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Compte rendu

François Rastier et Simon Bouquet (sous la dir. de), Une introduction aux sciences de la culture, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Formes sémiotiques », 2002, 290 p. ISBN 2-13-052897-X

Corps de l’article

Depuis quelques années, les sciences sociales n’étudient plus que les sociétés humaines, mais aussi la socialité animale. Il importe donc de définir ce qui caractérise la société humaine : la culture. Une introduction aux sciences de la culture, sous la direction de François Rastier et Simon Bouquet, présente quelques pistes de réflexion sur les sciences de la culture (expression de Cassirer)  [1]. Le livre est divisé en deux parties : « Les Genèses » dresse un portrait des origines de la culture tandis que « Anthropologies et cultures » se concentre sur divers aspects de la culture. Les directeurs préconisent l’approche pluridisciplinaire : ethnosciences, anthropologie, paléontologie, éthologie humaine, archéologie et linguistique comparée sont ainsi mises à contribution.

Bouquet décrit d’abord ce que sont les sciences cognitives. Elles peuvent être classées selon deux paradigmes de pluridisciplinarité : grammatical et complémentaire. À la suite d’un aperçu de quelques conceptions du langage, Bouquet affirme que la « […] sémiotique générale, éclairée […] par la sémiotique particulière du langage naturel, est bien une sémiotique de l’interprétation » (p. 30). Ce paradigme d’une sémiotique de l’interprétation est fédérateur des sciences de la culture, d’où la conclusion que ces sciences de la culture peuvent être vues « […] comme les sciences d’une cognition située […] dans un cadre culturel » (p. 35). Ces sciences de la culture peuvent ainsi entretenir des liens entre elles ou des rapports réglés avec les sciences cognitives, d’où la primauté de la pluridisciplinarité de ces sciences.

Deux auteurs s’intéressent à la genèse humaine. André Laganey dénonce le racisme des études sur l’origine de l’espèce humaine. L’homme véritable étant « celui qui a le profil grec » (p. 41), le chaînon manquant doit être un Africain. Les scientifiques confirment cette hypothèse par la mesure des crânes, que Laganey croit arbitraire : « Lors de la reconstitution du fossile, on lui donnera un angle facial plus ou moins fermé […]. Si on choisit un angle facial réduit, on accentue son prognathisme et on fait du fossile un australopithèque. […] Il suffit de faire varier l’angle inconnu de 20° à 30° pour qu’on obtienne un homme ! » (p. 42) Les chercheurs préféreront interpréter leur découverte comme étant un ancêtre de l’homme, question de visibilité. On en revient à la question : pourquoi nos ancêtres viendraient-ils d’Afrique ? L’auteur décrit les recherches sur le terrain par la métaphore « de l’ivrogne qui cherchait ses clés sous un réverbère parce qu’ailleurs il ne les aurait pas trouvées, même s’il ne savait plus s’il ne les avait pas perdues ailleurs ! » (p. 44). Bref, on choisit la facilité. De plus, l’hypothèse de l’origine africaine conforte tant ceux qui veulent prouver la supériorité européenne (les Africains sont plus primitifs) que ceux qui prônent la supériorité africaine (ils ont une plus grande évolution et une antériorité culturelle). Bref, Langaney suggère que ces scientifiques manipulent considérablement les faits. Dans le chapitre suivant, Rachel Caspari critique les modèles, dont l’utilisation abusive du schéma arborescent, pour interpréter les données qui concernent la genèse de l’espèce humaine.

Boris Cyrulnik traite, dans une partie consacrée à la genèse de l’individu, des consciences qui font accéder au monde humain. Il parle d’abord de la conscience cognitive. L’être développe un « processus biologique de liberté » (p. 82), qui permet au corps d’échapper aux stimulations nombreuses du contexte. On pourrait dire qu’il s’agit d’une conscience génétiquement programmée. Il y a aussi la conscience imprégnée, une conscience acquise, lorsque « le cerveau […] n’éprouve plus le monde de la même façon » (p. 83), par exemple lors d’expériences de conditionnement. Enfin, la conscience partagée est semblable à « [celle qui relie la mère et ses enfants et qui façonne leur sensorialité […] » (p. 90). Cette conscience nous met en relation directe avec les autres. Cela nous mène à la parole et à la conscience sociale, soit « celle des discours » (p. 90). L’individu humain s’approprie son monde par ces consciences. Jerome Bruner, dans le chapitre suivant, se concentre sur l’intersubjectivité humaine. Il conclut que la langue, la parole, le discours ne sont compréhensibles que par le contexte.

Il est ensuite question d’archéologie. Gian-Paolo Caprettini adopte une approche sémiotique pour comprendre les peintures de la préhistoire. Les fresques, d’abord figuratives, deviennent progressivement schématiques, symboliques. On distingue des signes pointeurs, qui évoquent l’indice. On remarque aussi des « figurations ou représentations de parties du corps » (p. 108), qui rappellent l’icône. Enfin, on retrouve des graphismes rappelant des tableaux de calcul qui renvoient au symbole. Afin de comprendre en quoi ces formes primitives de communication peuvent être à l’origine de l’apparition de la parole, l’auteur évoque la « théorie du lancement ou de la projection » (p. 109). Le développement intellectuel demandé par l’action de projeter une flèche serait semblable au développement demandé par l’appropriation du système de signalisation à l’origine des codes qui forment la langue. Caprettini s’attarde ensuite à la signification des mots. Le symbole serait le mot, « produit de la rencontre des icônes (significations) avec leurs indices spécifiques (termes circonstanciels) » (p. 112). Caprettini affirme que la symbolisation guide l’interprétation du signe. Il demeure prudent en précisant que cela n’est valable que « dans le cadre de processus sémiotiques définis » (p. 116). Emilia Masson s’intéresse aussi aux fresques des populations archaïques et s’attarde à la dimension du sacré. Elle adopte une approche description/interprétation de quelques sites archéologiques.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, deux auteurs s’intéressent au langage et à la cognition. Jean-Guy Meunier vérifie si la culture peut être le résultat d’un système de traitement de l’information (STI), ici le système social. Marco Bischofsberger enchaîne en parlant de la linguistique cognitive. Il explique en quoi elle peut s’inscrire dans la cognition humaine. Le phénomène linguistique, ancré dans son contexte d’utilisation, est indexical. Il est possible de dire la même chose de la cognition. Le sens linguistique de la langue émerge donc « d’une pratique socioculturelle concrète » (p. 165). La linguistique cognitive veut justement montrer en quoi les langues et le signifié linguistique dépendent de notre expérience du monde, de notre manière de le percevoir. Elle présuppose un modèle épistémologique du constructivisme sociologisant, bien que l’un ne dépende pas de l’autre. La cognition quitte ainsi la tête, à laquelle elle est souvent associée, pour rejoindre la société : elle devient un phénomène social. La langue, apportant des connaissances par ses pratiques, fait plus que représenter.

Dans la partie « Langues et interactions », Jean-Paul Bronckart explique en quoi la culture peut être vue comme le résultat des processus de sémantisation qui affectent le collectif. Denis Vernant s’intéresse ensuite à l’importance du dialogue. Enfin, Carol Fleisher Feldman s’intéresse aux genres du discours. Elle insiste d’abord sur l’importance de l’intention du locuteur, rendue à l’oral ou à l’écrit. L’écrivain, locuteur-à-distance, n’utilise bien sûr que la deuxième option. Pour que son intention soit bien saisie sans contacts directs, une médiation, qui permet la communication, quel que soit le temps ou l’espace, est nécessaire. Feldman développe l’idée de la communauté interprétative, qui partage « un corpus de textes et d’interprétation de textes » (p. 219). Le lecteur, grâce à des indices de l’écrivain, peut se référer au bon corpus afin d’interpréter le texte. La question du genre dans l’interprétation est donc importante. Feldman donne l’exemple d’une étude où deux groupes d’étudiants interprètent un même texte différemment, un des groupes croyant qu’il s’agissait d’une autobiographie, l’autre, d’une fiction. Ces modèles acquis seraient à l’origine des interprétations semblables que plusieurs lecteurs font d’un même texte. Bref, la notion de communauté interprétative permet d’expliquer les faits d’interprétation et incite à élargir la conception de la cognition.

La dernière partie de l’ouvrage, « Anthropologies et diversité », s’ouvre sur un article de Clifford Gertz, qui propose un compte rendu de différentes approches de l’étude du sentiment et de l’émotion dans la culture, l’esprit et le cerveau. François Rastier étudie les liens entre l’anthropologie et la linguistique. Il rappelle que les états internes des humains sont des présentations, tandis que le substrat de l’entour est un arrière-monde. Cet arrière-monde est composé d’un niveau phéno-physique, tandis que l’entour est composé des niveaux sémiotiques et des présentations. Le niveau sémiotique est caractérisé par quatre ruptures (personnelle, locale, temporelle et modale) auxquelles on peut appliquer les zones identitaire, proximale et distale. Des frontières se situent entre ces zones. La frontière empirique est entre les zones identitaire et proximale : ses objets se nomment fétiches. La frontière transcendante se situe entre les deux premières zones et la zone distale : ses objets se nomment idoles. La première frontière correspond à des intensités ; la seconde, à des seuils d’acceptabilité. Rastier se concentre ensuite sur le récit. Le récit fictionnel unifie les niveaux événementiel (frontière empirique) et mythique (frontière transcendante). De ce fait, « le récit unit des anthropologies de l’action : le récit événementiel qui permet une mimésis empirique ; le récit mythique qui permet une mimésis transcendante » (p. 261). L’auteur propose, à la fin de son article, quelques pistes de recherche qui relèvent d’une anthropologie sémiotique sur l’absence, la capacité d’y référer semblant être propre à l’homme.

Une introduction aux sciences de la culture répond à l’objectif énoncé dans l’intitulé. Les quatorze auteurs, qui ont des champs de spécialisation distincts, proposent une bonne vision des diverses façons de comprendre la culture d’hier et d’aujourd’hui, en insistant sur l’importance du contexte. Il s’agit d’une introduction, comme le titre l’indique, d’un essai pour comprendre la culture humaine, pour comprendre l’humain par sa culture, pour comprendre en quoi l’humain se distingue par sa culture. L’ouvrage soulève des interrogations et propose quelques pistes de réflexion, quelques éléments de réponses, selon plusieurs points de vue, de la paléontologie à la linguistique. La seule réserve que nous pourrions avoir quant au contenu de ce livre vient du fait qu’il ne traite pas assez des relations entre cultures en synchronie. En effet, puisque la culture est contextuelle, il est sans doute nécessaire d’appliquer le principe différentiel lorsque nous tentons de la définir : une culture prend sa valeur par rapport aux cultures avec lesquelles elle est interdéfinie. À cet égard, si, comme l’affirme Rastier dans ses ouvrages, la variété des langues est le fondement de la linguistique, la variété des cultures est le fondement de qu’il faudrait plutôt nommer les sciences des cultures.

Parties annexes