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Si l’entretien d’une correspondance est une pratique ordinaire pour les hommes et les femmes de l’aristocratie française du xviie siècle, seules la conservation et la publication de rares collections épistolaires rendent raison de l’appropriation par les femmes d’Ancien Régime d’un genre littéraire longtemps rattaché à la féminité[1]. La transmission d’oeuvres remarquables (nous pensons notamment à la correspondance de Marie de Sévigné) donne à voir l’espace qu’occupait une production épistolaire désormais perdue ou oubliée[2].

Les noms de Françoise Bertaut, dame de Motteville, et d’Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, connue sous le titre de Grande Mademoiselle, ne figurent pas parmi ceux des grandes épistolières du règne de Louis XIV. L’histoire littéraire les désigne comme des mémorialistes de la Fronde ; dans le récent Dictionnaire universel des créatrices, les notices qui leur sont consacrées omettent de mentionner leur correspondance[3]. Catherine d’Aspremont, dite Mademoiselle de Vandy, dame d’honneur de la duchesse, demeure quant à elle une figure marginale de l’histoire littéraire du xviie siècle[4]. De rares lettres conservées témoignent pourtant de pratiques d’écriture épistolaire multiples et suivies chez ces actrices de cour qui, comme nombre de leurs contemporaines, ont fait de l’épistolaire un « instrument de promotion de leurs compétences intellectuelles et littéraires[5] » ainsi qu’une modalité d’action, notamment au sein de l’espace curial.

Nous nous concentrerons dans cet article sur un ensemble de lettres rédigées au printemps 1660, alors que les trois femmes accompagnent la cour à Saint-Jean-de-Luz pour assister au mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche, conclusion des négociations de paix entre le royaume de France et le royaume d’Espagne. Les autrices produisent à cette occasion des lettres adressées aux dames n’ayant pas pu prendre part au voyage. En un siècle où l’information prend une valeur nouvelle, son partage anime et consolide les réseaux de sociabilité nobiliaires. Les lettres dessinent les contours de ces réseaux et témoignent du prix attaché aux nouvelles émanant d’une cour en itinérance.

L’actualité politique occupe certes les deux autrices, autant que les dames de leur entourage, mais d’autres lettres attestent de la continuation de pratiques épistolaires associées à des modalités de la sociabilité littéraro-mondaine. Anne-Marie-Louise d’Orléans compose, par l’entremise de Françoise de Motteville, une utopie pastorale en forme de correspondance[6]. Cette série de huit lettres, rarement commentée par la critique[7], comprend quatre missives rédigées à Saint-Jean-de-Luz. L’oeuvre s’inscrit dans une série de publications initiées par Anne-Marie-Louise d’Orléans qui construisent l’autoportrait d’une princesse lettrée[8], tout en élaborant une réflexion critique sur la société curiale[9].

L’étude de cet échantillon hétérogène de lettres dont la rédaction est localisée dans le temps met en lumière des usages multiples de la forme épistolaire, ainsi que la grande malléabilité de cette forme. Une écriture de l’événement, qui prend des dimensions historiographiques une fois consignée dans des recueils, est contemporaine d’une écriture mondaine, que d’aucuns qualifieraient de littéraire. En écartant cependant la question de la littérarité de la lettre comme critère de partage entre ces écrits, nous pouvons rendre compte des actions qu’engagent les épistolières lorsqu’elles rédigent et diffusent leurs écrits. Ces actions se déploient dans le temps : la lettre s’inscrit non seulement dans le temps court de l’échange épistolaire, mais aussi dans le temps long de la publication.

Cette étude consacrée à l’écriture épistolaire féminine et aux usages de la lettre se développera en deux temps. D’une part, en étudiant la circulation des lettres, leurs multiples auteurs et destinataires, nous ferons apparaître les réseaux épistolaires dans lesquels elles s’insèrent, les codes et pratiques scripturaires qui régissent ceux-ci. La dimension extraordinaire du voyage et les écrits qui l’accompagnent permettront d’observer un réseau aristocratique féminin largement invisibilisé par la quasi-disparition des correspondances. D’autre part, nous observerons la place qu’occupent ces lettres dans les oeuvres d’Anne-Marie-Louise d’Orléans et de Françoise de Motteville. À la suite des travaux de Myriam Tsimbidy[10], nous formulerons l’hypothèse d’une continuité entre leurs écrits épistolaires et mémorialistes, en observant chez l’une les références à la correspondance, chez l’autre son réemploi dans la trame narrative. Ces analyses s’inscrivent ainsi dans une réflexion sur l’impact des lettres de femmes sur la naissance des femmes de lettres, en réévaluant la place de l’épistolaire au sein d’une production polygraphique.

La correspondance du printemps 1660 : les usages de l’épistolaire

Du 8 mai au 15 juin 1660, la cour de France, rassemblée autour du jeune monarque Louis XIV, séjourne à Saint-Jean-de-Luz (lieu idéalement situé à la frontière franco-espagnole)[11]. Les lettres qui font l’objet de cette étude sont rédigées depuis cette localisation.

La première lettre d’Anne-Marie-Louise d’Orléans, adressée à Françoise de Motteville, date du 14 mai 1660 (les trois lettres qui suivent ne sont pas datées). Le paysage pyrénéen, qui inspire à Françoise de Motteville une réflexion sur la retraite, sert de point de départ à l’échange épistolaire entre les deux autrices : « ce lieu », « le plus propre du monde à entretenir la rêverie » (AM, p. 26), inspire à la duchesse de Montpensier une « utopie pastorale en miniature[12] » – l’invention d’une société d’hommes et de femmes s’établissant dans un lieu idyllique, entre mer et montagne, pour vivre libérés des contraintes de la cour et de la vie maritale.

Françoise de Motteville rédige durant la même période une correspondance adressée à Julie d’Angennes, duchesse de Montausier, dont on conserve une unique lettre datée du 4 juin 1660[13] – elle l’y entretient du détail de la rencontre entre Anne d’Autriche et Philippe II. Ce même jour, Catherine d’Aspremont écrit également une missive adressée à sa tante, Anne Doni d’Attichy, connue sous le titre de comtesse de Maure. Les deux lettres sont recopiées par Valentin Conrart, l’une à la suite de l’autre, dans un de ses recueils manuscrits. Il y reproduit également la correspondance échangée entre Françoise de Motteville et Anne-Marie-Louise d’Orléans. La lettre de Catherine d’Aspremont figure encore dans les portefeuilles de Vallant, accompagnée d’une seconde lettre à sa tante en date du 8 juin 1660[14]. « Cette lettre, qui a été escrite à plusieurs reprises », précise l’épistolière à sa correspondante, « a été achevée le 13 » (MCMVC, p. 250). Le corpus de lettres que nous nous proposons d’étudier est ainsi précisément rédigé durant le séjour de la cour de France à Saint-Jean-de-Luz. Les quelques semaines passées à la frontière franco-espagnole constituent le point d’orgue d’un voyage aux lourds enjeux politiques. Elles apparaissent sans doute aussi comme une agréable parenthèse pour les dames qui se joignent à la plus longue itinérance du règne de Louis XIV. La période s’avère ainsi propice à une intense production épistolaire servant à alimenter un réseau de correspondantes en attente des nouvelles de la cour.

Notre corpus comprend une série de sept lettres rédigées dans un court intervalle de temps et circulant dans un cercle restreint d’épistolières. L’étude conjointe de ce corpus de lettres de factures diverses, dont les unes s’apparentent à des relations de voyage qui informent leurs destinataires d’événements d’actualité, les autres à une production lettrée sur le modèle de pratiques salonnières, fait émerger des emplois multiples de la forme épistolaire. Les autrices s’en saisissent pour entretenir leurs réseaux de sociabilité, se situer socialement au sein de l’espace de cour et s’inscrire comme témoins ou actrices de l’événement. La circulation et la conservation de ces documents, dirigées par les femmes épistolières secondées par des hommes de lettres, est en ce sens un signe de l’exploitation de la lettre comme instrument de promotion sociale.

Entretenir un réseau épistolaire nobiliaire féminin

La lettre du 4 juin 1660 de Françoise de Motteville adressée à Julie d’Angennes, duchesse de Montausier, narre l’entrevue entre la reine Anne d’Autriche et son frère, le roi d’Espagne Philippe II, ainsi que la première rencontre, muette, entre Louis XIV et son épouse. L’épistolière n’apparaît pas dans le récit précis des événements rapportés. Seul l’ultime paragraphe de la lettre rend compte de l’activité de la correspondante :

Voilà, Madame, un grand effort que je fays pour vous : et voila un bien grand billet, que j’ajoûte à la balle[15] de Madame de Navailles. J’avois écrit, ce matin, à Madame du Plessis, un broüillon de ma journée d’hier, et luy mandois, de vous en faire part ; mais il n’est pas si ample que celuy-cy. Je suis, votre très-humble, et très-obéïssante servante.

RC, p. 1282

Cette brève séquence métadiscursive nous renseigne sur le réseau dans lequel s’insère la production épistolaire de Françoise de Motteville à la cour. Elle rédige quotidiennement des missives adressées à plusieurs correspondantes, qui sont elles-mêmes en relation et susceptibles de faire circuler entre elles les documents en provenance de Saint-Jean-de-Luz. Ces correspondantes sont des femmes de qualité : la duchesse de Montausier, comme « Madame du Plessis » (Suzanne de Bruc de Montplaisir, marquise du Plessis-Bellière), appartiennent à d’anciennes familles de la haute noblesse. La première est appelée à devenir gouvernante des enfants de Louis XIV et dame d’honneur de la reine Marie-Thérèse, tandis que la seconde, amie intime de Nicolas Fouquet, est liée par alliance à la famille de Créquy[16]. Françoise de Motteville est, semble-t-il, une informatrice privilégiée de deux dames de qualité directement intéressées par les événements politiques en cours. L’épistolière met en avant l’implication qui est la sienne dans cette correspondance suivie, dont elle souligne la longueur inaccoutumée.

Catherine d’Aspremont, au service de la duchesse de Montpensier, entretient elle-même une correspondance avec la duchesse de Montausier (MCMVC, p. 240). La lettre du printemps 1660 qui nous est parvenue s’adresse cependant à sa tante, la comtesse de Maure. Dans les deux lettres conservées, des 4 et 8 juin 1660, l’épistolière cite le comte de Maure comme destinataire secondaire : « Cette lettre est pour M. le comte aussi bien que pour vous, Madame » (MCMVC, p. 244), indique-t-elle le 4 juin. La correspondance de Saint-Jean-de‑Luz s’adresse au couple, ainsi qu’à un entourage familial et amical :

Tout cecy est pour M. le comte et pour vous, Madame ; je vous supplie d’en mander aussi ce que vous jugerez à propos à Mme la marquise, car pour ma lettre, elle est trop mal faite et trop barbouillée pour aller jusques à elle. Elle dit qu’elle sera très aise de vous revoir ; il n’y a que moy qui en seray faschée.

MCMVC, p. 249

Catherine d’Aspremont amoindrit volontiers la qualité de ses lettres, qui ne sauraient combler des correspondantes dont on connaît l’excellence du goût[17]. La réticence à écrire ne l’empêche cependant pas d’entretenir une riche correspondance, fournissant à sa tante et à un entourage choisi le détail des festivités entourant le mariage de Louis XIV. La valeur des informations communiquées primerait sur les faibles qualités littéraires de la jeune épistolière – la stratégie de publication de Catherine d’Aspremont s’appuie sur cet argument topique. Sa correspondante est chargée d’extraire de la lettre la matière digne d’être rapportée à la « marquise » (on suppose qu’il s’agit de Madeleine de Souvré, marquise de Sablé).

Les correspondantes de Saint-Jean-de-Luz produisent des relations de l’événement dans lesquelles elles cherchent à se prévaloir d’une lecture « littéraire » de leurs écrits, en adoptant une posture d’informatrices plutôt que d’autrices. Documents semi-publics, les lettres vaudraient moins pour elles-mêmes que pour les nouvelles qu’elles recèlent, qui circulent dans des cercles restreints. Les événements du jour même ou de la veille sont soigneusement consignés, laissant deviner des travaux quotidiens d’écriture, que devaient exiger d’elles des destinataires avides d’informations.

Les destinataires des lettres, les textes en témoignent, sont multiples. Les correspondances sont envoyées dans des « balles » communes et, une fois reçues, se diffusent de mains en mains. Nous pouvons supposer des envois secondaires et des lectures collectives à haute voix, à une époque où la pratique est en usage. L’écriture elle-même s’avère collective, ce qu’illustre la lettre de Catherine d’Aspremont en date du 4 juin 1660, où une seconde rédactrice fait irruption dans le texte :

Voilà Mlle de Valois qui m’attrape en médisant d’elle. Elle me le pardonne et me commande de vous faire bien des amitiés de sa part. Je ne puis me tenir de le dire devant elle : c’est un ange aussi bien en beauté qu’en bonté, et Mme de Saujon en dévotion. Je quitte cette plume pour la luy donner. Adieu, Madame, je suis, comme je dis, absolument à vous.

MCMVC, p. 244

Françoise-Madeleine d’Orléans, dite Mademoiselle de Valois, née en 1648, est la dernière des trois filles issues de la seconde union de Gaston d’Orléans avec Marguerite de Lorraine. Deux d’entre elles sont présentes à Saint-Jean-de-Luz, elles sont les personnages secondaires d’une correspondance dont leur illustre soeur aînée est la figure centrale. La mention de la jeune fille nous renseigne sur les habitudes d’écriture qui ont cours dans la maison de la duchesse de Montpensier. Catherine d’Aspremont ne s’isole pas pour écrire – au contraire, la correspondance s’inscrit dans des pratiques d’écriture collectives auxquelles participent les membres de la maison. Si les lettres se passent de mains en mains, elles s’écrivent de même à plusieurs mains, avec une plume partagée.

Catherine d’Aspremont apparaît encore comme co-autrice de la correspondance d’Anne-Marie-Louise d’Orléans et de Françoise de Motteville. La première lettre, celle du 4 mai 1660, présente le projet d’une société utopique qui aurait été inspiré à la duchesse de Montpensier par un discours de Françoise de Motteville. La lettre ne précise pas le nom de son autrice, et se conclut par une énigme malicieusement insérée à l’adresse de la destinataire : « Devine si tu peux, et réponds si tu l’oses » (AM, p. 34), un vers emprunté à Corneille[18]. La destinataire relève ce défi en répondant à l’autrice dont elle démêle l’identité, dans un échange où les correspondantes demeurent anonymes. Dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France[19] et sur lequel s’appuie Joan DeJean pour son édition, une phrase inédite précède cette ultime sentence : « Mademoiselle de Vandy après avoir entendu lire ce que Mademoiselle avait écrit y ajouta cette dernière ligne comme un défi qu’elle fit » (AM, p. 34). Catherine d’Aspremont se tient ainsi aux côtés de la cousine du roi lorsqu’elle partage avec son entourage le contenu de la lettre et prend la plume pour y inscrire une formule de clôture. La correspondance, là encore, est une oeuvre écrite à plusieurs mains. La phrase insérée par cette co-autrice puise ses références dans une culture littéraire commune, le partage de cette culture alimentant l’entre-soi sur lequel se fonde le réseau exclusif de la sociabilité nobiliaire et lettrée de la duchesse. La correspondance issue de la maison d’Orléans est l’affaire du groupe, et la fonction de Catherine d’Aspremont au sein de ce groupe se révèle à la lecture de ces quelques lettres : en accompagnant et relayant les discours et actions de la duchesse, elle l’assiste dans l’élaboration d’une oeuvre épistolaire qui participe d’une stratégie de publication de soi.

Vivre l’événement et faire événement

Classée par la duchesse de Montpensier au rang de ses « bagatelles » de cour, la correspondance qu’elle entretient avec Françoise de Motteville a jusqu’ici fait l’objet de peu de considérations de la part des historiens de la littérature[20]. Pour autant, dans l’ouvrage qu’elle consacre aux premières oeuvres d’Anne-Marie-Louise d’Orléans, Juliette Cherbuliez envisage la correspondance de Saint-Jean-de-Luz comme le point culminant de l’oeuvre d’une autrice de retour d’exil, qui interroge dans ses textes la place de l’individu au sein de la société de cour[21]. La dimension féministe de la correspondance, qui voit dans le mariage une forme d’« esclavage » (AM, p. 46 et 52), opposé à la « liberté » (AM, p. 44 et 48) offerte par le célibat et le veuvage, se déploie au fil d’un échange dissymétrique. La voix de la duchesse domine, et la forme épistolaire n’empêche pas l’affirmation claire d’une parole d’autorité fortement individualisée. Revendiquant la supériorité de son rang, Anne-Marie-Louise d’Orléans fait valoir auprès d’une correspondante réservée l’autorité de sa parole, qu’elle tire de « la force de son moi princier[22] » :

[…] comme il faudrait vous dire de bonnes raisons pour détruire les vôtres et que c’en serait une fort mauvaise de vous dire que ce n’est pas mon avis, je me servirai en cela de cette autorité que me donne le sang de tous les Rois dont vous dites que je suis descendue, je vous maintiendrai avec assurance qu’il me semble que l’on doit déférer à mon sentiment, que mon avis doit être le maître des autres.

AM, p. 40-42

Françoise de Motteville est une interlocutrice soumise à la duchesse dont « la parole fait loi » (« Mademoiselle’s word is law », AM, p. 17). L’échange développe certes un discours philogyne, relève encore Myriam Dufour-Maître, mais il participe surtout d’une opération de publication du rang, la duchesse poursuivant là son autoportrait en majesté. La correspondance est en premier lieu une entreprise d’affirmation d’une identité aristocratique, davantage que féminine : « La Grande Mademoiselle parle-t-elle en femme ? Certes, mais peut-être pas principalement. La naissance ici prime sur le sexe, la conscience de soi est avant tout celle d’une princesse de sang royal[23]. » Les hiérarchies sociales sont nettement perceptibles dans les correspondances étudiées, qui structurent un réseau de sociabilités féminines où l’horizontalité – la circulation étendue des lettres – ne masque pas la verticalité de rapports normés. Des épistolières telles que Catherine d’Aspremont et Françoise de Motteville s’emploient à faire valoir leurs compétences de femmes lettrées et cherchent ainsi à renforcer leur position au sein de l’espace de cour. Toutes deux mettent leurs talents au service de personnalités féminines de rangs plus élevés ; l’échange épistolaire participe des logiques de clientèle qui organisent la société de cour d’Ancien Régime, dans laquelle la place des femmes a été récemment réévaluée par l’historiographie[24].

La correspondance signée par Catherine d’Aspremont atteste d’une double action, au service de sa famille et de la maison de Montpensier. Dans les lettres adressées à sa tante, elle l’entretient de ses démarches auprès du personnel politique : « Je n’ay pu encore parler à M. de Lyonne » (MCMVC, p. 244), lui apprend-elle le 4 juin, faisant référence à une discussion prévue avec le ministre dont elle ne précise pas l’objet. Dans la lettre du 9 juin, elle mentionne sans plus de détails une autre affaire, déplaisante, qui regarde les intérêts de la comtesse de Maure :

Mais pour revenir à ce que nous vismes à la conférence, je vous assure, Madame, que tant que tout cela dura, je ne fis que penser au malheur que nous avons eu de ne pouvoir rien faire de l’affaire de Mlle d’Atrie, et que cela fust cause que je ne fus pas gaye comme je l’aurois esté de voir jurer la paix, si vous y aviez trouvé la satisfaction que vous demandiez, et que vous auriez eue sans doute, si vous estiez aussi heureuse que vous l’estes peu. Je n’ay pu vous envoyer cette lettre aussitost qu’elle a esté écrite, de sorte que j’ay bien d’autres choses à vous dire à cette heure.

MCMVC, p. 246

La relation des événements est ainsi parasitée par des considérations personnelles, l’épistolière restant bien informée et préoccupée des « affaires » relatives à ses intérêts familiaux. À l’inverse de Françoise de Motteville, Catherine d’Aspremont ne s’efface pas au profit de sa narration, dont le caractère discontinu s’explique aussi par une rédaction hachée. Le fil rouge de la correspondance demeure néanmoins le récit des événements politiques, toujours narrés du point de vue de « Mademoiselle », que l’épistolière accompagne lors des moments marquants de la conférence et des festivités et dont elle relate les actions d’éclat.

Les renseignements que fournissent les lettres – telles que les querelles de préséance dans lesquelles s’engage la duchesse de Montpensier – pourraient paraître anecdotiques ; ils intéressent cependant autant la maison de Montpensier que les aristocrates auxquelles les lettres sont adressées. De fait, les rumeurs sur les attributions de charge révèlent les rivalités entre les dames de la cour. La promotion de la comtesse de Béthune, jugée indigne d’une telle faveur, donne lieu à un petit portrait satirique :

Mais il faut bien quitter tout cela pour vous parler de la dame d’atours de notre nouvelle Reyne. Plusieurs personnes croient qu’elle n’entrera point en charge, parce qu’elle mourra de joye quand elle saura qu’on l’a choisie pour cela. Vous ne vous estonnerez pas de ce que je vous dis, quand vous saurez que c’est Mme la comtesse de Béthune. Après cet événement-là, vous et Mme de Montausier, vous ne devez jamais prétendre à rien. Je vous supplie de lui dire de ma part. M. le cardinal ne se contente pas de donner cette charge pour rien. On dit qu’il fait encore M. de Béthune ambassadeur à Rome. J’ai quasy envie de vous supplier de leur faire compliment pour moy.

MCMVC, p. 250

Au plus près de l’événement, complétant chaque jour la lettre destinée à informer la comtesse et son entourage des dernières nouvelles de la cour, Catherine d’Aspremont adopte une posture de nouvelliste[25]. Dans le même temps, missionnée par un entourage auquel elle rend compte, elle témoigne des actions de nature politique qu’elle engage auprès de la cour.

Si l’épistolière se défend de posséder une quelconque compétence en matière littéraire et, par là, refuse le statut d’autrice – « Vous estes bien malheureuse et moy aussy », écrit-elle, « de ce que je n’écris pas si bien que Mlle de Scudéry » (MCMVC, p. 244), soit la grande écrivaine de son temps –, une succession de gestes de publication font basculer une production épistolaire vouée à disparaître dans le champ du littéraire. Ainsi, les lettres qu’elle produit en relation avec la duchesse de Montpensier, de même que celles de Françoise de Motteville, sont consignées dans des recueils manuscrits. Valentin Conrart, en rassemblant ces correspondances, les préserve de la disparition et poursuit le geste de publication initié par les épistolières. Au xviie siècle, publier un écrit, commente Nicolas Schapira, « c’est à la fois donner à lire un objet et dire l’identité sociale de son auteur[26] ». En autorisant cette publication – par la diffusion organisée du texte, qu’on donne à lire et qu’on fait circuler – les épistolières assurent la transmission de leurs écrits et les destinent à une postérité.

Cette transmission, et ce sera l’objet du second temps de notre étude, est en premier lieu assurée par les autrices elles-mêmes : les Mémoires d’Anne-Marie-Louise d’Orléans et de Françoise de Motteville enregistrent et remobilisent les correspondances. L’écriture épistolaire, selon notre hypothèse, pourrait ainsi s’envisager comme une composante de l’écriture mémorialiste.

Des lettres aux Mémoires : la fabrique de l’oeuvre

La relation entre écriture épistolaire et écriture mémorialiste a été peu étudiée, comme le relève Myriam Tsimbidy en introduction de La mémoire des lettres[27], ouvrage de référence consacré aux lettres insérées dans les Mémoires du xviie siècle[28]. L’autrice y aborde la place des lettres et leur intégration dans la composition des oeuvres mémorialistes. Anne-Marie-Louise d’Orléans comme Françoise de Motteville insèrent des lettres dans leurs Mémoires ; ces dernières sont aisément repérables et se détachent dans la structure du récit. Les lettres du printemps 1660 ne figurent cependant pas telles quelles dans les deux récits. Envisager la circulation des lettres dans les oeuvres éclaire ainsi d’autres usages de l’épistolaire qui entrent en jeu lors de la composition de l’oeuvre mémorielle : chez l’une, l’épistolaire est un intertexte visible, qui participe de l’élaboration d’une posture auctoriale ; chez l’autre, il se fond dans la trame narrative et servirait de source documentaire à l’écriture de l’histoire.

La citation des lettres dans les Mémoires de Montpensier

Nulle lettre insérée ne figure dans la longue séquence des Mémoires de Montpensier consacrée à l’itinérance de la cour de France. Le récit de voyage, par lequel débute la seconde partie des Mémoires rédigée en 1676 et 1677, soit plus de quinze ans après les événements narrés[29], s’inscrit dans une période d’intense publication pour l’autrice : elle fait imprimer en 1659 ses Divers portraits[30] et La relation de l’isle imaginaire et L’histoire de la Princesse de Paphlagonie[31]. Les Mémoires s’attardent sur les circonstances de la rédaction de ces ouvrages et sur leur circulation contrôlée par la duchesse. Le récit de soi recompose ainsi les étapes d’élaboration d’une oeuvre littéraire destinée à un cercle de sociabilité restreint – ce même cercle que dessine la correspondance, voie de diffusion privilégiée d’écrits destinés à la cour[32].

Les lettres de la duchesse de Montpensier et Françoise de Motteville sont elles aussi enregistrées par les Mémoires. Longtemps après leur rédaction, l’autrice se rappelle cet échange, dont le récit personnel rend compte :

En me promenant donc sur le bord de la mer, il me passa force choses dans l’esprit sur le plan d’une vie solitaire de gens qui se retireraient de la cour sans en être rebutés. Je m’en allai toujours courant chez moi ; je pris une plume et de l’encre et j’écrivis une lettre de deux ou trois feuilles de papier à Mme de Motteville, que je fis copier et que je lui envoyai par un inconnu. Je ne voulais point que dans ce désert on y eût de galanterie, mais je ne voulais pas que l’on s’y mariât. Elle devina que c’était moi qui lui avais écrit. Elle me fit réponse ; je lui en écrivis une seconde, et ce commerce-là a duré un an ou deux à écrire de temps en temps. Il y eut de l’écriture de part et d’autre de quoi faire un petit volume. Comme elle était fort savante, ce qu’elle a écrit est admirable, car il y a de l’italien, de l’espagnol, des citations de la sainte Écriture, des Pères, des poètes, des historiens. Enfin ce sont force choses rares et ramassées ; pour moi je n’écris que des bagatelles. On lui en prit les deux premières lettres (car pour moi, je sais bien que je ne les ai données à personne), que l’on a imprimées dans de ces recueils que l’on appelle Oeuvres galantes. Son nom est tout le mérite. Mais elles sont estropiées : on les a toutes gâtées. J’avoue que j’ai été fâchée de les voir ainsi[33].

Bien qu’elle n’ait pas dirigé l’impression de cette correspondance, la duchesse de Montpensier la désigne, au même titre que ses petits imprimés, comme une « bagatelle » et s’emploie à décrire les circonstances de son élaboration et son devenir éditorial. Le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France précise que ces lettres sont diffusées au sein de l’espace de cour, sans doute à l’initiative de la duchesse de Montpensier. Nous pouvons en ce sens reprendre les analyses de Nathalie Freidel sur les enjeux de circulation des lettres au xviie siècle :

Quoique la lettre ne soit pas destinée à l’impression, elle est vouée à une forme de divulgation qui implique l’exposition semi-publique du nom. En d’autres termes, la pratique épistolaire permet aux femmes non seulement de s’exercer à l’écriture et d’acquérir des réflexes que les collèges inculquent à leurs pensionnaires masculins, mais elle les amène également à s’emparer discrètement du statut d’autrice, si controversé qu’on en vient à cette époque à faire disparaître le mot des dictionnaires[34].

Le récit mémorialiste tait cette diffusion volontaire dont l’autrice relève pourtant une probable conséquence : l’impression non autorisée d’une partie des lettres, « estropiées » et « gâtées ». L’altération du texte est encore un indice de sa circulation, sous forme de copies plus ou moins fidèles à un original aujourd’hui perdu.

Le récit des Mémoires livre un éloge ambivalent de Françoise de Motteville. Présentée comme une femme « fort savante » (l’épithète n’est pas évidemment flatteuse sous la plume d’une contemporaine de Molière), l’épistolière est dotée de qualités propres à une femme de lettres, instruite et cultivée dans des domaines du savoir pour une part réservés aux hommes – en cela, elle se distingue de son illustre correspondante[35]. Dans l’échange comme dans le commentaire de cet échange, Françoise de Motteville fait ainsi office de « faire valoir » pour la duchesse de Montpensier, qui construit en creux l’autoportrait d’une princesse de sang à l’ambition littéraire toujours fuyante. Par là, la correspondance est bien à l’image de l’oeuvre polygraphique d’une autrice certes prolifique, mais qui nie toute ambition auctoriale.

Anne-Marie-Louise d’Orléans déclare rédiger ses Mémoires à partir de ses seuls souvenirs, à l’inverse de sa correspondante, Françoise de Motteville, qui mobilise des ressources documentaires et revendique pour son oeuvre une ambition historiographique[36]. L’étude du passage des Mémoires consacré au récit de la journée du 4 juin 1660 rend compte de l’utilisation de la correspondance autographe de l’autrice comme d’une véritable « source documentaire » ; la lettre se présente comme un « matériau génétique[37] » du récit.

L’insertion de la lettre dans les Mémoires de Motteville

La lettre de Françoise de Motteville adressée à la duchesse de Montausier et les Mémoires[38] livrent tous deux un récit de la journée du 4 juin 1660. Sans être identiques, les deux textes relatent les mêmes événements, narrés dans l’ordre chronologique. Ainsi, la lettre à la duchesse débute par l’arrivée de la reine Anne d’Autriche sur les lieux de la conférence et livre les circonstances du retard du roi d’Espagne :

Le Roy, ce matin, a envoyé M. de Crequy, porter le Présent du Roy à la Reyne, qui est fort beau, et si ce ne sont point les pierreries de la Couronne. […] La Reyne est arrivée à la conférence deux heures plus tost que le Roy son frère, dont il luy a fait de grandes excuses, et avoit mesme dépesché un courrier, pour la supplier de ne se pas haster, le voyage de M. de Créquy, et le présent, ayant esté cause de ce retardement.

RC, p. 1281

De même, les Mémoires rendent compte des circonstances de cette rencontre retardée :

La Reine arriva à la conférence avant le roi d’Espagne son frère, à cause qu’il avoit été retenu à Fontarabie, par la visite du duc de Créqui, qui fut de la part du Roi porter à notre jeune Reine, non les pierreries de la couronne, mais celles que le Roi lui donnoit pour son présent de noces, qui fut fort beau.

CCMRHF, XL, p. 58

D’un écrit à l’autre, les mêmes noms de personnages sont cités, les mêmes syntagmes apparaissent (les « pierreries de la couronne », comparées au « présent » de noces jugé « fort beau » par la mémorialiste et épistolière). Lorsqu’il s’agit d’évoquer le protocole qui encadre la rencontre, la lettre est plus détaillée que les Mémoires :

Puis, la Reyne est partie sur les XI. heures, pour aller à la conférence, voir le Roy son frère, et la Reyne sa nièce, accompagnée seulement de Madame la Comtesse de Flex, et de Madame de Noailles ; cela ayant esté convenu entre les deux Roys, qu’il n’y auroit point d’autres personnes, que celles-la ; et de la part de la Reyne nouvellement espousée d’hier, deux femmes aussi.

RC, p. 1281

Le 4 juin, la Reine alla donc voir le Roi son frère et la Reine sa nièce pour la première fois ; elle ne fut accompagnée que de mesdames les comtesses de Flex et de Noailles : encore cette dernière eut de la peine pour en être.

CCMRHF, XL, p. 57-58

Les Mémoires fournissent néanmoins un renseignement inédit au sujet de la comtesse de Noailles. Les choix opérés par l’autrice sont orientés par la fonction attribuée à ces deux textes : la lettre, adressée à une dame de la cour, s’arrête sur des éléments protocolaires susceptibles de l’intéresser davantage, mais tait les réserves qu’elle pourrait exprimer sur le traitement accordé à la comtesse de Noailles, appelée à entrer au service de la nouvelle reine. Les Mémoires se font quant à eux plus précis lorsqu’il s’agit d’identifier les sources de la relation historique. La lettre comme le récit mémorialiste rapportent en ces termes le jugement du roi Louis XIV sur sa jeune épouse :

Le Roy a esté long-temps à regarder sa belle Reyne, qu’il dit, n’avoir pas trouvée, d’abord, si belle qu’on luy avoit dit ; mais qu’après l’avoir plus regardée, il a découvert, mal-gré la laideur de l’habit, et de la coiffure, ce qui est vray, qui est, en effet, qu’elle est fort belle, et fort aymable.

RC, p. 1281

Il dit à M. le Prince de Conti et à M. de Turenne, en sortant, que d’abord la laideur de la coiffure et de l’habit de l’Infante l’avoit surpris ; mais que l’ayant regardée avec attention, il avoit connu qu’elle avoit beaucoup de beauté, et qu’il comprenoit bien qu’il lui seroit facile de l’aimer.

CCMRHF, XL, p. 61

La langue des Mémoires est plus polie et affûtée que celle de la lettre. Les indications relatives à l’origine de l’information rapportée peuvent être lues comme la marque d’une écriture historiographique, qui vise moins à impressionner une interlocutrice concernée (la duchesse de Montausier) qu’à convaincre la postérité de l’exactitude des faits narrés. D’un texte à l’autre, l’évolution des temps verbaux signale encore la distinction formelle entre correspondance et narration historique : dans la lettre, qui rapporte des événements venant tout juste d’avoir lieu, les verbes sont conjugués au passé composé ; dans les Mémoires dominent au contraire l’imparfait et le passé simple, temps ordinaires du récit.

Les phénomènes d’identification et les écarts observables entre les deux textes peuvent alimenter nombre d’hypothèses sur la réutilisation, par Françoise de Motteville, d’un important matériau épistolaire pour écrire ses Mémoires. La lettre à la duchesse de Montausier, rédigée le 4 juin 1660, précéderait la rédaction des Mémoires, composés bien des années plus tard. Françoise de Motteville userait de sa correspondance comme d’un ensemble de documents dont le texte, en forme de relation, peut être remodelé pour s’insérer dans une narration historique. Selon cette hypothèse, les Mémoires seraient une réécriture de la lettre. Plusieurs considérations matérielles invitent cependant à la plus grande réserve vis-à-vis d’une telle lecture. D’une part, la lettre comme les Mémoires sont des documents de seconde main : la première ne nous parvient que sous la forme d’une copie rédigée par Valentin Conrart, les seconds sous la forme d’un imprimé posthume. L’absence d’autographe nous invite à la prudence lorsque nous observons les jeux de ressemblances et dissemblances entre les deux écrits[39]. D’autre part, l’existence de deux récits de la journée du 4 juin 1660 attribués à Françoise de Motteville n’empêche pas d’imaginer d’autres variations : l’épistolière elle-même indique qu’elle rédige des « brouillons » de ses journées adressés à diverses destinataires. Cette riche correspondance ne l’empêcherait pas, du reste, de prendre en note pour elle-même le détail des événements. La présence de la lettre et des Mémoires tend à nous faire oublier l’absence notable d’autres écrits, dont on ne peut que présumer l’existence.

Si la correspondance de Françoise de Motteville prend la forme d’une narration historique dont les épisodes peuvent former une trame des Mémoires, il nous faut enfin nous garder d’envisager la lettre comme un simple exercice d’écriture ou un document produit en vue d’un usage futur. La correspondance de Françoise de Motteville au cours de l’année 1660 sert en premier lieu les intérêts de cour de l’épistolière. La lettre a une valeur intrinsèque, par sa nouveauté et son exclusivité. En cela, l’écriture épistolaire et l’écriture mémorialiste se rejoignent, les Mémoires pour servir à l’histoire d’Anne d’Autriche se donnant à lire comme un témoignage privilégié sur la vie privée de la reine, livré par une intime confidente[40]. Qu’elle livre un récit immédiat ou rétrospectif, Françoise de Motteville exerce ses talents de femme de lettres en se mettant au service des principales actrices de cour.

Dans Madame la comtesse de Maure, sa vie et sa correspondance, Édouard de Barthélémy reproduit les lettres de Catherine d’Aspremont, qui méritent selon lui « d’être recueillies ici et pour leur intérêt anecdotique et pour leur valeur littéraire » (MCMVC, p. 240). La lecture des rares correspondances de cette épistolière oubliée, ainsi que de ses célèbres contemporaines, bat en brèche les préjugés anciens sur la correspondance des femmes du xviie siècle. L’étude de ces lettres rend visibles les usages sociaux de l’épistolaire. Elles témoignent des logiques de construction et d’entretien d’un réseau de sociabilité aristocratique dans lequel les femmes s’illustrent, comme autrices et comme destinataires de correspondances. La lettre adopte, sous leur plume, des formes multiples, qui peuvent se réactualiser dans des productions écrites appartenant à d’autres catégories génériques.

Au fil de notre étude, l’épistolaire apparaît comme un instrument privilégié par les femmes cherchant à se positionner au sein de l’espace curial et à y faire valoir leur rang, leurs relations, leurs compétences. Les gestes d’écriture et de publication de l’épistolaire s’inscrivent ainsi dans des stratégies de promotion sociale, individuelles et collectives.

L’étude des modalités de réemploi des lettres dans les écrits mémorialistes d’Anne-Marie-Louise d’Orléans et de Françoise de Motteville fait dans le même temps la démonstration d’une continuité entre écriture épistolaire et écriture mémorielle. Chez ces deux autrices, la pratique épistolaire contribue à la fabrication d’une oeuvre polygraphique et, par là, à l’avènement des femmes de lettres en un siècle où ces dernières ne peuvent investir qu’un champ restreint du domaine écrit. La visibilisation de ces pratiques participe ainsi d’une réévaluation du rôle de la lettre dans la construction de l’auctorialité des femmes du xviie siècle, loin des représentations datées de l’épistolaire comme « genre féminin ». Cette étude a également mis en lumière le rôle de Catherine d’Aspremont, une épistolière peu connue, qui collabore à la fabrication et à la diffusion de la correspondance de la maison d’Orléans. Ses lettres et sa présence dans l’oeuvre de la duchesse de Montpensier attestent des gestes collaboratifs à l’oeuvre dans la pratique de l’écriture des femmes de la cour au xviie siècle. Instrument d’action sociale et politique, brouillon, archive : la diversité de la lettre se déploie et s’illustre sous la plume d’autrices qui parviennent à s’approprier cette forme hybride aux potentialités multiples.