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Livre et imprimé au Québec

  • Jean-Yves Mollier

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  • Jean-Yves Mollier
    Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Couverture de Bilan de l’apport de la recherche québécoise aux études littéraires des dernières décennies,                Numéro 100, 2012, p. 5-167, Tangence

Corps de l’article

Évoquer dans le cadre d’un article vingt ans de recherches littéraires québécoises en matière de livre et d’imprimé relève de la gageure à un triple point de vue. Prétendre séparer les recherches qui ressortissent des études littéraires de celles qui appartiennent au domaine de l’histoire n’a en effet guère de sens puisque l’histoire culturelle, aujourd’hui en plein essor, les réunit à moins qu’elle ne les subsume. Ensuite, une partie des travaux qui ont fait évoluer en profondeur les études littéraires s’inscrivent dans le champ de la sociologie, du droit, des gender studies, voire de l’anthropologie et, enfin, la tradition d’accueil des chercheurs étrangers au Québec a abouti à une véritable hybridation des équipes qui rend impropre le terme d’études littéraires québécoises si l’on entend par là qu’elles émaneraient des seuls natifs de la Belle Province. Tombés en amour pour cette terre ou visiteurs d’un soir, Belges, Suisses romands, Français, Allemands ou Américains, pour ne citer qu’eux, hantent en effet les sommaires des revues dites « littéraires » et « québécoises » depuis plusieurs décennies, démontrant ainsi une nouvelle fois l’internationalisation de la vie scientifique et la mondialisation du savoir. Dire ceci en préambule, c’est d’abord reconnaître la porosité d’un espace ouvert, au moins depuis les premiers effluves de la Révolution tranquille, aux quatre vents de l’esprit, et ensuite insister sur l’imbrication des études littéraires québécoises dans la recherche internationale. On se prêtera cependant bien volontiers à l’exercice de fouille archéologique dans le terreau des études littéraires portant sur l’espace du Canada français mais en insistant sur leur diversité et leur intégration dans un univers à l’échelle de la planète.

Dans un rapide recensement des oeuvres les plus saillantes, on citera évidemment la poursuite de l’entreprise de La vie littéraire au Québec dont six volumes sont aujourd’hui publiés [1], l’achèvement des deux séries constituées par l’Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle [2] et l’Histoire du livre et de l’imprimé au Canada [3] qui ont confirmé, ces deux dernières décennies, l’aptitude des équipes réunies autour de l’Université Laval et de l’Université de Sherbrooke à mener à bien des travaux de grande ampleur. Initiés par Maurice Lemire lorsqu’il mettait en chantier, en 1971, le Dictionnaire des oeuvres littéraires [4] qui allait demander quarante années de persévérance pour parvenir aux huit volumes actuellement disponibles, ces premiers labours ont ensemencé de nombreux champs et fait pousser des fruits qu’il convient de ramasser pour tresser une sorte de guirlande en l’honneur de ces fresques immenses. La dernière nommée, l’Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, bilingue et nationale, a été publiée par les Presses de l’Université de Montréal pour la version en français et par la Toronto University Press pour la série en anglais. Dirigé par une équipe incluant Jacques Michon, de l’Université de Sherbrooke, Yvan Lamonde, de l’Université McGill, Patricia Fleming, de l’Université de Toronto, Carole Gerson, de l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique et Fiona Black, de l’Université Dalhousie à Halifax, sans compter Gilles Galichan, de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, cet ouvrage est exemplaire des multiples directions empruntées par les histoires du livre dans le monde. Conçu par des spécialistes de l’histoire (Yvan Lamonde), de la littérature (Jacques Michon), des English Studies (Carole Gerson), de la bibliothéconomie (Gilles Galichan), des sciences de l’information et de la communication (Patricia Fleming) et même de la gestion et de l’administration (Fiona Black), il illustre à merveille l’impossibilité de poser sur une branche de l’arbre de la connaissance ce type d’approche où le littéraire a cependant toute sa place.

Maurice Lemire et Denis Saint-Jacques avaient vu juste quand, reprenant à leur compte le programme des maîtres d’oeuvre du Manuel d’histoire littéraire de la France [5], Pierre Abraham et Roland Desné, qui, en 1966, avaient tracé la route empruntée par les dizaines de rédacteurs de l’Histoire littéraire de la France [6] (12 volumes parus entre 1974 et 1980), ils décidaient d’assigner aux premières enquêtes du Centre de recherches en littérature québécoise, le CRELIQ, la tâche de scruter à la loupe les conditions de production, ou d’éclosion, d’une authentique vie littéraire. On le sait, la presse tient une place importante dans les premiers volumes parce qu’au Québec comme en Afrique d’expression française, ou, plus largement, en situation coloniale, c’est là que se publient les premiers essais annonçant la naissance d’une littérature nationale. Hans-Jürgen Lüsebrink, spécialiste d’interculturalité à la Saarlandes Üniversität de Sarrbrücken, ajoutera plus tard le domaine de l’almanach, antérieur au journal et à la gazette, a fortiori à la revue, au programme des archéologues de la vie littéraire [7] et, ce faisant, il ouvrira un peu plus le compas qui dessine l’orbe des études littéraires. À la suite de Denis Saint-Jacques, des équipes plus informelles devaient se lancer dans l’exploration recommandée par les spécialistes des gender studies aux États-Unis et prêter à la « paralittérature » ou à l’« infralittérature » toute l’attention qu’elle mérite. La corrida de l’amour [8] de la regrettée Julia Bettinotti, féministe dévoreuse de romans de la série « Harlequin », ouvrait la voie d’une exploration systématique du roman sentimental, tandis que d’autres chercheurs accordaient au principe de sérialité toute son importance et, avec Paul Bleton, au genre policier ainsi qu’au roman de guerre puis d’espionnage [9]. À terme, le fait littéraire pouvait courir le risque de se diluer, de se perdre dans la littérature scolaire où il n’est pas absent [10], les Pulp Fictions ou le polar, mais il nécessitait la collaboration de chercheurs venus d’horizons très divers, ce qui est probablement la nouveauté la plus importante de ces vingt dernières années, l’histoire du livre ayant été enlevée aux littéraires à la demande pressante de Lucien Febvre au début des années 1950 [11] avant de faire l’objet d’un accord de copropriété ou de cogérance trente ans plus tard [12].

De La vie littéraire au Québec à l’élargissement du spectre des études littéraires

Que les initiateurs de ce monument élevé à la gloire de la vie littéraire du Québec, dont le titre était d’ailleurs un manifeste en même temps qu’un drapeau brandi à la face de ceux qui continuaient à penser qu’en dehors du Quartier latin parisien la création romanesque était condamnée à l’étiolement, aient été conscients de reprendre à leur compte l’ambition des bénédictins de Saint-Maur au xviiie siècle est une évidence qui ne doit pas masquer la dette envers l’héritage des Lumières, pour ne pas dire le marxisme, revendiqué par Pierre Abraham et Roland Desné. Le premier avait été associé, à la fin des années trente, au projet d’Encyclopédie française de Lucien Febvre et Anatole de Monzie [13] tandis que le second se vouait à la publication des oeuvres complètes du curé Meslier [14], un de ces prêtres qui eût fait hurler d’indignation l’épiscopat québécois si un éditeur local avait eu l’outrecuidance de conseiller la lecture de son Catéchisme matérialiste à ses ouailles. Rarement soulignée, nous semble-t-il, cette filiation reconstituée introduit un lien entre la catholique Université Laval et la Sorbonne radicale, laïque et même mâtinée de socialisme ou de communisme au moment précis où la Révolution tranquille québécoise favorise l’autonomisation du champ universitaire, délivré de la pesante tutelle de l’Église locale. Sans s’étendre sur ces présupposés, l’équipe réunie par Maurice Lemire faisait siennes les préoccupations des auteurs du Manuel d’histoire littéraire de la France paru quelques années auparavant et elle invitait ses membres à traquer le fait littéraire partout où il avait pu se glisser à partir du milieu des années 1760. En refusant de débuter leur enquête par une classique recension des volumes conservés dans les bibliothèques, ils larguaient les amarres qui les rattachaient à l’histoire littéraire qu’on leur avait enseignée et lançaient leur esquif à l’abordage d’une vie littéraire faite d’écoles, d’ateliers d’imprimeurs, de cafés, de salons, de boutiques de libraires et de tous ces lieux où la littérarité avait trouvé matière à faire son nid.

Si cette approche ne pose plus de problèmes méthodologiques ni idéologiques, elle suscitait le sourire ou l’ire de ceux qui ne juraient que par le texte et refusaient de suivre le professeur de bibliographie matérielle d’Oxford, Donald F. McKenzie, qui ne cessait alors d’expliquer à ses étudiants que les formes matérielles produisent du sens. Ce qui signifie qu’imprimer la Bible en versets, les pièces de théâtre de Congreve en éditions bon marché ou les romans de chevalerie en petits livres bleus de Troyes induit nécessairement un type de réception particulier, par nature différent de celui des autres supports susceptibles d’avoir fait connaître l’oeuvre au public — aux divers publics concernés en l’occurrence [15]. Sans se référer cependant aux travaux de McKenzie, encore partiellement méconnus au Québec comme en France avant les Panizzi Lectures de la British Library de Londres et leur publication en 1991, les maîtres d’oeuvre de La vie littéraire au Québec se tenaient à égale distance des règles ordinaires de l’histoire littéraire, du New Criticism des années trente et du structuralisme en vogue les années précédentes. Refusant de se cantonner à étudier la vie et l’oeuvre des écrivains, mais également de communier sur l’autel de la religion du texte, ils entendaient accorder toute son importance à l’histoire sociale et ils ont maintenu intact jusqu’à aujourd’hui ce programme qui donne sens à leur projet et en explique le titre. Il suffit de feuilleter le sommaire du tome vi (1919-1933) pour vérifier la fidélité des rédacteurs aux intentions affichées en 1981. Ainsi faut-il attendre la page 261 — sur 748 — du dernier volume paru et le chapitre 5 pour voir traiter les genres littéraires, le premier tiers de l’ouvrage étant consacré aux conditions de production de cette littérature.

Avec Denis Saint-Jacques, l’équipe du CRELIQ a continué à travailler dans cette direction révisionniste — au sens rigoureux du terme — de l’histoire littéraire, convaincue que les nouvelles générations formées au cégep après 1980 ne supporteraient plus longtemps l’enseignement traditionnel de la littérature qu’avaient subi leurs aînés. L’enquête sur les livres de grande diffusion ou de large circulation publiée en 1994 sous le titre Ces livres que vous avez aimés. Les best-sellers au Québec de 1970 à aujourd’hui [16], de même que le volume intitulé Les pratiques culturelles de grande consommation. Le marché francophone [17] témoignent de cette orientation délibérée. Celle-ci est également visible dans les travaux de Julia Bettinotti, elle-même marquée par la lecture de Janyce Radway [18], et La corrida de l’amour : le roman Harlequin devait, à sa publication en 1986, produire l’effet d’une petite bombe, la professeure de l’Université du Québec à Montréal faisant en quelque sorte entrer les Pulp Fictions à l’université. Guimauve et fleurs d’oranger. Delly devait suivre en 1995 [19], annonçant d’autres travaux solidement assis dans le domaine des Gender Studies. Dans la même veine, les travaux de Paul Bleton, professeur à la Télé-université de l’Université du Québec (TELUQ), sortaient du champ de la « paralittérature [20] » plusieurs autres « mauvais » genres, sinon ainsi réhabilités, du moins traités avec la même considération que s’il se fût agi de poésie épique ou de théâtre shakespearien. Ça se lit comme un roman policier, Hostilités. Guerre, mémoire, fiction et culture médiatique et Western France. La place de l’Ouest dans l’imaginaire français [21] entrent en résonnance avec les travaux sur le roman populaire initiés à l’Université de Limoges par Jean-Claude Vareille [22] puis repris pas Jacques Migozzi [23], de Michel Nathan à Saint-Étienne [24], de René Guise à Nancy [25], de Lise Queffélec-Dumasy à Grenoble [26], ou du collectif animé par Hans-Jürgen Lüsebrink et nous-même, dans les Universités de Sarrebrück et de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines [27], sans parler des travaux de Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant à l’Université de Montpellier [28], ou de Dominique Kalifa, à l’Université Paris 7 puis à Paris [29], ce qui, cette fois, donne une idée précise des partenariats noués par ces équipes québécoises avec leurs collègues des autres pays.

Bien d’autres travaux initiés par l’équipe du CRELIQ mériteraient d’être cités en raison de leur rayonnement international mais on se contentera de rappeler, ici, que Denis Saint-Jacques a été, avec Alain Viala et Paul Aron, l’un des trois concepteurs du Dictionnaire du littéraire publié aux Presses universitaires de France en 2002 [30]. Michel Prigent, le PDG d’alors, reconnaissait en quelque sorte la légitimité des approches sociologiques de la littérature, point de vue qu’il récusait en tant qu’auteur et que concepteur de l’Histoire de la France littéraire [31] dont le titre dit assez l’opposition radicale au projet québécois, même si sa consultation montre que, pour peindre cette grande fresque, des collaborateurs d’horizons idéologiques divers ont été recrutés. Le Dictionnaire du littéraire quant à lui marquait l’importance des recherches conduites par Pierre Bourdieu et ses disciples, Gisèle Sapiro, Anne-Marie Thiesse, Paul Aron, Alain Viala, et l’admission officielle de la sociologie de la littérature au rang de discipline universitaire, ce à quoi le CRELIQ avait participé, soit en organisant des colloques, soit en lançant des enquêtes de longue haleine. Le recueil d’articles dirigé par Denis Saint-Jacques et intitulé Tendances actuelles en histoire littéraire canadienne [32] revient sur ces filiations, ces oppositions de styles ou d’écoles tout en s’ouvrant aux perspectives d’histoire comparée des écritures migrantes, une des orientations les plus récentes de ce centre de recherche en phase avec les changements de paradigmes observables en Amérique du Nord.

De l’Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle à l’histoire mondiale de l’édition

Le Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec (GRELQ) est né lui au début des années 1980 à l’Université de Sherbrooke où Jacques Michon, Suzanne Pouliot et Pierre Hébert allaient engager leurs travaux dans trois directions complémentaires, l’édition de littérature pour le premier, la littérature de jeunesse pour la seconde et la censure pour le troisième. L’achèvement en une trentaine d’années de l’Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle est remarquable si l’on considère l’ampleur des dépouillements d’archives d’éditeurs qu’elle a nécessités. L’organisation parallèle, en mai 2000, à Sherbrooke, du premier colloque d’histoire mondiale de l’édition [33], et la participation de Jacques Michon aux suivants, à Sydney en juillet 2005 [34] et à Amsterdam en août 2010 [35], montrent à la fois l’intrication de cette équipe dans les réseaux planétaires qui travaillent sur ce chantier et le rôle pionnier joué par Jacques Michon en ce domaine. L’attribution d’une chaire de recherche du Canada a manifesté la reconnaissance de son pays à l’égard de ce chercheur et du GRELQ qui en a obtenu la reconduction. Aujourd’hui, le titulaire de la chaire, Anthony Glinoer, travaille avec deux universitaires formées par Jacques Michon, Josée Vincent et Marie-Pier Luneau, toutes deux spécialistes du livre et de l’édition et organisatrices inlassables de colloques et de rencontres. Pour ne retenir que quelques-uns de ces événements, on citera le colloque portant sur la fabrication de l’auteur, qui a fait date en réunissant des intervenants venus d’horizons divers et en ouvrant la problématique aux auteurs gays [36], celui intitulé Passeurs d’histoire(s). Figures des relations France-Québec en histoire du livre [37], qui interrogeait les transferts culturels entre les deux pays, et enfin celui dirigé par Pierre Rajotte, autre figure des études littéraires québécoises à Sherbrooke, portant sur les lieux et réseaux de la sociabilité littéraire dans la province [38].

Avec Pierre Hébert, c’est le domaine immense de la censure qui a été exploré. Deux volumes, publiés en 1997 et 2004, ont défriché ces terres glacées, pour la période 1625-1919 dans un premier temps, puis pour les années cruciales 1920-1959 [39] ensuite, avant que Pierre Hébert n’entreprenne, avec Yves Lever et Kenneth Landry, la rédaction d’un volumineux Dictionnaire de la censure au Québec. Littérature et cinéma [40] qui a été salué lors de sa publication comme un précieux instrument de travail mis à la disposition de tous les chercheurs. Également bien intégré dans les équipes internationales qui s’intéressent à ces questions, Pierre Hébert avait coorganisé en 2002 avec Pascal Durand, de l’Université de Liège, François Vallotton, de l’Université de Lausanne, et nous-même, à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, un colloque comparatif visant à mettre en parallèle les conditions d’exercice de la censure dans les quatre pays francophones à longue imprégnation catholique. La publication, en 2006, des actes de cette rencontre, La censure de l’imprimé. Belgique, France, Québec, Suisse romande. xixe et xxe siècles [41], a permis de faire connaître les résultats de cette confrontation qui montre que si les censures de type religieux et étatique ont plutôt tendance à reculer ou à disparaître, celle du marché, bien plus insidieuse, s’est installée dans l’espace ainsi libéré et qu’elle entend bien y exercer un droit de regard et de répression au moins aussi impitoyable que ceux qui l’ont précédée. Si l’on se souvient que l’Université de Sherbrooke avait facilité la préparation et la publication de l’Index librorum prohibitorum 1600-1966 entrepris par Jesus Martinez de Bujanda [42], et que Jacques Michon avait organisé le 12e colloque de bibliologie qui portait sur les rapports entre édition et pouvoirs [43], on voit que ce centre d’études a largement contribué au rayonnement des études littéraires québécoises, sans pour autant limiter sa curiosité à cet espace.

Suzanne Pouliot quant à elle a exploré avec constance l’univers de la littérature de jeunesse [44], longtemps considérée comme de la paralittérature ou de l’infralittérature mais désormais enseignée dans les universités, au Québec comme en France. L’organisation, en 2008, à la Bibliothèque nationale de France, sur son site de Tolbiac, d’une exposition intitulée, comme le volumineux catalogue qui l’accompagnait, Babar, Harry Potter et Cie. Livres d’enfants d’hier et d’aujourd’hui [45], a d’une certaine manière scellé l’acte de reconnaissance officielle de cette littérature dont Suzanne Pouliot au Québec, Isabelle Nières en France et les chercheurs de l’Université de Bologne ont été les parrains dans le monde scientifique. Cette ouverture à des domaines qui débordent très largement le champ traditionnel où l’on moissonne habituellement les faits littéraires et où l’on extrait le suc de la littérarité avait été prônée, on l’a vu, par Maurice Lemire et, au-delà de lui, par Denis Saint-Jacques et Jacques Lemieux, qui, dès les années 1970, lisaient les fascicules des petits romans d’espionnage pour comprendre les raisons de l’engouement du public pour le mystérieux agent IXE-13 [46]. À Sherbrooke, l’accent a été plutôt mis sur l’édition proprement dite, ce qui explique qu’aujourd’hui une revue en ligne de grande qualité, Mémoires du livre, dirigée par Marie-Pier Luneau et Josée Vincent, rassemble tous ceux qui s’intéressent à ces questions, persuadés avec Donald F. McKenzie que, puisque les formes matérielles produisent du sens, les études littéraires ne peuvent se passer d’une approche fine du livre et de ses multiples supports, du rouleau antique à l’écran plat de l’ordinateur, de la liseuse ou du téléphone portable sur lequel les jeunes Japonais découvrent les derniers mangas.

Les travaux des chercheurs des universités de Montréal

Sans qu’il soit possible de les rattacher à un centre unique, nous voudrions évoquer ici les recherches les plus significatives entreprises dans le domaine du livre et de l’imprimé par plusieurs chercheurs montréalais. Nous commencerons par rappeler l’oeuvre immense de Marcel Lajeunesse, toute entière consacrée au monde des bibliothèques. Il suffira de citer Lecture publique et culture au Québec : xixe et xxe siècle [47] qui rassemble une partie des recherches menées pendant plusieurs décennies pour payer la dette que chacun doit à un historien des faits littéraires rigoureux et justement reconnu [48]. Toujours à l’Université de Montréal, plusieurs spécialistes du xixe siècle, Stéphane Vachon et Michel Pierssens notamment, ont longtemps joint leurs efforts à ceux de leurs collègues du Centre Joseph Sablé de Toronto, Roland Le Huenen, Paul Perron et Graham Falconer, pour faire vivre la collection « À la recherche du xixe siècle » dans laquelle une dizaine de volumes ont été publiés. Celui dirigé par Graham Falconer et intitulé Autour d’un cabinet de lecture [49] a constitué un véritable tournant dans l’approche de ce phénomène jusque-là cantonné aux travaux de Françoise Parent-Lardeur, au demeurant excellents [50]. Balzacien émérite et omniprésent sur ce front, Stéphane Vachon a contribué à la réédition des travaux de Balzac concernant le livre au sein des deux volumes d’oeuvres diverses publiées dans la « Bibliothèque de la Pléiade [51] », tandis que Michel Pierssens est l’animateur infatigable de la jeune revue Histoires littéraires qui a su, en moins de dix ans, marquer son territoire et faire de ses colloques annuels des Invalides, à Paris, un lieu de rencontre et d’échanges tout à fait original.

Dans la même université, Micheline Cambron, qui a longtemps travaillé avec Denis Saint-Jacques, a créé un groupe de recherche qui, dans le sillage tracé par La vie littéraire au Québec, tente de cerner et de dévoiler les mystères de la vie culturelle montréalaise. Un colloque organisé en 1999 par la Bibliothèque nationale du Québec avait pris pour objet l’école littéraire locale et a préparé la publication, en 2005, du livre intitulé La vie culturelle à Montréal vers 1900 [52]. Ce n’est pas un hasard si c’est Yvan Lamonde qui signe le dernier chapitre du volume puisque, historien travaillant à l’Université McGill mais dans un département de langue et de littérature françaises, il n’a cessé de plaider pour l’ouverture la plus large du spectre de la vie littéraire. Ses multiples travaux lui ayant valu nombre de récompenses, on se contentera de rappeler qu’ils ont d’abord porté sur les bibliothèques [53], puis sur les lieux de culture, tel le parc Sohmer de Montréal à la croisée des xixe et xxe siècles [54], les conférences [55], avant de concerner plus spécifiquement le monde du livre, la librairie et l’édition [56], domaine qu’il ne devait plus quitter après avoir accepté de diriger l’énorme chantier de l’histoire de l’imprimé au Canada, tâche de grande ampleur qui allait mobiliser des équipes nombreuses dans tout le pays.

Faute de pouvoir passer en revue la totalité des travaux qui relèvent de ce secteur, on dira que seule la lecture systématique des sommaires des grandes revues relevant des études littéraires québécoises, d’Études littéraires à Tangence, et celle des mémoires et thèses soutenus dans les diverses universités de la province permettraient de cerner à peu près convenablement les limites de ce domaine. Encore faudrait-il accorder une attention particulière à d’autres publications, celles de l’Université de Toronto notamment, la revue Texte. Revue de critique et de théorie littéraire ayant consacré certains numéros au livre et à l’édition [57] et la revue électronique Belphégor spécialisée en littératures populaires [58] étant due au labeur de Vittorio Frigorio, chercheur suisse formé à l’Université de Toronto avant de prendre un poste à l’Université Dalhousie, ce qui illustre à merveille les tribulations de la recherche ces dernières années. Comme Marc Angenot avant lui [59] ou Anthony Glinoer après lui [60], tous deux formés en Belgique, l’un à l’Université libre de Bruxelles, l’autre à l’Université de Liège, Vittorio Frigorio incarne cette capacité du Québec à attirer des talents venus d’ailleurs et tout à fait capables de s’emparer des problématiques locales sans pour autant s’y enfermer. Avec la revue Mémoires du livre déjà citée, on voit poindre par ailleurs une mutation technologique très importante puisque les revues sur papier ont tendance à réduire leur voilure ou à disparaître tandis que leurs soeurs nées de l’électronique se multiplient, la vitesse de propagation des ondes augmentant de façon exponentielle la capacité d’un organe de réflexion à atteindre des publics nombreux situés partout sur la planète. De ce fait, il devient aussi plus délicat de suivre l’ensemble des publications relevant du même champ, ce qui sera une des difficultés majeures de la recherche du xxie siècle, des bibliographies parallèles ne se rencontrant jamais pouvant dès lors se constituer au risque de répéter des travaux déjà publiés mais ignorés.

Avant de conclure, il reste à dire un mot sur les monographies portant sur des maisons d’édition ou sur des éditeurs, telle l’étude de Jacques Michon sur le père Paul-Aimé Martin qui retrace la vie des éditions Fides [61] ou celle de François Landry sur les éditions Beauchemin [62], ces deux grands acteurs de la vie littéraire qui ne doivent cependant pas masquer le rôle joué par tous ceux, libraires, éditeurs, directeurs de revues et de bibliothèques, animateurs d’un cercle ou d’un salon, journalistes, éducateurs dotés d’un pouvoir d’incitation, qui contribuèrent à l’éclosion puis au développement d’une authentique vie littéraire au Québec. Ils ont fait l’objet de multiples développements dans les oeuvres citées ici et notamment dans La vie littéraire au Québec dont on voudrait souligner fortement l’apport que représente ce monument pour la connaissance des conditions concrètes d’exercice de la littérature dans cette région du monde. Avec l’Histoire du livre et de l’imprimé au Canada et l’Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle, le chercheur dispose aujourd’hui d’outils méthodologiques sûrs pour revenir ensuite à l’étude des textes sans lesquels il n’y aurait pas de littérature. Si l’on compare avec ce qui existe dans d’autres pays, on doit considérer que le Québec est plutôt favorisé et qu’il a depuis longtemps dépassé le stade de la constitution de bases de données et même celui de la rédaction des grandes synthèses qui sont indispensables pour éviter bien des erreurs, ce qui signifie qu’ici plus qu’ailleurs on peut se consacrer désormais aux oeuvres et à la littérarité qui les traverse.

Parties annexes