Corps de l’article
Dans sa célèbre préface aux Figures du discours de Pierre Fontanier, Gérard Genette nous invite à envisager les « figures » en tant que traits, formes, tours par lesquels le langage « s’éloigne plus ou moins de ce qui en eût été l’expression simple et commune[1] ». Fontanier insiste quant à lui sur la figure comme détournement du sens littéral : « [A]insi, dans le cas des tropes, est trope-figure le mot pris dans un sens détourné qui s’oppose au mot pris dans un sens propre[2]. » Il n’en demeure pas moins, conclut le préfacier, que la figure constitue cette voie de sortie du langage utilitaire, qu’il soit simple ou commun, et qu’en tant que détour du langage, elle participe à une forme de démocratie discursive :
Sans le pouvoir de se taire ou de dire autre chose, il n’est pas de parole qui vaille […]. Nous ne pouvons parler si nous ne savons pourquoi nous parlons, pourquoi nous disons ceci plutôt que cela. La parole obligée n’oblige pas, la parole qui n’a pas été élue parmi d’autres paroles possibles, cette parole ne dit rien, ce n’est pas une parole. S’il n’y avait pas de figures, y aurait-il seulement un langage[3] ?
Ce qui nous intéresse dans cette présentation rhétorico-poétique de la figure n’a pas tellement à voir avec la méthode qu’elle sous-tend, mais plutôt avec ce qu’elle suppose en regard du reste : la figure serait, quand elle n’est pas morte, à l’instar de la catachrèse, le lieu d’une expression et d’un langage qui peut s’approprier le réel – non pas seulement le réverbérer, non pas seulement le rendre, mais l’incarner dans les signes. Figurer, mettre en figure, consiste donc à dépasser le déjà-là – le propre – pour dire autre chose.
Ces « figures de discours », pour éloignées qu’elles paraissent de ce qu’on pourrait entendre par « figures de l’économie en littérature québécoise », nous permettent d’étayer le geste au coeur de ce dossier : nous entendons bien analyser, définir, décrire un ensemble de figures marquantes dans la littérature québécoise, plus spécifiquement capables de dire son économie. L’enjeu alors apparaît double, dans la mesure où il est de notoriété critique que l’économie a longtemps échappé au discours québécois. Il est vrai qu’on s’accorde pour dire que la grande bourgeoisie, et surtout le capitaliste et son « corps sans organe[4] » qu’est le capital, ont appartenu à une autre nation, qu’il s’agisse de la France, représentée par le « bourgeois-gentilhomme » que décrivait Cameron Nish[5] dans la prime Nouvelle-France, ou qu’il s’agisse de l’Angleterre, comme la présentent Dickinson et Young[6] dans leur analyse du Canada français industriel. À ce capital qui échappe à la poigne et au discours québécois, s’ajoute l’opposition quasiment rituelle entre le domaine de l’économie et celui de la littérature, que Martha Nussbaum présentait bellement dans L’art d’être juste (1995) en lisant l’imagination littéraire contre le discours économique de Mr. Gradgrind dans le roman Hard Times de Charles Dickens[7]. L’expression que Pierre Bourdieu utilise pour parler du fonctionnement du champ littéraire, cette fameuse « économie inversée[8] », témoigne de cette opposition, à tout le moins de cette tension, qui se trouve confortée dans les textes littéraires eux-mêmes, n’ayant pour autre motif, souvent, que de relativiser la valeur financière au profit du gain symbolique. Les figures économiques de la littérature québécoise, il faut déjà le dire, sont souvent éloignées – du moins dans un premier temps – de ce schéma attendu. En ressort une forme d’ambivalence qui caractérise nos lettres. Comme cette ambivalence servira de problématique au présent dossier, il apparaît productif de gloser quelque peu la place particulière qu’occupe le discours économique – et les affaires économiques – dans la société québécoise, puis d’expliciter ce qui participe plus largement de ce chantier consistant à lire l’économie en littérature.
L’illettrisme économique du Québec
Dans les différents articles composant ce dossier, les figures économiques sont examinées dans des corpus jalonnant la période de 1940 à nos jours. L’imaginaire qui informe ces figures précède de beaucoup les ruptures annonçant la Révolution tranquille. Qu’on parle de transclasse, d’économie domestique ou de mauvais pauvre, pour ne citer que quelques exemples, cela nous donne toujours à penser un rapport historique à l’économie, comme si une forme de grammaire ancienne soutenait la parole moderne ou contemporaine.
Cette grammaire renvoie à ce que nous appellerons la placidité économique du Québec : comment être autrement que placides, ou pour utiliser le langage économique, comment être autrement que passifs[9] quand on ne peut être, par sa classe sociale, acteurs économiques ? À en croire les premiers écrits économiques du Québec, l’absence d’une bourgeoisie productive au Canada français semble avoir eu de funestes conséquences. Errol Bouchette lançait ainsi que les Canadiens, en dépit de leur force numérique et morale, avaient un grave défaut, « le plus grave sans aucun doute », disait-il : « [leur] faiblesse économique[10] ». Il ajoutait aussitôt que « dans un moment où les circonstances nous imposent le devoir de nous rendre supérieurs aux autres peuples au point de vue économique, nous constatons chez une partie de la population canadienne […] une infériorité marquée[11] » : « [L]a province française de Québec donne le pourcent le plus considérable d’illettrés[12]. » Pour Bouchette, la faiblesse économique des Canadiens apparaît singulièrement liée à la question de l’instruction. Tout le défi consisterait alors à permettre l’acquisition de savoirs permettant de dépasser le commerce rudimentaire en place et le capitalisme primitif qui en découle. « Là où il n’y a pas progrès, il faut qu’il y ait décadence[13] », écrivait encore Bouchette, accusant la « routine traditionnelle » de maintenir les Canadiens dans un décalage en regard de l’industrie. Car s’ils n’évoluent pas avec le progrès ambiant, s’ils restent, par leur illettrisme économique, en marge des changements, ils deviendront « progressivement inférieurs », tentés par les « frivolités » du capitalisme moderne sans en avoir les moyens : « [L]a terre ancestrale est hypothéquée pour procurer ces inutilités frivoles », tout cela menant forcément, dans le récit fataliste que trace l’économiste, à la faillite, à l’exil aux États-Unis, à la fin de cette devise canadienne, « emparons-nous du sol[14] ». Pour Bouchette, en d’autres termes, le capitalisme et son système évoluent, et il appartient aux Canadiens de bien les maîtriser ou d’en devenir les victimes.
Dans son étude sur les années 1920, Léon Gérin évoque une situation semblable à propos de la paroisse de Saint-Irénée. Après l’ouvrage phare du Français Charles-Henri Philippe Gauldrée-Boileau sur les us et coutumes des paysans de cette paroisse dans les années 1860[15], Gérin montre l’avènement tardif puis l’emprise du capitalisme sur ses habitants. Or le mode de vie des Saint-Irénéens repose, encore au xixe siècle, sur le troc, en raison de la rareté de la monnaie : cette « formation quasi-communautaire, repliée sur elle-même […], offre bien peu de prise aux opérations de commerce », écrit-il. Un peu comme le faisait Bouchette à propos des frivolités, il note que « dès les premières atteintes de cette force nouvelle qui s’exerce du dehors, une notable partie de la population se trouve ébranlée, instabilisée [sic]. C’est là le signe d’une évidente faiblesse, d’une insuffisance notoire de l’organisation de la vie privée du Canadien[16] ». Chez Gérin, cette passivité en regard du système capitaliste, qui échappe complètement à la maîtrise des habitants, se jumelle à « une autre faiblesse tout aussi grave, sinon plus grave » encore : « [C]ette famille traditionnelle de l’habitant est peu portée vers l’instruction[17]. » Cette double faiblesse s’avère aussitôt liée au manque d’ambition, laquelle est inopérante dans un monde communautaire où les classes sociales apparaissent indiscernables : « L’habitant, de type quasi-communautaire, tend à tous égards à se suffire directement à lui-même ; il se montre réfractaire à la division du travail social en matière intellectuelle comme en matière pratique[18]. » L’adjectif « réfractaire » désigne ici une opposition encore plus forte que la simple absence d’ambition. Il s’agit d’une résistance même à l’ambition – La terre paternelle (1846) de Patrice Lacombe en raconte les risques de manière peu subtile. C’est au nom d’une égalité communautaire qu’on refuse de s’instruire puis de s’élever socialement, comprend-on. « Pourquoi demandons-nous à un peuple de refouler sa personnalité, de renoncer à ses aptitudes innées ou acquises, d’en acquérir de nouvelles tout simplement parce qu’il doit se plier à des cadres économiques et sociaux préparés par et pour d’autres que lui[19] ? » lancera l’économiste Esdras Minville au courant des années 1930. La placidité et la passivité deviennent ici le legs particulier d’un peuple, tout attaché à un développement communautaire qui fera la fortune du roman régionaliste et dont l’effritement en signera la fin.
Un dernier exemple, cette fois de 1896, illustrera ce topos de l’économie québécoise : Edmond de Nevers, dans L’avenir du peuple canadien-français, ne cesse de pointer les dangereuses hypothèques qu’engagent sur leurs terres les pauvres habitants, peu adaptés à l’économie moderne et par conséquent condamnés à une faillite à court terme. Ce défaut d’esprit capitaliste, itéré comme on le voit, n’est pas du tout essentialisé par nos économistes ; de fait, Bouchette insiste sur l’illettrisme et l’attachement à la tradition – ici d’un point de vue institutionnel –, Gérin note la modification rapide du régime économique et la difficile adaptation de la communauté – d’un point de vue infrastructurel. Nevers, lui, évoque plutôt une idéologie véhiculée par les élites :
[A]u lieu de concentrer nos forces, de tirer parti de toutes nos ressources intellectuelles et matérielles, et de jeter les bases d’un développement national propre à nous assurer un avenir brillant sur ce continent, nous avons continué la vie de luttes du passé, tout comme si rien n’avait été modifié dans notre existence. Les carrières libérales se sont encombrées, la campagne s’est dépeuplée, l’égoïsme a envahi toutes les classes, toutes les forces productrices de notre race ont été gaspillées comme à plaisir. Le mal est encore plus étendu. Ce n’est pas seulement une interruption dans notre marche que représentent les vingt-cinq dernières années : notre population s’est démembrée, et nous avons fait des pertes irréparables[20].
Chez Nevers, c’est l’attitude réactionnaire de l’élite qui est à blâmer. À l’instar des classes improductives que dénoncera Gilles Bourque en parlant de l’aristocratie cléricale canadienne-française[21], elle demeure attachée au passé. On pourrait quasiment lire dans ces lignes la diatribe de Wagnaër, ce personnage de protestant – nous rappelant l’esprit capitaliste, théorisé par Max Weber[22] – que met en scène Pierre-Joseph-Olivier Chauveau dans Charles Guérin (1846) : il peste contre les Canadiens français et leurs seigneurs tout particulièrement, incapables de profiter des projets spéculatifs, inaptes à penser le profit[23]. Si les Canadiens sont engoncés dans la tradition, pour reprendre les mots de Bouchette, la décadence les guette. Chez Nevers comme chez les deux autres, cette critique s’accompagne d’un mal spirituel, nouant la faiblesse économique, encore une fois, à l’illettrisme. Mais Nevers ira plus loin, montrant que par-delà des statistiques sur l’instruction, c’est la capacité même du peuple à « dominer » qui est entravée par la dévalorisation du savoir. Le penseur consacre des pages à la question, allant jusqu’à conclure : « Combien d’esprits ardents, curieux de savoir et de comprendre, ont été détournés des hautes études par l’indifférence qu’ils sentaient autour d’eux pour tout ce qui se rapporte à la culture intellectuelle ! Que sont-ils devenus ? Politiciens et employés[24]… » Les employés et les politiciens sont les pis-aller, loin des génies capables de marquer une époque ; ils appartiennent à l’élite que peut se permettre un peuple laissé derrière par les grands progrès de la civilisation.
Économiser les lettres
Ce dernier aspect nous amène à clarifier ce qu’on entend par l’opposition entre les lettres et l’économie ; nous en venons à cette ambivalence évoquée plus tôt. En effet, à bien lire les propos des économistes, il semble que la culture et l’instruction participent de l’évolution économique. Dès lors, les mêmes conditions devraient faciliter l’avènement d’une littérature. Or au Québec, la fameuse « société d’épiciers » dénoncée par Octave Crémazie semble bien peu curieuse des choses intellectuelles et toute tournée vers un négoce à courte vue. Edmond de Nevers suggérait la même chose, et ces employés et politiciens portent à leur manière les habits de l’épicier. Comment alors soutenir que la littérature et l’économie fonctionnent au sein d’un système contraire, inversé, comment affirmer qu’elles seraient, pour ainsi dire, étrangères l’une à l’autre ? Michel Biron rappelle avec beaucoup de justesse au début de L’absence du maître que, dans la société française, bourgeois et écrivains agissent comme frères ennemis. En l’absence de bourgeois à combattre, l’écrivain canadien-français se trouve condamné à une forme de silence[25], d’incompréhension, détroussé de la principale raison d’être de la littérature dans les sociétés avancées : la littérature résiste à la rentabilité capitaliste, elle pose la gratuité aristocratique au coeur de son entreprise. Dans un monde où l’idéologie bourgeoise ne prend pas, on assiste à une valorisation des lettres et d’un savoir-faire capitaliste, et on résiste dans le même mouvement, communautaire et religieux, au développement de ces connaissances. Forcément la figuration de l’économie s’en trouve modifiée.
Il suffit, pour s’en convaincre, de lire deux des romans les plus manifestement économiques de la première littérature québécoise : Jean Rivard, le défricheur (puis Jean Rivard, économiste) d’Antoine Gérin-Lajoie et Robert Lozé d’Errol Bouchette, auteur que nous avons déjà croisé plus tôt. L’étude phare que consacrait Robert Major au premier de ces titres montrait clairement comment le discours économique d’Étienne Parent innerve l’écriture de Gérin-Lajoie, et tout particulièrement les cris désespérés de l’intellectuel quant à l’avenir canadien en regard de la domination économique anglo-saxonne. Car, pour Parent, l’industriel est « le père de l’Amérique civilisée ; sans lui nous ne serions pas[26] ». Sans l’industrie, pour ainsi dire, un peuple ne peut persister sur le continent. C’est en ce sens que Robert Major commente la fin du discours de Parent qui, démontre-t-il ensuite, guide le récit de Jean Rivard :
Dans sa conclusion, Étienne Parent se livre à la vision apocalyptique de ce que sera l’avenir si les Canadiens ne prennent pas l’exemple des anglophones. La nation sera « absorbée et étouffée » par les Anglais qui « ont l’avantage d’une instruction industrielle supérieure » et qui sont « mus […] par l’esprit d’industrie qui caractérise leur race ». […] Or, l’industrie est « la seule source de richesse », et la richesse est « le plus grand sinon le seul moyen d’acquérir de l’importance sociale »[27].
Tout, chez Jean Rivard, témoigne de cette volonté de toucher la richesse pour acquérir de l’importance sociale. Cette homologie, on le comprend, n’est pas évidente dans l’esprit communautaire canadien-français, aussi faut-il, dans le roman de Gérin-Lajoie, insister sur cet aspect, montrer comment le héros Jean Rivard s’élève dans l’esprit de ses concitoyens à la fois par son honnêteté, son travail et par le succès financier qu’il en récolte, tous participant d’une même grâce, pour reprendre encore une fois les mots de Max Weber. Ainsi, Robert Major montre très bien comment, pour Jean Rivard, « [l]e grand mérite du travail est de mener à la richesse[28] ». Ici, la colonisation n’est en rien un projet messianique attaché à ce qu’Edmond de Nevers nommera les « luttes du passé », elle est plutôt un « moyen […] d’atteindre la richesse, autant celle des individus que celle du pays[29] » : elle quitte les ornières d’un passé à conserver pour entrer dans le futur du capitalisme. Enfin, Major assure que Jean Rivard, par son idéologie et sa pratique, n’est pas un terrien, ni même un agriculteur, il est un « producteur agricole[30] ». Opposé au tracassé Gustave Charmenil, avocat perdu dans la ville, Jean Rivard devient très vite l’image même de l’entrepreneur capable de faire rimer Canadien et industrie. Pourtant, et cela n’est pas de peu d’importance, Robert Major s’attarde longuement sur le jeu intertextuel traversant le roman de Gérin-Lajoie et sur l’importance que les personnages y accordent à l’instruction, aux lettres et à la connaissance. Tout se passe comme si, dans cette « grande famille[31] » qu’est la société de Rivardville, littérature et économie participaient du même projet.
Chez Errol Bouchette, le portrait est encore plus clair. De fait, devant le personnage de Robert Lozé, avocat désargenté de la métropole, digne héritier de Gustave Charmenil, apparaît Jean Lozé, le frère disparu, revenu des États-Unis et ayant gravi de lui-même les échelons sociaux dans une manufacture jusqu’à devenir un riche industriel. Les deux frères représenteront les deux faces d’une progression : Jean, par l’industrie, Robert, par la vertu, devenant un avocat de renom grâce à ses actions d’éclat en faveur des plus humbles, appuyé en cela par Madame de Tilly, une aristocrate riche de ses relations. D’un côté, le pouvoir de l’argent et du capital ; de l’autre, celui du prestige et de la société de cour. C’est en ce sens que Jean-François Chassay, dans son analyse du roman, remarque que
Bouchette défend […] un progrès totalement utopique puisque celui-ci récuse tout désordre, tout changement, toutes transformations sociales en profondeur. Le progrès scientifique doit donner les mêmes résultats positifs qu’aux États-Unis mais sans ses aspects négatifs. […] Bref, il faut changer sans changer, ce qui est une contradiction dans les termes[32].
Il nous faut ajouter à ce constat un deuxième signe d’utopie : le savoir lettré ici encore marche avec le savoir économique, ne se niant d’aucune façon, aristocratisme et capitalisme participant d’une même fête du succès. Si Édouard Montpetit lisait dans Jean Rivard une utopie en raison du fait que les habitants consentaient à diminuer leur consommation de tabac pour financer la bibliothèque de Rivardville[33], on peut dire dans le même esprit que l’unité sociale entre les forces gratuites et cultivées et la grande industrie induit un monde d’équilibre, d’ordre, ne pouvant souffrir l’opposition. C’est ici en vérité que nous voulions arriver pour parler de la figuration difficile de l’économie en littérature québécoise.
De fait, de la même manière que le Canadien français est dépossédé des leviers économiques, il est dépourvu de cette autonomie de champ permettant d’opposer clairement l’économie (et sa valeur financière) et la littérature (et sa valeur symbolique). Les figures de l’économie en littérature québécoise témoignent, dans ce dossier, de l’ambivalence qui découle de cette situation. On pourrait ainsi revenir à ce qu’écrivait Genette à propos des figures du discours : les figures de l’économie sont les détours que le langage – ici, le langage littéraire, ses possibles faits de fictions et de déplacements – peut prendre pour dire l’économie à l’extérieur d’elle-même.
Présentation des figures
La question économique ne sera pas saisie uniquement à travers les représentations du monde de la finance, du libre marché et des enjeux liés aux transactions bancaires, loin s’en faut. Les trois premiers articles du dossier, portant sur des oeuvres parues entre 1840 et 1960, exposent un imaginaire de la vie économique qui est davantage solidaire des codes moraux traditionnels que des valeurs cotées en bourse. Dans le premier article du dossier, David Bélanger s’attache à la figure du notaire qui, dans les textes littéraires la mettant en scène, renvoie le plus souvent à la peur du risque. Composé des oeuvres québécoises La terre paternelle (Lacombe, 1846), Charles Guérin (Chauveau, 1846), La créance (Ferron, 1972), en passant par des textes d’Adrienne Choquette (1948), de Pierre Gélinas (1959) et d’Hubert Aquin (1953 ; 1959 ; 1972), son corpus montre éloquemment comment la figure du notaire est tournée vers la conservation plutôt que vers la production, s’opposant ainsi à la figure du banquier et par là même à la liberté marchande. Marie-Pier Luneau et Jean-Philippe Warren, quant à eux, cosignent l’étude « Affaires et sentiments : la figure de l’homme d’affaires dans le roman sentimental québécois de l’après-guerre ». Ils s’y intéressent au roman publié en fascicules au Québec aux Éditions Police-Journal de 1944 à 1960 et examinent comment ce genre populaire retravaille le discours sur l’argent par l’entremise de la figure de l’homme d’affaires. Dans le vaste corpus qu’ils ont exploré, ils remarquent eux aussi une forme de méfiance envers le capitalisme sauvage et les excès des classes dirigeantes. Tant les mésalliances de classes que le reniement de la condition d’origine s’y voient récusés. La richesse de l’homme d’affaires, du bon patron, est souvent le fruit d’un patient labeur ; surtout, elle ne saurait faire entrave à la solidarité communautaire et au respect des valeurs familiales canadiennes-françaises. Dans son article qui fait écho à bien des égards à celui de Luneau et Warren, Adrien Rannaud traite des fictions sentimentales de Gabrielle Roy et de Jean Despréz parues dans La Revue moderne au tournant des années 1940 et s’attache à reconstruire un répertoire de types et de scripts liés à l’agentivité féminine économique à une époque où le marché est largement dominé par les hommes. Les figures qu’il examine renvoient à l’économie domestique, font de la maison le lieu des rapports de classe et de genre. Se dévoilent ainsi dans ces trois premiers articles du dossier les fondements de cette grammaire ancienne, déjà évoquée, qui informe encore selon nous la littérature québécoise contemporaine. La communauté, pour reprendre l’hypothèse de David Bélanger, « a [souvent] pour métonymie la maison […], s’appuie sur des liens de partage forts qui permettent d’unir la famille et, plus largement, le village ». C’est également à une réflexion sur la modernisation des moeurs – et implicitement sur les dangers de celle-ci – que nous convient les auteurs et l’autrice de ces articles : l’apparition d’une nouvelle aspiration au confort ne doit en rien éclipser l’inscription de l’individu dans une lignée et dans un patrimoine.
Les trois articles suivants s’attachent aux laissés-pour-compte du capitalisme, aux déclassés économiques et sociaux qui ne parviennent pas à adhérer complètement au système dans lequel ils évoluent parfois malgré eux. Dans son article, Rachel Nadon s’intéresse à la figure du militant, qui alterne entre chômage et travail, entre fantasme de la littérature et critique du capitalisme. À partir de l’analyse de Without a Parachute de David Fennario, récit-journal paru en 1974, elle espère faire se rencontrer « les deux solitudes de l’histoire littéraire », en pensant les rapports de certaines oeuvres publiées en anglais et en français autour des thématiques communes de l’économie et du travail. Dans son étude de quelques essais littéraires contemporains, Martine-Emmanuelle Lapointe déplie une tradition critique à partir du mauvais pauvre esquissé par Hector de Saint-Denys Garneau dans son journal. Elle se saisit de la question économique de biais en montrant comment la figure du mauvais pauvre renvoie à celle du squatteur, témoignant d’un rapport illégitime à la propriété. Cette habitation problématique des lieux emprunte différentes formes dans les textes qu’elle examine, passant du refus du confort bourgeois et de l’enracinement chez Pierre Lefebvre à une réflexion plus générale sur la mémoire coloniale dans les essais d’Alain Deneault et de Dalie Giroux. Stéphane Inkel, pour sa part, s’intéresse aux transclasses. Cette figure conceptualisée par Chantal Jaquet à la lumière de cas français, émanant notamment de l’oeuvre d’Annie Ernaux, trouve dans la littérature québécoise contemporaine une résonnance inédite. Prenant acte de la présence de plus en plus importante des classes sociales dans le roman québécois, Inkel s’interroge sur la représentation des inégalités, revisitant lui aussi les rapports aux lieux, ici les quartiers urbains de la Petite-Bourgogne et du Centre-sud, dans les textes Burgundy de Mélanie Michaud et Mélasse de fantaisie de Francis Ouellette.
Le dernier article du dossier, cosigné par Julien Lefort-Favreau et Aurélie Lanctôt, débordera du strict cadre de l’analyse des représentations pour envisager la « figure » de l’éditrice entre l’économie (ses enjeux et contraintes) et la littérature (ses enjeux et contraintes). Pour ce faire, le discours juridique, comme courroie de transmission, sera mis de l’avant par les auteurs, notamment à partir de l’Analyse économique du droit (AÉD) défendue par Richard A. Posner. C’est en s’appuyant sur un cas québécois exemplaire unissant ces trois éléments, l’affaire Noir Canada, que l’article développera sa réflexion sur les liens entre ces domaines. Plus particulièrement, les textes Procès verbal, de l’éditrice Valérie Lefebvre-Faucher, et Noir Canada : le droit du plus fort d’Anne-Marie Voisard, qui a été responsable des affaires juridiques d’Écosociété, seront analysés.
Ainsi rattachées à des questions amples, liées tout autant à l’identité culturelle qu’au rapport problématique aux lieux, nos figures de l’économie permettent d’éclairer autrement plusieurs des topoï de la tradition littéraire québécoise, de l’attachement au sol aux valeurs traditionnelles, en passant par les rapports problématiques et parfois conceptuels aux voisins et aux premiers occupants d’un territoire non cédé.
Parties annexes
Notes
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[1]
Gérard Genette, « Préface » dans Pierre Fontanier, Les figures du discours, Paris, Flammarion, 1968, p. 9.
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[2]
Cité dans Gérard Genette, « Préface », Les figures du discours, ouvr. cité, p. 10.
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[3]
Gérard Genette, « Préface », Les figures du discours, ouvr. cité, p. 13.
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[4]
Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’anti-Oedipe. Capitalisme et schizophrénie I, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1972, p. 17.
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[5]
Cameron Nish, Les bourgeois-gentilshommes de la Nouvelle-France, 1729-1748, Montréal, Fides, 1968.
-
[6]
John A. Dickinson et Brian Young, Brève histoire socio-économique du Québec [4e éd.], trad. de l’anglais par Hélène Filion, Québec, Septentrion, 2009.
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[7]
Sur cet aspect, voir la « Présentation » du dossier « Lectures de l’économie. Comment dire un imaginaire économique ? » de David Bélanger, avec la collaboration de Martine-Emmanuelle Lapointe, dans David Bélanger et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.), Études françaises, vol. 59, no 1, 2023, p. 5-17. Voir aussi l’ouvrage de Martha Nussbaum, L’art d’être juste. L’imagination littéraire et la vie publique [1995], trad. de l’anglais par Solange Chavel, Paris, Climats, 2015, p. 27 et suiv.
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[8]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art.Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, coll. « Points », 1992, p. 234.
-
[9]
Comme on le verra dans la suite de notre présentation, c’est souvent l’ampleur du « passif » (comme dette, hypothèque, etc.), engagé par les habitants, qui constitue le symptôme de la difficile adaptation du Canadien français à l’économie de marché.
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[10]
Errol Bouchette, L’indépendance économique du Canada français [1913 ; 3e éd.]. Nouvelle édition précédée d’une étude de Rodrigue Tremblay, « L’avenir économique du Québec et des Québécois », éd. Rodrigue Tremblay, Montréal, Éditions La Presse, 1977, p. 92.
-
[11]
Errol Bouchette, L’indépendance économique du Canada français, ouvr. cité, p. 97.
-
[12]
Errol Bouchette, L’indépendance économique du Canada français, ouvr. cité, p. 97.
-
[13]
Errol Bouchette, L’indépendance économique du Canada français, ouvr. cité, p. 105.
-
[14]
Errol Bouchette, L’indépendance économique du Canada français, ouvr. cité, p. 105.
-
[15]
Une partie de l’étude de Charles-Henri Philippe Gauldrée-Boileau se retrouve dans Pierre Savard (dir.), Paysans et ouvriers québécois d’autrefois, Québec, Presses de l’Université Laval, 1968.
-
[16]
Léon Gérin, « Le paysan du bas Saint-Laurent, colonisateur du Saguenay », dans Le type économique et social des Canadiens [1937 ; 2e éd.], Montréal, A.C.F., 1948, p. 44.
-
[17]
Léon Gérin, Le type économique et social des Canadiens, ouvr. cité, p. 44.
-
[18]
Léon Gérin, Le type économique et social des Canadiens, ouvr. cité, p. 46.
-
[19]
Esdras Minville, « La bourgeoisie et l’économique » (1939), dans L’avenir de notre bourgeoisie. Conférences prononcées au premier congrès de la Jeunesse Indépendante Catholique, Montréal, 25-27 février 1939 [En ligne] Chicoutimi, Classique des sciences sociales, p. 23, consulté le 8 janvier 2024, URL : http://classiques.uqac.ca/contemporains/minville_esdras/avenir_de_notre_bourgeoisie/avenir_bourgeoisie.html.
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[20]
Edmond de Nevers, L’avenir du peuple canadien-français [1896], Montréal, Boréal, coll. « Boréal compact », 2006, p. 80.
-
[21]
L’expression est souvent utilisée pour désigner l’élite canadienne sous le régime anglais, constituée des seigneurs et du clergé dans Gilles Bourque, Classes sociales et question nationale au Québec, 1760-1840, Montréal, Parti Pris, 1970.
-
[22]
Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), trad. de l’allemand par Jacques Chavy, Paris, Plon, coll. « Recherches en sciences humaines », 1964.
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[23]
Au moment d’ourdir son complot contre la veuve Guérin, Wagnaër évoque la paresse du seigneur Lamilletière : « Avant dix ans peut-être, M. de Lamilletière aurait reçu de superbes lods et ventes, trois ou quatre cents louis dans le moins… tandis que, avec ces Guérin, ça va rester à ne rien faire » (Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, Charles Guérin. Roman de moeurs canadiennes [1846], Montréal, Fides, coll. « Nénuphar », 1978, p. 53-54).
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[24]
Edmond de Nevers, L’avenir du peuple canadien-français, ouvr. cité, p. 129.
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[25]
Michel Biron énonce cette différence ainsi : « Quelle que soit l’époque, l’idéologie antibourgeoise ne se remarque dans la modernité québécoise que de façon superficielle et n’en constitue nullement une caractéristique majeure. Ici, le bouc-émissaire n’est pas le bourgeois, mais l’écrivain qui ne serait qu’écrivain, qui menacerait ainsi de rompre le lien social en se rangeant corps et âme du côté d’une littérature close sur elle-même » (L’absence du maître.Saint-Denys Garneau, Ferron, Ducharme, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Socius », 2000, p. 35-36).
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[26]
Étienne Parent, Discours prononcés par M. É. Parent dans l’Institut canadien de Montréal, Montréal, Imprimerie de Lovell et Gibson, 1850, p. 123, cité dans Robert Major, Jean Rivard ou l’art de réussir. Idéologies et utopie dans l’oeuvre d’Antoine Gérin-Lajoie, Québec, Presses de l’Université Laval, 1991, p. 39-40.
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[27]
Robert Major, Jean Rivard ou l’art de réussir, ouvr. cité, p. 40.
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[28]
Robert Major, Jean Rivard ou l’art de réussir, ouvr. cité, p. 103.
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[29]
Robert Major, Jean Rivard ou l’art de réussir, ouvr. cité, p. 120.
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[30]
Robert Major, Jean Rivard ou l’art de réussir, ouvr. cité, p. 126.
-
[31]
L’expression est du sociologue Jean-Charles Falardeau, dans un article qu’il consacrait à Charles Guérin, Jean Rivard et Robert Lozé : « Idéologies et thèmes sociaux dans trois romans canadiens du xixe siècle » [1963], dans Notre société et son roman, Montréal, Éditions HMH, coll. « Sciences de l’homme et humanisme », 1967, p. 23.
-
[32]
Jean-François Chassay, L’ambiguïté américaine. Le roman québécois face aux États-Unis, Montréal, XYZ éditeur, coll. « Théorie littéraire », 1995, p. 43.
-
[33]
Édouard Montpetit, « Discours », dans Léon Gérin, Antoine Gérin-Lajoie. La résurrection d’un patriote canadien, Montréal, Éditions du Devoir, 1925, p. 211 ; cité dans Robert Major, Jean Rivard ou l’art de réussir, ouvr. cité, p. 219.
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