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Lahontan et Exquemelin : deux exemples de dérive textuelle (xviie-xviiie siècles)

  • Réal Ouellet

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  • Réal Ouellet
    Université Laval

Corps de l’article

Les oeuvres d’Exquemelin et de Lahontan sont importantes aussi bien pour l’histoire des idées que pour l’évolution de l’image de l’Amérique vers la fin du xviie siècle. Toutes deux s’inscrivent dans le sillage de la colonisation et portent en elles, chacune à sa manière, une contestation des valeurs européennes dominantes à travers deux figures mythiques de l’égalitarisme social et politique : celle du monde flibustier, qui invente une autre organisation sociale, et celle du Sauvage philosophe, qui préconise un régime politique égalitariste et consensuel. Elles obtinrent un succès retentissant à leur époque mais, par la suite, elles se sont perdues dans la légende qu’on a construite autour d’elles. C’est pourquoi ce ne sont ni les auteurs ni même les textes en tant que créations linguistiques originales qui me retiendront, mais l’histoire de leur édition. Autrement dit, je me placerai sur le terrain de la textologie pour tenter de démêler l’écheveau complexe de leur élaboration.

Qu’il me soit permis d’inverser la chronologie de manière à aller du plus connu à la recherche encore en train de se faire : je parlerai donc en premier lieu de Lahontan, sur lequel une équipe a travaillé une quinzaine d’années avant d’en publier les Oeuvres complètes   [1].

1. L’oeuvre de Lahontan

1.1 L’édition originale

L’oeuvre de Lahontan  [2] parut en trois volumes à La Haye, chez les Frères L’Honoré. Même si ces trois volumes sont millésimés 1703, les deux premiers parurent ensemble en novembre 1702, et le troisième dix mois plus tard. Les Nouveaux voyages de Mr. le Baron de La Hontan dans l’Amérique septentrionale, constitués de vingt-cinq lettres, datées du 8 novembre 1683 au 31 janvier 1694, racontent, de manière enjouée et ironique, l’expérience canadienne d’un jeune officier, sa découverte progressive de l’Amérique et de ses habitants, sa participation aux activités militaires de la colonie et ses explorations dans le sud-ouest des Grands Lacs. Avec les Mémoires de l’Amérique septentrionale, le récit d’aventures cède la place à une vaste entreprise encyclopédique sur la géographie de l’Amérique du Nord, ses ressources animales et végétales, le commerce et l’administration coloniale, les moeurs et coutumes des Amérindiens. La Suite du voyage de l’Amérique contient, dans une première partie, les Dialogues de Monsieur le Baron de Lahontan et d’un Sauvage, qui reproduisent cinq entretiens de Lahontan avec le Huron Adario (anagramme partielle de Kondiaronk) : ces entretiens sur la religion, les lois, le bonheur, la médecine et le mariage sont en réalité des dialogues philosophiques qui permettent de contester les orthodoxies dominantes, les valeurs et les croyances européennes. La seconde partie, les Voyages de Portugal et de Danemark, reprend le fil du récit abandonné à la fin des Nouveaux voyages, quand Lahontan arrive au Portugal après sa fuite du Canada, et s’arrête en 1695.

1.2 Les rééditions et les traductions

Depuis leur parution en 1702-1703 jusque vers le milieu du siècle, les textes de Lahontan ont connu un succès considérable  [3]  : réédités et traduits à plusieurs reprises, ils sont discutés, cités, copiés et largement paraphrasés dans les périodiques et les essais, mentionnés et commentés dans des correspondances comme celle de Leibniz. On verra même en 1707 le théologien allemand Schramm, dans sa leçon inaugurale intitulée De Philosophia Canadensium populi in America septentrionali balbutiente dissertatio quam introductioni in philosophiam  [4], discuter longuement l’oeuvre entière de Lahontan.

1.3 L’enquête textologique

Dans notre entreprise de réédition critique, après une période d’euphorie consécutive à de petites et fréquentes découvertes, la réalité textologique nous a prosaïquement ramenés sur terre. La richesse du corpus nous semblait maintenant un fouillis de textes où il était bien difficile de déterminer quelles éditions avaient été voulues par l’auteur qui avait erré plusieurs années dans divers pays d’Europe avant de se fixer et de mourir à Hanovre. Nous avons donc cherché à établir de manière incontestable l’édition originale de chacun des trois livres. Par son flair et sa connaissance de la littérature sur l’Amérique aux xviie et xviiie siècles, Gilbert Chinard avait ouvert des pistes importantes que nous avons poursuivies et élargies. Ainsi, l’étude des périodiques et des correspondances de l’époque nous a permis de préciser, au mois près, la parution de chacun des livres : les deux premiers, millésimés 1703, parurent ensemble en novembre 1702 ; le troisième fut mis en vente en septembre 1703  [5]. La quête des manuscrits  [6] s’étant révélée vaine (comme pour la plupart des grandes oeuvres du xviiie siècle), j’ai dû me rabattre sur les seuls textes publiés et sur le cortège textuel qu’ils ont provoqué.

Dans cette énorme masse de textes souvent réédités, comment découvrir lesquels avaient été autorisés par l’auteur ? Il fallait d’abord savoir comment se fabriquait un livre vers 1703  [7]. En refaisant tout le trajet que le texte de Lahontan avait parcouru depuis son origine manuscrite jusqu’à ses derniers avatars, je devais imaginer tous les intervenants dans la chaîne de production et me demander qui avait pu transformer ce texte, volontairement ou non. Le problème se compliquait aussi du fait que les lieux européens d’édition en français s’étaient multipliés après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 : aux Pays-Bas, par exemple, le phénomène de la contrefaçon et de la réédition non autorisée avait pris une ampleur considérable.

Je me suis d’abord astreint à examiner matériellement une trentaine d’exemplaires de chaque volume dispersés à travers le monde. Cela signifie, d’une part, comparer le mot à mot des exemplaires retenus et, d’autre part, examiner le papier dans sa matérialité même : filigrane, vergeures, marques de fabrique, etc. Plutôt que de rappeler toutes les étapes d’une enquête à la fois fastidieuse et passionnante, je mentionnerai seulement un des indices textuels qui m’a permis de reconstituer la filiation des trois éditions millésimées 1703. Dans les Nouveaux voyages, où les deux contrefacteurs ont collé de très près à l’originale, j’ai trouvé le segment de phrase suivant qui contient deux variantes, dont l’une constitue une faute de typographie : A- « si tant de vrais François ne s’étoient affoiblis » → B- « si tant de vras François ne s’étoient affoiblis » → C- « si tant de bras François ne s’étoient affoiblis ». Cette filiation vraisemblable s’est vite révélée contestable. Comme il s’agissait d’un segment tiré d’un discours iroquois, qui multiplie les figures de style, j’ai inversé l’ordre de filiation qui me semblait plus conforme à l’esprit général du texte : C- « si tant de bras François ne s’étoient affoiblis » → B- « si tant de vras François ne s’étoient affoiblis » → A- « si tant de vrais François ne s’étoient affoiblis  [8]  ». D’autres indices du même genre ont confirmé, hors de tout doute, que cette seconde hypothèse de filiation des textes était la seule tenable.

Une fois établie la filiation initiale des éditions des deux premiers volumes, un autre problème demeurait entier : en juin 1703, avant même que paraisse le tome 3, une traduction anglaise des trois tomes avait été publiée à Londres, où Lahontan vivait depuis un an ou un an et demi. J’ai tout de suite imaginé que l’auteur avait pu revoir cette traduction. Or, comme l’a révélé une étude systématique menée par des membres de l’équipe, il n’en était rien.

Le troisième tome, contenant les célèbres Dialogues, ne fut pas contrefait, ce qui est assez surprenant, compte tenu de la notoriété dont a joui ce texte dès sa publication. Mais il posait un problème inédit quand Lahontan affirmait dans son « Avis de l’auteur au lecteur » : « Je ne fus pas plûtôt de retour de mon Voyage des Lacs de Canada, que je fis voir mon Manuscrit à Mr. le Comte de Frontenac, qui fut si ravi de le lire, qu’ensuite il se donna la peine de m’aider à mettre ces Dialogues dans l’état où ils sont  [9]. » Cette affirmation, reprise à l’occasion par la critique, semblait fantaisiste, mais il fallait la vérifier malgré tout.

Je ne m’attarde guère à la réédition en deux volumes de 1705  [10]  : le premier reprend les Nouveaux voyages et le second reproduit les Mémoires et les Dialogues, éliminant les Voyages de Portugal et de Danemark. Comme le révèlent déjà les pages limiaires, Lahontan n’y a pas touché, puisque le préfacier prétend avoir éliminé de l’originale les « phrases basses », les « expressions vulgaires », les « railleries froides » et « l’embarras dans la narration » pour y substituer un style « plus pur, plus net, plus degagé, & avec un peu plus de finesse dans la narration  [11]  ». Du reste, Lahontan lui-même, dans une réponse polémique aux Mémoires de Trévoux (périodique jésuite) qui l’avaient violemment attaqué en 1703, répond : « je desavouë la seconde [édition], quoi qu’on dise que c’est moi qui l’ai augmentée & corrigée avec l’addition d’une nouvelle Préface qu’on pretend que j’ai fait aussi pour me deguiser plus adroitement  [12]. » En réalité, le texte de Lahontan fut largement réécrit par Gueudeville, un polygraphe à la solde des éditeurs L’Honoré. Je citerai un seul exemple des nombreuses transformations textuelles apportées par Gueudeville. Dans ses Dialogues avec un Sauvage de 1703, le Huron de Lahontan critique vivement la monarchie française, mais n’en réclame pas l’abolition. Le texte de 1705 suggère au peuple de se révolter, de « déthrôner le Tyran [le roi] », voire de l’exécuter  [13]. Il décrit le monarque français non seulement comme un parasite, mais comme le vampire de ses sujets, dont il « suce jusqu’à la moelle des os  [14]  ».

Alors, quand les historiens cléricaux canadiens-français du xixe siècle condamnaient vivement Lahontan pour son anticléricalisme ou ses « inventions », l’avaient-ils lu dans un texte authentique ou dans celui de Gueudeville ? La même question se pose pour divers guides d’histoire du Canada assez récents qui reprennent contre Lahontan les attaques du jésuite Charlevoix (1744), répétées par l’historien Robert Le Blant : « On attache peu de valeur comme source historique aux oeuvres de Lahontan. On lui reproche d’avoir accommodé les faits à des fins littéraires  [15]. » Personne n’a songé ici à relire Lahontan, tellement la voix historienne le condamnait massivement depuis deux siècles.

Tableau 1

LAHONTAN Filiation des éditions en français (1703-1741)

LAHONTAN Filiation des éditions en français (1703-1741)

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2. L’Histoire des aventuriers par Exquemelin  [17]

2.1 Un auteur inconnu

L’Histoire des aventuriers, parue à Paris en 1686 chez Jacques Le Febvre, est le grand texte classique sur la flibuste de la seconde moitié du xviie siècle. On connaît très peu son auteur, Alexandre-Olivier Exquemelin, dont on a même parfois mis en doute l’existence et dont les éditeurs orthographient différemment le nom : Exquemelin en néerlandais, Esquemeling en anglais, Oexmelin en français  [18]. Une préface vivement enlevée de Francis Lacassin, dans la collection « J’ai lu l’histoire » (1984), se lit comme un roman. Et c’est effectivement un roman. Les prétendus détails biographiques qu’il mentionne avec verve, comme s’il venait de les découvrir, sont tirés de la thèse de doctorat, soutenue à Montpellier en 1939, par Henri Pignet, dont Michel-Christian Camus a montré qu’elle n’était fondée sur aucun document authentique. Tout ce qu’on sait du chirurgien flibustier Exquemelin nous vient, au compte-gouttes, de son texte lui-même ou des articles de M. Vrijman et de Camus  [19].

Originaire de Honfleur, Exquemelin aurait travaillé comme « engagé » à l’île de la Tortue en 1666-1668, puis aurait passé deux ou trois ans parmi les flibustiers, à titre de chirurgien. Il aurait été présent lors des grandes entreprises victorieuses de Morgan contre Portobelo, l’île de Providence et Maracaibo. Revenu en Europe en 1670, il retourne aux Antilles en 1672 et surtout en 1674, alors qu’à titre de chirurgien-chef, il accompagne les troupes de l’amiral hollandais Ruyter qui attaque la Martinique. Au cours des années suivantes, il séjourne assez longtemps aux Pays-Bas, puisqu’en 1678 il publie De Americaensche Zee-Roovers chez Jan ten Hoorn, à Amsterdam, où il passe l’année suivante son dernier examen de chirurgie.

2.2 Une oeuvre française publiée en néerlandais (1678)

Dans son adresse liminaire au lecteur, l’éditeur Jan ten Hoorn laisse entendre qu’il a reçu un manuscrit d’Exquemelin  [20], mais il ne nous dit rien de ces papiers sur lesquels il aurait travaillé. Il affirme seulement qu’il publie son histoire des aventuriers parce qu’elle lui donne toutes les garanties de la vérité : « En ce qui concerne la vérité de cette histoire, nous n’en doutons pas, parce que l’auteur qui l’a écrite en toute sincérité a été présent lors de tous les brigandages de L’Olonnais et Morgan ». L’auteur a-t-il fourni à ten Hoorn un manuscrit en français ou en néerlandais ? L’éditeur n’en parle pas, mais on peut présumer qu’Exquemelin le lui a présenté en français : arrivé adulte aux Pays-Bas, après avoir passé quelques années chez des flibustiers anglais et français, il n’a pas pu apprendre suffisamment bien le néerlandais pour pouvoir l’écrire.

Je ne m’attarde pas aux traductions en allemand, en espagnol et en anglais (parues entre 1679 et 1684), qui posent des problèmes de filiation intéressants et ont provoqué une action en libelle contre deux éditeurs anglais (Crooke et Malthus) par l’ancien flibustier Morgan, devenu en 1675 un homme honorable : Sir Henry Morgan, Deputy Governor de Jamaïque.

2.3 Une première édition en français (1686)

Pour la première édition publiée dans la langue de l’auteur, en 1686, sous le titre Histoire des aventuriers, le préfacier anonyme  [21] affirme avoir reçu deux types de manuscrits : des cartes « que l’auteur a dressées lui-même sur les lieux » et un certain nombre de « cahiers  [22]  », contenant le texte. Les cartes, fort précises, n’exigeaient aucune retouche. En revanche, le texte des cahiers, si intéressant et instructif fût-il, « était difficile à entendre, et encore plus à faire entendre aux autres », en raison de son écriture embarrassée et confuse. Mais la véracité de l’ensemble et la vivacité narrative de l’auteur méritaient le « travail » et l’« application » qu’on a dû y mettre pour rendre « cet ouvrage en l’état où on le voit aujourd’hui ». Ce manuscrit était-il une copie semblable à celle qui avait déjà servi à l’éditeur hollandais Jan ten Hoorn huit ans plus tôt ? Ou s’agissait-il d’une nouvelle mouture, susceptible d’apporter du nouveau ? On ne le sait pas. Mais si l’Histoire des aventuriers ajoute des éléments nouveaux par rapport à De Americaensche Zee-Roovers, ce n’est pas parce qu’il raconte des choses plus récentes. Au contraire, l’éditeur français de 1686 retranche plutôt tout le passage racontant le naufrage du gouverneur de la Tortue, Bertrand d’Ogeron, en 1673 (dernier chapitre de l’édition néerlandaise).

Comme l’édition néerlandaise de 1678 et l’édition française de 1686 s’affirment toutes deux issues d’un manuscrit d’Exquemelin, il m’a semblé nécessaire de comparer le contenu des deux éditions. Ne connaissant pas le néerlandais, j’ai fait traduire en français De Americaensche Zee-Roovers  [23]. Une comparaison systématique a vite montré que l’organisation globale du texte est assez semblable, mais que l’Histoire des aventuriers est beaucoup plus longue que De Americaensche Zee-Roovers  [24]. Les ajouts de l’édition française sont de trois sortes. Tout d’abord l’Histoire des aventuriers a tendance à rallonger la sauce en ajoutant des détails descriptifs et narratifs, de longues réflexions morales et psychologiques, et surtout en développant considérablement certains embryons romanesques de 1678, comme cette histoire d’une belle et fière captive espagnole que le brutal Morgan n’arrive pas à contraindre  [25]. En second lieu, le rédacteur ajoute des passages, voire des chapitres entiers, dont quelques-uns consacrés à des flibustiers spectaculaires sont de pures inventions : c’est le cas, par exemple, de l’« Histoire de l’aventurier Monbars ». Enfin, ce même rédacteur puise à pleines mains dans l’Histoire générale des Antilles habitées par les Français, que le Dominicain Dutertre fit paraître en quatre volumes chez Thomas Jolly, en 1667-1671.

On mesure immédiatement la difficulté de publier une réédition de l’Histoire des aventuriers, car c’est une oeuvre composite où la part d’Exquemelin est probablement moins grande que celle du rédacteur de l’éditeur Le Febvre. Mais quelle que soit la part d’Exquemelin, cet ouvrage a marqué profondément la vision que nous avons de la flibuste, sur laquelle il demeure une source historique indispensable. Aussi avons-nous décidé, Patrick Villiers et moi, de produire une abondante annotation qui citera largement des passages traduits de 1678 et signalera systématiquement les emprunts à Dutertre et, dans une moindre mesure, à d’Acosta.

En revanche, je ne vois pas comment notre réédition pourrait vraiment tenir compte d’une curieuse dérive romanesque du manuscrit absent d’Exquemelin. En 1678, l’année même où paraissait De Americaensche Zee-Roovers, l’éditeur rouennais Vaultier publiait un recueil de trois nouvelles intitulé Nouvelles de l’Amérique, ou Le Mercure américain. L’une de ces nouvelles m’intéresse particulièrement parce qu’on en trouve des bribes dans De Americaensche Zee-Roovers et dans l’Histoire des aventuriers : « Le destin de l’homme, ou les aventures de Don Barthelmi de la Cueba, Portugais ». L’argument central se ramène aux éléments suivants : l’aventurier Barthélemy, prisonnier des Espagnols qui veulent le pendre, leur échappe par une voie d’eau en bouchant hermétiquement deux carafes qui lui servent de flotteurs pour gagner la forêt d’où il se rendra au golfe de Triste reprendre sa vie de flibustier qui se terminera plutôt misérablement. La ressemblance est tellement grande entre la nouvelle et un passage de l’histoire des flibustiers qu’on peut se demander si le nouvelliste ne serait pas Exquemelin lui-même, ou si le chirurgien-flibustier n’en aurait pas fourni au moins la matière brute. On pourrait imaginer, par exemple, qu’Exquemelin, originaire de Honfleur, ait tenté d’intéresser Vaultier de Rouen à son histoire d’aventuriers, mais que celui-ci ait refusé tout en utilisant le monde de la flibuste pour lancer son Mercure américain, dont le recueil de nouvelles aurait pu constituer le premier tome. Mais d’autres hypothèses sont possibles et d’autres pistes, nombreuses, restent à explorer. Quant à moi, je m’arrête ici sur cette recherche en cours.

*

Que conclure de cette enquête textologique sur deux auteurs longtemps négligés mais importants, marqués par cette « crise de la conscience européenne » dont a si bien parlé Paul Hazard dès 1935  [26]  ? Du point de vue textologique, l’oeuvre de Lahontan ressemble assez à plusieurs grands textes du xviiie siècle : publiée aux Pays-Bas, elle circule rapidement en Europe dans les rééditions, les traductions, les périodiques, les encyclopédies et les correspondances. La collation de diverses éditions, la lecture d’articles de journaux et de correspondances de l’époque ont permis d’établir de manière fiable le texte le plus conforme à la volonté de son auteur. Avec Exquemelin, on revient, semble-t-il, à une période antérieure où la notion d’auteur original avait beaucoup moins d’importance. À défaut du manuscrit au moins partiel de l’oeuvre ou de correspondance sur elle, le textologue en est réduit à des hypothèses invérifiables. Quant aux éditeurs, ils ne nient pas la réalité de l’auteur : ils s’en servent plutôt pour cautionner la véracité du livre qu’ils publient. Lors même qu’ils utilisent le texte de l’auteur comme un simple canevas, ils affirment avec emphase sa qualité de témoin pour donner de la crédibilité à une entreprise littéraire fort éloignée, thématiquement et idéologiquement, de ce qu’on imagine être l’original.

Tableau 2

EXQUEMELIN [Oexmelin, Esquemeling]  Filiation des éditions des traductions et des adaptations

EXQUEMELIN [Oexmelin, Esquemeling]  Filiation des éditions des traductions et des adaptations

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Parties annexes