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Pour moi, ce m’est une singulière joie de me pouvoir dire.

Marie Guyart, dite Marie de l’Incarnation[1]

Si de nombreuses femmes d’Ancien Régime ont laissé paraître cette « joie » de l’écriture de soi, peu l’ont cependant décrite ou racontée : d’une part, la lettre n’est pas alors le lieu des effusions ; d’autre part, ses utilisatrices se gardent de se vanter des bénéfices tirés d’une pratique acquise de haute lutte. L’épistolaire requiert des compétences multiples, notamment graphiques et rhétoriques, rarement enseignées aux femmes, que les candidates à l’écriture doivent développer en grande partie par elles-mêmes. Ce sont des circonstances découlant de rapports sociaux de sexe défavorables aux femmes qui ont déterminé un rapport singulier à la pratique épistolaire. Il ne sera donc pas question dans ce volume d’« écriture féminine » ni de « genre féminin[2] », mais de formules variées expérimentées par les usagères de la lettre, en réponse à des situations d’exclusion et de domination.

Aborder le legs des épistolières des xviie et xviiie siècles suppose de prendre en compte, dans un premier temps, les innombrables contraintes qui pèsent sur l’existence des femmes et leur défendent notamment l’accès aux savoirs et aux techniques nécessaires à l’entretien d’une correspondance. La notion d’agentivité, empruntée aux sciences sociales[3], s’avère opératoire en tant qu’elle ne désigne pas seulement l’activité des femmes ou leur puissance d’agir mais renvoie, selon la définition de Jean Guilhaumou, aux « conditions de possibilité d’une action propre des femmes face au pouvoir dominant[4] ». Le geste et la geste des épistolières témoignent d’une volonté de faire ainsi que d’une capacité de résistance et d’un appel au changement. Des travaux en histoire ont d’ores et déjà démontré la pertinence d’un paradigme qui permet de mettre en lumière les stratégies d’autonomisation, les négociations et les procédés d’autorisation auxquels les épistolières ont eu recours[5]. Du côté des études littéraires, Dena Goodman a établi une distinction essentielle entre l’épistolaire comme pratique sociale, véritablement émancipatoire pour les femmes, et son exploitation artistique par des auteurs qui reconduisent les préjugés genrés[6].

Dans la longue durée qui s’étend de la première moitié du xviie siècle à la veille de la Révolution française, l’écriture de la lettre, et les compétences multiples qu’elle suppose, ont permis à des femmes de milieux socio-économiques très divers d’occuper en pratique des espaces d’où elles étaient exclues en théorie. Une princesse, de grandes et moins grandes aristocrates, une fille de commerçant, des épouses, des veuves, des célibataires, des religieuses prennent la plume pour accomplir des opérations multiples, selon des objectifs variés. Leurs écrits, qu’ils s’inscrivent dans des correspondances suivies ou des échanges ponctuels, qu’ils consistent à partager des nouvelles, accomplir une démarche de civilité ou produire une réflexion, constituent une alternative au récit patriarcal. En effet, les épistolières exposent les contraintes et les obstacles auxquels elles font face. On trouve chez Marie de Sévigné et chez Marie de l’Incarnation la même expression de regret face à leur exclusion du voyage. L’une déplore, à l’intention de son cousin Coulanges, chargé d’une mission diplomatique à Rome, « l’avantage qu’ont les hommes au-dessus des femmes, dont les pas sont comptés et bornés[7] », l’autre oppose à la réclusion conventuelle le voeu d’« aller aux extrémités de la terre, quelque barbares qu’elles soient[8] ». Sévigné ne verra pas la chapelle Sixtine et Marie de l’Incarnation ne s’embarquera pas dans les canots aux côtés des missionnaires. Mais dans le même temps, leurs lettres s’acheminent par-delà les provinces, les frontières et les océans, preuves matérielles de l’élargissement du champ d’action de leurs autrices.

Notre dossier est issu du colloque « Femmes en correspondances », tenu à l’Université de Montréal en juin 2022, qui a réuni des expert·es venu·es des sciences sociales et des études littéraires. Cette multidisciplinarité nous paraît en effet essentielle pour appréhender des régimes d’écriture et des corpus aussi variés dans leur historicité, leur matérialité et leur littérarité. Pour la période que couvre ce volume, les contributeur·rices interrogent les formes multiples prises par l’agentivité féminine chez des épistolières de conditions et de statuts divers. Par-delà ces différences, les correspondances abordées (certaines ayant accédé à la « notoriété » littéraire, d’autres inconnues du public car conservées sous forme manuscrite dans le secret des archives familiales) nous mettent en présence de femmes agissantes et influentes. Les lettres expriment un engagement au service de la famille, d’une communauté religieuse ou d’un réseau de sociabilité. Elles attestent du rôle joué par leurs autrices dans la vie intellectuelle de leur temps, qu’il s’agisse de questions spirituelles, morales, sociales ou politiques. Elles rendent compte du travail, des compétences, des réalisations d’individues pourtant dépourvues de statut professionnel ou institutionnel, et des bénéfices qui les accompagnent.

Les deux contributions qui ouvrent le dossier montrent comment la pratique épistolaire, geste social, mondain ou politique, participe également de la constitution d’un récit de soi pour les autrices. S’intéressant à des femmes pour qui l’écriture naît dans des contextes de sujétion ou de dépendance, Juliette Eyméoud et Fanny Boutinet proposent ainsi un éclairage tout à fait singulier sur la question et les possibles de l’agentivité. En effet, Juliette Eyméoud analyse le rôle de l’épistolaire chez celles que l’on appelle au xviie siècle les « filles majeures », femmes non mariées de plus de 25 ans. Partant des correspondances de deux figures de la noblesse parisienne, Catherine-Françoise de Bretagne, demoiselle de Vertus, et Henriette de Conflans, demoiselle d’Armentières, l’article met en lumière un usage de la lettre qui, tout en témoignant de la situation de dépendance (sociale, financière) de ces femmes, offre aussi un espace inédit de reconnaissance, de négociation, d’engagement. La correspondance, signe même d’une position de subordonnée, devient précisément le lieu de l’exercice et de la mise en scène d’une ambition littéraire.

Fanny Boutinet, pour sa part, analyse les lettres rédigées par Françoise de Motteville, Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, et Catherine d’Aspremont au printemps 1660 à l’occasion du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche. La lettre sert alors plusieurs fins pour ces épistolières : constituer et assurer un réseau, s’inscrire dans une collectivité galante et puissante, se présenter comme sujet et actrice d’une actualité brûlante. Fanny Boutinet montre cependant très bien combien l’écriture épistolaire, dans son hétérogénéité même, s’inscrit également dans un projet d’écriture plus large. À partir d’une microlecture de quelques lettres, elle illustre la continuité qui existe entre l’écriture épistolaire et l’écriture des Mémoires chez Françoise de Motteville et chez la duchesse de Montpensier. Une telle démarche invite à considérer la lettre non seulement comme un instrument de promotion sociale, mais comme une pratique essentielle à l’élaboration d’une oeuvre polygraphique pour ces autrices soucieuses de maîtriser leur image publique.

Les deux articles suivants se penchent sur une forme singulière de la correspondance : celle qu’entretiennent les femmes religieuses et mystiques au xviie siècle. Ici encore, c’est paradoxalement dans l’expérience de la contrainte et de la soumission que prend corps la figure de l’écrivaine et que peut s’exercer une certaine liberté. Marie-Christine Pioffet relit la correspondance de Marie de l’Incarnation dans cette perspective. Ursuline cloîtrée, soumise par voeu à Dieu et à l’autorité ecclésiale, Marie de l’Incarnation revient dans ses lettres sur les diverses contraintes qui font son quotidien : rester enfermée quand les missionnaires partent par le monde, s’occuper du couvent malgré la maladie et la faiblesse, s’effacer devant la gloire des Martyrs. Marie-Christine Pioffet rappelle cependant que l’ursuline laisse également deviner ses frustrations à l’égard des autorités tout comme son rapport ambivalent à une liberté de mouvement dont elle ne jouit plus. La lettre, lieu d’un échange privilégié avec Dieu, lui permet de penser les conditions d’une existence où se rencontrent échappée et renoncement.

Bastian Felter Vaucanson s’intéresse quant à lui à la correspondance de Madame Guyon, autre épistolière mystique. En s’appuyant sur la notion d’éthos telle que l’a développée Dominique Maingueneau, cet article montre comment Madame Guyon parvient, au fil de ses lettres, à se présenter comme la garante d’un « éthos mystique ». Et c’est bien en mobilisant les motifs de l’ignorance, de la faiblesse ou encore de l’effacement spirituel que l’épistolière s’impose avec succès (pour Fénelon) ou non (pour Bossuet) comme une figure légitime, singulière autant que collective, de la parole et du savoir mystiques.

Les deux articles consacrés à la correspondance de Sévigné nous permettent également d’observer la puissance d’agir conférée par l’épistolaire à une femme qui, très tôt dans sa carrière, a entrepris d’en exploiter toutes les facettes. Julie Garel se penche sur la toute première correspondance que nous conservons, alors que Sévigné, jeune épouse puis jeune veuve, affronte son redoutable cousin, Bussy-Rabutin, qui mène de front campagnes militaires et entreprises galantes. Il s’agit donc d’ouvrir à nouveaux frais le dossier du « rabutinage », pour mettre en lumière les enjeux de pouvoir et la « double domination, rhétorique et familiale » qui s’exerce à l’encontre de l’épistolière. Comment la jeune Sévigné s’y prend-elle pour répondre à une offensive galante qui alterne entre plaisanterie et « goujaterie », compliments et « rappels à l’ordre patriarcal » ? Comment défend-elle son choix de demeurer veuve, vertueuse et surtout indépendante face aux injonctions à se soumettre ? À travers l’analyse fine de la construction d’un éthos d’Amazone et de la transposition rhétorique de la dramaturgie du duel dans le champ épistolaire, Julie Garel montre comment l’épistolière relève le défi et engage avec son adversaire un combat héroïque.

L’étude de Louise Gérard nous apprend que la combativité de l’épistolière a trouvé, plus tard dans sa carrière, un nouveau champ d’application dans l’écriture moraliste. Contrairement à des travaux qui abordent cette dimension de l’oeuvre sévignéenne par le biais de la lecture de penseurs comme Nicole ou de l’influence d’un proche comme La Rochefoucaud, l’article de Louise Gérard nous introduit sans médiation masculine dans le « véritable laboratoire moraliste » qu’est la lettre sévignéenne. Celle-ci permet en effet de combiner une pluralité d’éthos critiques. Une première forme de pensée critique est inséparable de la gestion du quotidien, des affaires. Dans ce cas, « la pensée éthique est soumise à une logique gestionnaire » et la maîtrise du discours correspond à un pouvoir d’action – économique, politique, social. Dans un deuxième temps, Sévigné opère un retrait et, conformément à toute une tradition moraliste, se présente en « spectatrice du monde » et « embrasse les lieux de la pensée moraliste moderne ». Louise Gérard illustre cette formule du double éthos critique par l’examen rapproché d’une lettre où Sévigné tartuffie les fausses dévotes de la cour. Elle montre comment le régime de l’écriture satirique, qui paraît d’abord dominer la chronique, est perturbé ensuite par des changements d’optiques successifs. À partir de la complexité de cette posture critique, la chercheuse repense l’humour sévignéen, souvent assimilé à une pratique ritualisée, comme « un geste d’autrice » doublé d’« un geste de moraliste ».

Les dernières contributions de ce dossier invitent finalement à lire les lettres familières de femmes comme manifestation de leur pouvoir d’agir au sein des sphères savantes et politiques du xviiie siècle. Si l’épistolaire est considéré, au xviie siècle, comme un genre convenable aux femmes, la contribution de Kim Gladu rappelle que le geste de traduction l’est tout autant au siècle suivant. Profitant d’une activité dans laquelle elles ne s’exposent pas comme autrices mais plutôt comme « imitatrices », nombreuses sont les femmes qui accèdent aux sphères savantes et à la littérature grâce à la traduction. Empruntant toutefois une trajectoire contraire, Octavie Guichard, présidente de Durey de Meinières (1719-1804), publie des traités avant de se tourner vers la traduction d’ouvrages anglais et de se concentrer sur l’entretien de son réseau épistolaire. Loin de réduire graduellement sa participation à la vie lettrée, la présidente suit à la lettre le parcours de légitimation que tout·e savant·e doit emprunter pour se faire reconnaître par la communauté des savoirs qu’il ou elle cherche à intégrer. Afin de pouvoir échanger à titre d’égale avec des correspondants tels que Voltaire ou Hume, elle se fait d’abord connaître grâce à ses publications savantes et à son inscription dans les débats d’actualité sur le geste de traduction. Dans cet article, Kim Gladu montre comment Octavie Durey de Meinières, notamment dans sa correspondance avec la bluestocking Elisabeth Montagu, investit le stéréotype de la femme ignorante et incompétente pour maintenir adroitement la place qu’elle a su se forger au sein d’un réseau épistolaire savant. Alors que l’épistolaire et la traduction sont des activités d’écriture qui permettent à nombre de femmes d’accéder au monde des lettres, l’exemple de la présidente Durey de Meinières prouve qu’elles peuvent également témoigner de l’insertion réussie d’une femme dans les sphères savantes sans déroger au discours imposé de modestie et d’ignorance.

Si les épistolières savent « être, sinon modeste[s], du moins prudente[s] », la contribution de Nicole Pellegrin nous invite à en faire autant. D’entrée de jeu, elle rappelle à ceux et celles qui s’intéressent à l’épistolarité que tout travail sur la lettre doit interroger le genre et le rang social d’un même geste, et ce, en tenant compte de savoirs multiples et divers (littéraires, mais aussi paléographiques, linguistiques, sociohistoriques). C’est en considérant ceux-ci que Nicole Pellegrin se penche sur le corpus inédit de soixante-treize lettres manuscrites d’Anne-Josèphe Bonnier de La Mosson, duchesse de Picquigny-Chaulnes (1718-1782), à Marc-Pierre de Voyer de Paumy, comte d’Argenson (1696-1764), conservé dans le fonds ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers et faisant l’objet d’une « enquête collective, d’ordre à la fois matériel et interprétatif ». Elle s’intéresse plus particulièrement à la pratique méconnue de l’intercession que révèlent les lettres familières d’une femme de haut rang auprès du ministre et secrétaire d’État de la guerre. Soulignant le traitement inéquitable − mais prévisible − que les biographes et les critiques ont réservé à un homme d’affaires qui « n’a aucun des défauts des âmes faibles » et à sa maîtresse « fort riche, spirituelle et malicieuse », Nicole Pellegrin interroge le pouvoir d’action et les usages rhétoriques de la sollicitation que s’approprie cette épistolière au sein d’une correspondance où le rang, à lui seul, ne parvient pas à pallier le déséquilibre du genre.

Par-delà la différence des statuts et des situations, les épistolières de la première modernité ont ceci en commun qu’elles pratiquent l’écriture dans le cadre de la vie sociale, que ce soit au sein de la famille, d’une communauté religieuse, de la cour ou encore des espaces de sociabilité mondaine. Le présent volume est une invitation à découvrir la variété des stratégies, des techniques, des usages et des savoirs qu’elles développent, grâce auxquels elles se sont imposées, si ce n’est comme autrices, du moins comme actrices du littéraire.