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La mémoire de la langue. Apologie pour Henri Estienne

  • Danielle Trudeau

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  • Danielle Trudeau
    San José State University

Corps de l’article

Entre 1565 et 1582, Henri Estienne publie quatre traités sur la langue française : le Traicté de la conformité du langage françois avec le grec (1565), Deux dialogues du nouveau langage françois, italianizé, et autrement desguizé […] (1578), Project du livre intitulé De la précellence du langage François (1579) et Hypomneses de Gallica lingua […] (1582). À cette partie proprement française de son oeuvre, nous pouvons ajouter ses ouvrages sur la latinité : De latinitate falso suspecta suivi de De Plauti latinitate (1576), qui contiennent de nombreuses comparaisons entre le latin et le français  [1]. Malgré cet impressionnant palmarès qui fait d’Estienne un des pionniers de la linguistique française, ses ouvrages sont rarement estimés pour leur apport scientifique, quand on ne reproche pas tout bonnement à l’auteur le désordre de ses exposés, les oublis qu’il avoue après coup, ses étymologies erronées et surtout ses spéculations sur l’origine du français  [2]. Notre propos est de montrer comment, dans le Traicté de la conformité du langage françois avec le grec (1565) et le De latinitate falso suspecta (1576)  [3], Estienne rompt avec les conceptions qui avaient prévalu jusqu’alors sur le langage en général, sur le français en particulier et sur les rapports de ce dernier avec les langues anciennes, pour inaugurer un nouveau récit sur la langue vulgaire, dans lequel les faits linguistiques deviennent les principaux témoins. Dans cette approche nouvelle, la langue courante et orale supplante comme lieu de mémoire des origines la langue écrite et savante. La rupture qu’accomplit Estienne nous paraît aussi importante que celle qu’avait réalisée Du Bellay quand, dans La Deffence et Illustration de la Langue Françoyse, il avait confisqué au profit des lettrés la mission de promotion du français qui avait jusqu’alors fait partie de la politique culturelle des monarques  [4]. Devant la question brûlante du moment — comment le français peut-il égaler le latin ? — et devant les pratiques d’imitation qui s’autorisaient des doctrines d’illustration et de perfectionnement, Estienne fait cette réponse originale que le français le plus simple et le plus courant porte en lui la mémoire de ses origines.

1. La mémoire apparente des signes

L’idée d’un français primitif ou d’un « patron » de la langue vulgaire revient souvent dans le discours d’Henri Estienne. Cette idée avait cours avant lui. On la rencontre, par exemple, dans la grammaire de Sylvius ou dans le traité de Charles de Bovelles sur la diversité des langues romanes — ouvrages tous deux publiés par Robert Estienne au début des années 1530  [5]. Nous la retrouvons encore en 1550, dans le Dialogue de l’Ortografe de Peletier du Mans, où Dauron explique que les savants peuvent proposer des changements et des perfectionnements de la langue, mais leurs inventions sont ensuite passées au crible de l’usage et, en définitive, c’est le peuple qui décide de les adopter ou non ; il conclut : « Toutesfois, c’est force que le caractère demeure toujours  [6]. » Henri Estienne développe cette idée en un récit qui représente la formation du français comme une création consciente, advenue dans le même espace-temps que celui des langues anciennes. L’intention des « premiers auteurs », le « patron » primitif, coule toujours, telle une rivière souterraine, dans la langue moderne. Cette mémoire est active, elle filtre et retient les nouveaux apports selon leur pertinence, leur utilité et leur conformité avec ce qui était déjà là auparavant  [7]. Dans des conditions idéales où n’interviennent pas certains facteurs négatifs dont nous parlerons plus loin, la langue détient le principe de sa conservation et de son perfectionnement et, laissée à elle-même, elle suivrait l’élan initial qui lui a été donné. Le problème est que les langues sont rarement laissées à elles-mêmes et qu’au contraire, elles sont soumises à l’action d’individus et de groupes qui cherchent à se distinguer par leur langage.

Cette vision qu’Estienne — redisons-le — n’a pas inventée, mais à laquelle il va donner une base philologique, constitue une variation du récit biblique qui rendait compte de l’état du langage humain. Selon ce récit, depuis la punition de Babel un malheur frappait irrémédiablement le langage dont les signes ne cessaient de se diversifier et de s’éloigner des choses. Conséquences de cette tragédie, les langues vulgaires n’étaient que des dérivés sans forme et sans règles, au pouvoir de signification affaibli par rapport au latin. Celui-ci, plus proche de la langue primitive, était aussi plus apte à rendre les pensées élevées et complexes. L’apparition du français n’avait donc rien d’un événement heureux. Le récit théologique racontait, plutôt que la naissance d’une nouvelle langue vivante et mieux adaptée au monde moderne, la perte de l’ancienne langue et la tragique érosion du sens  [8]. Faute de pouvoir empêcher ce mouvement, les lettrés pouvaient au moins tenter de redresser les langues déviantes en greffant la mémoire de l’ancien sur leurs signes écrits, et en rapprochant artificiellement l’état évolué de l’état originel. Pour le français, cela se faisait depuis le xive siècle par la latinisation du vocabulaire et de l’orthographe  [9].

La position d’Estienne vis-à-vis des pratiques de latinisation est ambivalente et en apparence contradictoire. Dans la préface du Traicté de la conformité, consacrée à dénoncer les abus qui se commettent dans la pratique du français, il fait de la manie du latinisme le désordre le plus répandu et le plus grave :

tout cela n’est que sucre, au pris de l’affectation qui se voit és mots qu’on arrache du latin, desquels on ne sçauroit dire le nombre ; car chascun descharge sa cholere sur ce povre latin, quand il ne sçait à qui s’adresser : de sorte que je m’esbahi comment il est encores au monde, veu les coups de taille et d’estoc qu’il reçoit tous les jours. Voire n’est-il pas jusques aux femmes, qui ne se vueillent mesler de l’esgratigner, faulte de luy sçavoir pis faire.

C, p. 43

Pourtant, quelques pages auparavant, il recommandait d’emprunter au latin et au grec, plutôt qu’à l’italien et à l’espagnol :

Comment donc ? ne sera-t-il loisible d’emprunter d’un autre langage les mots dont le nostre se trouvera avoir faulte ? Je ne di pas le contraire ; mais s’il faut venir aux emprunts, pourquoy ne ferons-nous plustost cest honneur aux deux langues anciennes, la grecque et la latine (desquelles nous tenons desja la plus grande partie de nostre parler), qu’aux modernes, qui sont, sauf leur honneur, inferieures à la nostre ?

C, p. 21-22  [10]

On note une contradiction semblable touchant la question de l’orthographe étymologique. L’écriture du moyen français se caractérisait par une prolifération de lettres muettes que ne connaissait pas l’ancien français. Ces lettres quiescentes (muettes) avaient souvent pour fonction de dissimiler les homophones, mais dans de nombreux cas aussi, elles n’avaient pas d’autre usage que de faire porter aux signes français la marque de leur origine latine. En lisant sçavoir, faict et poids, le clerc voyait scire, factum et pondus. Estienne en est conscient et le dit en termes très clairs dans les Hypomneses. Par exemple, à propos du l rétabli dans des mots comme beaulté, hault, etc., où il s’était vocalisé : « on écrit Soulci, dit-il, mais la lettre l n’est là que pour montrer l’origine latine du mot » (H, p. 82 [p. 123]). La plupart des lettres superflues, convient-il, ne sauraient être retranchées sans ôter en même temps à la langue française la marque de son origine latine  [11].

L’idée que l’orthographe étymologique « ennoblissait » la langue vulgaire avait largement cours parmi les lettrés contemporains, qui en tiraient des bénéfices symboliques pour eux-mêmes. Ainsi, Théodore de Bèze, dans le Dialogue de l’Ortografe de Peletier du Mans, soutient qu’« il faut qu’il y ait quelque difference entre la manière d’écrire des gens doctes, et des gens mécaniques » (D, p. 52). Certains, comme Guillaume des Autels, allaient encore plus loin et, subordonnant l’oral à l’écrit, proposaient de réformer la prononciation sur l’écrit plutôt que l’écrit sur la prononciation. Les métiers du livre ayant toujours opposé de la résistance aux projets de réforme de l’orthographe, il n’est pas étonnant que Robert et Henri Estienne aient rejeté les systèmes proposés. Leur opposition, toutefois, ne s’appuie pas tant sur le prestige du latin que sur une analyse du rendement des lettres muettes dans l’écriture, autrement dit sur leur conception de l’orthographe comme système. Robert Estienne, dans sa Grammaire françoise (1557), discute cas par cas les réformes suggérées et démontre, au moyen d’arguments systémiques, la pertinence de l’orthographe traditionnelle ou en propose des versions simplifiées.

Henri suivra la méthode de son père et s’opposera aussi, pour des raisons systémiques, au « français de la maigre orthographe  [12] ». Il consacre une part substantielle des Hypomneses à justifier les graphies traditionnelles  [13]. Cela dit, comme son père, il est ouvert à l’idée de simplification de l’orthographe et s’oppose à la prolifération des lettres purement étymologiques : par exemple le b dans obmettre (H, p. 83 [p. 124]) ne lui semble pas justifié ; il supprime les consonnes finales dans les terminaisons verbales de première personne (je di, je croi, j’enten) et emploie z au lieu du s intervocalique (italianizé). Il rejette de son code orthographique une grande quantité de lettres étymologiques latines venues de la tradition typographique  [14]. On peut dire qu’il a pris part, modérément, à l’émancipation de l’écriture française. Mais le plus important est que ce qui prévaut chez lui, en définitive, c’est le système et la fonction qu’y assume la lettre, s’il s’agit d’orthographe, ou l’emprunt, s’il s’agit de lexique.

Or, en même temps qu’il privilégie d’un côté un usage modéré des lettres latines et qu’il réduit par conséquent l’évocation de l’origine latine dans les signes français, il préconise de l’autre de récrire, conformément à leur origine grecque, les mots empruntés à cette langue et même des mots qui n’en viennent pas, mais qui présentent une conformité phonétique ou sémantique avec des mots grecs. C’est ainsi qu’il écrit « bouthique » pour le rapprocher de l’étymon Image de l’équation [apotheke], ce qui est juste étymologiquement, mais aussi « acouter » (écouter) qu’il rapproche Image de l’équation [akouein], « cyre » qu’il met en rapport avec Image de l’équation [kurios], « canthon » qu’il compare à Image de l’équation [kanthos], et de nombreux autres qui ne proviennent pas du grec (C, p. 204-221) ou dont l’étymologie grecque est douteuse, comme il le reconnaît lui-même, mais dont la ressemblance phonique avec les mots grecs justifie à ses yeux ces réfections orthographiques.

D’un côté, donc, il attaque les latineurs  [15] et simplifie sa graphie ; de l’autre, il rejette la réforme, recommande l’emprunt aux langues anciennes et récrit les mots français suivant l’orthographe grecque pour rendre visible leur origine ou leur ressemblance avec des mots de cette langue. À quoi veut-il donc en venir ?

La limite imposée à l’évocation du latin dans l’orthographe française et la faveur accordée au grec sont en fait complémentaires dans la doctrine linguistique d’Estienne. Dénonçant les « abus » qui se commettent dans la pratique du français, dont celui du latinisme, Estienne constate que

ce françois ainsi desguisé, en changeant de robbe, a quant et quant perdu, pour le moins en partie, l’accointance qu’il avoit avec ce beau et riche langage grec.

C, p. 20

Comme le Traicté de la conformité a pour objet de remettre en lumière l’accointance du français avec le grec, l’orthographe hellénisante fait partie de ce programme de restauration du caractère hellène du français. Suivant l’exemple des scribes du xve siècle qui avaient réintroduit le latin dans l’écriture et fait porter aux signes écrits la mémoire de leur origine, Estienne hellénise l’orthographe afin de manifester la ressemblance du français au grec, qu’il tient pour la langue la plus parfaite. Ainsi joue-t-il pleinement son rôle de savant, qui est de redresser la barre et de diriger la langue dans le sens des valeurs supérieures qu’il lui assigne. Henri Estienne ne se contredit donc pas lorsqu’il hellénise l’orthographe d’un côté et, de l’autre, réprouve l’abus du latinisme : il rétablit l’équilibre entre ce qu’il identifie comme les deux titres de noblesse du français, son origine latine et sa ressemblance avec le grec  [16].

2. Conformité et mémoire profonde

Le français parlé courant est le grand bénéficiaire de la critique des abus et de la doctrine de la conformité avec le grec. Estienne le dégage des autres formes de la langue qu’il désigne comme corrompues, en dépit du prestige social des individus et des groupes qui les pratiquent : la cour, le palais, les savants, les poètes. Le français courant est la seule forme sur laquelle peut se fonder une étude de la langue :

Avant que d’entrer en matiere, je veulx bien advertir les lecteurs que mon intention n’est pas de parler de ce langage françois bigarré, et qui change tous les jours de livrée selon que la fantasie prend à M. le courtisan ou à M. du palais de l’accoustrer. Je ne preten point aussi parler de ce françois desguizé, masqué, sophistiqué, fardé et affecté à l’appetit de tous autres, qui sont aussi curieux de nouveauté en leur parler comme en leurs accoustremens. Je laisse à part ce françois italianizé et espagnolizé […] De quel françois donc enten-je parler ? Du pur et simple, n’ayant rien de fard ni d’affectation, lequel M. le courtisan n’a point encores changé à sa guise, et qui ne tient rien d’emprunt des langues modernes.

C, p. 20

C’est de ce français pur et simple que le traité va extraire la mémoire profonde de la composante hellénique de la langue. La remonstrance initiale, en désignant comme illégitimes pour le spécialiste de la langue les pratiques particulières qui visent la distinction et comme seule légitime la langue parlée courante, constitue celle-ci en objet de connaissance scientifique.

Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, le Traicté de la conformité du langage françois avec le grec n’a pas pour but de montrer que le français descend du grec. Il y avait bien, depuis une dizaine d’années, un courant qui allait dans cette direction et qui soutenait l’idée que le français venait tout entier du grec et non du latin. À ce courant se rattachait Joachim Périon, selon lequel les premiers rois de Gaule, venus de Grèce, avaient imposé leur langue au peuple ; par la suite, ce grec s’était latinisé au contact des Romains  [17]. Estienne s’est dissocié de ce courant et surtout de Périon dans la première édition du Traicté, où il qualifie les étymologies du moine de « phantastiques, […] lourdes et asnieres » (C, p. 17), puis de « sottes et ineptes » (C, p. 203, n. 1). L’argument principal du Traicté est comparatiste et l’exposé distingue clairement les conformités, qui composent la majeure partie du traité, de l’étymologie, qui est désignée comme telle à la fin du volume  [18].

L’ouvrage était le premier qu’Estienne entreprenait en français et sur un sujet touchant la langue française  [19]. Il écrit dans la préface qu’il désire éclaircir une idée qu’on lui avait reprochée d’avoir émise dans un précédent volume : à savoir que le français avait avec le grec des affinités plus nombreuses que n’importe quelle autre langue moderne, y compris l’italien (C, p. 17). Le traité démontre cette thèse sous trois angles différents formant chacun une section de l’ouvrage.

La première section est consacrée à l’étude des parties de l’oraison (nom, pronom, verbe, participe, article, adverbe, préposition et conjonction)  [20] et compare des emplois irréguliers de chaque partie ; la seconde section étudie des constructions, des figures et des dictons ; la troisième est un répertoire de termes scientifiques ou de mots d’usage courant empruntés au grec, ou proches phonétiquement ou sémantiquement de mots grecs  [21]. La troisième partie est la seule qui ait une perspective généalogique ou étymologique ; elle est aussi nettement plus réduite et moins soignée que les deux autres, comme si Estienne avait pris conscience en fin de parcours que dresser la liste de tous les mots français tirés du grec était un pari impossible à tenir dans les limites de cet ouvrage. Des projets plus urgents ont aussi interrompu son travail. Mais en réalité, la thèse de la conformité appartient aux deux autres parties, dans lesquelles la comparaison entre les langues s’étend au latin, parfois aux langues modernes — italien, espagnol, anglais — et aux français régionaux, toujours pour faire ressortir le plus grand degré de conformité entre grec et français.

Les conformités sont pour la plupart des ressemblances de construction, qu’Estienne désigne aussi comme manieres de parler  [22]. Les similitudes se situent soit sur le plan de la syntaxe (choix, présence ou absence, et agencement des constituants), soit sur le plan sémantique, et plusieurs donnent lieu à une comparaison avec le latin qui sert alors de repoussoir. Ainsi, le grec et le français ont en commun non seulement l’emploi de l’article défini qu’ignore le latin, mais aussi la possibilité d’exprimer des nuances par le choix de l’article partitif ou de déterminants définis, par exemple : dérober l’argent, son argent, de son argent, de l’argent (C, p. 50). Plusieurs cas étudiés concernent des expressions elliptiques. Par exemple, Estienne rapproche Image de l’équation [ek pollou] de pieça, dans lesquels le mot temps est sous-entendu, cas qui lui donne d’ailleurs l’occasion de prendre la défense du parler ordinaire (C, p. 53-58). Plus loin, il compare l’emploi de l’adjectif du nom du peuple pour désigner la langue que parle ce peuple : l’anglais, le français, le grec, dans lesquels il identifie aussi une ellipse du mot langue (C, p. 59-60), procédé que le latin ne permet pas. Ce qui le conduit à la construction à la françoise, à l’allemande (ellipse du nom façon), qu’il retrouve cette fois aussi bien en latin qu’en grec (C, p. 61-62). À l’inverse, Estienne repère un redoublement de l’idée d’indéfini dans quelqu’un, qui a son équivalent en grec, mais qui n’existe pas en latin :

Et puisque je suis sur le propos de ce mot quelque, je ne doy oublier ceste façon de parler quelqu’un, laquelle correspond totalement au grec Image de l’équation [eis tis], et le Image de l’équation y est superflu ainsi que quelque, quand nous disons quelqu’un. […] D’avantage il fault noter que comme les Grecs usent quelquesfois de Image de l’équation pour Image de l’équation […] ainsi usons-nous de nostre un. Mais les Latins ne mettent pas ainsi unus pour aliquis.

C, p. 71

S’interrogeant sur l’origine des ressemblances, Estienne suppose qu’elles viennent ou de l’imitation consciente du grec par emprunt ou par calque, ou d’une similitude de dispositions mentales chez les anciens Grecs et chez les inventeurs du français :

soit que les premiers auteurs [de notre langue] ayent ainsi parlé à l’imitation des Grecs, soit que par une mesme gayeté d’esprit ils se soyent entrerencontrez en ces mesmes façons de parler.

C, p. 81

Dans la linguistique d’Estienne, parler et écrire sont des actes d’autorité au sens littéral du terme, par lesquels chaque locuteur autorise les expressions qu’il met en circulation. La notion de premiers auteurs, qui revient assez souvent dans le traité, désigne aussi bien les lointains ancêtres que ceux qui, au xvie siècle, lançaient de nouvelles manières de parler. Ainsi, dans la « remonstrance » de la préface, Estienne, dénonçant ceux qui ont les premiers confondu les propriétés des termes simples et des termes composés, par affectation, pour ne pas parler comme tout le monde, les nomme aussi premiers auteurs :

Je me suis aussi esbahi souventesfois de ceux qui, pour s’esloigner du commun parler, ont esté les premiers auteurs d’user de composez au lieu de simples, et de simples au lieu de composez : comme de deporter au lieu de porter […].

C, p. 42

Donc d’un côté, le Traicté fait l’éloge de la sagesse des premiers auteurs, qui ont imité le grec ou ont usé d’un esprit semblable, et de l’autre, la préface pourfend les auteurs des abus contemporains, parce qu’ils imitent les langues modernes, l’italien au premier chef. Ce qui se ressemble dans la pratique des auteurs anciens et modernes de la langue, c’est l’écart des formes qu’ils introduisent par rapport aux règles de la grammaire, autrement dit l’anomalie des nouvelles constructions par rapport aux paradigmes grammaticaux de la langue maternelle. Par exemple, les constructions elliptiques ou l’association d’un sujet singulier et d’un verbe au pluriel (Ce sont, la plupart veulent)  [23]. Chaque fois qu’une expression de ce type entre en circulation et défie les règles existantes, elle demande à être naturalisée. Plusieurs critères viennent alors s’appliquer pour déterminer s’il s’agit d’un bon ou d’un mauvais emprunt : la discrétion de l’intruse et sa justification ; sa plus ou moins grande disposition à être assimilée par le système, sans compromettre ce qui existe déjà. Mais surtout, le critère le plus important est le choix de la langue modèle.

3. Les « premiers auteurs » du français

Les structures sont invisibles aux yeux des gens ordinaires. Elles dorment dans le secret des langues jusqu’à ce qu’il prenne fantaisie aux hommes d’en créer de nouvelles ou de les remplacer. L’adoption d’une manière de parler ouvre des perspectives sur l’avenir et c’est ainsi que parler à l’imitation de… — c’est-à-dire emprunter ou calquer des structures — constitue un acte de création et d’autorité qui a des conséquences importantes sur la physionomie de la langue. L’imitation et l’emprunt sont inévitables quand deux langues viennent en contact. À cette observation en elle-même banale, Estienne ajoute l’idée que l’imitation est un processus conscient, responsable de la formation et de l’évolution des langues. Les conformités qu’il relève entre le français courant du xvie siècle et le grec ancien lui fournissent la preuve de la supériorité originelle du français sur les autres langues. En prenant le grec comme modèle, les premiers auteurs de la langue française ont fait preuve de goût et de culture ; s’ils se sont simplement entrerencontrez avec lui dans leurs inventions, c’est que l’intelligence et la façon de penser des ancêtres ressemblaient à celles des Grecs  [24].

Le mode d’action des modernes sur la langue est le même que celui des premiers auteurs : ils imitent, empruntent, calquent et forgent des expressions nouvelles, des manières de parler capricieuses, qui s’écartent des règles analogiques. Ce sont donc aussi des auteurs, dans ce sens particulier qu’Estienne donne à ce mot. Ils font cependant un mauvais choix en prenant l’italien comme modèle, car cette langue est nettement inférieure au français. De plus, en laissant de côté les constructions de la langue courante pour imiter les constructions italiennes, ils détruisent les conformités avec le grec, qui font partie du caractère du français et qui se sont conservées au cours de son histoire. Le Traicté pose en effet les jalons de plusieurs idées qu’Estienne reprendra dans ses ouvrages ultérieurs : la mémoire discrète de la langue se maintient dans le français simple et pur ; les locuteurs qui parlent sans affectation baignent dans une docte ignorance puisqu’ils mettent en action, quotidiennement, les inventions de leurs ancêtres. Les emprunteurs modernes font tout le contraire. Au lieu d’ennoblir leur langue, ces mauvais mesnagers l’endettent et dénigrent le parler du peuple, qui est le véritable lieu de mémoire du français originel et d’une grande partie des langues classiques.

Le mérite de la langue vulgaire se mesure donc sur celui du grec qui a servi de modèle aux auteurs ou avec lequel ils se sont entrerencontrez. La conformité du français avec le grec lui fait honneur, mais elle réclame maintenant l’attention d’un spécialiste qui sache repérer les analogies structurales pour les rendre productives à nouveau.

C’est à ce titre que, dans la deuxième partie de sa « remonstrance », Estienne aborde la question de l’enrichissement de la langue. L’un des procédés d’enrichissement consiste à emprunter des mots étrangers sous leur forme originale, mais en leur donnant un sens qu’ils n’ont pas dans leur langue de départ. Estienne fait une fois de plus appel aux predecesseurs qui ont pratiqué ce type de naturalisation et qui ont donc montré la voie à suivre :

Je di donc qu’il me semble que nos predecesseurs nous ont monstré le chemin en ces mots, rosse, bouquin, dogue, et autres semblables : car ne voulans faire l’honneur à un meschant cheval et qui n’ha point de cueur de l’appeler cheval, de ce mot ross, qui en allemand signifie simplement et generalement un cheval, il en ont faict rosse pour exprimer cela. […] Mais il s’en est fallu de beaucoup que nous ayons tenu ce chemin en tous les mots desquels nous avons bigarré nostre langage […].

C, p. 30

S’il faut emprunter, qu’on s’efforce alors de cacher et de naturaliser les mots étrangers, point qu’observaient les anciens et sur lequel pèchent les modernes :

car je serois d’advis de desguiser si bien ce que nous emprunterions, et l’accoustrer tellement à nostre mode, que bientost apres il ne peust estre recogneu par ceux-mesmes qui l’auroyent presté, et, par succession de temps, fust françois naturalizé. Mais la pluspart de ceux qui se meslent pour le jourdhuy d’emprunter, s’y portent tresmal : car ils font leur monstre de ce qu’il devroyent cacher, pensans que leurs emprunts leur tournent à gloire, au lieu qu’ils leur tournent à deshonneur : mesmement d’autant qu’ils les font sans aucun jugement ni discretion, laissans les mots de leur langue beaux et bons, pour en aller cercher des estrangers malotrus.

C, p. 33

La bibliothèque de la ville de Lyon possède un exemplaire des oeuvres de Du Bellay annoté de la main d’Henri Estienne  [25]. L’humaniste ne s’y montre guère intéressé par La Deffence mais, en revanche, il a abondamment annoté les recueils de poésie. Plusieurs notes renvoient aux sources littéraires classiques  [26], tandis que d’autres sont de brèves remarques linguistiques en latin et quelquefois en français. Estienne, qui avait plus d’estime pour Du Bellay que pour les autres membres de la Pléiade, a souligné ce qui lui semblait recommandable plutôt que ce qu’il désapprouvait dans l’écriture du poète  [27]. On voit ainsi qu’il s’intéressait à la manière dont le poète parvenait à rendre les idées puisées chez les auteurs classiques, et qu’il notait souvent des traductions obliques et des adaptations. Ainsi, à propos de l’image de la « moisson en herbe » que Du Bellay avait adaptée en français  [28] :

S’il m’en souvient, vous me distes un jour
En vous tenant quelque propos d’amour
[…]
Qu’il faut premier cognoistre que d’aymer,
Et que hastif je voulois faire gerbe
D’une moisson qui est encor en herbe.

Estienne commente ainsi : « Vide ut gratiam habeat istud proverbium gallice redditum  [29]. » Ce qu’Estienne approuve ici, c’est l’habileté à couler un contenu classique dans une forme d’expression courante qui dissimule la source aux yeux du public non averti, tout en l’indiquant au spécialiste : l’art de la conformité consiste à trouver ou à forger une manière française d’exprimer ce qu’ont écrit les classiques, à assimiler l’emprunt dans les structures profondes de la langue et de la culture. Estienne pressent le rapport à la culture antique qu’entretiendra la période suivante, où l’imitation et l’emprunt, au lieu de s’exhiber, devront se couvrir d’un masque français  [30]. La linguistique d’Estienne se situe ainsi dans une évolution générale qui va substituer l’imitation dissimulée des structures à l’imitation affichée des formes superficielles. Les mots gallice redditum synthétisent le principe doctrinal d’Estienne ; qu’il s’agisse de grammaire, de vocabulaire, de style ou de contenus, les formes équivalentes aux formes latines préexistent au poète ou, si elles n’existent pas encore, il doit les créer en conformité avec les structures existantes.

Une opposition se fait jour, dans les marges du Traicté, entre une langue-fourmi originelle, ménagère consciencieuse qui sait parfaitement ce qui lui appartient, et une langue-cigale ouverte au tout-venant, emprunteuse et dépensière, qui ne sait ni ce qu’elle a ni ce qu’elle doit, et qui fait plus de cas de l’apparence que de l’être. Estienne projette ainsi dans le passé mythique de la langue la saine économie qu’il envisageait pour la langue présente et à venir. Ce faisant, il s’étend beaucoup plus longuement sur la description des conformités, c’est-à-dire des faits linguistiques proprement dits, si bien que l’on pourrait mettre de côté la dimension apologétique du Traicté sans détruire l’intérêt linguistique et stylistique de ses analyses.

Les conformités avec le grec font apparaître le français courant — pur et simple, pour reprendre les mots d’Estienne — comme la mémoire conservée d’une ancienne fréquentation des langues entre elles, du temps où elles étaient toutes langues vivantes et échangeaient leurs richesses. Le vulgaire de tous les jours, le sermo quotidianus français, en ressort fortement « illustré », non au sens où l’entendaient Du Bellay et les poètes de la Pléiade, mais de façon pré-scientifique. Le parler ordinaire commençait alors à apparaître comme la forme de la langue sur laquelle il fallait dresser la grammaire  [31]. Il deviendra l’objet d’un savoir de spécialiste avec Malherbe et Vaugelas. Le Traicté d’Estienne pose les jalons de sa transformation en objet de connaissance.

4. De la mémoire à l’histoire

Le Traicté de la conformité du langage françois avec le grec avait semé l’idée de la permanence, dans le français courant, de la forme première de la langue vulgaire, à l’époque où celle-ci fraternisait avec le grec vivant. Une dizaine d’années plus tard, Estienne verse de nouvelles pièces au dossier de l’histoire de la langue française dans un ouvrage polémique sur la latinité intitulé De latinitate falso suspecta  [32]. Il s’agit cette fois des rapports entre la langue-mère et la langue-fille, ce dont Estienne est tout à fait conscient. Aussi la notion de conformité se trouve-t-elle subordonnée ici à celle d’origine. Au départ, ce travail portait sur des expressions latines que les puristes rejetaient comme des gallicismes, parce qu’ils y reconnaissaient des structures du français. Estienne montre que la plupart de ces formes se trouvent dans le corpus cicéronien ou dans le corpus latin étendu. Il ajoute au traité un essai tout spécialement consacré à la latinité de Plaute, chez qui il a retrouvé un grand nombre de ces prétendus gallicismes, qui peuvent difficilement s’expliquer par l’influence du français sur le latin du iie siècle avant J. C. Estienne fait ici d’une pierre deux coups : il montre que la latinité, même définie très étroitement sur le corpus classique, est plus riche et plus proche des langues modernes que ce que pensent les puristes ; et par ailleurs, comme il commente des structures qui existent en français, il montre que le français courant du xvie siècle contient toujours une grande partie de ce qui constituait la latinité au sens littéraire, ainsi que le sermo quotidianus. Cette défense de la latinité suspecte tourne donc en démonstration de la latinité profonde de la langue française courante  [33].

Estienne montre que les prétendus gallicismes, bien représentés dans les comédies de Plaute, se font plus rares, en effet, dans le style oratoire, plus soutenu. Les exemples qu’il accumule sont étonnants par leur nombre, leur nature et même leur provenance. Plusieurs sont attestés chez César, Cicéron, Virgile et Ovide. Estienne poussera son enquête jusque dans les périodes tardives, dont il avait une connaissance approfondie, chose assez rare à l’époque. Pour ne donner que quelques exemples, il rapproche de leurs équivalents français des mots simples comme grandis, gratiosus, revenire, des « manières de parler » comme tenere promissum, facere officium, difficile ad dicendum, excepto quod, des constructions verbales qui préfigurent les temps composés du français : dictum habeo, effectum habere, habere res solutas, ou encore des constructions du type « avoir à dire » : habes dicere. L’idée originale d’Henri Estienne n’est pas seulement, comme le dit Louis Clément, d’avoir retrouvé « même dans Cicéron, sous le vernis savant, une langue populaire et familière (quotidianus sermo)  [34] », c’est aussi d’avoir montré que la langue française de son temps conservait une grande partie du sermo quotidianus dont la littérature classique n’avait retenu que des bribes, et portait donc en elle, bien enfoui, invisible aux yeux du vulgaire, mais aussi des savants, et toujours actif, le souvenir du latin vivant, beaucoup plus vaste que le latin étriqué des puristes. En même temps, en montrant que le français provenait du latin parlé et populaire, Estienne jetait une des bases de la linguistique romane.

Cette conformité du français avec le latin, à la différence de la conformité grecque, est entendue comme généalogique : les prétendus gallicismes sont mis en correspondance avec les formes latines originelles. Selon un modèle historique qu’Estienne partage avec Ramus, la langue française s’est formée par « romanisation » du gaulois. « Romanizer », dans le vocabulaire stéphanois, signifie que l’emprunt des termes latins s’est fait en si grande quantité qu’il a fini par faire disparaître le gaulois. Comme tous les mots qu’Estienne forge sur ce modèle, en général pour stigmatiser des pratiques d’emprunt, celui-ci désigne le processus par lequel les formes latines ont envahi la langue gauloise jusqu’à la submerger complètement. Il présentera son modèle de la formation du français en 1579, dans La Précellence du langage françois :

[…] ce que nos ancestres appelerent parler Romman : voulans monstrer (comme je croy) qu’ils laissaient leur langaige gaulois pour user de celuy des Rommains, ou pour le moins de plusieurs paroles d’iceluy : non pas toutesfois sans se permettre quelques changements en iceux : non-obstant lesquels ils estimoyent leur langage François estre d’autant meilleur que plus ils rommanizoient en iceluy  [35].

Les premiers auteurs de la langue française ne se contentaient pas, comme ceux qui italianisent, d’emprunter servilement au latin ; ils ont tout d’abord apprêté les emprunts à leur goût, les assimilant en quelque sorte ; mais, à la longue, à force de romaniser de la sorte, le latin a pris le dessus et s’est si bien greffé sur le gaulois, qu’il a formé avec ce dernier un nouveau langage dans lequel le gaulois ne se reconnaît plus. Fort de sa connaissance étendue des textes de toutes les périodes de la latinité, Estienne prolonge dans le De latinitate son enquête jusqu’à l’époque tardive, exposant ainsi l’immense étendue de ce latin qu’il n’hésitait pas lui-même à galliciser  [36].

Cette conception de l’histoire de la langue a, comme on peut le voir, partie liée avec l’attitude d’Estienne vis-à-vis de l’emprunt, des langues-modèles et du désordre qu’il dénonce dans les pratiques de son temps. On comprend mieux son mépris pour les latineurs et ceux qui italianisent pour éviter les expressions de l’usage courant : puisque le français est en réalité du latin, pourquoi vouloir lui réinjecter de force la langue d’origine ? Lui, par contre, s’autorise à galliciser le latin, sans doute dans l’idée qu’il poursuit ainsi l’oeuvre des premiers auteurs de la langue. L’humaniste fait bon ménage avec le moderne : pour Estienne, il n’y a pas de contradiction entre la préservation des langues anciennes et la promotion de la langue vulgaire, bien au contraire. Le français de tous les jours, cette langue naturelle du peuple, est l’équivalent moderne, et même le digne successeur du latin qui se parlait du temps de Cicéron. Les travaux d’Estienne sur les conformités entre grec, latin et français font voir les rapports profonds entre ces langues, qui passent inaperçus, mais qui sont toujours actifs dans la communication. Dans la lutte qui oppose les diverses formes de la langue, Estienne donne la palme au français parlé et courant qui porte, gravée en lui, la mémoire vivante de ses nobles origines.

Conclusion

Estienne inverse donc, au fil de ses travaux, l’idéologie qui préconisait l’inscription d’une mémoire visible de la langue-mère dans la langue-fille, et élabore son idéologie personnelle de la mémoire profonde et cachée. Cette idéologie comporte une histoire de la langue qui possède déjà, en dépit de ses traits spéculatifs, le caractère d’une linguistique. Certes, la linguistique au sens où nous l’entendons n’existait pas encore dans la seconde moitié du xvie siècle ; le savoir sur le langage et sur les langues particulières passait par la grammaire, par la rhétorique et par la dialectique. Les travaux d’Estienne sur la langue française adoptent en apparence le cadre grammatical — ils se divisent en parties du discours : nom, adjectif, verbe, etc. —, mais ils se consacrent à l’inventaire, à la comparaison et à l’analyse de cas qui relèvent plutôt de la linguistique que de la grammaire prescriptive. Les analyses révèlent ainsi comment les expressions sont composées, tandis que la perspective comparatiste montre des constructions analogues dans d’autres langues, en dehors de rapports généalogiques proprement dits ; nous pouvons affirmer que l’intérêt de ces remarques est (déjà) linguistique. L’analyse formelle et comparative à laquelle Estienne soumet les expressions n’a pas d’équivalent en français, à l’époque. Les discussions, les exemples, la méthode comparative rompent avec la description grammaticale classique, et les conformités dessinent déjà le champ de ce qui deviendra plus tard la grammaire et la stylistique comparées. Estienne, qui pratiquait le français, le grec et le latin comme des langues vivantes  [37], montre un intérêt beaucoup plus prononcé que ses contemporains pour la dimension orale des trois langues et pour les problèmes de traduction. Lorsqu’il parle du français, il se réfère presque exclusivement au style parlé et courant, qui est celui qu’il cherche à mettre en correspondance avec les textes classiques.

L’oeuvre d’Estienne se situe entre deux mouvements de l’histoire de la langue, le premier tendant à l’ouverture, le second à la fermeture. Par l’intérêt qu’il montre pour l’enrichissement de la langue, Estienne touche encore au premier ; mais il appartient déjà résolument au second par les principes et les méthodes d’analyse qu’il préconise. Ses recherches dressent de vastes inventaires bilingues et trilingues, où le français dialogue avec ses modèles, non pas en tant que langue mineure, mais en tant qu’héritier de leur longue histoire commune. Le postulat du « patron » original invite à explorer les états anciens de la langue, voire à reconstituer sa préhistoire et son histoire. Idéologiquement, le travail d’Estienne parachève le dessein de La Deffence puisqu’il continue de défendre la langue vulgaire, mais il le fait dans une direction nouvelle, contraire à l’optique littéraire qu’avait prise Du Bellay. Estienne met en effet de côté, comme objet de connaissance, la langue littéraire et savante, et désigne définitivement la langue parlée courante comme son objet d’étude et comme porteuse de la mémoire des origines. Il rompt de ce fait non seulement avec la doctrine de la Pléiade, mais aussi avec la tradition qui accordait aux lettrés le droit et la mission de perfectionner la langue. Chez Estienne, le français pur et simple possède et a toujours possédé en lui-même les moyens de se régénérer. Plus ancien, plus noble et plus profondément latin et hellène que la langue des « nouveaux poètes », le français courant maintient vivant l’héritage des trois langues unies jadis par les premiers auteurs. Il porte en germe l’objet langue sur lequel se pencheront les grammairiens de la période classique, ainsi que les historiens, les linguistes et les spécialistes de la grammaire comparée.

Parties annexes