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Les premières descriptions du Canada par le jésuite Pierre Biard. Du témoignage oculaire à sa réécriture

  • Haijo Westra

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  • Haijo Westra
    Université de Calgary

Couverture de <em>Nova Gallia</em> : recherches sur les &#233;crits latins de Nouvelle-France,                Numéro 99, été 2012, p. 5-138, Tangence

Corps de l’article

Introduction

C’est un fait peu connu que, bien avant leur établissement en Nouvelle-France en 1625, les Jésuites avaient inauguré, dès 1611, une première mission en Acadie  [1]. Pour cette raison et, parce que la mission acadienne représente la première rencontre des Jésuites avec le Canada et ses peuples autochtones, elle mérite plus d’intérêt qu’elle n’en a reçu à ce jour. Il existe sur cette mission trois rapports principaux datés de 1612, 1616 et 1618. Les deux premiers sont incontestablement rédigés par le père Pierre Biard, missionnaire et témoin oculaire  [2]. Il s’agit du texte latin de 1612, c’est-à-dire la lettre du 31 janvier envoyée de Port-Royal en Acadie au Général à Rome  [3], et de la Relation de la Nouvelle-France publiée en 1616  [4]. Le troisième récit, celui de 1618, rédigé en latin sous forme de lettre, est anonyme et sans date  [5]. Bien qu’on l’ait également attribué au père Biard, la chose paraît douteuse : l’attitude de ce « pseudo-Biard » envers les autochtones paraît trop différente de celle du vrai Biard. Je propose donc de comparer ici ces trois textes du point de vue de l’attitude qu’affiche l’auteur envers les peuples autochtones et quant à la description de leurs moeurs. Cette comparaison nous permettra de constater des différences sémantiques, stylistiques et ethnographiques importantes qui nous mèneront à proposer une attribution plus précise pour le troisième texte.

Pierre Biard et les autochtones

Considérons d’abord l’attitude de Biard vis-à-vis des autochtones dans son récit de 1612. Dans ce texte, le témoin jésuite utilise une grande variété d’expressions pour désigner les autochtones. Mentionnons, parmi les plus fréquentes : populi (peuples), gens (tribu, peuple), natio (nation), gentiles (non croyants), puis indigenae (indigènes), incolae (habitants), sylvatici (hommes des forêts), ou encore le mot poétique classique, car métrique, sylvicolae (habitants des forêts  [6]), et, enfin, le terme plus péjoratif et rare, barbarus, qu’on rencontre trois fois seulement (MNF 1, p. 211, p. 212 et p. 223)  [7]. Il en est de même dans la Relation de 1616, où l’expression « barbares » est précédée par le mot « pauvres » (JR 3, p. 74 ; voir aussi p. 72 et p. 73). Dans les deux premiers récits, Biard est, en effet, plutôt positif à l’égard des indigènes. La seule exception se présente dans un autre document, une lettre de Biard au père Christophe Balthazar, Provincial de France, datée du 10 juin 1611 (MNF 1, p. 123-151, et surtout p. 145-148), écrite peu de temps après son arrivée à Port-Royal en Acadie le 22 mai 1611. On peut supposer que le jugement critique qui est posé traduit alors une première impression ou les opinions des Français déjà sur place. Dans le récit de 1612, six mois plus tard, Biard se fera davantage « observateur participant » parmi les autochtones : « nos cum ipsis vagamur, venamur, vivimus, sine armis, sine metu et, quod ad huc apparuerit, sine periculo » (nous vagabondons, allons à la chasse, et vivons avec eux sans armes, sans peur, et autant qu’il apparaît jusqu’à maintenant, sans danger ; MNF 1, p. 211  [8].)

Et, dans une rare phrase poétique, voire unique dans ses notes d’anthropologue, il désigne les autochtones, si tolérants au froid, en ces termes : « hi ipsi Borea, ut sic dicam, et Chrystallo nati » (ceux-ci, pour ainsi dire, nés du vent du Nord et de la glace ; MNF 1, p. 211). La restriction, « ut sic dicam » (pour ainsi dire), paraît excuser l’envolée d’une imagination que l’on pourrait croire inspirée par les réminiscences de la mythologie grecque ou latine, tout comme Cicéron s’excusait auprès du lecteur de quelque usage métaphorique. Remarquons, en effet, que le mot crystallum, d’usage peu fréquent en latin, est dérivé du grec krustallos, employé par Hérodote  [9] pour désigner la glace au pays des Scythes, peuple nordique et nomade comparable aux autochtones canadiens, et sujet favori de l’ethnographie grecque. L’ethnographie romaine de l’Autre nordique, quant à elle, se concentre plutôt sur les peuples germaniques, surtout à travers la lecture de la Germania de Tacite. Et tout comme Tacite — auteur qu’il a dû étudier et enseigner au collège —, Biard admire certaines moeurs des autochtones, tout en en critiquant d’autres. De temps en temps, il fait même des comparaisons entre autochtones et Européens, qui se concluent en faveur des « Canadiens ». Selon le récit de 1612, par exemple, les Micmacs avaient toujours été très généreux, jusqu’à ce qu’ils aient appris la coutume de ne pas donner aux autres (reliquos) imitant en cela l’exemple des Français (MNF 1, p. 213). Ce genre de comparaison, implicite ou explicite, se retrouve fréquemment dans la Relation de 1616 (JR 3, p. 83, p. 85, p. 92, p. 108, p. 130 et p. 134)  [10]. Biard note encore l’absence de hâte et de « stress » parmi les autochtones en ces termes : « bien divers de nous qui ne sçaurions jamais rien faire sans presse et oppresse ; oppresse di je, parce que nostre désir nous tyrannise et bannit la paix de nos actions » (JR 3, p. 84 ; voir aussi p. 93 et p. 130).

Tout comme dans la Germania, le cadre comparatif permet de montrer la supériorité de l’Autre. On trouve également une forme de relativisme culturel chez Biard qui remet en question certains critères supposément absolus des Européens, relativisme qui s’exprime parfois à travers les autochtones eux-mêmes, et dans leur propre langue : « Atoti Chabaya, c’est, disent-ils, la façon de faire des sauvages. Vous usez de la votre, nous de la nostre » (JR 3, p. 124)  [11].

Le pseudo-Biard et les autochtones

Tandis que Biard est plutôt positif ou, à la limite, ambivalent  [12] à l’égard des autochtones, la disposition de l’auteur du récit de 1618 est fort différente. On trouve dans ce dernier texte moins de variations dans le vocabulaire désignant les autochtones (gens, populus, nationes et, une fois seulement, incolae et indigenae), le mot favori étant barbarus, dont même le superlatif barbarissimus (MNF 2, p. 36, ligne 973) est utilisé, pour un total étonnant de 33 occurrences. En outre, la critique des autochtones devient ici déshumanisante et totalisante : « ad omne opus ignaris, stupidis ad artes […] in summa, belluinis paene hominibus constat ea natio » (ignorants de tout ouvrage, stupides aux arts […] en somme, cette nation consiste en hommes presque bestiaux ; MNF 2, p. 9, ligne 37)  [13]. Cette comparaison avec les bêtes brutes est impensable dans les écrits authentiques de Biard, même quand il veut se montrer méprisant. Elle se retrouve, certes, dans l’« Introduction » de son récit de 1612, mais cette partie du texte, comme Campeau l’a montré (MNF 1, p. 204), a été écrite par un scribe jésuite en Europe : « in Nova Francia, ubi incolae agrestium paene belluarum more vivunt » (en Nouvelle-France, où les habitants vivent à peu près de la façon des bêtes des champs ; MNF 1, p. 204). Même lorsqu’il exprime des réserves, Biard est plus positif. Quand le pseudo-Biard mentionne que les autochtones étaient « vix ulla Numinis cogitatione aut salutis cura informati[s] » (à peu près instruits d’aucune réflexion de l’Être suprême ni du salut ; MNF 2, p. 9, lignes 36-37), Biard écrit : « Dei quidem unius supremi tenuem quandam habent cognitionem » (ils possèdent, toutefois, une certaine connaissance faible du Dieu unique ; MNF 1, p. 213, ligne 177), et il leur attribue une vive intelligence (JR 3, p. 72). On note également une tendance à la généralisation méprisante chez le pseudo-Biard : pour lui, tous les autochtones sont les mêmes (barbares), tandis que Biard, s’appuyant sur sa propre expérience, fait des distinctions entre les différents groupes des Micmacs et décrit leurs vertus spécifiques, surtout la fidélité, tout en faisant aussi référence à la pitié, à la charité, à la libéralité et aux remords des autochtones envers les Français (JR 4, p. 127-129). Si, d’une part, on constate un aspect mélioratif dans les écrits du missionnaire, l’écart est considérable avec les termes dépréciatifs qui, d’autre part, émaillent la version de 1618 : il s’agit de la différence fondamentale entre le témoignage précis et nuancé d’un observateur sympathique et sa réécriture par un écrivain européen saisi d’un préjugé vis-à-vis d’un peuple lointain qu’il n’a jamais vu, reformulant délibérément le contenu des informations à sa disposition d’une façon plus négative. De surcroît, comme l’a remarqué Campeau, ce rédacteur raccourcit et simplifie ses données (MNF 2, p. 7)  [14].

Critères stylistiques et linguistiques

D’autres signes encore portent-ils à croire qu’il s’agit d’un auteur différent ? Si le style c’est l’homme, il y en a alors beaucoup. Observons, dans un premier temps, que nous n’avons rencontré qu’une seule phrase dont la tournure était métaphorique dans le récit de 1612, phrase comparant les autochtones aux fils de Boréas, le vent du nord, et Crystallus, la glace. Pour le reste, ce récit est plutôt prosaïque dans la description factuelle du Nouveau Monde, sauf pour les passages bibliques et leur application homilétique à la mission religieuse et ses défis. Par contre, dans le récit de 1618, la description de la fécondité des terres canadiennes est d’un style plutôt précieux : « summam quoque glebam ubertate multa pinguem tota planitie camporum hilariter herbescens terrae viriditas ostendit » (la verdure de la terre, poussant joyeusement l’herbe, démontre également la glèbe à la surface qui est d’une grasse fécondité dans toute la plaine des prairies ; MNF 2, p. 9, lignes 30-32).

Gleba, ou glaeba, est un substantif poétique très fréquent dans les trois premières Géorgiques de Virgile, de même que l’adjectif pinguis et le substantif campus  [15] ; alors que l’expression planities camporum se rencontre plutôt chez Pline  [16] et la viriditas herbescens de la terre chez Cicéron  [17]. L’adverbe hilariter, employé au lieu de la forme classique hilare, est plutôt tardif : il se retrouve dans la Vulgate  [18]. La combinaison de hi-la-ri-ter (toutes des syllabes courtes) avec her-bes-cens (toutes longues) donne un effet sonore raffiné. Le style évoque un paysage classique idéalisé plutôt que les terres de l’Acadie observées in situ. Bien sûr, Biard, à son tour, est capable d’évoquer la fécondité des terres et leur potentiel pour l’agriculture, mais il n’utilise pas ce vocabulaire recherché. Le vocabulaire latin du pseudo-Biard est beaucoup plus large que celui de Biard, écrivant certainement dans sa cabane à Port-Royal. Le lecteur est par ailleurs frappé par quelques néologismes canadiens que l’on ne retrouve pas chez Biard, comme les adjectifs canadicum (MNF 2, p. 20, ligne 397) et canadiensis (MNF 2, p. 23, ligne 503), les noms propres Canadii (MNF 2, p. 35, ligne 963) et Canadia (MNF 2, p. 29, ligne 708), ainsi que par d’autres divergences  [19]. Quant à la syntaxe du latin, le père Biard se limite à deux ou trois propositions subordonnées (sauf pour l’« Introduction »), tandis que le rédacteur du récit de 1618 en utilise le double dans une seule période (MNF 2, p. 17, lignes 273-280). En général, le style du pseudo-Biard est plus précieux et l’ordre des mots, plus artificiel.

De retour en France, après le désastre de la première mission au Canada, il est concevable que Biard ait pu modifier ses idées par rapport aux autochtones, mais cela est peu probable, parce que l’échec de la mission acadienne était dû à l’agression des Anglais et non au comportement des Micmacs. Qui plus est, il avait été bien traité par les autochtones, tandis qu’il avait beaucoup souffert aux mains des Européens : capturé par les Anglais de Virginie, il avait échappé de peu au gibet ; arrivé comme prisonnier en Angleterre, il avait failli subir le même traitement ; enfin, de retour en France, il avait été accusé de trahison par un de ses compatriotes  [20]. En fait, comme nous l’avons déjà mentionné, son attitude envers les Micmacs s’était plutôt améliorée au fur et à mesure qu’il avait appris à les connaître en vivant parmi eux. Il est encore moins probable qu’il ait à ce point changé de style, de vocabulaire et de syntaxe. Même les formes grammaticales sont touchées : l’auteur du récit de 1618 favorise le gérondif, parfois trois ou quatre fois par page, construction plutôt rare chez Biard  [21].

Le critère géographique

Outre les facteurs rattachés à l’ethnographie et au style, d’autres indices pourraient-ils être convoqués pour trancher la question de l’attribution du troisième texte d’une façon définitive ? Je crois en avoir trouvé un dans la géographie fautive du pseudo-Biard, qui situe la ville de Québec in australi ripa amnis (MNF 2, p. 13, lignes 148-149), soit « sur la rive sud du fleuve » ! Selon Campeau, Biard « a été trompé par la carte de Champlain, faite en 1612. Le graveur y avait inscrit le nom de Québec sur la rive sud du fleuve. Mais le drapeau indiquant l’endroit précis se trouvait sur la rive nord » (MNF 2, p. 13). Or, il est peu probable que Biard, qui s’intéressait à la topographie, ait fait une telle erreur. Certes, il n’avait jamais visité Québec, mais étant donné son expérience acadienne et son contact avec les gens qui connaissaient le pays, il est quasiment sûr qu’il ne se serait pas trompé sur un fait aussi simple et essentiel. Dès lors, il est permis de croire que l’auteur fût européen, sans connaissance des lieux et sans contact avec des témoins oculaires, et que, pour situer ce lieu, il ait utilisé de manière non critique la carte de Champlain  [22] comme unique source d’information.

Conclusion

Qui a donc effectué cette rédaction de la matière biardienne ? Comme l’a suggéré Campeau  [23], il semble que ce rédacteur ait pu être Philibert Monet, l’éditeur des Litterae Annuae, la revue jésuite des missions dans laquelle le récit de 1618 a été publié à Rome. Cependant il me paraît très clair qu’il ne s’agit pas seulement d’une adaptation de cette matière aux exigences des censeurs, comme l’a proposé Campeau. J’y vois plutôt la réappropriation et la réécriture des expériences relatées par Biard par un « habile latiniste  [24] » épris du stéréotype du barbare. Cette interprétation est corroborée par un autre texte, de nature lexicographique cette fois, publié par Philibert Monet. Dans son Abrégé du parallèle des langues françoise et latine  [25] de 1635, Monet donne la définition suivante de « peuple barbare » en latin : « Barbarus populus. Incultis moribus gens » (peuple de moeurs incultes). « Rudis et incultae vitae natio » (nation qui mène une vie rude et inculte). Le même auteur explicite la définition du mot français « barbare », à l’aide de quelques synonymes latins : « Barbare : sauvage et inhumain, Ferus (sauvage), inhumanus […] (inhumain), Inmitis (féroce) ».

En fait, pour Monet, être « barbare » implique une absence de culture et d’humanité. Cette définition constitue une réduction sémantique du mot à son sens péjoratif ainsi qu’une simplification radicale du concept antique  [26]. Il est possible que cette conception de la barbarie soit liée à la déshumanisation de l’Autre consécutive des guerres de Religion. Le Biard qui vivait au Canada parmi les Micmacs de 1611 à 1613 a largement échappé à ce phénomène, ce dont témoigne son récit nuancé et humaniste fondé sur sa propre expérience  [27].

Parties annexes