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Canadois et Caraïbes sous le regard des chroniqueurs du xviie siècle

  • Réal Ouellet

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  • Réal Ouellet
    Université Laval

Corps de l’article

La véritable colonisation des Antilles et du Canada par la France date du premier tiers du xviie siècle : en 1627 à Saint-Christophe, quand Belain d’Esnambuc s’entend avec Thomas Warner pour partager l’île de Saint-Christophe entre les Français et les Anglais ; en 1632 à Québec, lorsque les Français reprennent possession de la ville après trois ans d’occupation, par les frères Kirke, au nom de l’Angleterre. Aux Antilles comme en Nouvelle-France, cette implantation s’accompagne d’un programme de conversion des Amérindiens qui fait des missionnaires des acteurs essentiels de la poussée colonisatrice. Ces missionnaires deviendront souvent les chroniqueurs les plus importants des colonies naissantes. Si la Nouvelle-France ne reçoit que des Jésuites et des Récollets, les Antilles verront à l’oeuvre, outre des Jésuites, des Dominicains, des Carmes et des Franciscains. Certains de ces religieux, comme les jésuites Le Mercier et Poncet de la Rivière, passeront de la Nouvelle-France aux Antilles, mais aucun ne fera le trajet inverse. Aucun non plus des missionnaires qui ont travaillé sur les deux territoires ne nous a laissé un corpus de réflexions comparant les Caraïbes et les Canadiens. Il est surprenant que Le Mercier  [1], par exemple, auteur de plusieurs textes sur le Canada insérés dans les fameuses Relations des Jésuites publiées annuellement de 1632 à 1673, n’ait rédigé aucune relation sur les Antilles : ne nous sont parvenus de lui que quelques lettres et un rapport global, rédigé en latin, sur les missions jésuites en « Amérique méridionale » et daté du 19 mai 1678  [2].

À ma grande surprise, je n’ai trouvé aucune mention du Canada ni des Sauvages canadiens chez le grand chroniqueur dominicain Dutertre, si bien informé par ailleurs : ni dans son Histoire Generale des Isles de 1654, ni dans sa grande Histoire Generale des Antilles habitées par les François, publiée en quatre volumes en 1667 et en 1671. Je me suis donc rabattu sur les seuls chroniqueurs jésuites, beaucoup moins prolifiques sur les Antilles que leurs confrères perdus dans les arpents de neige canadiens, car ils n’ont publié que deux livres : Jacques Bouton  [3], en 1640, raconte brièvement l’établissement en Martinique, et Pierre Pelleprat  [4], quinze ans plus tard, publiera chez Cramoisy une Relation sur les missions jésuites dans les Îles et sur la Terre Ferme.

Art de la comparaison et anthropologie comparée

Mais avant de citer des passages comparant autochtones antillais et canadiens, je voudrais mentionner ce qui motive la majorité des comparaisons dans les relations de voyage. En premier lieu, la comparaison fournit au lecteur un point de référence connu et stable ; il permet d’approcher l’inconnu, d’en donner une représentation saisissable par le lecteur. Quand Hérodote veut décrire l’hippopotame, il utilise spontanément la parataxe comparative, qui permet de jeter un pont entre le connu et l’inconnu, entre des référents familiers et une réalité étrangère, insaisissable directement : « c’est un quadrupède qui a le pied fourchu, les sabots du boeuf, un museau camus, la crinière du cheval, des dents saillantes, la queue et le hennissement du cheval et la taille des boeufs les plus gros  [5] ». D’Aristote aux modernes romans de science-fiction  [6], on pourrait montrer que ce procédé est souvent utilisé de manière fort efficace. Mais il comporte aussi un danger de confusion, car un ensemble de comparaisons mal agencées arriverait à créer, non pas une représentation saisissable de la réalité exotique, mais un objet hétérogène, un monstre de pièces disjointes.

En tentant de fournir une approximation de la réalité étrangère, la comparaison permet aussi de situer tel trait de moeurs, tel aspect de la culture matérielle d’un groupe jusque-là inconnu par rapport à d’autres. En ce sens, la comparaison fournit des matériaux pour construire une anthropologie comparée des peuples du Nouveau Monde entre eux, puis, comme l’illustre de manière magistrale le jésuite Lafitau en 1724, de ceux-ci avec les « primitifs » de l’Antiquité :

Je ne me suis pas contenté de connoître le caractere des Sauvages, et de m’informer de leurs Coûtumes et pratiques, j’ai cherché dans ces pratiques et ces Coûtumes des vestiges de l’Antiquité la plus reculée ; […] j’ai fait la comparaison de ces moeurs les unes avec les autres, et j’avoue que si les Auteurs anciens m’ont donné des lumieres pour appuyer quelques conjectures heureuses touchant les Sauvages, les Coûtumes des Sauvages m’ont donné des lumieres pour entendre plus facilement, et pour expliquer plusieurs choses qui sont dans les Auteurs anciens  [7].

Dans ce va-et-vient comparatif, les différences sont aussi importantes que les ressemblances. Ainsi, selon le carme Maurile de Saint-Michel, les Antillais des îles « Camercanes » transportent leurs lits partout où ils vont comme les Sauvages du Canada ; mais ces lits de fils de coton, tressés comme des filets de pêche et appelés hamacs, sont bien différents de ceux des Canadois faits d’« écorces d’arbres  [8] ».

Revenons maintenant à nos deux chroniqueurs jésuites. La première mention d’une réalité canadienne chez Bouton touche l’histoire naturelle. Évoquant les « commoditez » de la Martinique, il écrit :

il y a aussi en ce pays comme en Canada, certains petits oysillons d’un tres-beau plumage, qui vivent de fleurs aussi bien que les abeilles : nous les appelons colibry, c’est le mot des Sauvages, qui signifie oyseau, que nous avons affecté particulierement à celuy-cy ; on en apporte de mors en France.

REF, p. 73

Ne nous laissons pas entraîner à commenter le sens de cette mort de l’objet symbolique en traversant l’Atlantique ; notons plutôt au passage une observation sur les croyances religieuses et les rites funéraires : comme les Canadois, les Caraïbes « ont quelque cognoissance de l’immortalité de l’ame, d’autant qu’ils donnent aux ames des defuncts […] des hardes, des vivres durant quelques jours, et des meubles pour les servir » (REF, p. 105-106). Sur la culture matérielle, Bouton rappelle que les Sauvages des Antilles ont des canots « faits d’une piece de bois, et non pas de l’escorce d’arbre comme ceux des Canadois » (REF, p. 127). Le dernier rapprochement, et le plus lourd de conséquence, porte sur le caractère des peuples comparés : les Caraïbes « tuent et mangent leurs captifs avec mille ceremonies et cruautez, non pas toutefois si grandes que celles des Canadois. Ils gardent quelquefois une main d’un ennemy mort, qu’ils portent en triomphe et dansent autour » (REF, p. 127).

Avec Pelleprat, la comparaison Antilles-Canada ne touche qu’aux moeurs guerrières, et encore ne s’agit-il plus des Caraïbes insulaires, mais des Galibis de la Terre Ferme :

Les Sauvages de ce pays [la Terre Ferme] ne sont pas cruels, non pas méme envers leurs plus grands ennemis, qu’ils ne tourmentent pas, et qu’ils ne font point languir comme les Canadois : leur coûtume est de les assommer d’un coup de Boutou [massue]. Quelques uns ont voulu dire qu’ils les mangeoient, comme font plusieurs autres nations de l’Amerique ; mais je n’ay pas remarqué cette pratique en nos Sauvages ; seulement est-il vray qu’ils coupent quelquefois une main ou un pied du corps mort de leur ennemy, qu’ils font rostir à petit feu, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de substance, pour les conserver sans putrefaction. Ce qu’ils font plûtost par parade, et pour faire montre de leur valeur, que par gourmandise, ou par cruauté. Ils produisent ces tristes reliques dans leurs assemblées, et en présentent une petite miette sur la pointe d’un couteau aux plus considerables, dont la plupart refusent de manger.

RMP, p. 59

Pour bien saisir la portée de la comparaison, il faut replacer ce passage dans la Relation de Pelleprat, divisée en deux parties : la première porte sur les « Isles de l’Amerique », la seconde, sur les tentatives d’établissement missionnaire en Terre Ferme. Ces deux parties comprennent une composante encyclopédique (faune et flore, topographie, moeurs des habitants) et une composante narrative (l’histoire des missions jésuites et l’histoire individuelle de quelques missionnaires : Schemel, Aubergeon et Gueimu, Mesland, Pelleprat, etc.). Ce qu’on retient surtout de la première partie, c’est une sorte d’héroïsation des religieux jésuites qui se dépensent sans compter pour convertir des Sauvages rétifs et cruels, les Caraïbes insulaires, qui finissent par assassiner les pères Aubergeon et Gueimu, présentés comme des martyrs de la cause. Avec la seconde partie, l’héroïsation touche seulement deux missionnaires, Mesland et son compagnon Pelleprat lui-même, tandis que les Sauvages de nombreuses nations apparaissent tout différents des terribles Caraïbes. Ces Sauvages vivent d’abord dans une espèce d’eldorado végétal où tout prolifère pour le service de l’homme et dont Pelleprat chante les « avantages » et les « merveilles » pendant deux chapitres  [9]. À l’image de cette nature généreuse, « les Sauvages de ces contrées sont extremement feconds, à cause de la chaleur du climat, et de la bonté du pays » (RMP, p. 53). Et comme s’il craignait qu’on ne le croie pas sur parole, il ajoute le témoignage de « l’Illustrissime Evesque de Chiapa, Barthelemy de Las Casas », qui a dénombré « plus de trois millions de Sauvages » sur le continent. Vient alors, sans transition, une ethnographie assez détaillée de ces Amérindiens  [10], où défilent les sujets habituels de la littérature viatique : moeurs et coutumes, culture matérielle et spirituelle, guerre, rites funéraires, etc. La comparaison avec les cruels Canadois était évidemment amenée par le passage sur la « façon de faire la guerre [qui] est la méme parmy tous les Sauvages de l’Amerique » (RMP, p. 57). Si Pelleprat ne peut nier la brutalité guerrière des Galibis, il en atténue la cruauté par des explications relativisantes : s’« ils coupent quelque fois une main ou un pied du corps mort de leur ennemy », c’est « pour les conserver sans putrefaction » ; et s’ils aiment les exhiber, c’est « plûtost par parade, et pour faire monstre de leur valeur, que par gourmandise, ou par cruauté ». Une fois formulée cette explication difficile, le texte entreprend de faire l’apologie de ces Indiens continentaux qui « aiment tendrement » leurs femmes et en sont aimés, dont les rites funéraires sont pleins de dignité, qui sont inventifs dans leur manière de faire du feu ou de fabriquer canots et pirogues. Vient alors le troisième chapitre, « De leurs moeurs et de leurs dispositions à recevoir la Foy », qui s’ouvre sur un nouvel appel à l’autorité de Las Casas pour attester de la bonté naturelle de ces Indiens continentaux et, par le fait même, pour escompter des conversions faciles et nombreuses :

Comme je crains qu’on ne prenne pour des fables, et pour des inventions de mon esprit ce que je diray de la bonté de ces peuples, je rapporteray devant toute autre chose le témoignage de cet Evéque D. Barthelemy de Las Casas […] : « Dieu crea ces gens infinis de toute sorte, tres simples, sans finesse ou cautele, sans malice, tres obeyssans, et tres fideles, fort humbles, fort patiens, tres pacifiques et paisibles, sans noises et remuemens, sans querelles, sans étrifs, sans rancune ou haine, nullement desireux de vengeance. […] Ils ont l’entendement tres net et vif, estans dociles et capables de toute bonne doctrine, tres propres à recevoir nostre sainte Foy Catholique ».

RMP, p. 74-75

Le jugement favorable, cautionné par la voix d’une autorité incontestable, est encore renforcé par un commentaire pour le moins paradoxal : « on diroit à les voir qu’ils n’ont pas peché en Adam comme les autres hommes, parce qu’on ne remarque en eux que peu, ou point d’inclination au vice » (RMP, p. 76). Pelleprat s’inspire ici du carme Maurile de Saint-Michel, qui écrivait trois ans plus tôt : « Il semble […] que ces Sauvages n’ayent pas péché en Adam, car ils n’ont point honte de leur nudité » (VIC, p. 135). Tout en lui empruntant le passage sur Adam, Pelleprat en change complètement le sens : Maurile de Saint-Michel, demeurant très proche de la Genèse (RMP, p. 7-10), établit un rapport entre la faute d’Adam et la honte de la nudité. Chez Pelleprat, c’est l’absence quasi complète d’« inclination au vice » qui peut faire douter de la filiation avec Adam. Autrement dit, les Galibis de la Terre Ferme ont un naturel si bon qu’ils ne semblent pas participer de la faute originelle.

Sans me perdre dans des renvois sans fin, je me demande si Maurile de Saint-Michel n’a pas lui-même puisé chez un prédécesseur, le capucin Claude d’Abbeville, qui racontant, en 1614, son séjour chez les Amérindiens de l’île Maragnan, au large du Brésil, écrivait :

D’où vient donc que nos Topinamba ayant esté faits participants de la coulpe d’Adam et heritiers de son peché, n’ont-ils pas aussi herité la honte et vergongne (qui est un effect du peché) ainsi qu’ont fait toutes les autres nations du monde  [11] ?

Formuler cette question, c’est se demander si une lignée para-adamite a pu échapper à la malédiction divine parce qu’elle serait née d’un autre Père. Comme pareille supposition choquerait l’orthodoxie, Claude d’Abbeville avance une explication ingénieuse qui cherche à concilier l’observation anthropologique déstabilisante et la théologie traditionnelle : les Maragnanais, comme Adam et Ève dans un premier temps, n’ont pas honte de leur nudité parce qu’ils n’ont pas encore « connoissance de la loy » divine et de la faute originelle.

Revenons au texte de Maurile de Saint-Michel, dont je reprends le passage en le citant intégralement :

Il semble d’abord que ces Sauvages n’ayent pas péché en Adam, car ils n’ont point honte de leur nudité ; mais d’un autre côté, ce même péché les a tellement aveuglés qu’ils ne sont ny hommes de Dieu, ny hommes du ciel, mais seulement hommes de terre, sans connoissance d’un premier estre, sans lever les yeux au ciel, non plus que des porcs, pour voir d’où leur vient le bien dont ils jouissent.

HMP, p. 135

Avec la seconde partie de la phrase, nous sommes bien loin du texte source, puisque les Sauvages apparaissent maintenant comme des hommes incapables de « lever les yeux au ciel ». La suite du chapitre montre comment Maurile de Saint-Michel, trois ans avant Pelleprat, oppose les Sauvages insulaires, brutaux, rivés au sol comme des « porcs », à ceux du continent dont il fait le panégyrique :

Quant à ceux de Terme Ferme, plusieurs ont remarqué […] que l’ambition, l’avarice et le blaspheme du nom de Dieu, qui sont les trois tyrans des Chrestiens, ne regnent point parmy les Sauvages septentrionaux, moins encore parmy nos insulaires qui n’ont ny police, ny dignité, ny charge, ny usage d’Or, Argent et Petun ; qui n’obeyssent au plus fort que par bienveillance. Ainsi je remarque que s’ils sont subjets aux autres vices, du moins ne se donnent-ils point au Diable pour les biens. Ils ne se tuent point pour l’honneur, et ne jurent jamais, trois vices qui perdront éternellement la plupart des Chrestiens.

HMP, p. 147

Mais ne laissons pas le propos dériver vers les Sauvages du jésuite Lejeune, à qui Maurile de Saint-Michel emprunte largement ici  [12] : nous en perdrions le fil du développement. L’essentiel réside dans le fait que les Amérindiens continentaux sont déclarés plus aptes à la conversion que les insulaires, « à cause de leur libertinage, polygamie, ivrognerie […], nudité, cruauté, defiance, dissimulation, inconstance, oisiveté » (HMP, p. 137) :

Le fruit est plus grand, et les conversions plus faciles et ordinaires dans les cantons de Terre Ferme, où il a été baptisé depuis deux cents ans, un nombre innombrable de Caraïbes et Sauvages. Il est vrai que le nombre de ceux-ci est sans comparaison plus grand ; mais je veux dire qu’il est vray ce qu’on dit communément : que les gens insulaires sont plus farouches et Sauvages, si je ne dis cruels, et moins propres pour la Religion.

HMP, p. 138-139

Si nous revenons maintenant au jésuite Pelleprat, dont un emprunt à Maurile de Saint-Michel, largement transformé, a provoqué cette dérive intertextuelle, on voit qu’il reprend l’opposition Sauvages insulaires/Sauvages de la Terre Ferme, mais que contrairement à Saint-Michel, il rejette les « Sauvages insulaires » dans la même catégorie que les « Sauvages septentrionaux » du jésuite Lejeune : ce serait perdre son temps que de vouloir les convertir quand des millions d’autres plus malléables nous appellent sur le continent. Tout comme les Caraïbes des Îles, les Canadois font donc fonction de repoussoir dans une entreprise publicitaire de mission en Terre Ferme, que Pelleprat tentera vainement de réaliser en 1656-1657.

Figures du Paradis

En opposant les insulaires cruels et libertins aux continentaux bienveillants et généreux, Pelleprat semble se situer dans une mouvance thématique qui voit les environs de la zone équinoxiale comme le lieu d’un éternel printemps où tout prolifère, où tout est marqué par la générosité et la bonté, la nature comme les humains, dans les parages du Paradis terrestre. Et parler du Paradis, c’est évoquer une longue tradition qui va de la Bible aux chroniqueurs de l’Amérique méridionale, en passant par saint Augustin, Thomas d’Aquin, Christophe Colomb et des missionnaires comme le jésuite Acosta (1589) ou le dominicain Pélican (1635). Dans le premier chapitre de sa Relation, Pelleprat parle du Paradis pour affirmer qu’il a disparu : « Il n’est plus de Paradis terrestre, ny de lieux où l’on n’ait rien à souffrir » (RMP, p. 3), écrit-il, non sans nostalgie. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le missionnaire-relateur parle ici des Îles dont le climat torride broie « le corps des hommes  [13] ». Quand il traitera de la Terre Ferme, dans la seconde partie, sans mentionner le mot paradis, certains passages le rappelleront très nettement :

Cette terre est arrousée de plusieurs grandes rivieres qui l’embellissent, et qui la rendent feconde. Elle est ornée de belles campagnes que les Espagnols nomment Savanes, pleines d’herbage pour le bestail, mais inutiles aux Sauvages, qui ne nourrissent point d’animaux domestiques. J’en ay veu d’une si grande étenduë que je n’en pouvois pas découvrir le bout. Elles sont bordées de bois de haute fûtaye de plusieurs especes inconnuës en Europe, et d’une hauteur et grosseur prodigieuse, qui sont verds en toutes les saisons de l’année, et qui portent des gommes aromatiques propres à divers usages.

RMP, p. 34-35

Bien sûr, pareille évocation rappelle aussi le locus amoenus des Anciens et du Moyen Âge finissant, comme l’illustrerait encore « cette belle varieté de plumage de tant d’especes d’oiseaux qui sont perchés sur les arbres, et qui sont comme un beau tableau diversifié de toute sorte de couleurs  [14] ». Cette notation sensorielle est plus riche encore chez Dutertre, parce qu’elle sollicite les cinq sens :

Je confesse que je n’ay point gousté de delices plus agreables, dans la Guadeloupe, que celle de se reposer à la fraischeur sous les arbres le long de ces belles rivieres, car comme elles laissent apres ces débordemens des millions de roches en confusion, vous entendez, outre le murmure agreable du grand canal, mille petits gazoüillemens differens qui en verité charment plus agreablement l’ouye que les plus excellentes musiques. Il n’est rien aussi qui contente plus la veuë comme de considerer ces petits ruisseaux d’une eau plus claire que le crystal, s’entrelasser au travers de toutes ces roches. De plus, on ne sçauroit faire cent pas, dans une de ces rivieres, sans trouver quantité de beaux bassins au naturel, où l’on se peut baigner à l’ombre dans de tres-belles eaux. Pour ce qui regarde leur goust, il suffiroit de dire que ce sont des eaux de roches.

RMP, p. 136-137

L’évocation de ces eaux claires et fécondes, de ces oiseaux multicolores en harmonie avec la végétation toujours verdoyante, rappelle implicitement le jardin d’Éden, comme l’annonçaient les premiers rapports des missionnaires sur les Îles. Parlant de son arrivée en Guadeloupe, en 1635, avec un contingent de missionnaires et de colons, le dominicain Pierre Pélican croit avoir retrouvé l’Éden biblique :

Apres nos devotions, nous considerames la beauté et bonté de ceste isle et de prim’abord l’avons trouvée comme un Paradis terrestre […]. Il y a Cannes de sucre en assez grande abondance, un nombre tres grand d’Arbres fruitiers tous differents en leurs especes et dont les fruicts de quelques-uns surpassent en douceur et suavité les plus exquis de l’Europe, et notamment une espece de pomme de pin [l’ananas] qui porte sur sa teste une tige à guise de fleurs et couronnes imperiales  [15].

Cinq ans plus tard, Hyacinthe de Caen, l’aumônier de Belain d’Esnambuc, mettra l’accent sur la prolifération d’une nature généreuse dans un été sans fin :

On peut bien appeler paradis un lieu delicieux où est un esté perpetuel, tousjours la verdure aux champs, les fleurs et les fruicts aux arbres qui sont tousjours en sève, les mois et les saisons toutes esgalles, tousjours les animaux en amour qui engendrent continuellement sans se lasser, non plus que la terre en la production de ses plantes  [16].

Ces deux textes manuscrits montrent très bien que l’imaginaire édénique était très présent dans les esprits au moment où les premiers chroniqueurs (Bouton, Pelleprat, Dutertre) vont publier leurs Relations. On sait du reste que Colomb, fasciné par la question de la localisation du Paradis, le situait quelque part sous la « ligne équinoxiale », sur un lieu élevé, arrosé de sources d’eau douce, là où l’air est tempéré et « suave  [17] ». On sait aussi qu’il est le premier chroniqueur à établir un rapport entre la « suavité » du climat et la bonté des Sauvages rencontrés :

Les gens de ce pays-ci sont de très belle stature et plus blancs que tous ceux que nous avons pu voir aux Indes. Leurs cheveux sont longs et plats, et ce sont des gens plus rusés, de meilleur entendement que les autres et qui ne sont pas couards […]. Tout cela provient donc de l’extrême douceur de la température  [18].

DA, p. 147

Ce même rapport entre le territoire et les indigènes, établi implicitement chez Pelleprat, l’est explicitement chez Dutertre :

Or comme j’ay fait voir que l’air de la Zone torride est le plus pur, le plus sain et le plus temperé de tous les airs, et que la terre y est un petit Paradis tousjours verdoyant et arrousé des plus belles eaux du monde, il est à propos de faire voir, dans cette cinquiéme Partie, que les Sauvages de ces isles sont les plus contens, les plus heureux, les moins vicieux, les plus sociables, les moins contrefaits, et les moins tourmentez de maladies de toutes les nations du monde. Car ils sont tels que la nature les a produits, c’est à dire dans une grande simplicité et naïfveté naturelle : ils sont tous égaux, sans aucune sorte de superiorité ny de servitude ; et à peine peut-on reconnoistre aucune sorte de respect mesme entre les parens, comme du fils au pere. Nul n’est plus riche, ny plus pauvre que son compagnon, et tous unanimement bornent leurs desirs à ce qui leur est utile et precisément necessaire, et méprisent tous ce qu’ils ont de superflu, comme chose indigne d’être possedée.

RMP, p. 396-397

Ne croyons pas que Dutertre soit un chroniqueur naïf, perdu dans ses rêveries ou ses lectures. Il a été missionnaire dans les Îles, il a connu l’horreur des guerres entre Caraïbes et Français. Bien plus, quand il reprendra son texte de 1654 pour l’édition largement revue et augmentée de 1667, il ne changera rien à ce passage. Et pourtant, dans le premier tome de cette réédition de 1667, il n’hésite pas à parler de la cruauté des Sauvages insulaires, dont certains ont même assassiné en 1654 les missionnaires jésuites Gueymu et Aubergeon à Saint-Vincent  [19]. C’est que le mythe ici est aussi prégnant que la brutale réalité quand il s’agit d’évoquer la figure du Sauvage, traditionnellement représenté comme un oxymore vivant, à la fois bon et cruel, subtil et grossier.

***

Jetant un regard rétrospectif sur mon texte, je me rends compte que le jeu des citations et de la logique argumentative m’ont fait dériver d’une première opposition bonté méridionale/cruauté canadoise, vers une représentation fort complexe marquée par la prégnance d’images ou de mythes beaucoup plus forts que la pensée consciente ou discourante. Derrière l’intertextualité aisément détectable, avouée ou non, travaille une intertextualité subtile véhiculée par la culture occidentale. Les emprunts aux textes de devanciers doivent donc être vus, non pas comme des plagiats, mais comme des thèmes sur lesquels chaque relateur peut varier à l’infini comme dans le monde de la composition musicale. Dans cette perspective, ma dérive interprétative ressemble fort à celle des relateurs évoqués.

Par-delà l’héroïsation du missionnaire ou de son ordre, les grandes chroniques visent, à des degrés variables, un double objectif, publicitaire et pédagogique. Elles racontent et décrivent les missions canadiennes pour éveiller la générosité des bienfaiteurs et faire naître ou aviver la ferveur missionnaire ; elles peuvent aussi promouvoir une expédition coloniale, comme Pelleprat le fera pour la région guyanaise en 1656-1657. Tous les textes publiés l’affirment dans leurs pages liminaires : ces Relations veulent « instruire » le public et les autres missionnaires.

Pourquoi les relations sur les Antilles sont-elles si peu nombreuses et pourquoi n’en trouve-t-on pas trace dans les relations sur le Canada ? Cela tient, semble-t-il, au type de rapport établi par les missionnaires avec les populations indigènes. Les missionnaires aux Antilles, qui doivent, pour survivre, poursuivre leur ministère paroissial auprès des colons français, sont davantage sujets à renvoi s’ils déplaisent aux autorités, comme les missionnaires capucins en firent l’amère expérience quand le lieutenant général Lonvilliers de Poincy les chassa de Saint-Christophe en 1646. Rares sont les religieux qui, comme le dominicain Raymond Breton, passèrent dix-huit ans au milieu des indigènes de la Guadeloupe et de la Dominique. Dans les missions canadiennes, les religieux, comme les coureurs des bois, vivent au milieu des Amérindiens dont ils partagent la vie pendant de longues périodes. Le jésuite Lejeune, par exemple, bouscule le chaman montagnais Corigonan, se livre à une véritable une lutte de pouvoir avec lui, comme le montre le long dernier chapitre de la Relation de 1634. De même, dans son Grand Voyage du pays des Hurons, publié en 1632, les Sauvages du modeste frère récollet Sagard sont aussi très présents parce que le religieux, toujours à l’affût et cherchant à mieux les connaître, se mêle à eux, de manière discrète et insinuante. On a souvent l’impression que les indigènes de Pelleprat ne servent que de faire-valoir au missionnaire ou à ses projets. Dutertre, à l’esprit vif et subtil, demeure en dehors de la mêlée, comme le suggèrent les titres de certains chapitres : « Des Sauvages en général », « De leur origine », « De la naissance, éducation et mariage de leurs enfants », « De leurs maladies, morts et funérailles », etc.

Enfin, les Sauvages des chroniqueurs antillais, s’ils sont situés dans une tradition mythologique qui les relie à Adam et au Paradis, ne participent en rien du Sauvage philosophe qu’on trouve chez Lahontan en 1703, ou encore, avant lui, chez le récollet Chrestien Leclercq qui fait faire la leçon à l’Européen par un « Gaspésien » intarissable  [20]. Les vastes forêts canadiennes, glaciales et difficilement pénétrables, évoquaient plutôt la lutte continuelle pour la survie que le mythe édénique, si présent dans la région caraïbe.

Parties annexes