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Le dark tourism (Lennon et Foley, 2000 – tourisme sombre pour les francophones), dénommé également « thanatourisme » (Seaton, 1996 ; Dann et Seaton, 2003) ou tourisme macabre, implique toute forme de prestation comprenant la visite de lieux associés à la mort, à la souffrance, à la peine et à la destruction. Le champ de recherche relatif à ce segment spécifique gagne encore à être précisé. Ce constat vaut autant pour les pratiques et les espaces concernés que pour les critères de réussite sous-jacents et les motivations – mouvantes et hybrides – des visiteurs. Nous nous proposons ici d’esquisser une lecture critique relativement large des ressorts de ces prestations. En somme, qu’est-ce qui peut inciter à la mise en tourisme puis au succès – en termes de notoriété – d’objets historiques dits sensibles ?

Nous nous inspirerons, pour ce faire, de notre expérience issue du terrain sud-africain. Une mise en perspective sera opérée en le confrontant à la littérature scientifique et à des exemples notoires tirés de la scène internationale, soit une démarche qui se veut fondée sur le jeu d’échelle et de la nuance. Ce choix se justifie par le fait que les prestations du dark tourism en Afrique du Sud, en plus d’apparaître comme nombreuses et assez diversifiées dans leurs formes, paraissent combiner plusieurs facteurs de réussite. Pour certains, il est possible de les associer à une tendance inscrite dans un contexte de mondialisation touristique, pour d’autres, à des particularismes locaux aux enjeux affirmés.

Dans la nation arc-en-ciel, le tourisme mémoriel est bien établi. Les objets liés à la valorisation de l’histoire nationale se trouvent en bonne place dans les catalogues touristiques[1]. Si la période coloniale n’est pas oubliée avec quelques sites ouverts au public (comme le Castle of Good Hope au Cap) parmi les principaux lieux proposés[2], on trouve ceux plongeant dans la politique ségrégative de développement séparé ou apartheid. Leur « mise en scène » prouve que le pays aborde franchement cette page d’histoire délicate. L’hommage à la lutte anti-apartheid s’effectue à travers une multitude d’objets patrimonialisés : mémorial, stèle, musée, quartier urbain ou encore prison reconvertie (Ashworth, 2004). En vertu du fait que ces monuments sont l’émanation ou la résultante d’une période discriminatoire longue (1948-1991), instable et souvent violente, laquelle a marqué la nation au fer rouge, nous questionnerons ici la pertinence de les rattacher au tourisme dit sombre ou « dark », ou à une forme de tourisme de mémoire « grave », très symbolique. « What is so ‘dark’ about dark tourism? » (Bowman et Pezzullo, 2010) est une expression qui nous semble avoir une acuité particulière dans le contexte sud-africain. Effectivement, nous savons maintenant que les contours de ce type de tourisme peuvent être plus complexes que ce qui est par exemple ébauché dans les grands médias. La notion même finit par être critiquée. Le regard que leur portent les visiteurs est pluriel, ardu à appréhender (Urry, 1990). Il entremêle quête d’originalité et d’altérité, prise de conscience humaniste et « résiliente », mais aussi processus d’identification. Leur succès repose en outre sur des impulsions que l’on peut relier au jeu – et aux enjeux – économique, médiatique et politique.

Nous relaterons en cet article nos études de terrain réalisées entre 2009 et 2015 à Johannesburg (sur les sites de Constitution Hill, au Musée de l’apartheid ou encore à travers les Soweto Tours), à Durban (au KwaMuhle Museum et dans le cadre du Inanda Tour), ainsi qu’au Cap (à travers la visite de Langa, du musée du District Six ou encore au fil de nos déplacements à Robben Island). Nous les confronterons aux écrits scientifiques – en particulier sud-africains, nous appuyant à ce moment sur les enquêtes conduites localement –, ainsi qu’à des coupures de presse et à la littérature grise sur le sujet. Notre démarche se veut interdisciplinaire, à la confluence des champs géographique, historique et sociologique.

C’est la rencontre entre deux dialectiques, l’une puisant on le verra dans des facteurs nationaux, suscitant et/ou répondant à un certain nombre d’attentes, l’autre attachée à une diversification/distinction de l’offre touristique contemporaine, que se nouent les critères de réussite du thanatourisme en terre arc-en-ciel. Nous passerons en revue ce qui nous paraît être trois facteurs clés de son ancrage territorial, en relativisant ce faisant un certain nombre d’idées reçues : en premier lieu, un aspect économique et géographique assez classique associé à l’augmentation de l’offre touristique d’un pays émergent en ses lieux les plus fréquentés, soit ses grandes aires urbaines ; en second lieu, un discours et une scénarisation patrimoniale à teneur optimiste, combinant espérance en l’avenir, nouvelle narration nationale et édification de mythes. En dernier lieu, un facteur temporel en phase avec son époque, lequel trahit sans doute un contexte ambivalent, où le sentiment de nostalgie et d’élan emphatique le dispute à un processus d’identification.

Du facteur géoéconomique : polarisation (intra)métropolitaine dans un contexte de diversification touristique

Un premier élément factuel associé à l’assise des prestations du dark tourism sur la scène mondiale se rattacherait à ce que Thomas Hovi (2013) appelle – tout en s’interrogeant – un critère culturel ethnocentrique. Par extension, il pourrait se rapprocher du regard « occidental » (ou Western). Il s’agit d’une réalité qui demande à être relativisée. Certes, le succès de certains sites tels qu’Auschwitz-Birkenau (1,43 million de visiteurs chaque année) ou Ground Zero (plus de trois millions de personnes annuellement) ne se dément pas. Mais rappelons déjà que le dark tourism, en termes de lieux couverts et de pratiques offertes, n’est nullement un apanage « occidental » (si tant est par ailleurs que ce terme puisse encore avoir de la pertinence). Outre le risk tourism, il est vrai exceptionnel dans des pays en guerre (Iraq, Syrie…), de manière plus traditionnelle la Chine – la zone du tremblement de terre du Sichuan est proposée par des voyagistes –, l’Inde, l’Indonésie ou le Brésil (dans les Slums ou autres Favela Tours), s’inscrivent dorénavant sur la carte des destinations proposant du tourisme dit sombre (dans son sens élargi). L’Afrique du Sud ne fait évidemment pas exception à la règle avec en tête d’affiche la prison de Robben Island. Certes, on pourrait évoquer là des prestations singulières, pour certaines relativement récentes. Mais les pratiques des pays émergents rejoignent bien celles établies des pays développés. Les opérations de patrimonialisation touristique relatives à d’autres génocides que la Shoah existent, que ce soit au Cambodge (Tuol Sleng Museum) ou au Rwanda (Murambi Memorial). Ces sites sont, il est vrai, moins fréquentés qu’Auschwitz, mais il ne faut pas forcément y voir une hiérarchisation culturelle des catastrophes du fait d’un intérêt différencié. Une partie de l’explication est plus triviale : l’apparition puis le succès du dark tourism ne font souvent que suivre la courbe de l’enracinement et de l’augmentation de l’activité touristique et de sa spatialisation dans le monde ; présent là où le tourisme est le mieux installé depuis longtemps, il s’incruste dans les destinations nouvelles. De façon prosaïque, si le tourisme accompagne le développement, le dark tourism accompagne lui l’essor et la diversification de l’activité sur la planète.

Une autre idée reçue mérite d’être nuancée : elle concerne la place devenue incontournable chez les visiteurs de ce segment d’activité. Ainsi, aux dires de Philip Stone et Richard Sharpley (2008), l’intérêt mondial pour ce genre d’attraction semble répandu de nos jours, ces auteurs parlant même de véritable « phénomène ». S’il semble éloigné de la réalité de voyage de la majorité des individus, dans les faits, beaucoup de touristes visitent ce genre de site au cours d’un déplacement. Sur la scène internationale, l’engouement pour des lieux comme Alcatraz, la maison d’Anne Frank, la Old Melbourne Gaol ou le Hiroshima Peace Memorial Park peut en attester. Toutefois, il convient de rester prudent et d’éviter les généralisations.

Si nous nous en tenons à notre expérience sud-africaine, nous remarquons effectivement que les sites reliés au dark tourism et notamment à la politique d’apartheid s’inscrivent désormais comme un produit touristique signifiant. Toutefois, cela n’en fait pas encore le produit d’appel majeur en terre arc-en-ciel. Les statistiques nationales montrent que les attractions patrimoniales relatives à l’ex-politique de ségrégation raciale sont plutôt un complément aux séjours touristiques, justifiées initialement par d’autres considérations ou motifs de voyage. Pour les touristes étrangers ultramarins (un des publics du dark tourism), la raison première motivant un déplacement en Afrique du Sud reste la découverte de ses paysages naturels et de sa faune. Ceux-ci s’inscrivent dans les safaris au sein des nombreux parcs nationaux et réserves naturelles. L’expérience sud-africaine est un enchevêtrement de game parks (en particulier la quête des big five) et subsidiairement de ce qu’on pourrait appeler les villages culturels. Ces derniers offrent des spectacles culturels ethniques se déroulant dans des villages « traditionnels », plus ou moins authentiques (Lesedi, Shakaland, Phezulu…), en rapport avec les populations bantoues de l’arrière-pays (Folio, 2010). De même, en ce qui concerne spécifiquement les sites sombres les plus visités, il ressort que leur proximité – de certaines zones touristiques ou centrales – ainsi que leur accessibilité leur servent d’arguments. Pour donner quelques exemples, citons le Victoria & Alfred Waterfront au Cap à proximité de Robben Island, ou encore le Musée de l’apartheid au sud-ouest du parc à thème de Gold Reef City à Johannesburg. Par ailleurs, nombre de visites guidées de townships (faubourgs « indigènes » des villes d’Afrique du Sud) débutent par la visite théorique d’un musée situé en centre-ville, alors que les prestataires privés viennent généralement chercher et ramener les visiteurs à leur hôtel. Par conséquent, évoquer des espaces lointains de « confins » – par exemple une île au large ou un quartier urbain excentré… – est à nuancer partiellement, au vu de la mobilisation consentie pour désenclaver ces lieux et les (ré)intégrer au tissu économique national grâce au tourisme. Au final, sans en dépendre, les métropoles d’Afrique du Sud restent prioritairement concernées par les prestations du dark tourism liées à l’apartheid. Nous citerons prioritairement Johannesburg et Le Cap, suivies de Durban/eThkewini, Pretoria/Tshwane et Port Elisabeth/Nelson Mandela Bay. Au demeurant, se relève une certaine « territorialisation » du secteur. Nous pourrions arguer que cela n’est pas une surprise puisque l’apartheid détenait une inscription spatiale décisive en milieu urbain (et encore plus saillante et complexe dans les grandes villes). Cette territorialisation demeure, qui plus est, assez fidèle à la distribution générale, à l’échelle nationale, des visiteurs étrangers : les métropoles sont aussi très touchées car c’est ici qu’arrivent et/ou résident les contingents de touristes[3].

Cela étant dit, il faut y ajouter une articulation scalaire intéressante. Si les places fortes économiques du pays sont globalement concernées, nous préférons à grande échelle le terme de « marges » urbaines pour définir les objets phares du dark tourism. Celui-ci doit être compris dans son sens le plus large, soit certes les zones périphériques – pensons ici aux townships comme Soweto, véritable figure archétypale –, mais aussi les sites anciennement redoutés et répulsifs, comme une ancienne maison indigène ou une prison depuis transformée en musée. Ainsi, au Cap, du fait d’une forte mobilisation communautaire, le musée du District Six a revalorisé un quartier péricentral dont l’image avait fini par être associée à la destruction et à l’expulsion d’habitants en 1968 (pour cause de cohabitation communautaire devenue insupportable). Tout cela passe évidemment par des opérations de « recodage » – en termes d’image – et de réinsertion – en termes de désenclavement et de raccordement au tourisme local – de ces lieux. Soweto (South Western Township) est dorénavant bien visible dans le programme de l’ensemble des organisateurs de voyages nationaux. Robben Island est un incontournable de la visite de Cape Town. Le musée du District Six, de son côté, a été rattaché au City Bus touristique de la ville mère (Mother City). Tout cela conduit par conséquent à lire le phénomène à un autre niveau d’échelle, plus fin, celui intra (ou infra)métropolitain.

D’une manière générale, ces prestations, du moins les plus populaires, agissent en complément d’un séjour touristique global en Afrique du Sud. Elles bénéficient de leur originalité et d’un positionnement de niche qui va compléter l’éventail des pratiques. Ce sont les « combinés touristiques », associant diverses expériences, qui caractérisent de nos jours les voyages. Ces prestations incarnent donc pour l’heure une pratique annexe, étant rarement la finalité première du séjour, y compris pour un site comme Robben Island, pourtant le plus notoire du pays en matière de dark tourism. Classé sur la Liste du patrimoine mondial de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) depuis 1999, il accueille un peu plus de 350 000 visiteurs chaque année, ce qui est loin d’être négligeable. La célèbre prison de haute sécurité de l’île arrive tout de même après le cap de Bonne-Espérance et la montagne de la Table en termes de fréquentation touristique dans l’aire métropolitaine de Cape Town (D’Angelo, 2014). À Johannesburg, au milieu des années 2000, l’Apartheid Museum (environ 50 000 visiteurs, ce qui en fait tout de même un des premiers musées de la ville) ou Soweto (plus de 250 000 visiteurs) se positionnaient après le parc de Gold Reef City, le Montecasino ou les marchés de Bruma et de Rosebank (City of Johannesburg, 2012).

La seconde grande clientèle du tourisme mémoriel sombre est constituée du public scolaire sud-africain. À ce niveau, les visites se font en groupe, dans un cadre didactique, sans véritable libre choix. Il est à noter que ces sorties pédagogiques sont particulièrement nombreuses en avril et en septembre, qui sont des périodes de commémorations patrimoniales importantes en Afrique du Sud. Aussi cela amène-t-il à une certaine ponctualité (plus que saisonnalité) dont il faut tenir compte dans la fréquentation des sites, du moins ceux qui n’ont pas une très grande notoriété. Au KwaMuhle Museum de Durban par exemple (un petit musée narrant la politique de ségrégation urbaine appliquée dans la ville tout au long du XXe siècle), l’essentiel de la fréquentation annuelle a lieu autour des dates du 27 avril (le Freedom Day qui célèbre la fin de l’apartheid et le début de la démocratie en Afrique du Sud) et du 24 septembre (le Heritage Day, journée de la célébration nationale de la « diversité dans l’unité »).

À Johannesburg, Constitution Hill reste à ce titre un site plus original et c’est pourquoi nous pouvons s’y attarder. Le lieu ne jouit pas de la même notoriété touristique que l’île où a été emprisonné Mandela ou le Musée de l’apartheid, mais soulignons que ce sont en partie des citoyens locaux ordinaires qui sont amenés à le fréquenter, pour d’autres raisons. Situé en zone péricentrale de Johannesburg, il a été ouvert aux visiteurs en 1995 en tant que structure semi-publique (Constitution Hill Foundation, 2006). L’endroit compte au nombre des projets Blue IQ de la province du Gauteng (c’est-à-dire des lieux d’investissements stratégiques). Il est cogéré par l’organisme gouvernemental Johannesburg Development Agency (JDA), qui pilote des initiatives de développement et de réhabilitation urbains en partenariat avec le secteur privé. Constitution Hill regroupe plusieurs bâtiments (illustrations 1 à 4). Le Old Fort fut une prison de haute sécurité pour les Blancs sous l’apartheid et également l’ancien poste de défense des Afrikaners durant la guerre les opposant aux Anglais (1899-1902). La Number Four ou « Prison indigène » fut quant à elle le lieu où ont été retenus des activistes pro-démocrates de couleur (Robert Sobukwe, fondateur du Congrès panafricain, ou encore Gandhi, durant sa campagne de résistance en 1906). À proximité, la Women’s Gaol, elle aussi accessible au public, fut une prison réservée aux femmes, où ont entre autres été détenues les militantes Winnie Mandela et Albertina Sisulu. Enfin, l’actuelle cour constitutionnelle a été établie localement en 2004 en un beau symbole de juxtaposition physique : les abus du passé (les prisons) côtoient ainsi l’espérance en un meilleur futur (la cour).

Fig. 1

Illustration 1

Illustration 1

Constitution Hill près de Hillbrow, aux abords du centre-ville de Johannesburg. La mise en scène, bien qu’austère, est axée sur la nostalgie et la pédagogie, la grande place aérée en plein milieu du site étant la figure métaphorique de cette lueur d’espoir dans la nouvelle Afrique du Sud. On peut y relever la grande variété des objets et des supports internes : le visiteur passe en revue les cellules sordides.

Photographie : Fabrice Folio

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Fig. 2

Illustration 2

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Constitution Hill, Johannesburg, Afrique du Sud : une cour intérieure où eurent lieu des actes de torture.

Photographie : Fabrice Folio

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Fig. 3

Illustration 3

Illustration 3

Constitution Hill, Johannesburg, Afrique du Sud : large buste à l’effigie de Gandhi (devant un groupe de scolaires accompagné ici d’un médiateur culturel).

Photographie : Fabrice Folio

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Fig. 4

Illustration 4

Illustration 4

Constitution Hill, Johannesburg, Afrique du Sud : panneau multilingue informant de la présence, en ce lieu, de la cour constitutionnelle sud-africaine.

Photographie : Fabrice Folio

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Constitution Hill modifie une histoire chargée négativement en une ode à la reconstruction identitaire dans l’Afrique du Sud post-apartheid. Ce qui fait la particularité de cette prison (dans l’inconscient de nombreux Sud-Africains), c’est qu’elle n’a pas abrité que des prisonniers politiques ou des activistes, mais aussi tous ceux, citoyens ordinaires, qui ont été arrêtés pour des délits divers (plus au moins graves), y compris parfois pour des entorses bénignes à la législation d’apartheid (non-port du pass[4], non-respect du couvre-feu). En prestation mémorielle intégrale, Constitution Hill touche à plusieurs périodes (coloniale, apartheid) et épisodes phares de l’histoire du pays : guerre Anglo-Boer, rassemblement civique des Indiens, lutte – de la majorité noire mais pas uniquement – contre la politique de ségrégation raciale. Elle participe qui plus est à une amorce de régénération urbaine par son établissement aux portes d’un quartier populaire (soit celui de Hillbrow qui attire beaucoup de migrants d’Afrique de l’Ouest), dont il faudrait encore mesurer les répercussions éventuelles sur une échelle de temps plus longue. C’est d’ailleurs cet enjeu territorial qui a pu expliquer l’appui assidu de la municipalité de Johannesburg au projet. La venue de touristes devient ici associée à l’entrée de subsides et à un effet d’entraînement local. Enfin et surtout, le site allie passé et présent à un site toujours fonctionnel, la cour constitutionnelle, qui amène des résidents ordinaires à le fréquenter et subséquemment à en apprendre davantage sur l’histoire agitée de leur pays. Certes, on ne peut plus véritablement parler à ce niveau d’initiatives touristiques ou récréatives, même s’il faut rappeler que la vocation du lieu est de devenir un espace public central pour tous les citadins de Johannesburg (Gevisser, 2004). Il arrive ainsi que le site soit mobilisé et occupé dans le cadre d’événements privés et notamment de fêtes diverses.

Du facteur médiatique et iconique : hope tourism et édification de mythes

Une autre idée reçue à propos du dark tourism concerne l’image controversée qui lui reste attachée, à savoir la mort, la peine et la souffrance utilisées comme produits d’appel. La valorisation à finalité économique de ce type de patrimoine sensible interpelle. On renvoie pour l’illustrer aux mots de Philip Stone : dans un article publié par le Guardian (cité dans Coldwell, 2013), le directeur exécutif de l’Institut pour la recherche en dark tourism évoque, en s’appuyant sur l’exemple du site du crash du Vol 93 le 11 septembre 2001 en Pennsylvanie, le cycle implacable de la « commercialisation de la mort ». On peut à bon droit s’interroger sur ce mariage insolite entre événement tragique et marchandisation. De manière entendue, on se demanderait si, dans le cas sud-africain, des sites comme Robben Island ou l’Apartheid Museum ont besoin d’équipements communément rattachés à la tradition touristique ou de loisirs, tels que des boutiques de souvenirs ou des points de restauration.

À cette interrogation il est vrai réductrice, il faut répondre de façon pragmatique. On stipulera qu’au moment précis où ces lieux s’affichent, sensibilisent et s’ouvrent au grand public, dans le cadre de prestations facturées, ils émargent à l’industrie touristique. Du reste, un prix d’entrée est fixé, ces espaces ne sont pas gérés sur la base du bénévolat, le personnel est rémunéré et l’entretien du site demeure une obligation. Certains musées, comme le Musée de l’apartheid (par l’intermédiaire du consortium Akani Egoli), sont par ailleurs privés (bien que ce dernier ait ensuite été concédé à une Section 21 Company[5]). Le tourisme patrimonial reste un secteur où se nouent maints enjeux économiques : la totalité des compagnies touristiques privées ont ajouté ces prestations à leur catalogue et attendent d’elles des standards d’accueil et de services. Il est donc compréhensible que la question de la bonne gestion budgétaire (y compris par le biais des donations, des contributions ou encore du sponsoring[6]) devienne un élément stratégique à prendre en compte, parmi d’autres. Dans le cas de Constitution Hill, de Soweto ou encore de Robben Island, le visiteur ne relèvera rien de particulièrement perturbant ou d’offusquant dans le déroulement de la visite. Tout d’abord, ces lieux sont vastes et les segments sont bien séparés (illustrations 5 à 8). Qui plus est, les parcours sont scénarisés. L’ambiance elle reste plutôt pesante et empreinte de gravité. Aussi, on ira jusqu’à dire que les endroits dits de « repos » (restaurant, librairie, mais aussi banc et jardin), apparaissent un peu comme des nœuds de décompression après la tension emmagasinée. Les visiteurs peuvent là plus aisément se ressourcer, réfléchir et discuter de leur ressenti.

Fig. 5

Illustration 5

Illustration 5

La visite guidée du musée national de Robben Island s’effectue en ferry à partir du waterfront du Cap. La navigation de neuf kilomètres et la découverte graduelle de l’île constituent un premier moment fort du tour.

Photographie : Fabrice Folio

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Fig. 6

Illustration 6

Illustration 6

Robben Island, Afrique du Sud : S’y déclinent ensuite l’histoire du lieu d’incarcération narrée par un ancien pensionnaire reconverti et le passage attendu – et bref – devant la cellule de Nelson Mandela.

Photographie : Fabrice Folio

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Fig. 7

Illustration 7

Illustration 7

Robben Island, Afrique du Sud : Durant le tour de l’île en bus se découvrent ensuite les carrières de chaux où travaillaient les détenus.

Photographie : Fabrice Folio

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Fig. 8

Illustration 8

Illustration 8

Robben Island, Afrique du Sud : avant le retour à l’embarcadère, sont exposées de grandes photographies décrivant le temps de la libération. On y trouve aussi diverses échoppes.

Photographie : Fabrice Folio

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Au surplus, on pourra alléguer que ce n’est pas la mort stricto sensu rattachée à ces endroits distinctifs, mais leur histoire grave, événementielle, qui est révélée. À bien des égards, le cas sud-africain fait prendre conscience que le message de la réconciliation nationale et l’expression d’une nouvelle identité (Houssay-Holzschuch, 2010) sous-tendent de nos jours les matériaux patrimoniaux valorisés en terre arc-en-ciel. Les intérêts sont multiples (tant économiques, politiques qu’identitaires) et le discours s’adresse à plusieurs publics. À l’endroit des visiteurs étrangers le message est explicite : l’Afrique du Sud assume son passé sans l’occulter et est parvenue à surmonter ses travers raciaux, ce qui en fait un idéal pour la terre entière ; à l’attention de la population locale, le symbole est tout aussi manifeste : la jeune démocratie sud-africaine peut être fière des efforts souscrits de reconnaissance et de réhabilitation, ce qui doit faire sens dans le cadre de la cohésion du pays. Le quartier de Soweto et Robben Island ne sont pas uniquement vendus comme des lieux témoins de refoulement ou d’incarcération rudes, mais des endroits allusifs où des valeurs, telles que l’abnégation et la transcendance, ont été portées au plus haut.

À ce niveau, le facteur médiatique a pu jouer un rôle substantiel (Rojek, 1997). Le maelstrom de romans, de documentaires, de fictions cinématographiques, de téléfilms et d’albums musicaux portant sur l’apartheid (et surtout sur la lutte anti-apartheid), tous engagés – et pour beaucoup d’entre eux frappés d’opprobre, ce qui a eu précisément pour vertu de les populariser davantage notamment à l’étranger… –, a clairement positionné l’Afrique du Sud sur la carte du monde. Uniquement pour les fictions cinématographiques réalisées avant la chute de l’apartheid, et la liste n’est pas exhaustive, citons : Pleure, ô mon pays bien-aimé (issue du roman de l’écrivain Alan Paton en 1948) de Zoltan Korda (1952), qui fera l’objet d’un remake signé Darrell Roodt en 1995 ; Cry freedom de Richard Attenborough (1987) au scénario signé John Briley ; Un monde à part de Chris Menges (1988) ; ou encore Une saison blanche et sèche d’Euzhan Palcy (1989), adaptée d’un célèbre roman d’André Brink (1979). Consécutivement (ou simultanément) et chacune à sa manière, ces œuvres ont gravé dans le marbre de l’histoire (inter)nationale le combat légitime d’un peuple contre un régime inique et oppressif. Il ne faut pas sous-estimer cet aspect, particulièrement dans un contexte de mondialisation libérale : l’impact du soft power sur des prestations de type dark tourism accompagne généralement les hausses de fréquentation de tel ou tel lieu. Référons-nous ici évidemment aux camps de concentration (par exemple après la sortie du film La liste de Schindler de Steven Spielberg, 1993), ou encore à la fiction La Déchirure – The Killing Fields – de Roland Joffé, sorti en 1984, pour le Mémorial du Cambodge. Parfois même, il incitera au désenclavement et à l’ouverture de sites (pensons à ce niveau aux tours de Dharavi à Mumbaï après l’oscarisation du film Slumdog Millionnaire réalisé par Danny Boyle, sorti en 2008 et co-réalisé par Loveleen Tandan en Inde). Nous soutenons même que la notoriété immuable des objets patrimonialisés est en partie entretenue par des réactualisations médiatiques permanentes (la valse des productions de tous types relatives au génocide rwandais pouvant en attester), à défaut d’une oblitération, voire d’un effacement (erasure) des mémoires.

Il est un autre aspect qui doit être mis en exergue : la valorisation de personnages notoires bien distincts. Elle vient ajouter une crédibilité humaniste à ces visites, ce qu’on peut nommer l’« effet Mandela » dans le cas sud-africain. Certes, le dark tourism est déjà connu pour abriter, dans ses multiples formes, des prestations relatant la vie et les actes de personnages connus, fussent-ils respectés (James Dean, John Lennon, Lady Di ou John F. Kennedy) ou craints et/ou détestés (Nicolae Ceausescu, Vlad III l’empaleur, Bonnie & Clyde, Charles Manson). Toutefois, en Afrique du Sud, une grande majorité des lieux du dark tourism se trouvent surdéterminés positivement par des figures tutélaires. Elles sont destinées sans doute à servir de caution charismatique à une noble cause : celle de la lutte et de la mise à bas d’un régime raciste, celle aussi d’un discours rassembleur et pacificateur nourrissant le nouveau départ du pays. Et ces icones ne concernent pas uniquement feu Nelson Mandela. D’autres figures, parfois martyres, sont conviées : Winnie Mandela, mais aussi Gandhi, Desmond Tutu ou Steve Biko (leader du mouvement de la conscience noire, arrêté, torturé puis retrouvé mort en cellule en 1977). L’existence tortueuse, parfois controversée, de ces personnages n’est pas décortiquée durant les prestations, au point d’offrir une histoire (parfois une « hagiographie ») simplifiée, consensuelle et politiquement correcte. Pour ne retenir qu’un seul exemple, durant la visite à Inanda, dans l’ancienne maison de presse de Gandhi, l’instaurateur du Satyagraha (la « poursuite ou étreinte de la vérité ») est communément associé à Nelson Mandela, ex-leader des commandos « fer de lance de la nation », en qualité de chantre de la non-violence !

À Soweto, des haltes incontournables sont proposées et tentent de ne faire transpirer aucun pessimisme ambiant. Les excursions déclinent ainsi la célèbre place où a été signée la Freedom Charter en 1955 : ils ramènent à ce moment au combat des membres fondateurs de l’African National Congress (ANC – le parti aujourd’hui au pouvoir) et détiennent incidemment un agenda politique. Cette étape des Soweto Tours se situe au centre d’une vaste esplanade qui abrite un nouvel hôtel cinq étoiles (où on rappelle au visiteur que le Prince Charles y a séjourné), le tout prenant place non loin du bidonville de Kliptown. Mais le lieu clé de la prestation est bien Vilakazi Street à Orlando West, passage obligé de la visite où affluent aujourd’hui les cohortes de visiteurs. Cette rue est présentée comme l’artère de la résistance estudiantine à l’apprentissage obligatoire de l’afrikaans en 1976 (manifestation ayant dégénéré à la suite de l’intervention de la police). Une image « totem » a fait le tour du monde : celle de la photographie de Sam Nzima figeant pour l’éternité le jeune Hector Pieterson, victime expiatoire porté à bout de bras par Mbuyisa Makhubo. La rue Vilakazi abrite surtout aujourd’hui les maisons de deux prix Nobel de la paix. On ne manquera d’ailleurs pas de rappeler qu’il s’agit à ce niveau de la seule rue au monde de ce genre, avec la maison de Winnie et Nelson Mandela – reconvertie en musée intimiste – ainsi que celle de Desmond Tutu. Sheebens (tavernes), artisanat traditionnel et restaurants « authentiques » s’y succèdent, agrémentés de sculptures et de peintures murales, ainsi que d’une signalétique explicative (plaques) bien apparente sur des trottoirs entièrement refaits. Le tout compose le Vilakazi Street Precinct Development Project. L’idée ambitieuse de départ (menée par la Municipalité métropolitaine de Johannesburg durant les années 2000) était d’associer les résidents au sein d’une initiative patrimonialo-touristique, à l’attention à la fois des locaux et des touristes (ce qui a pu montrer quelques limites en termes de participation) (Guinard, 2015). Pour finir, la visite de Soweto amène systématiquement à passer devant le récent théâtre du township, signe de l’aménagement du quartier et de l’intense vie culturelle qui y règne (illustrations 9 à 12).

Fig. 9

Illustration 9

Illustration 9

Township de Soweto à Johannesburg : la place rénovée où fut signée la charte de la liberté.

Photographie : Fabrice Folio.

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Fig. 10

Illustration 10

Illustration 10

Township de Soweto, à Johannesburg : la maison de Nelson et de Winnie Mandela à Orlando, transformée depuis en musée.

Photographie : Fabrice Folio.

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Fig. 11

Illustration 11

Illustration 11

Township de Soweto à Johannesburg : le mémorial dédié aux écoliers de 1976.

Photographie : Fabrice Folio.

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Fig. 12

Illustration 12

Illustration 12

Township de Soweto à Johannesburg : le récent Soweto Theater et son architecture colorée, originale et excentrique.

Photographie : Fabrice Folio.

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Au musée KwaMuhle dans la ville littorale de Durban, la première tranche du bâtiment a longtemps été l’unique partie accessible de la structure muséale. Cette dernière retranscrit les souffrances endurées par les populations locales noires (de la destruction du quartier péricentral de Cato Manor au monopole de la ville sur la vente de la bière, en passant par l’humiliation causée par le port du pass). Le lieu, construit en 1928, servait initialement à l’enregistrement des Noirs arrivant en ville dans ce qui était alors un bureau indigène. D’un espace détesté, la municipalité a opté pour la reconversion muséale au milieu de la décennie 1990. Elle ne le présente pas comme un Musée de l’apartheid, mais un musée de l’histoire africaine. Depuis quelques années, les autorités locales ont même ouvert une seconde tranche orientée vers la scénographie biographique de personnalités locales lauréates. Celles-ci sont souvent nées dans la métropole de Durban et sont de toutes les communautés confondues. Elles ont joué un rôle remarquable dans la construction et l’identité de la ville, dans divers domaines (politique, économique, associatif, sportif ou culturel). Un « vote » citoyen a lieu chaque année pour leur rendre hommage. En utilisant bulletins et urne, le visiteur de passage est lui-même encouragé à y participer en proposant des noms et les raisons attachées.

À travers les deux exemples de Soweto et du KwaMuhle, on saisit que la narration se déplace finement : au dark tourism se substitue sémantiquement un tourisme d’inspiration. Ce dernier déroule la trame d’un nouveau roman national à visée inclusive. Il est motivé par des personnages ou des figures inspirants, lesquels traduisent par certains aspects un subtil individualisme salvateur, voire un sentiment diffus de self-made man (illustration 13-16).

Fig. 13

Illustration 13

Illustration 13

Musée KwaMuhle dans la municipalité d’eThekhwini (ex-Durban) : Les dioramas restituant le contrôle policier du pass.

Photographie : Fabrice Folio.

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Fig. 14

Illustration 14

Illustration 14

Musée KwaMuhle dans la municipalité d’eThekhwini (ex-Durban) : Les documents d’époque présentent la destruction arbitraire de quartiers pluriethniques jugés « insalubres » (Cato Manor, sorte d’équivalent local du District Six au Cap).

Photographie : Fabrice Folio.

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Fig. 15

Illustration 15

Illustration 15

Musée KwaMuhle dans la municipalité d’eThekhwini (ex-Durban) : On y trouve aussi des sculptures massives à l’effigie des individus provenant des zones rurales (et qui devaient patienter ici de longues heures avant d’être « enregistrés »).

Photographie : Fabrice Folio.

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Fig. 16

Illustration 16

Illustration 16

Musée KwaMuhle dans la municipalité d’eThekhwini (ex-Durban) : Les portraits récents de personnalités de la ville véhiculent quant à eux un épanouissement individuel. Ils font office de légendes et de modèles à suivre.

Photographie : Fabrice Folio

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Du facteur contemporain : distinction, métonymie et effet catharsis ?

Attardons-nous pour finir sur un ultime cliché solidement ancré : le dark tourism serait une pratique contemporaine. Avec du recul, il est facile d’avancer que la fascination pour la mort et les désastres ou les drames n’est pas vraiment inédite. La nouveauté se situe davantage dans le fait qu’elle s’insère depuis près d’une trentaine d’années dans l’industrie du tourisme, amplifiée par les relais médiatiques et standardisée en des « produits » bien spécifiques, comme c’est le cas en terre sud-africaine. Cependant, la curiosité suscitant une venue sur des lieux tragiques se retrouve fort loin dans l’histoire. D’après Philip Stone et Richard Sharpley (2008), les lieux d’exécutions médiévales (par exemple le village anglais de Tyburn dans le Middlesex), les amphithéâtres rassemblant les gladiateurs dans l’Antiquité (le Colisée à Rome), la multitude de bûchers (pour exécuter ceux jugés coupables d’hérésie), peuvent ainsi être classés parmi les proto-destinations liées à la mort. On réalise que la souffrance est depuis longtemps exhibée aux foules. Selon Anthony Seaton (1996), le courant thanatoptique est bien antérieur à son ancrage à la sphère touristique moderne. Il composait même un versant de la spiritualité et des pensées philosophiques, caractéristique de la période romantique de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. Le site de Waterloo à partir de 1816 et les pérégrinations à Pompéi ne sont-elles pas les plus évidentes destinations thanatoptiques de l’ère romantique ?

La liaison entre la violence et le divertissement ne serait au final que la facette saillante d’un penchant plus présentable pour le dramatique. Le mélange d’émotions amalgamant attraction et aversion, à travers ce qui touche à l’horreur et à la tragédie, est aussi visible dans la littérature, la musique, l’art et plus récemment la télévision, le grand écran ou l’industrie des jeux vidéo. L’association du tourisme patrimonial avec les atrocités de l’histoire et le spectaculaire ne fait finalement qu’épouser une dynamique qu’ont empruntée ou qu’empruntent d’autres supports. Dès lors, de semblables interrogations d’ordre moral surgissent. Elles interpellent ici probablement davantage, à cause de la confrontation au réel, d’une immixtion et d’un face-à-face sans concession. Mais l’être humain n’a-t-il pas toujours été intrigué par la tragédie et la peine ? Par la fréquentation des sites du dark tourism, ne pourrait-on pas déceler un essai de justification et d’intelligibilité du sens qu’il souhaite donner à sa destinée ? Enfin, si engouement plus actuel il y avait, ne conduirait-il pas à émettre l’hypothèse que le contexte contemporain amplifie justement cette tendance ?

Un touriste sombre serait celui pour qui les attraits liés au tragique et au drame doivent être les desseins du déplacement. À ce moment, on supputerait que c’est cela qui le distinguerait d’un voyageur attaché aux seuls aspects « mémoriaux » (et qui ferait lui plutôt appel à un intérêt pour l’histoire). Mais l’argument devient difficilement défendable : ainsi, les catacombes de Paris ou de Palerme en viennent-elles à être « choisies » pour leur valeur historique plutôt que pour l’aspect sépulture qui leur est attaché ? Doit-on retenir des tours Antebellum en Louisiane ou du musée de Villèle à La Réunion un mode de vie typique (celui des plantations), ou bien les quartiers adjacents réservés aux esclaves et à la servitude ?

De l’avis de John Lennon et Malcolm Foley (2000), pour que l’on puisse parler de dark tourism, il faudrait que le site soit à ce point contemporain qu’il générerait une dose d’anxiété et une part de doute chez le visiteur. Le temps court à l’échelle de l’histoire permettrait ainsi de « valider » un lieu de dark tourism, en ce qu’il instillerait une crainte – que cela pourrait se reproduire –, augmentant ce faisant le sentiment d’empathie. Mais où placer le curseur historique ? Ce qui amène à se questionner plus précisément sur les finalités des visiteurs s’adonnant au dark tourism (de manière générale et en Afrique du Sud particulièrement). Il convient de proposer des réponses structurées car, finalement, le tourisme sombre demeure un domaine d’étude assez nouveau. Selon Richard Sharpley et Philip Stone (2009), la littérature scientifique sur ce type de tourisme reste pour l’heure éclectique et fragile et les motivations inhérentes composent un domaine sous-évalué. Plusieurs facteurs d’ordre sociologique et psychologique peuvent être conviés et certains sont controversés. Sur le plan de la recherche, les travaux de Peter Tarlow (2005), de Gregory J. Ashworth (2004) et de Graham M.S. Dann (2005) seront ici mobilisés pour dégager, de prime abord, six facteurs mobilisateurs du dark tourism, lesquels peuvent tout à fait s’associer et se combiner.

Un attrait pour la connaissance et la compréhension de l’histoire

Ces lieux ont une vertu éducative et alimentent une forme de responsabilisation sociale (Hyde et Harman, 2011). Nul doute que lorsque les bus d’écoliers sud-africains abordent le Musée de l’apartheid, il s’agit de se coller aux programmes scolaires dont l’objectif est une meilleure connaissance d’une histoire mouvementée et longtemps occultée du pays. Et comme l’appuie Didier Fassin (2007), il ne s’agit pas tant de lutter contre l’oubli des faits (ou leur négation), que d’éviter une forme de déréalisation d’un passé encore proche.

Une mission de prise de conscience afin de (se) sensibiliser pour éviter l’indicible et potentiellement inverser le cours des choses

Outre les mémoriaux liés aux génocides ou aux régimes tyranniques, les catastrophes naturelles « touristifiées » (les Katrina Tours à la Nouvelle Orléans, les Tsunami Tours à Banda Aceh ou encore la visite de Tchernobyl) nourrissent une part d’angoisse, de questionnements, fruits de la confrontation entre les dynamiques du monde actuel (croissance démographique, urbanisation, littoralisation…) et les convulsions de notre planète amplifiées par la responsabilité humaine (à travers les implications dans le réchauffement climatique) (Lennon et Foley, 2000).

Une quête d’identité, un retour aux sources

Des survivants ressentent parfois un besoin de revenir sur une scène de drame (Smith, 1996). De même, un épisode tragique dans un lieu donné peut induire un désir de venir s’y recueillir (chez les descendants par exemple), afin de se (re)construire : on renvoie à ce niveau au patrimoine personnel et à la quête de ses racines, comme l’ont évoqué Rasul A. Mowatt et Charles H. Chancellor (2011). Pensons au succès, auprès des Afro-Américains, de la maison des Esclaves sur l’île de Gorée dans la baie de Dakar.

La motivation de pèlerinage, un sentiment de repentance ou bien de fierté

La mauvaise conscience et le désir de rédemption peuvent également être des éléments mobilisateurs, en particulier lorsqu’on touche à des soubresauts « marqueurs » de l’histoire (la traite négrière, l’esclavage, la colonisation, les génocides). Se rendre à Ground Zero pour certains Nord-Américains devient un acte patriotique : on est là sur un mobile tangent, qui tend vers le patriotisme et la fierté nationale.

Une envie de découvrir une offre exclusive et/ou incongrue

Il existe de nos jours un public en quête d’exclusivité touristique, d’expériences « déroutinières » (Mayo et Jarvis, 1981). Le critère de distinction s’exprime ici pleinement, nourrie par le fait que ces prestations restent parfois controversées et pas toujours assumées. Il y a sans doute une envie de se distinguer (des autres touristes) par une pratique pouvant être perçue comme radicale, même transgressive. Paradoxalement, le visiteur aura fréquemment pu compter sur l’uniformisation médiatique sensationnelle pour être au fait de ce qui s’y déroule (ou de ce qui s’y est déroulé).

Une attirance moins avouable pour la violence et la souffrance 

Il y a enfin certains visiteurs qui éprouvent, de façon malsaine et voyeuriste, du plaisir à venir observer un objet macabre pour ce qu’il est (Lennon et Foley, 2000). On formule ce dernier sentiment par l’expression allemande Schadenfreude, proche du sadisme, qui est une excitation induite par le malheur d’autrui.

L’éventail des motivations étant large, il faut éviter les jugements accablants et hâtifs envers les clientèles qui s’y adonnent (Biran et al., 2011). À cette typologie scientifique, nous pouvons maintenant confronter des données d’enquêtes tirées du terrain sud-africain. Les conclusions émanant du travail de Takalani Mudzanani (2014) et notamment de ses entretiens conduits au Hector Peterson Memorial à Soweto sont à cette fin très utiles. Il en ressort que ce sont la motivation pédagogique d’abord (s’instruire, apprendre de ce tournant historique que fut l’année 1976) aidée par la couverture médiatique (presse, roman, cinéma, etc.), mais aussi et surtout le critère de la nostalgie (« effet Mandela »), qui figurent parmi les premiers motifs avancés par les participants à la visite guidée. À un degré moindre, sont aussi avancés la nouveauté (l’envie d’accéder à une prestation unique), le désir de s’éloigner du quotidien et enfin le souhait de nouer de nouvelles relations sociales. Les discours relevés embrassent donc en partie les critères vus précédemment. Cependant, ils les affinent et les complètent.

Nous relèverons en premier lieu qu’ils ont une tonalité globale qui pourrait être qualifiée d’humaniste et de plutôt optimiste. Le terme nostalgie interpelle, en ce qu’il paraît cristalliser un moment clé (ou acmé) de l’histoire nationale : au terme d’un combat mobilisateur à l’écho planétaire (A long walk to freedom…), celui du « miracle » sud-africain et des quelques années d’espérance et d’insouciance ayant entouré le premier mandat démocratique de Madiba – nom de clan tribal et finalement affectif de Mandela –, avant que la dure réalité du quotidien ne finisse par s’imposer.

En second lieu, il ressort aussi assez franchement un caractère iconique (symbolisé par l’ombre du premier président démocratique de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela, dont l’investiture a eu lieu le 10 mai 1994), ainsi qu’un goût assumé pour l’altérité et le partage (plus même que pour la curiosité). Nous pouvons à ce moment soumettre une ultime réflexion : le dark tourism ne se nourrirait-il pas auxiliairement d’une mise en abyme résolue et intellectualisée de l’indicible ? Ne pourrions-nous pas aussi y voir une volonté d’identification « métonymique » à des personnages (comme évoqué précédemment) ou à un environnement exceptionnel donné ?

Nous faisons l’hypothèse que le tourisme sombre peut être un moyen de méditer sur la confrontation à l’épreuve et la réaction imaginée/fantasmée par rapport à un contexte précis. Nous pouvons parler à ce niveau de « transfert métonymique » ou d’identification mélancolique en psychanalyse : « Qu’aurais-je fait si cela avait été moi à la place de l’oppressé… ou de l’oppresseur ? Les enquêtes de Carolyn Strange et Michael Kempa (2003) conduites à Robben Island offrent ici un éclairage intéressant : les visiteurs abordent prioritairement l’île pour en apprendre davantage sur Mandela et le leadership politique de la résistance, secondairement en raison d’un intérêt pour la culture et l’histoire sud-africaine. Rappelons qu’avant de devenir une prison politique pour les opposants au régime, l’île – qui a un passé riche, ce qui n’est pas toujours très connu – a été utilisée comme prison pour les premiers colons hollandais, station de quarantaine, hôpital psychiatrique, léproserie, ainsi que poste de défense militaire. En outre, la moitié des personnes sondées par les deux auteurs ont avoué avoir ressenti à la fois de la tristesse et une profonde admiration ainsi que du respect pour le pardon et le courage des prisonniers. Comme l’explique John Lennon, certains lieux difficiles nous troublent parce qu’ils sont liés à notre capacité de dominer ou de créer/contribuer à forger du désordre, du chaos ! Ce type de tourisme (et en particulier dans les cas où une responsabilité humaine directe est engagée) nous renvoie donc, par là même, à notre capacité d’autodestruction en tant qu’être humain. Rappelons ici la phrase de Plaute (dans La Comédie des Ânes, vers 195 av. J.-C, II v 495), reprise par Hobbes (De cive, épître dédicatoire) : Homo homini lupus : « L’homme est un loup pour l’homme ». En observant les cahots de l’histoire, il ressort que cette dernière paraît, en prime, bégayer et se répéter. Pour Walter Benjamin (1969), il n’est pas de trace de civilisation qui n’intègre, parallèlement, les marques du barbarisme. Cependant, l’inverse est tout aussi vrai : tout moment d’histoire lié au barbarisme est un document édifiant sur la résistance et la résilience (portées communément par quelques personnages qui vont finir par se révéler et devenir charismatiques, ce sur quoi arrive très bien à capitaliser l’Afrique du Sud). Nous renverrons cette fois à Sénèque (Lettres à Lucilius, XCV, 33) qui écrit que « l’homme est une chose sacrée pour l’homme ». En nous renvoyant parfois violemment à ce qu’il y a d’extrême en nous, au gré évidemment des contextes, le dark tourism peut provoquer un effet catharsis (n’est-ce pas là le discours de la nation-building sud-africaine ?) avec, in fine, un retour à une normalité rassurante, mais « consciente ». Cette introspection reste toutefois atténuée par la distance établie entre la scénarisation, parfois l’aseptisation et la standardisation touristiques peu à peu imposées à ces sites, et le monde réel.

Conclusion

Les définitions établies du tourisme sombre s’avèrent très génériques, qu’elles soient de John Lennon et Malcolm Foley ou de Graham Dann et Anthony Seaton. Elles s’inscrivent dans le penchant scientifique de classifier les formes de tourisme et de subdiviser le secteur en des niches visibles (Novelli, 2005). Le succès contemporain des lieux et des monuments du dark tourism tient en premier lieu à la mise en tourisme d’une profusion de matériaux dans un souci concurrentiel des destinations sur la planète. En second lieu, s’adjoint l’impact de la sphère médiatique qui tend à accroître la renommée de « moments » de l’histoire de l’humanité (de façon sélective et arbitraire). À tout cela se mêle un contexte sociétal propre à notre époque. En effet, le touriste moderne mondialisé et dérégulé est un être désinhibé et hyperconnecté. On pourra défendre le fait que l’expérience présentielle et sensorielle demeure incomparable par rapport aux autres supports – que ce soit les livres ou les contenus multimédias historiques a fortiori tragiques. L’intensité perçue ne sera probablement pas identique. Pour beaucoup, il faut être sur place, respirer et ressentir le lieu, le « vivre », afin de pouvoir en parler et ainsi évaluer ces prestations (qui sont aussi des tranches d’histoire).

Mais l’incorporation de ces lieux sensibles dans la bulle touristique est amplifiée depuis quelques décennies et permet cette action de façon parfois décomplexée. Car être présent c’est aussi en effet souvent en retirer un éventuel objet-souvenir, caractéristique d’une époque très individualiste en même temps qu’en quête de repères identitaires. Les égoportraits et leur diffusion sur les réseaux sociaux en sont la forme la plus poussée, ce qui peut heurter certaines consciences dans le cas de selfies enthousiastes pris sur des lieux funestes.

C’est à ce titre que les acteurs opérant dans la sphère du dark tourism tendent de plus en plus à occuper un positionnement stratégique, habile pourrait-on dire (bien évidemment aussi pour en assurer l’assise et le succès). En Afrique du Sud, le message est aussi bien orienté à l’interne qu’à l’international : il s’agit de la pacification et de la reconstruction du pays, à travers l’élaboration d’une identité arc-en-ciel (Marschall, 2010) et l’édification d’une nouvelle mémoire nationale (Nuttall et Coetzee, 1998). Le témoignage mémoriel et didactique, de « conscientisation », est devenu inéluctable. La finalité recherchée est de se souvenir et de se responsabiliser tout en offrant un panel de prestations normées, accessibles et même ludiques. Peut-on toujours parler de tourisme sombre ou est-ce que la formulation de « tourisme de mémoire orienté » ne se prête-t-elle finalement pas mieux au contexte local ?

Nous finirons en ouvrant une piste de réflexion. Cet idéal commun peut aussi prendre le risque d’offrir une vision simplifiée, pour ne pas dire orientée, des événements du passé. Au Musée de l’apartheid par exemple, au-delà d’un projet rodé à la fois pédagogique et performatif (Fassin, 2007), l’universalisme clairement affiché se retrouve teinté d’un voile de panafricanisme et d’afrocentrisme (qui rappelle la « renaissance africaine » chère à l’ex-président Thabo Mbeki) (Samarbakhsh-Liberge, 2000 ; 2003). Cela se remarque par l’allusion à la naissance de l’humanité en Afrique, la simplification de certains enjeux de l’époque (dissensions entre les partis s’opposant à l’apartheid et consécration de l’African National Congress) ou la moindre représentation dans l’exposition des communautés coloured (métis) ou indian.