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Les nombreux travaux réalisés ces dernières années en histoire littéraire et culturelle de la presse incitent à s’intéresser à un domaine riche mais encore relativement peu couvert : celui qui concerne les liens entre culture médiatique et culture musicale en France au xixe siècle. Il est désormais bien établi que la presse a joué historiquement un rôle majeur de transformation culturelle, sociale et politique dès les toutes premières décennies du xixe siècle, engageant les hommes et les femmes dans la civilisation du flux médiatique et de la lecture périodique (Kalifa et coll., 2011). Les publics de lecteurs et de lectrices se sont diversifiés, voire quasi universalisés si on tient compte de la séquence qui nous conduit au seuil de la Première Guerre mondiale (Feyel, 1999), tandis que la production imprimée s’est extraordinairement élargie, les périodiques littéraires et culturels (et parmi eux musicaux) prenant notamment une place considérable dans l’offre de lecture, visant souvent le divertissement dans un contexte d’essor des loisirs et du temps libre (Corbin, 2000). Nous nous situons face à un continent imprimé, qui traduit bien une série d’évolutions et même de ruptures (Thérenty et Vaillant, 2001), touchant jusqu’aux perceptions fondamentales de l’espace, du temps et du rapport sensible au monde. Le présent dossier ne couvrira donc, bien modestement, qu’une petite parcelle de ce continent, mais le fera avec la conviction que de belles découvertes sont encore à faire dans l’exploration des liaisons entre la presse et la musique.
Certaines recherches dans le domaine ont en effet déjà montré tout l’intérêt qu’il y avait à penser conjointement l’essor de la presse et celui des pratiques musicales – comme de l’ensemble des pratiques culturelles, qu’elles soient amatrices ou professionnelles – qui trouvent échos, représentations et relais dans les supports médiatiques. La critique musicale a particulièrement retenu l’attention (Bailbé, 1991 ; Cascudo, 2017 ; Ellis, 1995 ; Goubault, 1984 ; Kelly et Moore, 2018 ; Picard, 2020 ; Reibel, 2005), et on y reviendra dans les pages de ce dossier, mais d’autres avenues ont aussi été explorées pour saisir notamment le rôle que la presse a pu jouer dans l’établissement d’un canon musical (Weber et Wilcox, 2021), voire dans l’établissement d’enjeux politico-musicaux comme avec le cas Wagner (Orzech, 2022) par exemple ; il en est de même des relations plurielles et fécondes entre un genre bien établi comme l’opéra et la culture médiatique alors que les pratiques culturelles, institutionnelles et même industrielles et techniques contribuent à transformer ces mêmes relations (Bara et Thérenty, 2019). C’est aussi l’histoire des compositeurs et des interprètes à travers leur médiatisation (Brogniez et coll., 2019 ; Brogniez et Dufour, 2016), qui peut être considérée, alors que des carrières se construisent simultanément dans la presse et sur la scène – pensons au succès européen foudroyant d’un Paganini qui annonce l’invention du vedettariat (Rybicki, 2014), ou encore à ces musiciens qui prennent eux-mêmes la plume pour se faire journalistes et chroniqueurs, tel le cas emblématique de Berlioz (voir l’édition de Cohen et coll. en 10 volumes, 1996-2021). Penser la musique à travers la presse invite enfin, et peut-être surtout, à la considérer comme un objet de représentations – ce qui constitue en soi un domaine fascinant, puisque la musique est un art non figuratif –, au même titre que tout ce que quotidiennement la presse peut mettre en scène et décrire. La musique se trouvera donc représentée comme fait de culture, d’histoire, d’esthétique, de savoirs, de pouvoirs, d’actualités, etc., dans une liste qu’il est impossible de clore et que notre dossier ne pourra que survoler.
Les collaborateurs qui prennent la plume dans les pages suivantes ont donc été invités à travailler sur la présence de la musique dans la presse, en particulier dans la grande presse d’information et dans les périodiques qui n’étaient pas spécialisés en musique 1, à une époque où la musique, avec d’autres formes d’arts, accompagnaient un mouvement de démocratisation et de standardisation de la consommation culturelle. Nous avons cherché à comprendre certains aspects des écritures et des poétiques médiatiques (Thérenty, 2007) qui découlent de ces liens entre presse et musique (rubriques musicales, écriture de la critique, feuilleton qui mettent des musiciens en scène et les milieux musicaux, tout en ne négligeant pas les illustrations et les photographies qui peuvent accompagner ces écritures, alors que la presse approfondit son rapport à la culture visuelle). Nous nous sommes également intéressés aux liens entre la musique et des mouvements intellectuels, littéraires et scientifiques, parmi d’autres, au sein de la culture médiatique. Notre objectif est de proposer un point de vue, forcément partiel, sur les écritures musicales, sur les imaginaires de la musique et sur les savoirs qu’elle permet de convoquer dans la presse, notamment.
Le dossier s’ouvre sur la contribution de Mark Everist. « Musique, journalisme et justice sociale : Paris entre les révolutions (1830-1851) » présente la façon dont trois journaux fouriéristes ont développé un discours musical qui visait à s’accorder avec les principes de la justice sociale défendue par le mouvement de Fourier. Le Phalanstère et La Phalange, puis La Démocratie pacifique, sont ainsi analysés, et tout particulièrement à travers les nombreuses contributions du rédacteur Allyre Bureau dont Everist s’emploie à retracer la carrière critique au sein de La Phalange et de La Démocratie pacifique, étape de la vie mouvementée de cet altiste du Théâtre-Italien et compositeur qui fut emprisonné en 1849. On découvre ainsi une activité critique qui vient investir, à travers la musique, le champ des idées sociales et politiques, et qui montre à quel point le discours journalistique se transforme et se diversifie à partir des années 1830, en France, sous le coup d’une culture médiatique en plein essor.
La contribution d’Olivier Bara, intitulée « Une scène lyrique populaire sur le boulevard du Temple : l’Opéra-National et la presse française (1847-1852) », fait écho à la précédente en s’intéressant à la création d’une troisième scène lyrique parisienne, en 1847, l’Opéra-National, qui visait à rejoindre un public populaire, socialement différent de celui qui fréquentait les grandes scènes de l’Opéra et du Théâtre-Italien. En se penchant sur le discours critique qui accompagne la naissance de l’Opéra-National, Bara montre que la presse (et tout particulièrement la presse quotidienne, de façon plus nette que la presse musicale spécialisée) perçoit et commente les enjeux sociaux que soulève l’événement. Elle joue un rôle central dans un mouvement de démocratisation de la musique, et constitue un relais essentiel dans la promotion des productions qui sont offertes à un public plus habitué aux divertissements du boulevard du Temple, où se trouve l’Opéra-National. Même si l’entreprise est relativement brève (environ quatre ans, avant la renaissance de la salle sous l’appellation de Théâtre Lyrique en 1852), elle provoque des appropriations médiatiques de la plus grande modernité, faite notamment de collusions publicitaires, de discours critiques et de débats politiques et sociaux.
Notre dossier se transporte ensuite vers la Troisième République. Dans « La musique dans le Mercure de France (1890-1914). Portrait et défis d’un discours interdisciplinaire », Michel Duchesneau et Federico Lazzaro explorent l’espace occupé par les sujets musicaux dans l’une des revues littéraires les plus connues de son époque. Cette analyse s’appuie sur un dépouillement systématique du Mercure pour les années concernées afin de retracer toutes les formes d’intervention d’ordre musical qui s’y trouvent. Au coeur des grands débats musico-culturels du moment, du wagnérisme à l’arrivée de la nouvelle avant-garde représentée par les « Apaches » réunis autour de Maurice Ravel, le Mercure de France contribue à façonner le monde artistique français en témoignant d’une alliance certaine entre littérature et musique, au-delà même de celle invoquée par les symbolistes et où les luttes esthétiques s’expriment sans retenue.
Suit la contribution d’Isabelle Perrault, qui porte sur la critique musicale telle que pratiquée par Judith Gauthier (« La critique musicale au féminin sous la Troisième République : Judith Gautier et la critique en contrepoint »). Gauthier s’impose comme une critique majeure de son temps, pourtant peu étudiée dans ce corpus spécifique ; Perreault cherche ainsi à poser le jalon d’une histoire de la critique musicale des femmes, laquelle reste largement à écrire. Gauthier va accompagner, et bien souvent encourager, l’engouement pour Wagner en France, à partir du moment où elle rencontre le compositeur, en 1869. L’article montre ainsi comment le wagnérisme de Gauthier va lui permettre de conquérir son indépendance sur les plans personnel (face à son mari, Catulle Mendès, écrivain et critique de premier plan) et médiatique, alors qu’elle pratique un genre de presse où les femmes ne sont pas légitimes. Passant en revue certaines stratégies de l’écrivaine, Perreault analyse notamment de quelle manière cette dernière, dans le sillage de Sainte-Beuve, déploie la mise en scène d’une certaine intimité « biographique » afin de consolider l’autorité d’une écriture critique au féminin.
L’article d’Olivier Sauvage s’intéresse pour sa part à une facette moins connue du mouvement naturaliste, porté dans le dernier tiers du siècle par son chef de file, l’écrivain Émile Zola : le naturalisme musical. Dans « Les stratégies médiatiques d’Émile Zola et Alfred Bruneau dans la presse », Sauvage explore ainsi l’association entre l’auteur des Rougon-Macquart et le compositeur Alfred Bruneau. Zola s’étant fait librettiste d’opéras, c’est grâce à sa collaboration avec Bruneau que certains de ses livrets furent mis en musique, notamment Messidor (1897) et L’ouragan (1901). Polémiste, chroniqueur et critique bien connu, Zola, tout comme Bruneau, usa dès lors de la presse comme tribune propice à la défense d’idées esthétiques : c’est cette production journalistique musicale généralement moins connue de Zola (et encore moins pour ce qui concerne Bruneau, pourtant critique fécond de la fin des années 1880 au début des années 1930) que le travail de Sauvage s’emploie à mettre en lumière. La collaboration entre les deux hommes est allée jusqu’à des rédactions à quatre mains, comme celle qu’ils publient le 20 février 1897 dans Le Figaro, à la manière d’un véritable manifeste du naturalisme musical qu’ils composent à l’occasion de la création de Messidor.
Le dossier se termine sur la contribution de Guillaume Pinson, consacrée aux liens entre littérature et culture médiatique. Dans son article, « Écouter la musique dans la presse quotidienne : partitions musicales et poétique médiatique à la fin du xixe siècle », Pinson se penche sur la présence de nombreuses partitions musicales publiées dans la presse quotidienne. Issu d’un échantillon de 13 journaux, un corpus de près de 1000 partitions permet de réfléchir à cette présence de « l’écriture » musicale au sein de l’écriture périodique, pour montrer notamment quels rôles et fonctions ces partitions peuvent remplir. Pinson propose d’y voir une sorte de langage proprement médiatique, qui récupère la pratique ancienne du « petit format » (partitions vendues bon marché depuis le début du siècle) au sein de la quotidienneté, tout en établissant des relations de proximité et d’échanges avec certaines poétiques médiatiques, comme le feuilleton, le récit d’actualité ou encore la chronique populaire.
Forcément incomplet, le présent dossier de Tangence n’en souhaite pas moins explorer des pistes de recherches fécondes, qui viennent confirmer à la fois la force d’expansion de la presse à partir de la seconde moitié du xixe siècle ainsi que celle de la musique comme art qui se trouve « médiatisé » au sein de la vie culturelle, sociale et politique de son temps. On peut d’emblée constater qu’il ressort de cette réflexion des formes de confirmation du mouvement de démocratisation de l’espace musical au contact de la presse, cette dernière s’employant à faire de la musique un phénomène nullement unidimensionnel ou élitiste : la grande presse d’information provoque un mouvement de fond, accompagné de la naissance de nombreux périodiques spécialisés tout au long du siècle et bien au-delà, dont certains à vocation populaire, faisant de la musique un sujet passionnant de représentations. C’est aussi l’association entre la musique et la littérature qui se trouve à la fois confirmée et revisitée, que ce soit dans certaines institutions littéraires (pensons au Mercure de France), ou dans la presse quotidienne, prenant la forme plus classique du discours critique, mais aussi celle des nouvelles écritures journalistiques, où l’on retrouve l’interview ou encore le reportage (ce qui sera particulièrement le cas dans la revue illustrée Musica à partir de 1902). C’est finalement – et comme l’indique le titre de notre dossier – la presse comme lieu de « savoirs » sur la musique qui est au centre de l’attention, car la presse a très tôt au xixe siècle une vocation pédagogique, faisant le pari que ses lecteurs et ses lectrices ont soif de comprendre le monde qui les entoure. La musique s’impose ainsi comme un laboratoire médiatique fascinant.
Parties annexes
Note
À ce propos, le dossier se voudra complémentaire à celui que prépare Michel Duchesneau sur la presse musicale spécialisée (Michel Duchesneau et Federico Lazzaro [dir.], Presse et musique en France. Lieux, modalités, interactions 1890-1940, Paris, Vrin, en préparation).
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Bibliographie
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