travers l’histoire de deux frères en qui s’incarne de manière exemplaire la misère affective et spirituelle de notre époque. Voués au ratage par l’avortement historique du xxe siècle, Bruno et Michel suivent des trajectoires complémentaires à l’intérieur d’un développement totalement arbitraire mais pourtant impitoyable, qui les conduit avec une rigueur presque mécanique à l’effondrement. Le mélange de fatalité et d’aveuglement qui gouverne leur destin s’inscrit dans la logique d’un strict déterminisme historique : « Les conditions initiales étant données […], le réseau des interactions initiales étant paramétré, les événements se développent dans un espace désenchanté et vide ; leur déterminisme est inéluctable. Ce qui s’était produit devait se produire, il ne pouvait en être autrement ; personne ne pouvait en être tenu pour responsable » (LPE, p. 113). Cette vision a quelque chose d’inhumain dans sa manière de nier la liberté et la responsabilité individuelles, en soumettant l’homme aux lois de l’hérédité biologique et sociale. En témoigne l’importance accordée à la généalogie des personnages, qui est restituée avec force détails au début du roman [10]. Ce dispositif permet de traduire le caractère définitif, irrémédiable de l’évolution sociale qui nous est décrite, mais il vise également à prêter au projet de l’auteur les qualités de rigueur et d’objectivité d’une observation « scientifique » de la société. Tout se passe comme si Houellebecq renouait avec le programme littéraire du naturalisme : narration rétrospective classique, déterminisme social et biologique qui évoque le roman expérimental de Zola jusque dans son recours à la science, chargée de mettre en évidence l’influence du milieu et de l’hérédité sur les comportements humains. Les particules élémentaires est un roman à thèse : le goût de l’auteur pour le présent de vérité générale, l’âpreté démonstrative et la brutalité assertive de son écriture, le caractère délibérément exemplaire de la plupart les personnages tendent parfois à l’enfermer dans la rhétorique d’un manifeste philosophique. Mais derrière ces apparences simplistes se cache un objet étrange, complexe, qui expérimente les grandes constructions théoriques et scientifiques de son siècle pour esquisser les contours d’un monde enfin redevenu habitable.

La non-séparabilité quantique

La première partie du roman, où sont rapportées l’enfance et l’adolescence des deux demi-frères, est dominée par des rapports de symétrie qui font apparaître les expériences vécues par l’un comme un écho répercuté de celles que vit l’autre. Tous deux sont abandonnés par leurs parents et recueillis par leur grand-mère respective qui, à force d’amour et d’abnégation, leur permet de mener une vie en apparence normale. La mort de la grand-mère détermine la sortie hors du « royaume perdu » (titre de la première partie) et le début de ces « moments étranges » (titre de la seconde partie) qui porteront le désenchantement à son comble, en montrant l’échec inévitable des deux frères dans une société qui a balayé les conditions de possibilité de l’amour en tant que principe de cohésion et de partage. La relation tardive de Michel avec Annabelle est un écho différé de celle que Bruno vit avec Christiane. La mort prématurée des deux jeunes femmes est une conséquence symbolique de l’atrophie affective des deux frères : chacun d’eux incarne, sous une forme différente, l’incapacité d’aimer. Mais alors que Michel est le type du scientifique asexué, Bruno incarne tous les démons libérés par la révolution sexuelle : il représente la sexualité sans reproduction, tandis que son frère est l’inventeur de la « réplication parfaite » qui ouvre la porte à la reproduction sans sexualité.

Cet agencement a pour effet de lier les trajectoires des deux frères d’une manière qui évoque la non-séparabilité quantique, mise en évidence au début des années 1980 par les expériences d’Alain Aspect, auxquelles Michel est d’ailleurs censé avoir pris part [11]. Les expériences d’Aspect ont apporté une réfutation complète des objections émises en 1935 par Einstein, Podolsky et Rosen à l’encontre du formalisme quantique [12]. Connues sous le nom de paradoxe EPR, ces objections ont été formalisées par les inégalités de Bell qui envisagent le système formé par deux électrons dont la rotation (spin) s’effectue en sens inverse. Le théorème de Bell énonce que, si l’on sépare ces deux électrons de spin inverse et qu’on les place en des lieux très éloignés l’un de l’autre, leurs spins, malgré la distance qui les sépare, continueront d’être dépendants. Le théorème de Bell se traduit donc par un paradoxe : bien qu’elles soient en apparence séparées dans l’espace et incapables de communiquer par aucun moyen physique connu, les deux particules ne sont pas séparées, elles forment un système indissociable, pourvu de propriétés physiques qui ne peuvent être attribuées à l’une ou l’autre des particules, mais seulement au système global. À la suite de la publication des travaux de John Bell, différentes équipes ont tenté de vérifier les prédictions de la physique quantique en réalisant des expériences sur des populations de particules produites par paires et s’éloignant l’une de l’autre dans deux directions opposées. Alain Aspect est ainsi parvenu à montrer que deux systèmes quantiques ayant interagi ne peuvent plus être représentés que par une fonction d’onde globale [13]. Autrement dit, il n’est plus possible d’accorder un « état » en propre à chaque système : seul le grand système englobant les deux systèmes peut se voir doter d’un « état ». Ce phénomène d’entremêlement a donné lieu à plusieurs interprétations philosophiques qui sont évoquées dans le roman :

Dès lors, il ne demeurait plus que deux hypothèses. Soit les propriétés cachées déterminant le comportement des particules étaient non locales, c’est-à-dire que les particules pouvaient avoir l’une sur l’autre une influence instantanée à une distance arbitraire. Soit il fallait renoncer au concept de particule élémentaire possédant, en l’absence de toute observation, des propriétés intrinsèques : on se retrouvait alors devant un vide ontologique profond — à moins d’adopter un positivisme radical, et de se contenter de développer le formalisme mathématique prédictif des observables en renonçant définitivement à l’idée de réalité sous-jacente. C’est naturellement cette dernière option qui devait rallier la majorité des chercheurs.

LPE, p. 155

Relu à la lumière de ces principes, le titre du roman peut être interprété en un sens différent de celui qui lui a généralement été donné. Comme le fait remarquer Houellebecq, « les particules élémentaires » a souvent été compris dans le sens « d’une société composée d’individus se sentant isolés, séparés les uns des autres, se croisant dans un espace neutre. Mais il y a un autre sens : nous sommes nous-mêmes composés de particules élémentaires, agrégats instables, se mouvant en permanence [14] ». Passant du niveau individuel au niveau infra-individuel, Houellebecq libère les particules d’une matière anonyme dont il ne retient que les interrelations. En effet, parmi les options ontologiques autorisées par la non-séparabilité, l’une d’elles consiste à s’affranchir radicalement de l’archétype du corps matériel et à considérer le champ phénoménal comme un tissu holistique constitué par l’interrelation quantique de tout l’univers. Ce qui suppose l’existence d’un monde à l’unité organique, ne possédant pas de parties indépendantes les unes des autres : chaque événement est strictement déterminé par tous les autres, il dépend d’un concours de circonstances qui implique l’univers entier à un instant donné [15]. En particulier, les événements qui concourent à la préparation d’une expérience donnée déterminent celui des événements que l’expérience devrait servir à manifester, et ils sont pour leur part co-déterminés par la totalité des événements prenant place dans leur environnement proche ou lointain. Déniant la conception classique d’un monde analysable en parties dotées d’une existence séparée et indépendante, la physique des particules lui substitue l’image d’une totalité insécable qui inscrit l’existence individuelle à l’intérieur de corrélations plus fondamentales. De cette unité organique, Michel a le pressentiment à plusieurs reprises. Tout d’abord, lors du mariage de Bruno où s’établit dans son esprit une association entre la formule consacrée, « les deux deviendront une seule chair » et les expériences d’Aspect : « lorsque deux particules ont été réunies, elles forment dès lors un tout insécable, ça me paraît tout à fait en rapport avec cette histoire d’une seule chair » (LPE, p. 215). Après les retrouvailles avec Annabelle, Michel fait dans ses bras une expérience quasi mystique qui lui procure une vision de l’espace « comme une ligne très fine qui séparait deux sphères. Dans la première sphère était l’être, et la séparation ; dans la seconde sphère étaient le non-être, et la disparition individuelle. Calmement, sans hésiter, il se retourna et se dirigea vers la seconde sphère » (LPE, p. 293). Indissociable « d’états fusionnels et régressifs », l’amour arrache le Moi à la séparation et au devenir, pour le plonger dans un « illimité émotionnel » (titre de la troisième partie) où l’existence individuelle s’abolit en même temps que toutes les contradictions douloureuses. Cet état d’effusion commune est ce qui caractérise l’existence de la nouvelle humanité issue des travaux de Michel. Car ce dernier, « sans avoir lui-même connu l’amour », a pu s’en faire une image grâce à Annabelle et, prenant cette image pour guide, il a su « par le biais d’interprétations il est vrai un peu hasardeuses des postulats de la mécanique quantique, restaurer les conditions de possibilité de l’amour » (LPE, p. 377).

L’idée de non-séparabilité s’inscrit donc à deux niveaux dans le roman : elle détermine les relations entre les deux frères, mais elle fournit aussi son principe à la liaison qui unit la nouvelle humanité. Soumettant la thèse de l’interdépendance universelle à un détournement opportuniste, Houellebecq imagine une autre humanité, délivrée de l’individualisme et fondée sur la liaison comme nouvelle figure de la collectivité et du bonheur. Il promeut ainsi un idéal du Bien que Platon n’aurait pas récusé : « L’amour lie, et lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est, également, l’autre nom du mensonge. Il n’existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque [16] » (LPE, p. 376). Comme le souligne Pierre Varrod, « sous l’apparence d’une avancée scientifique, la radicalité de la solution s’avère comme un retour du refoulé [17] ». La nouvelle humanité naît en effet d’une régression vertigineuse à l’âge d’avant la séparation. Portée par le désir de paradis fusionnel, « royaume perdu » comme tout paradis, elle délivre l’homme de la responsabilité en même temps que de l’individualité. C’est là toute l’ambiguïté du roman : la régression au plan psychique s’inscrit à l’intérieur d’un projet de refonte ontologique qui témoigne selon son auteur d’un « progressisme choquant [18] ».

Régression ou innovation ? Le message en est-il un d’espoir ou de nihilisme ? L’ironie profonde du roman ne permet pas de le dire : d’un côté, en effet, l’utopie planétaire est présentée comme le lieu supérieur d’où il est possible de prononcer un discours définitif sur l’humanité après la fin de son histoire ; de l’autre, l’imaginaire utopique est dégradé, parce qu’il emprunte son langage aux idéologies que le roman ne cesse par ailleurs de dénoncer : le mercantilisme, les pièges de l’hédonisme sexuel, les illusions du New Age, etc. [19]. Ainsi, le slogan « quasi publicitaire » qui lance le mouvement d’opinion en faveur du remplacement de l’humanité par une nouvelle espèce est tiré d’une véritable publicité, découverte par Michel dans sa boîte aux lettres :

Le catalogue 3 Suisses, pour sa part, semblait faire une lecture plus historique du malaise européen. Implicite dès les premières pages, la conscience d’une mutation de civilisation à venir trouvait sa formulation définitive en page 17 ; Michel médita plusieurs heures sur le message contenu dans les deux phrases qui définissaient la thématique de la collection : « Optimisme, générosité, complicité, harmonie font avancer le monde. DEMAIN SERA FÉMININ ».

LPE, p. 153

L’ambivalence de Houellebecq apparaît de manière encore plus explicite dans le « scénario de film paradisiaque » que Bruno conçoit peu avant la fin du roman, alors qu’il est interné dans un hôpital psychiatrique. Guidé par ses seuls fantasmes, il imagine une fable qui, par son caractère grotesque, tourne en dérision l’utopie planétaire. Cette dernière se trouve ainsi dévalorisée dans le mouvement même où elle est glorifiée : elle est à la fois l’invention obscène d’un esprit malade et le lieu de l’accomplissement, un lieu doté d’une incontestable autorité puisque s’y trouve réalisé l’idéal de perfection dont nous avons rêvé.

Une dernière source d’ambiguïté découle enfin des rapports qui unissent l’utopie à « cette idéologie bâtarde et confuse apparue à la fin du xxe siècle sous l’appellation de New Age » (LPE, p. 387). L’épilogue, en effet, nous révèle que l’avènement de la nouvelle humanité a été préparé par l’idéologie New Age, laquelle fait pourtant l’objet d’une caricature féroce dans les chapitres sur « Le lieu du changement ». Hubczejak, le promoteur des idées de Michel, n’a pas hésité à reprendre à son compte « certains thèmes ouvertement New Age », retournant ainsi à son profit le « puissant appel à changement de paradigme » contenu dans « la masse de superstitions désuètes, contradictoires et ridicules qui le constituaient au premier abord » :

[…] de « la constitution du cortex de Gaïa » à la célèbre comparaison « 10 milliards d’individus à la surface de la planète — 10 milliards de neurones dans le cerveau humain », de l’appel à un gouvernement mondial basé sur « une nouvelle alliance » au slogan quasi publicitaire : « DEMAIN SERA FÉMININ »

LPE, p. 388

Selon le New Age, nous assistons à la formation du cerveau global de Gaïa, couronnement de l’évolution commencée il y a 5 milliards d’années et aboutissement du processus d’unification de l’humanité. Nous cesserons bientôt de nous percevoir comme des individus isolés pour nous considérer comme les parties d’un réseau global en voie d’intégration rapide, les cellules nerveuses d’un cerveau global qui s’éveille [20]. À la recherche d’une représentation unifiée du monde et de l’aventure humaine, le Nouvel Âge s’est aussi tourné vers la physique quantique dans laquelle il voit un témoignage en faveur du holisme, puisque le paradoxe de la non-séparabilité suggère l’existence d’une totalité mystérieuse transcendant l’espace et le temps. Pour la physique quantique, en effet, il n’y a que des événements dans un espace unifié de corrélations infinies où la notion même d’objet ne signifie plus rien, puisque toute réalité subatomique peut s’interpréter comme un champ d’énergie solidaire de l’Univers entier. Elle fournit ainsi le moyen de détruire les illusions du sens commun qui, influencé par le paradigme de la séparation, représente la texture intime de la matière comme une réalité granuleuse, discontinue, formée de fragments isolables, juxtaposés, à l’instar des éléments d’une mosaïque.

Vers une ontologie d’états

Le Nouvel Âge annonce la bonne nouvelle de la réconciliation universelle : le féminin et le masculin, l’esprit et la matière, l’âme et le corps, l’humain et le divin, la transcendance et l’immanence, la religion et la science, toutes les religions entre elles, etc. À l’univers divisé de l’Occident, il oppose un univers participatif qui rétablit l’harmonie du moi avec Dieu, avec autrui, avec la nature. Dans ce monde réconcilié, la nuit de l’altérité prend fin : il n’y a plus, à proprement parler, de désir et plus, donc, de souffrance. Le Nouvel Âge est un monde non problématique, comme l’est le monde de l’utopie planétaire. Or, selon Lacroix, le monde dans lequel nous vivons est un monde tragique dans lequel nous puisons les raisons de mener le combat de la vie et de perpétuer notre culture. Nous savons que l’unité est impossible, que l’enfance est abolie dans un passé révolu, que la solitude est sans remède, que chaque vie est soumise aux limites que lui imposent le temps et l’espace. Houellebecq le sait aussi ; pourtant, il n’hésite pas à s’inspirer de l’idéologie New Age pour modéliser son utopie, qui se trouve ainsi d’emblée placée sous une lumière ambivalente. Cette aporie peut cependant être dépassée si l’on se rappelle que l’utopie est avant tout un miroir des aspirations et des fantasmes du présent : le futur qu’elle dessine n’est rien d’autre que notre présent saisi dans ses apories et ses points critiques. Or ce qui caractérise l’évolution récente de notre société, c’est qu’elle dégrade toute valeur : dès lors, les valeurs que l’utopie est censée restaurer — « le sens de la collectivité, de la permanence et du sacré » (LPE, p. 391) — ne pourront s’énoncer que dans des formes ambivalentes ou perverties.

Ainsi s’explique le recours non seulement à l’imagerie publicitaire mais aussi aux slogans du New Age auquel Houellebecq reproche de manipuler la détresse des individus en dissolvant leurs problèmes affectifs dans le spirituel, mais dans lequel, en même temps, il voit la réponse à « une réelle souffrance issue d’une dislocation psychologique, ontologique et sociale » (LPE, p. 387). Une réponse qui consiste à aller jusqu’au bout de ce que le réductionnisme du xixe siècle n’avait qu’envisagé : l’emprise complète de la rationalité sur la spiritualité. Au-delà de sa mystique frelatée servant de baume aux problèmes sexuels, le Nouvel Âge s’enracine en effet dans « la conscience angoissée qu’aucune société n’est viable sans l’axe fédérateur d’une religion quelconque » (LPE, p. 388). Or les religions « sont avant tout des tentatives d’explication du monde ; et aucune tentative d’explication du monde ne peut tenir si elle se heurte à notre besoin de certitude rationnelle » (LPE, p. 335). S’érigeant à la fois en vérité religieuse et en vérité de la science, le New Age est solidaire d’une philosophie positiviste qui considère la véritable spiritualité comme une affaire de connaissance et qui tend ainsi à se constituer en nouvelle gnose. D’après Houellebecq, le succès de cette philosophie s’explique par le discrédit dans lequel ont sombré « après des décennies de surestimation insensée » les travaux de l’ensemble des intellectuels se réclamant des « sciences humaines », lequel a eu pour contrepartie « la montée en puissance des scientifiques dans tous les domaines de la pensée » (LPE, p. 391). Les questions philosophiques ayant perdu tout référent défini, la science reste seule sur le terrain pour satisfaire notre « désir de connaissance » (LPE, p. 334) et de « certitude rationnelle » (LPE, p. 335). Et c’est désormais vers elle que l’on se tourne pour trouver une solution à tous les problèmes, « y compris aux problèmes psychologiques, sociologiques ou plus généralement humains » (LPE, p. 392). À la fin du roman, Houellebecq se trouve très proche du positivisme religieux d’Auguste Comte, qu’il imagine se ralliant à l’interprétation de Copenhague :

Toutefois, l’insistance du philosophe français sur la réalité des états sociaux par rapport à la fiction des existences individuelles, son intérêt constamment renouvelé pour les processus historiques et les courants de conscience, son sentimentalisme exacerbé surtout laissaient penser qu’il n’aurait peut-être pas été hostile à un projet de refonte ontologique plus récent qui avait pris de la consistance depuis les travaux de Zurek, de Zeh et d’Hardcastle : le remplacement d’une ontologie d’objets par une ontologie d’états. Seule une ontologie d’états, en effet, était en mesure de restaurer la possibilité pratique des relations humaines. Dans une ontologie d’états, les particules étaient indiscernables et on devait se limiter à les qualifier par le biais d’un observable nombre. Les seules entités susceptibles d’être réidentifiées et nommées dans une telle ontologie étaient les fonctions d’onde, et par leur intermédiaire, les vecteurs d’état — d’où la possibilité analogique de redonner un sens à la fraternité, la sympathie et l’amour.

LPE, p. 372

Selon Michel Bitbol, l’une des ontologies les plus naturellement adaptables à la théorie quantique est une ontologie d’états, de même qu’une des ontologies les plus adaptées à la théorie relativiste est une ontologie d’événements [21]. L’un des grands avantages d’une telle ontologie est qu’elle permet non seulement de résoudre les questions d’individualité mais qu’elle les prive de toute possibilité d’être posées. Les entités constitutives de la nouvelle ontologie, en effet, ne sont plus les particules, mais les vecteurs d’état. Or contrairement aux particules qui peuvent être tenues pour la cause des événements discrets et ponctuels constatés dans les appareils de mesure, ces nouvelles entités sont profondément inadaptées au modèle dualiste de l’action causale. Ce qui rend périlleuse toute tentative d’exprimer l’ontologie quantique au moyen du langage naturel. Les scientifiques ont ainsi été amenés à chercher des possibilités de raccord entre le monde tel qu’il se manifeste à nous (comme suite d’événements unis par des relations causales) et les éléments de la nouvelle ontologie. C’est le rôle dévolu aux théories de la décohérence, qui permettent d’établir une jonction entre le monde quantique et le monde de l’attitude naturelle. Hardcastle, l’un de ses artisans, propose par exemple de considérer les objets de dimensions moyennes qui peuplent notre monde (tables, chaises, appareils de mesure), non pas comme des entités dotées d’une dimension ontologique propre, mais comme l’ombre portée perceptive de l’effet que produisent les véritables entités de la nouvelle ontologie sur notre cerveau [22].

Les références de Houellebecq aux théories de la décohérence, aux « histoires consistantes » de Griffiths, à « l’ontologie d’états de Zurek » n’ont pas une simple fonction documentaire dans le roman, elles sont mises en oeuvre pour forcer le lecteur à participer à l’élaboration d’une construction mentale qui déstabilise tous ses schémas cognitifs. La nouvelle ontologie brise en effet avec les systèmes de représentation habituels, c’est-à-dire aussi avec les a priori romanesques usuels. Elle exige l’invention d’un nouveau langage, non plus « un langage d’objets et de propriétés » mais « un langage d’états ». Comme l’écrit Houellebecq :

Depuis la Renaissance nous avions la conviction d’être nous-mêmes des objets dans un monde d’objets. La science n’y croit plus, mais c’est tellement difficile à faire passer ! J’ai essayé […] j’ai tenté une analogie entre la manière dont sont construites les histoires qui, peu à peu, vont permettre de reconstituer une histoire du monde et la mémoire que chacun a de sa propre vie — où l’on se souvient de choses différentes selon les cas [23].

L’ontologie sans qualités de la physique quantique est incompatible avec le substantialisme du langage naturel, dont l’usage premier est de s’appliquer aux choses objectivées. Or le fait de qualifier des objets, donc d’user de noms — propres ou communs — et de les doter de propriétés par le biais d’adjectifs, relève d’une représentation matérialiste du monde : les objets sont censés être là, avec leurs propriétés, existant indépendamment de l’observation. Si l’on voulait fonder un langage correspondant à une ontologie d’états, il faudrait tout ramener, non plus à des objets, mais à des mouvements. Un défi sans doute impossible à relever, parce qu’il imposerait de renoncer aux structures fondamentales de notre langage, mais qui explique néanmoins certaines caractéristiques de l’écriture de Houellebecq [24] : une écriture plate, directe, sans emphase, peu d’adjectifs, une construction fluide où les scènes glissent en se juxtaposant, où l’on passe sans transition du destin personnel à l’histoire collective et où les événements individuels comptent moins pour eux-mêmes que la dynamique du Tout. En multipliant les effets de miroir entre les personnages, en glissant constamment d’une histoire à l’autre, d’un niveau à l’autre, Houellebecq déconstruit la représentation classique d’un monde analysable en parties autonomes pour lui substituer une conception holistique du déploiement narratif. De ce point de vue, l’histoire des deux demi-frères est moins celle de deux individus séparés, que la reconstitution d’un mouvement historique global à partir de deux emplacements ontologiques interdépendants. Dans une ontologie d’états, le postulat d’existence d’individus autonomes n’est en effet rien de plus qu’une hypothèse de travail, adoptée à des fins économiques d’adaptation. Comme l’explique Michel à son frère :

Tu as une conscience de ton moi ; cette conscience te permet de poser une hypothèse. L’histoire que tu es à même de reconstituer à partir de tes propres souvenirs est une histoire consistante, justifiable dans le principe d’une narration univoque. En tant qu’individu isolé, persévérant dans l’existence un certain laps de temps, soumis à une ontologie d’objets et de propriétés, tu n’as aucun doute sur ce point ; on doit nécessairement pouvoir t’associer une histoire consistante de Griffiths. Cette hypothèse a priori, tu la fais pour le domaine de la vie réelle, tu ne la fais pas pour le domaine du rêve.

LPE, p. 85

C’est à ce rêve que le roman donne forme, en inscrivant la nouvelle ontologie dans le non-lieu de l’utopie planétaire. Mais dans le monde réel, qui est aussi celui du lecteur, il n’y a pas d’alternative au langage naturel, qui présuppose l’existence d’individus autonomes, possédant des qualités propres et une histoire susceptible d’être configurée à l’intérieur d’un récit. Comme nous le rappelle Michel Bitbol, « si les conditions manquaient pour costabiliser les choses et leurs noms, les profils des choses et leurs prédicats, alors feraient aussi défaut les conditions pour dire quoi que ce soit du flux vécu résiduel [25] ». La réalité ultime de la matière n’est en définitive pensable et dicible qu’à partir d’un langage qui présuppose son contraire, c’est-à-dire un monde de choses donné d’avance. Entre la réalité dicible et la réalité quantique, il existe cependant des médiations possibles, comme les « histoires consistantes de Griffiths » que Michel évoque au début du roman :

Les histoires consistantes de Griffiths ont été introduites en 1984 pour relier les mesures quantiques dans des narrations vraisemblables. Une histoire de Griffiths est construite à partir d’une suite de mesures plus ou moins quelconques ayant lieu à des instants différents. […] À partir d’un sous-ensemble de mesures, on peut définir une histoire, logiquement consistante, dont on ne peut cependant pas dire qu’elle soit vraie ; elle peut simplement être soutenue sans contradiction. Parmi les histoires du monde possibles dans un cadre expérimental donné, certaines peuvent être réécrites sous la forme normalisée de Griffiths ; elles sont alors appelées histoires consistantes de Griffiths, et tout se passe comme si le monde était composé d’objets séparés, dotés de propriétés intrinsèques et stables. Cependant, le nombre d’histoires consistantes de Griffiths pouvant être réécrites à partir d’une série de mesures est en général sensiblement supérieur à un.

LPE, p. 84-85

Les histoires consistantes de Griffiths sont des suites d’événements reconstitués par la pensée, tels que leur survenue attestée n’aurait pas altéré le résultat de la prédiction. Cette méthode de reconstitution a posteriori de ce qui s’est passé avant la mesure a l’avantage de justifier le discours spontané des physiciens des particules qui, à partir du constat d’un impact sur un détecteur, essaient de remonter de propriétés en propriétés le fil d’une sorte de chaîne des causes. Elle permet, autrement dit, de configurer en un récit les événements instantanés et virtuels qui sont constitutifs de la physique quantique. Or la physique quantique autorise en général plus d’une histoire consistante entre deux mesures. Au sens strict, ces histoires doivent donc être considérées comme des fictions qui possèdent un certain degré de fiabilité (probabiliste) mais ne répondent pas au critère de vérité, lequel exigerait l’existence d’une seule histoire entre deux mesures effectives. C’est dans des termes très proches que la narration est réfléchie dans l’épilogue du roman : comme « une reconstitution crédible à partir de souvenirs partiels » plutôt que « le reflet d’une vérité univoque et attestable » (LPE, p. 383). La fiction ne fait pas le récit d’événements vrais mais reconstruit ces derniers selon les modalités plus générales du possible et du vraisemblable. Cette définition est celle d’Aristote, qui reconnaît à la fiction une puissance cognitive supérieure à celle de l’histoire : en élaborant sa fable selon les lignes du possible, du nécessaire ou du vraisemblable, le poète élabore un modèle cognitif dont la validité excède la réalité qu’il imite, au sens où il extrait sa structure actantielle profonde, laquelle est susceptible de donner lieu à des incarnations empiriques multiples et variables selon les contextes. Se situant d’emblée dans l’invérifiable, la fiction est libre de multiplier à l’infini les possibilités de traitement. Ce faisant, elle ne tourne pas le dos à une hypothétique réalité objective mais elle s’y attaque comme à un problème non résolu, se mettant en quête d’une vérité moins rudimentaire, plus conjecturale et moins univoque. La fiction peut donc être un opérateur de connaissance et la physique quantique y recourt, pas seulement comme à un pis-aller, mais en tant que stratégie participant pleinement à son succès cognitif. La fiction, en effet, n’est pas l’exposition romancée de telle ou telle vérité mais un traitement spécifique du monde qui consiste, non pas à éluder les règles qu’exige le traitement de la vérité, mais à mettre en évidence le caractère complexe de la situation, qui interdit de limiter la question de la vérité à celle du vérifiable. Dès lors, entre science et littérature, il s’agit moins d’une opposition que d’une complémentarité : acceptant de travailler dans l’invérifiable pour mieux répondre aux exigences de la vérité, elles jouent le jeu de la fiction pour proposer des scénarios possibles de notre devenir.

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Un changement de monde exige une mutation de l’imaginaire collectif. La littérature peut y contribuer en traduisant les savoirs de son temps dans des fables physico-poétiques, c’est-à-dire dans des utopies aptes à favoriser une appréhension à la fois sensible et rationnelle de concepts théoriques. Dans le roman de Houellebecq, le savoir qui rend possible la mutation métaphysique est la biologie moléculaire, incarnée par Michel, le concepteur de la « réplication parfaite » qui permet de contourner la reproduction sexuée. À travers la sexualité comme modalité de la reproduction, c’est la nature qui est visée. L’évolution naturelle, qui repose sur les lois de la sélection et de la compétition, favorise en effet « un système de hiérarchie » qui entraîne l’élimination des plus faibles. Bruno en fait l’expérience douloureuse au lycée de Meaux où la société des élèves est décrite sur le modèle des sociétés animales qui « fonctionnent pratiquement toutes sur un système de dominance lié à la force relative de leurs membres » (LPE, p. 59). C’est encore la nature qui est visée à travers la réduction de l’amour à la sexualité et la biologisation de cette dernière : l’amour n’a pas pour finalité la reproduction, mais l’extension illimitée du désir qui, dans le contexte d’une économie libérale, fonctionne comme un « principe de différenciation narcissique » (LPE, p. 200). C’est toujours dans le même esprit qu’il faut interpréter un court épisode rapportant la découverte de traces de vie fossile sur Mars : le « mini-récit » du ratage évolutionniste qui a d’abord permis à la vie d’apparaître sur Mars, pour s’éteindre aussitôt, contredit « avec violence toutes les constructions mythiques ou religieuses dont l’humanité fait classiquement ses délices. Il n’y avait pas d’acte unique, grandiose et créateur ; il n’y avait pas de peuple élu, ni même d’espèce élue. Il n’y avait, un peu partout dans l’univers, que des tentatives incertaines et en général peu convaincantes » (LPE, p. 153-154). Cette démystification de la genèse permet de récuser les philosophies humanistes qui considèrent l’homme comme le fleuron de l’évolution et de dénier toute conception téléologique de l’aventure humaine : loin de suivre un cours sensé, l’évolution se dissout en une suite de tentatives aléatoires, à la faveur desquelles l’homme est apparu, mais qui pourraient tout aussi bien provoquer sa disparition. Toujours présentée sous un jour négatif, sous le signe de la domination brutale et de la raison du plus fort, la Nature apparaît comme une force aveugle, mauvaise en son principe, à laquelle l’histoire de l’humanité ne peut plus être abandonnée. La solution, dès lors, consistera à suppléer la nature ou, comme le dit Christian Monnin, à « naturaliser la science », à en faire pour l’homme une seconde nature, dès lors qu’elle prend en charge son évolution [26]. La physique fait alors place à la « méta-physique », tandis que l’histoire naturelle devient « méta-naturelle ». Le dernier mot est laissé au successeur de l’homme, en un ultime hommage à cette espèce qui, « pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, sut mettre ce dépassement en pratique » (LPE, p. 393). Hommage ambigu puisqu’il est rendu depuis ce lieu impensable qu’est l’histoire de la post-humanité. C’est-à-dire depuis la post-histoire d’une humanité qui a renoncé à ses attributs les plus propres : le désir, la subjectivité, l’individualité. Comme si l’homme ne pouvait atteindre à l’humanité qu’au prix de son propre sabordage.

Parties annexes