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Références classiques implicites et explicites dans les écrits des Jésuites surla Nouvelle-France  [1]

  • Haijo Westra

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  • Haijo Westra
    Université de Calgary

Corps de l’article

Dans un article récent, j’ai défendu la thèse selon laquelle lesdescriptions en langue latine de la Nouvelle-France et des peuples autochtonespar les missionnaires jésuites auraient incorporé des références significativesà la tradition classique  [2]. Si on a négligé, jusqu’ici, ces références, c’est qu’aucunemention des auteurs anciens n’est faite de façon explicite dans les texteslatins. Dans cet article, je propose de fournir quelques exemples de cesréférences implicites ; j’expliquerai ensuite pourquoi, dans le cadre desRelations, écrites en languevernaculaire, ces mêmes auteurs jésuites se réfèrent, explicitement cette fois,aux textes classiques. Enfin, j’analyserai le poème d’inspiration virgiliennequi figure au début du Journal desJésuites, en insistant notamment sur l’usage programmatique qu’ilfait de l’Énéide de Virgile pourconceptualiser la situation désastreuse dans laquelle se retrouvent les missionsjésuites en Nouvelle-France vers 1650.

Références implicites dans les textes latins

Dans les premières descriptions du Canada et des peuples autochtones écritesen néolatin par les Jésuites, les références classiques implicites sont le plussouvent de nature géographique et ethnologique, de sorte que des conceptionsclassiques sont projetées sur les espaces lointains du Nouveau Monde et sur despeuples étrangers à la tradition gréco-romaine. Les sources de ces idéesethnologiques ne s’arrêtent pas aux historiens, géographes et encyclopédistes del’Antiquité, mais s’étendent aux poètes classiques, surtout Virgile  [3], ainsi qu’aux peuples etaux lieux mythiques. Par exemple, quand Pierre Biard écrit, en 1612, au Généralde la Compagnie à Rome pour faire état de la mission sur la côte est du Canadaau cours de sa première année, il qualifie les Micmacs de « gens sparsa »,c’est-à-dire de peuple largement dispersé  [4]. On retrouve la formule « gens sparsa » dansl’Énéide de Virgile  [5] pour désigner les Troyensdont les malheureux survivants ont dû s’éparpiller après leur défaite aux mainsdes Grecs. De plus, Joseph Jouvency, dans son Deregione et moribus Canadensium seu barbarorum Novae Franciae,fondé sur les premiers récits des missionnaires  [6], décrit les Montagnais comme un « durum genus »,expression également employée par Virgile dans les Géorgiques  [7] pour désigner la (re)création de l’Humanité après le déluge parDeucalion et Pyrrha, à partir des pierres de la terre, en une race à la foisdure et robuste. Dans ses Métamorphoses, Ovide parle lui aussi de « genus durum » et évoque cemême mythe de Deucalion et Pyrrha pour expliquer pourquoi la nature humainesemble si accoutumée aux labeurs  [8]. Essentiellement, les poètes proposent une explication mythiquedes premiers âges de l’humanité et de la condition humaine elle-même, à la foisdéterminée par un environnement hostile et par une grande robustesse du corps,acquise pour s’adapter aux durs labeurs de la vie. Les Jésuites adoptent ainsila perspective gréco-romaine essentiellement pessimiste sur la conditionhumaine, qu’ils reportent ici sur les Amérindiens du Nouveau Monde. Unspécialiste de l’éducation et un érudit comme Jouvency était sans aucun doutefamiliarisé avec le mythe de Deucalion et Pyrrha, rapporté par Virgile ou encoreOvide, étant donné ses similitudes évidentes avec le déluge biblique ainsiqu’avec la condition postlapsaire. Cependant, les conceptions que supposent cesallusions ont sans doute été, dans une large mesure, évoquées de façoninconsciente. C’est un fait connu que la mémorisation de longs passages tirésdes oeuvres des poètes classiques était une pratique courante dans le cadre del’enseignement du latin dans les collèges et, par ailleurs, un passe-tempsaffectionné par les élèves, notamment ceux qui se destinaient à devenirJésuites. Comme le remarque Marie-Christine Pioffet, « l’influence du modèle[classique] s’exerce plutôt chez [les Jésuites] de façon inconsciente ets’explique avant tout par leur formation  [9] ». Par conséquent, la référence classique estparfaitement intégrée au registre ethnographique de l’auteur jésuite en tant quefragment d’un univers culturel à la fois partagé et pleinement intériorisé.Ainsi s’explique l’absence d’un renvoi explicite à Virgile ou Ovide dans letexte, ce qui, autrement, pourrait nous inviter à douter de la profondeur et dela qualité de l’éducation classique dans la formation jésuite. Or, il estincontestable qu’à travers l’apprentissage de la langue latine, chacuns’imprégnait du contenu culturel sous-jacent, ce qui inclut mythologèmes,idéologèmes et ethnologèmes. Certes, on en conviendra sans peine, tous lesmissionnaires jésuites ne furent pas des latinistes remarquables, mais Biard etJouvency, pour leur part, l’étaient assurément.

Références explicites dans les Relations

Par contraste, lorsqu’ils écrivent en langue vernaculaire, les auteursjésuites citent les textes classiques de façon explicite. La cause la plusévidente de cette pratique tient au fait que, lorsqu’une phrase est citée enlatin, le lecteur doit en être prévenu et une traduction/exégèse, fournie. Maisune autre raison justifiant cet emploi conscient de l’autorité des lettresclassiques dans la langue vernaculaire réside dans le fait même de l’utilisationdu latin. De manière générale, il semble en effet primordial, pour un auteurécrivant en langue vernaculaire, d’établir qu’il est érudit, c’est-à-dire qu’ilconnaît bel et bien ses classiques. Ce phénomène s’observe chez bien des auteursde cette période, et Jack Warwick l’a bien mis en évidence dans le cas durécollet Sagard qui, dans sa description de la Nouvelle-France, se sentit obligéde faire étalage de sa connaissance, à vrai dire approximative, desclassiques  [10]

Dans les Relations écrites enlangue vernaculaire, Marie-Christine Pioffet a relevé un certain nombred’exemples de ces références explicites aux auteurs classiques, notamment chezPierre Biard, Paul Lejeune et Jérôme Lalemant, tous d’excellentslatinistes  [11].Certaines de ces citations servent à faire preuve de leur savoir, mais d’autresétablissent des analogies, à partir de mythes et d’épopées, avec la mission enNouvelle-France. Ainsi, Pierre Biard, pour rendre compte des difficultésqu’éprouve Poutrincourt à trouver un bienfaiteur pour la mission jésuite, évoqueUlysse cherchant un autre Éole pour lui procurer un vent favorable à laprogression de son navire  [12]. Paul Lejeune fait appel explicitement à ce procédé decomparaison et à ses implications lorsqu’il met en parallèle les révolutions desÉtats et les bouleversements subis par les empires grec, perse et romain avec cequi se passe « icy », c’est-à-dire en Nouvelle-France, en ajoutant : « s’il estpermis de comparer les petites choses aux grandes  [13] », phrase qu’il tire des Géorgiques de Virgile (« si parva licet componere magnis » ;G, livre IV, v. 176). Conscient del’hyperbole qu’implique cette comparaison, Lejeune invoque l’autorité de Virgilequi, pour parler du travail des Cyclopes à leurs forges, n’hésitait pas à lecomparer à celui des abeilles attiques, la formule étant même devenueproverbiale (G, livre IV,v. 176).

En plus d’établir des parallèles, les références classiques dans lesRelations sont souventautoréférentielles, comme l’indique Jack Warwick  [14]. Autrement dit, les comparaisonss’appliquent, dans la plupart des cas, aux Jésuites eux-mêmes et expriment lamanière dont ils perçoivent leur mission et la Nouvelle-France. Les comparaisonsrelatives aux peuples autochtones sont beaucoup plus rares, mais elles onttendance à être « mélioratives », comme l’a remarqué Guy Laflèche  [15], étant donné, sansdoute, le caractère promotionnel des Relations, destinées à obtenir le soutien des lecteurs françaisà l’endroit de la mission.

Le poème jésuite d’inspiration virgilienne

La question suivante se pose donc : trouve-t-on, dans les écrits latins desJésuites, de quoi soutenir cette interprétation des fonctions qu’assument lesréférences classiques dans les Relations écrites en langue vernaculaire ? Je crois précisémenten avoir découvert un exemple : il s’agit du court poème qui précède leJournal des Jésuites. Bien plusqu’une simple comparaison à valeur autoréférentielle, ce texte comporte unedimension programmatique qui se fonde sur l’identification des Jésuites et deleurs alliés autochtones avec le destin des Troyens dans l’Énéide de Virgile.

Unique dans l’ensemble du corpus,ce poème est d’autant plus significatif qu’il occupe une position prééminente audébut d’un journal rédigé par les Supérieurs de la Compagnie de Jésus établie àQuébec et adressé a leurs successeurs ; le texte n’est donc pas destiné à êtrepublié en France dans les LitteraeAnnuae, le journal interne de la Compagnie, pas plus qu’il nedoit être acheminé au Général à Rome. Le poème fonctionne, en quelque sorte,comme une devise singulière de la mission en Nouvelle-France, n’étant pasconditionné par la fonction essentiellement propagandiste des Relations écrites en langue vernaculaire. Ilen résulte un texte dont le point de vue diffère de façon significative de celuides Relations, dans la mesure où ils’inspire de la vision essentiellement pessimiste du travail et de l’efforthumains qui s’exprime dans l’épopée de Virgile.

Contexte du poème

Le dernier vers du poème (v. 10) suggère que ce dernier a été écrit après1650, soit au nadir de la mission, lorsque se firent ressentir les conséquencesde l’anéantissement des Hurons et de leurs alliés, les Algonquiens, par lesIroquois, ce qui rendrait ce pessimisme cohérent avec le moment de la créationdu poème, ainsi qu’avec l’expérience de son auteur  [16]. Bien que ce dernier ait choisi deconserver l’anonymat, la référence du premier vers au « nostrorum Laborum »confirme qu’il s’agit d’un jésuite réfléchissant sur l’expérience collective dela Compagnie en Nouvelle-France. Dans cette mesure, son anonymat est en faitapproprié. Au reste, je n’ai pas encore eu l’occasion de consulter le manuscritdu Journal  [17], mais la comparaison entrel’écriture manuscrite du poème et celle d’autres textes du Journal nous révélera peut-être l’identité del’auteur. Selon ses éditeurs  [18], le poème est écrit sur une feuille mobile et ne faisait doncpas partie d’un carnet, ce qui donne à penser qu’il a été ajouté par la suite,soit après 1645, date du commencement du Journal. L’ajout ultérieur du poème suggère également qu’ilétait censé refléter, rétrospectivement, toute l’histoire de l’échec de lamission, comme l’indique l’expression aborigine dans le vers 3. Essentiellement tiré de l’Énéide de Virgile, le texte comportetoutefois des changements significatifs, ainsi que des ajouts originaux. Cepoème, dont le pathos, le goût del’hyperbole et le pessimisme épique sont manifestes, corrobore l’interprétationde Marie-Christine Pioffet, selon laquelle les auteurs jésuites, dans leursécrits sur la mission, auraient eu tendance à adopter un registre épique. Aussipeut-on lire ce poème comme une représentation emblématique de l’échec de lamission jésuite en Nouvelle-France, représentation dont l’importance estamplifiée et magnifiée à la faveur d’un parallèle avec la plus grande défaite etla pire souffrance qu’aient connues un peuple dans la littérature classique etdans l’imaginaire antique en général : celles des Troyens. Il en résulte untexte où, pour une rare fois, se révèle une vision non censurée, nonpropagandiste, mais plutôt intimiste, imaginative et émotive d’une phasecruciale de l’histoire de la Nouvelle-France.

Textelatin

  1. Si Vacat Annales nostrorum audire Laborum ;

  2. Ante annos clausos Componet Vesper olympo,

  3. Quàm, primâ repetens ab origine, singula tradam.

  4. Quae regio in terris, nostri tam plena Laboris ?

  5. Dispice sacratas nostrorum ex ordine pugnas ;

  6. Bellàque jam famâ totum Vulgata per orbem ;

  7. Et Laceros artus, ambustáque corpora flammis.

  8. Juratus praeclaram Huronum exscindere gentem

  9. Iroqueus, multa vastabat caede colonos :

  10. Hostibus occisis, pessumdedit Algonquinos  [19].

Traduction

  1. Le temps nous fût-il alloué d’entendre les annales de noslabeurs,

  2. L’étoile du soir prendrait des années pour circonscrirel’Olympe

  3. Avant que j’aie le temps de relater chaque événement depuis sespremiers débuts.

  4. Quelle région sur terre est si remplie de notre labeur ?

  5. Regardez, en ordre, nos combats sacrés

  6. Et nos guerres dont la renommée déjà s’est répandue à travers lemonde

  7. Et nos membres torturés et nos corps brûlés par lesflammes.

  8. Ayant juré d’anéantir le peuple illustre des Hurons,

  9. Les Iroquois détruisirent les colons en un grand massacre ;

  10. Une fois leurs ennemis [hurons] assassinés, ils causèrent ladestruction des Algonquiens.

Analyse

Le poème débute par une référence explicite aux labeurs des Troyens : « SiVacat Annales nostrorum audire Laborum », imitant ainsi un vers de l’Énéide où, à la demande de la reine Didon,Énée doit révéler son identité, son lieu d’origine et sa destination (E, livre I, v. 373 et v. 369-370). La réponsed’Énée est douloureuse, laissant croire que le récit des peines du peuple troyenserait long à raconter dans le détail  [20]. Ici, l’auteur du poème a exagéré de façon tout àfait épique la durée nécessaire au récit, en remplaçant le « diem » (jour) deVirgile par « annos » (années), introduisant dès lors une incohérence logique,puisque le vers 2 du poème conserve ensuite la référence au soir (Vesper) qui se trouve chez Virgile. En plusde mettre en place, dans le tout premier vers, un de ses thèmes principaux,l’auteur fait aussi une première association entre le genre du Journal et celui des annales romaines, quirenvoient à un compte rendu sobre, selon un format prescrit, de l’année civile.On trouve aussi, au vers 3, une allusion à la fonction du Journal, qu’exprime la locution « singulatradam », qui implique la transmission et la mémorisation d’événementssinguliers.

Le vers 4, « Quae regio in terris, nostri tam plena Laboris ? », emprunteaussi à l’Énéide une autre exclamationde douleur, en l’occurrence celle d’Énée lorsqu’il examine le relief sculpté surle temple de Junon représentant l’histoire de la chute de Troie (E, livre I, v. 460). Encore une fois,l’auteur intensifie l’effet émotionnel en remplaçant le « non » de Virgile par« tam » (si), ce qui donne en effet l’impression, proprement épique, que lamission en Nouvelle-France, à nulle autre pareille, est la plus ardue sur terre.À l’intérieur de ces quatre premiers vers, on retrouve donc déjà deux référencesà « Labor », avec une majuscule personnifiante dans les deux cas, ce qui attired’emblée l’attention sur la conception virgilienne du labeur humain  [21], comme l’atteste lafréquence avec laquelle ce terme apparaît dans l’Énéide, soit pas moins de 111 fois ! Au plan thématique,l’Énéide constitue un récit narrantles innombrables labeurs et souffrances d’un peuple déchu et exilé, confronté àdes débuts difficiles en une terre nouvelle et faisant face à un ennemifarouche. Le texte de Virgile fournit, en cela, un paradigme narratif etthématique propre à raconter l’expérience désastreuse vécue par les Jésuites enNouvelle-France et qu’ils relatent dans le Journal. Dans l’Énéide,Virgile situe en effet la personnification de Labor dans le portail des Enfers à côté de « Letum », la mort,la ruine ou la destruction (E,livre VI, v. 277) ; il associe également « Labor » au travail meurtrier etirrémédiablement vain, ainsi qu’au manque et à la détresse  [22]. Certes, les auteurs jésuitesévoquent fréquemment les labeurs liés à leurs efforts d’évangélisation dans lesRelations écrites en languevernaculaire, mais dans le cadre de ce genre propagandiste, leurs labeurs sontprésentés dans la veine des épîtres du Nouveau Testament, c’est-à-dire commeautant de défis à relever et qui conduisent finalement à une récompense  [23]. Or, dans l’intimité duJournal, l’auteur se permet, sousune forme poétique, affective et imaginative, une vision plus pessimiste del’effort missionnaire à son nadir en 1650, en s’inspirant d’un modèle classiqueplutôt qu’évangélique.

Cette interprétation se voit largement confirmée par les cinq vers suivants,où l’auteur prend pour thème les guerres récentes et cruelles contre lesIroquois. Le vers 5, « Dispice sacratas nostrorum ex ordine pugnas », est tiréde l’Énéide, encore une fois de lascène où Énée examine et commente l’histoire de la guerre de Troie représentéeséquentiellement (ex ordine) dans lerelief sculptural du temple de Junon à Carthage (E, livre I, v. 456). L’auteur a remplacé l’Iliacas de Virgile par sacratas pour illustrer la perspectivejésuite où les combats contre les Iroquois sont vus comme des guerres sacrées.Le vers 6, « Bellàque jam famâ totum Vulgata per orbem », dérive du mêmecontexte dans l’Énéide, celui de lanarration troyenne (E, livre I,v. 457), et offre une représentation hyperbolique des guerres iroquoises,assimilant leur renommée à celle de la guerre de Troie, célèbre dans le mondeentier. Ce vers compare effectivement « les petites choses aux grandes », etfait probablement allusion au succès des Relations auprès d’un public français qui y découvrait lesdifficultés de la mission en Nouvelle-France. Le vers suivant, « Et Lacerosartus, ambustáque corpora flammis », n’est pas d’origine virgilienne et renvoiedirectement au martyre des missionnaires. Toutefois, ce ne sont pas ici lesaccents du triomphe spirituel, rien ne venant suggérer que la torture et lebûcher des missionnaires auraient été significatifs, ces mots évoquantexclusivement, et avec pathos, lasouffrance corporelle.

Le vers 8, « Juratus praeclaram Huronum exscindere gentem/Iroqueus »,présente d’une part le peuple iroquois comme l’ennemi juré et, d’autre part, lesHurons comme de nobles alliés, en associant ces derniers, par l’expression« praeclaram gentem », au peuple renommé de la ville étrusque de Caere, dedescendance lydienne et, par le fait même, allié naturel des Troyens en Italie(E, livre VIII, v. 480).L’expression « exscindere gentem », quant à elle, est employée par Turnus, chefdes Rutuliens autochtones et grand ennemi des Troyens en Italie, pour exprimerson désir d’exterminer les Troyens (E,livre IX, v. 137 ; voir aussi livre IV, v. 425). Le vers suivant, « Iroqueus,multa vastabat caede colonos », tiré lui aussi de l’Énéide, fait allusion à un autre grand ennemides Troyens, le Grec Diomède, et à l’assassinat perfide, sous le couvert de lanuit, du roi Rhésus et de ses hommes, alliés de Troie, qui correspond à unépisode représenté dans le relief que scrute Énée (E, livre I, v. 471). Il s’agit là de la quatrième référence àune narration réglée sur le mode séquentiel et exemplaire de la frise, etremplissant, sur ce point, une fonction qui rappelle celle du Journal. De plus, dans le vers 9, l’auteurintroduit le mot « colonos », un terme utilisé tout au long de l’Énéide pour désigner les colons nonautochtones  [24].Enfin, le vers 10, « Hostibus occisis, pessumdedit Algonquinos », fournit lepoint culminant de la deuxième moitié et du poème en son tout : l’issue desguerres iroquoises qui ont résulté en un massacre des Hurons (Hostibus occisis) et la destruction(pessumdedit) de leurs alliésalgonquiens. Or dans ce vers, où on attend que se réalise l’identificationépique dans la représentation de la dévastation récente de la mission, aucun motn’est d’origine virgilienne. Le vers 10 est composé intégralement de termesprosaïques, non poétiques, qui expriment avec force la réalité inéluctable de ladéfaite, sans tentative aucune de la transformer en une victoire spirituelle,comme l’eussent assurément fait les Relations, comme l’a montré Guy Laflèche dans le cas de PaulLejeune  [25].

Conclusion

En somme, ce poème, même s’il est unique, constitue le meilleur exemple d’ungoût pour l’épopée et d’une tendance à l’autoréférentialité, qui trouvent leursource dans les références classiques, comme l’ont déjà montré Marie-ChristinePioffet et Jack Warwick à propos des Relations. Mais surtout, ces vers mettent en relief uneidentification lourde de sens, fondée sur le parallèle entre la mission jésuiteet le sort des Troyens et procédant d’une projection singulière du pathos et du pessimisme de l’épopéevirgilienne dans l’espace de la Nouvelle-France. Enfin, ce réseau complexe decorrespondances implique que l’auteur de ce poème et ses lecteurs jésuites aientbel et bien été capables de conceptualiser et de saisir leur propre situationdans des termes très différents de ceux employés dans leurs écrits publics etqu’ils aient aussi profondément intériorisé le cadre de référence que leur avaittransmis leur formation classique  [26].

Parties annexes