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Entre censure et autocensure littéraire en Roumanie : L’odyssée d’un journal intime à l’époque communiste

  • Anda Rădulescu

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  • Anda Rădulescu
    Université de Craiova, Département de Français, 13, rue A.I. Cuza, Craiova, Dolj 200585 Roumanie
    andaradul@gmail.com

Couverture de Censure et traduction en deçà et au-delà du monde occidental, Volume 23, numéro 2, 2e semestre 2010, p. 9-290, TTR : traduction, terminologie, rédaction

Corps de l’article

Introduction

1.1. Contexte historique de la Roumanie communiste

L’un des paradoxes du communisme fut que, tout en prônant la liberté individuelle, le droit à l’autodétermination et à l’épanouissement, ce système politique ne fit que restreindre, jusqu’à les annihiler, certains droits fondamentaux de l’individu, parmi lesquels la liberté d’expression, le droit de circuler librement, de choisir son orientation religieuse ou sexuelle, ou encore le droit à l’avortement. Ce contrôle que les autorités de l’État imposèrent à tous les secteurs de la vie publique et privée prit la forme, entre autres, d’une censure de toute production littéraire autochtone ou étrangère, au nom de l’idéologie communiste. Celle-ci exigeait que l’esprit des gens ne soit pas faussé par des idées subversives, anticommunistes, ou réactionnaires, promues notamment par les intellectuels des pays capitalistes ainsi que par certains Roumains non convertis au communisme et gardant la nostalgie de l’ancien régime bourgeois et de la monarchie de l’entre-deux-guerres. C’est pourquoi, même si la circulation de livres et de nouvelles idées n’avait pas été officiellement interdite, on pratiquait toujours la censure, avec plus ou moins de rigueur suivant la période. Si au début (les années 1947-1958) et vers la fin du régime communiste (1982-1989) la censure était draconienne, les années 1974-1979 ont été marquées par un certain relâchement, grâce à l’ouverture de la politique extérieure vers les pays capitalistes occidentaux et notamment vers les États-Unis, qui avaient facilité les échanges commerciaux et établi des accords économiques préférentiels, dont la clause de la « nation la plus favorisée ».

Envisagée au sens large, la censure[1] renvoie aux interdits subis par l’individu dans sa conscience et dans ses actes. Toute société la pratique sous une forme plus ou moins voilée, mais dans les régimes totalitaires, elle se manifeste comme une contrainte sociale, politique et culturelle pesant en permanence sur les esprits. Présente dans tous les aspects de la vie publique ou privée, la censure institutionnelle du régime communiste était encore plus insidieuse, voire dangereuse, vu la subtilité des formes sous lesquelles elle se manifestait[2]. Son rôle était de défendre la nouvelle société contre toute idéologie considérée comme « malsaine » par les dirigeants du Parti Communiste Roumain (PCR) et d’instituer une nouvelle morale, celle du « nouveau citoyen », totalement dévoué et soumis.

Au nom de cette morale, le régime communiste instauré en Roumanie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale a pratiqué une censure complexe, dont l’impact s’est fait ressentir à la fois dans les médias et les productions écrites (discours politiques, oeuvres littéraires, philosophiques, religieuses, traductions, et autres). La censure de cette période s’est manifestée sous diverses formes : interdiction d’une oeuvre suivie d’un procès public pour l’incriminer[3], mise à l’index de certaines publications, ou encore interdiction de publier certains périodiques[4], romans[5], volumes de poésies[6], anthologies littéraires[7], considérés comme subversifs par les dirigeants du PCR. Adrian Marino (2000, p. 75) mentionne encore quelques formes extrêmes, dont la censure de l’oeuvre intégrale d’écrivains roumains déjà en exil (tels que Paul Goma, Dumitru Ţepeneag, Mircea Eliade et Emil Cioran) et la perte du droit de signature (Mihail Şora[8]), voire l’arrêt à domicile d’un auteur (Mircea Dinescu).

Dans l’espace culturel de la Roumanie communiste, comme partout dans les pays de l’Est, la censure était institutionnalisée[9]. Deux organismes notoires dont le rôle était de combattre la propagande hostile au régime, Direcţia generală a presei şi a tipăriturilor [la Direction de la presse et des publications[10]] et Consiliul Culturii şi Educaţiei Socialiste [le Conseil de la Culture et de l’Éducation Socialiste], ont exercé, pendant toute l’époque communiste, un contrôle centralisé et strict limitant la liberté d’expression sous toutes ses formes. Tout cet arsenal d’institutions menait une activité concertée pour contrôler non seulement l’idéologie communiste qu’on inculquait aux Roumains, mais aussi les rédactions des journaux et des maisons d’édition, responsables de la propagation des idées émanant des dirigeants du Parti. Les conséquences de cette censure pratiquée sur les textes écrits sont nombreuses : mutilation d’une oeuvre littéraire, détournement du sens des mots, atténuation des allusions trop directes aux réalités contemporaines, et ainsi de suite.

1.2. Démarche de l’analyse

Dans ces conditions on peut, à juste titre, se demander si l’on n’assiste pas à la disparition de l’autorité de l’auteur, c’est-à-dire à la disparition de la fonction-auteur, notion conçue par Michel Foucault (1969, pp. 74-75) et reprise par Matthew Philpotts, qui la définit ainsi : « The unique, original self-expression of the author » [l’expression singulière et originale de l’auteur] (2007, p. 258).

Une question sous-tend notre étude : dans quelle mesure l’auteur a-t-il autorité sur son texte dans un contexte de censure institutionnelle? Selon Philpotts, lorsqu’une intervention censurante externe ou d’autocensure modifie le texte, ce dernier ne peut plus être considéré comme un exemple de l’expressivité unique et originale de l’auteur (2007, p. 258). Autrement dit, l’auteur peut-il encore assumer la fonction-auteur s’il se trouve obligé de subir la censure qui ampute une partie de son texte? Et, de façon analogue, dans quelle mesure l’auteur peut-il « déléguer » la fonction-auteur au traducteur de son oeuvre en contexte de censure? Plus précisément, car c’est le cas qui nous intéresse ici, qu’est-ce qui se produit lorsque l’auteur s’autotraduit et s’autocensure?

Nous voudrions formuler une hypothèse, à la lumière d’une étude du journal de Paul Miclău : un auteur qui s’autotraduit et qui autocensure son texte ne cède pas la fonction-auteur, car, dans ce cas précis, l’auteur et le traducteur constituent la même personne. Toutefois, l’auteur ne peut pas non plus assumer pleinement la fonction-auteur dans un contexte censurant, comme nous tenterons de l’illustrer en examinant les extraits du journal de Paul Miclău. Il n’empêche qu’à tout moment, Miclău savait ce qu’il voulait exprimer et se rendait pleinement compte des limites de ce qu’il avait le droit de mettre par écrit. En même temps, il est impossible de nier les sentiments de frustration et d’aliénation éprouvés par l’auteur, contraint de renoncer à certains fragments de son oeuvre et à une partie de son pouvoir d’auteur. Pourtant, l’auteur qui s’autotraduit et s’autocensure jouit de certains avantages par rapport au traducteur auquel il aurait pu déléguer la tâche de traduction, car il maintient un certain contrôle et, s’il est habile, peut parfois réussir à subvertir la censure. Lorsqu’il glisse dans sa traduction, comme par inadvertance, des mots à double sens ou ayant une charge métaphorique que le lecteur initié saura décoder, il réussit à suggérer, à évoquer parfois subrepticement, l’atmosphère de son temps et à tromper ainsi la censure. Par conséquent, son texte continue de porter sa griffe.

2. Avatars du journal intime de Paul Miclău

L’odyssée du livre de Paul Miclău[11] est très intéressante, tout en étant symptomatique de la période étudiée. En dépit du fait que l’auteur se trouvait en Roumanie, il a d’abord rédigé son journal intime en français (Tfr.)[12] entre le 1er janvier et le 31 décembre[13] 1985, dans la période la plus dure du communisme. Il se concentre sur l’an 1950, date marquant d’un fil rouge l’existence de l’auteur qui est témoin de la déportation d’une partie de sa famille au Bărăgan[14] alors qu’il est admis à la Faculté des Lettres[15] de Bucarest, en plein régime stalinien. Initialement, Miclău n’envisageait pas la publication de son journal : il voulait seulement restituer l’atmosphère pleine de tensions, de transformations et de conflits sociopolitiques et culturels de sa jeunesse et de ses années d’études. Selon ses dires, Paul Miclău a rédigé son journal en français afin d’éviter d’éventuels problèmes de la part des autorités (2004, p. 17).

En 1989, juste avant la chute du communisme en Roumanie, il a vu la première publication en roumain de son journal (T2), après y avoir apporté des corrections en suivant les « recommandations » imposées par la censure. De plus, le journal portait un autre titre que Dislocaţii [Les disloqués], considéré comme trop subversif pour un texte portant sur la déportation des habitants du Banat, région située au sud-ouest de la Roumanie, près de la frontière avec la Serbie. L’auteur a pensé intituler son livre Comoară de sânge [Trésor de sang], pour éviter le mot « dislocaţii » [disloqués], qui, dans le contexte de l’époque, pouvait être interprété comme une allusion à la destruction des villages ordonnée par Ceauşescu, qui voulait que les distinctions essentielles entre villes et villages s’effacent complètement, quel qu’en fût le prix. Cependant, même le titre de Comoară de sânge [Trésor de sang] a été amputé par la censure de l’époque de son complément du nom[16]. Il est donc devenu « Comoara » [« Trésor »]. Il n’en reste pas moins que Paul Miclău considère ce nouveau titre absurde[17] eu égard au drame dépeint dans le texte, où la déportation des habitants du Banat se voit transformée en une sorte de voyage dans le Bărăgan. À l’autocensure s’ajoutent les modifications opérées par des institutions censurantes qui, par l’intermédiaire des « intellectuels » convertis à l’idéologie du régime communiste, faisaient des excès de zèle afin de veiller à la santé morale des citoyens. Le texte (T2) fut réécrit à un tel point que, lors de sa parution en Roumanie[18] quelques mois avant la chute de Ceauşescu, il ne comptait que la moitié des pages de Dislocaţii [Les disloqués].

3. Manipulation textuelle

Dans ce qui suit, nous examinerons ce qui a motivé la manipulation textuelle visant à atténuer les dures réalités présentées dans le journal : les coupures de paragraphes, le caviardage[19], le gommage[20] de tout ce qui n’était pas conforme à l’idéologie communiste de l’époque totalitaire. Notre corpus est extrait des deux premiers chapitres des variantes roumaines T1 (non censurée datant de 1994) et T2 (variante censurée de 1989), qui portent des titres suggestifs : « Rădăcini rănite » [« Racines blessées »] et « Dezrădăcinarea » [« Déracinement »]. Dans T2, le découpage en chapitres disparaît complètement et le passage d’un épisode à l’autre se fait de façon abrupte, imprévisible. La censure a même proposé une explication déplacée pour cet enchevêtrement : la pénurie de papier et la nécessité d’économiser sur tout (Miclău, 2004, p. 17). Cette manipulation textuelle, qui résulte du travail concerté des acteurs formant le réseau censorial, est signalée aussi par Thomson-Wohlgemuth dans le cas de la République démocratique allemande, à une époque contemporaine de celle de la Roumanie de Ceauşescu :

Its [censorship] scope covered every aspect of the production cycle, from the choice of books to all the editorial preparatory work, in the form of self-censorship by authors and within publishing houses, all the way to the final printing of the text by the printers. Equally, economic pressures played an important role in the censorship mechanism, via handling the resources (such as paper or printing and binding capacities) and in other measures applied in order to influence the book trade […]. What is more, censorship operated as a complicated network of institutions and bodies which were connected through many intertwined pathways, some open, some hidden.

Thomson-Wohlgemuth, 2007, pp. 93-94

La censure institutionnelle n’était donc pas le propre de la Roumanie de Ceauşescu, mais une réalité partagée par les pays satellites de l’URSS.

4. Raisons de la censure

Dans le corpus analysé, on constate que la censure préventive[21] a pratiqué des coupures de fragments plus ou moins longs dans trois situations : 1) lorsque le texte avait des connotations politiques, 2) lorsqu’il faisait explicitement référence à la religion, 3) lorsqu’il était grivois, haut en couleurs ou contenait des injures. Pour le régime pudibond de Ceauşescu, il n’était pas de bon ton de raconter des gauloiseries[22] ou de jurer, parce que tout communiste se devait d’être moral, digne, sérieux et réservé.

4.1. Raisons politiques

La période historique assez trouble qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, avec les nouvelles réformes et l’avènement du socialisme suivi du communisme en Roumanie, a entraîné de profonds changements, entre autres dans la vie rurale, qui ne se sont pas réalisés en douceur, mais ont été imposés par la force, ce que la censure a essayé de cacher et de passer sous silence. Les fragments portant sur des événements trop « politiques » qui apparaissent dans T1 (variante roumaine intégrale) et, avec de petites exceptions que nous signalons, dans Tfr. (original de langue française), mais qui sont omis dans T2 (variante roumaine censurée), pourraient être regroupés en quelques thèmes :

  1. L’arrestation des ennemis du régime après la victoire du socialisme et leur punition en cachette, sans procès préalable, ni droit à un défenseur :

    Au même monastère fut « récupéré » le grand combattant du coin. […] Il s’est battu comme un fou contre le nouveau régime; à la fin, il devait se battre « solo ». […] On le prit comme un ange et c’est aux anges qu’on l’envoya, sans autres formes de procès.

    Tfr., pp. 18-19; T1, p. 24[23]

    À l’époque, on considérait comme ennemi du régime toute personne qui n’embrassait pas l’idéologie du PCR ou qui se permettait des remarques ou des critiques en rapport aux activités du régime. Ce fut le cas d’un des oncles de Miclău[24], qui dut subir les conséquences d’une affirmation faite sur la chute du communisme et que les organes de sécurité interprétèrent comme une tentative de diffusion de fausses informations contre le régime.

  2. Le prélèvement des quotas (les fameuses « cotes » (des sortes de redevances) que les paysans roumains donnaient obligatoirement à l’État dans les années 1947-1952). Leur calcul, d’une grande complexité, faisait en sorte que l’État ne laissait presque rien aux paysans qui, en tentant d’en préserver une partie, risquaient la condamnation :

    Dans les années cinquante[25] la batteuse appartenait à l’État qui prélevait des « cotes » : souvent le propriétaire restait sans rien. Que d’astuces pour sauver le minimum pour vivre! Et il fallait monter vite les sacs au grenier. La tension morale, l’angoisse rendait le boulot plus lourd, mais une fois là-haut, on respirait fort : – Ça y est, on les a eus, ce coup-ci encore!

    Tfr., p. 13; T1, p. 17
  3. La déportation d’une certaine partie de la population au Bărăgan, pour des raisons qui échappaient aux villageois. Dans la plupart des cas, les déportés étaient des paysans cossus. Les dirigeants pensaient qu’ils avaient amassé leur fortune en exploitant le travail des autres.

    – Mais pourquoi on nous « enlève »? On n’a tué personne, on n’a fait que travailler la terre comme des forçats. Si on regarde la situation des familles déportées, on voit qu’en général c’est des gens bien. S’il y a le côté fortune, les vrais riches, on les compte sur les doigts d’une seule main. – C’est vrai, mais la question se pose toujours.

    Tfr., p. 139; T1, p. 225

    Le moment choisi par les autorités pour pénétrer dans les maisons des futurs déportés a traumatisé de telle façon Miclău que, des années plus tard, dans sa maison de Bucarest, la panique le saisissait chaque fois qu’il entendait le bruit d’un moteur devant sa fenêtre, car il avait l’impression que les agents de la Securitate étaient venus l’enlever, lui aussi. L’épisode vécu par tant de familles dans les années 1950 a représenté une forme de répression directe contre une population civile innocente. Évidemment, on a demandé aux membres des familles déportées, autorisés à rester dans le village, de garder le silence sur tout ce qui s’était passé devant leurs yeux. En se pliant à cet interdit et en respectant cette règle du silence imposée pour ne pas aggraver et compromettre définitivement sa situation déjà fragile, Miclău arrive à affirmer plus tard, bien après la chute du communisme, que :

    Ce qui était dû à la répression du surmoi devenait censure du moi, autrement dit de ma propre conscience. Cela revient donc à la censure de la parole.

    Miclău, 2004, p. 9
  4. La réforme de l’enseignement, avec des suites désastreuses surtout pour les sciences humaines et les langues classiques : renonciation à l’apprentissage du latin et des grands courants littéraires, suppression de l’étude de certains poètes roumains accusés d’idéalisme, introduction dans les manuels scolaires d’une pléthore d’écrivains peu doués, mais opportunistes et appréciés par le nouveau régime. Tous les professeurs étaient obligés de politiser leur leçon, quelle que soit la matière enseignée. Avec beaucoup d’ironie et d’humour noir, l’auteur retrace la façon dont son ancien professeur de mathématiques réussissait à s’en sortir :

    Alors, à la fin de la classe, elle disait de sa voix souffrante : – Ouvrez les fenêtres et n’oubliez pas de lutter pour la paix!

    Tfr., p. 71; T1, p. 103
  5. L’interdiction d’assimiler les valeurs universelles, notamment les philosophies occidentales ou orientales considérées comme dangereuses pour la formation du profil moral d’un intellectuel communiste :

    Arrivés à la pensée indienne. Ça te donne un voluptueux vertige. Mais le bouquin est retiré du circuit. Pourtant il n’était pas réactionnaire, même pas idéaliste. C’est le début de la grande censure qui a duré quarante années.

    Tfr., p. 122; T1, pp. 190-191

    Il est pertinent de noter que la suite de ce passage est absente dans T2, vraisemblablement parce que, pour un Roumain, la cause de retrait du livre en question était bien connue, donc le commentaire n’aurait plus été nécessaire. Les Roumains qui ont vécu cette période communiste savaient lire entre les lignes et au-delà des mots.

    La censure a mis à l’index un certain nombre de livres considérés comme subversifs pour diverses raisons. Ceux-ci sont entrés dans un fonds spécial des bibliothèques, où ils ne pouvaient être consultés qu’avec une autorisation délivrée par les organes habilités. Dans certains cas, si l’ouvrage était trop audacieux ou dangereux pour le régime, on le détruisait afin que personne ne puisse le consulter. Mais, en dépit de toutes les méthodes inventées par les autorités, les esprits assoiffés de savoir et de culture se sont toujours débrouillés pour les lire et ont su trouver les moyens pour tromper la vigilance et la surveillance du pouvoir.

    La bibliothèque à côté est souffrante : une liste de titres est arrivée la veille. Les bouquins en question furent enfermés à clé; sur les vitres des armoires on a passé une couche de peinture blanche, pas uniforme, pour que le regard ne soit pas atteint par le poison des titres transférés à l’index. Pourtant, comme Silvia Matossian, la bibliothécaire, est l’une de nos camarades, maligne Arménienne, on peut avoir tel ou tel bouquin en « sous-main ».

    Tfr., p. 126; T1, p. 200
  6. Les épurations de l’UJO[26], et la période de « l’exclusion » de l’écrivain et de son meilleur ami, devenus indésirables. Miclău gardera toujours en mémoire la révolte ressentie parce qu’accusé d’un crime imaginaire et l’humiliation d’avoir été traité de « salaud, bandit, ennemi, traître, espion, vipère provocatrice » (Tfr., p. 86; T1, p. 129) et obligé de quitter le siège de l’association. Comme la plupart des membres n’était pas d’accord avec leur exclusion, on a refait le vote. Des pressions ont même été exercées sur les autres membres de l’association menacés, eux aussi, d’exclusion, si leur vote ne donnait pas satisfaction aux « organes supérieurs », c’est-à-dire aux dirigeants de l’UJO.

    Le débat reprend de plus belle. C’est scandaleux, osent certains : tu as fait du bon boulot et maintenant « on te fout le pied au cul ». Alors est lancée la célèbre formule de Staline[27] : « Pour les mérites du passé, des lauriers, pour le crime présent, la balle ». Quel crime? Là, ce n’est pas clair. C’est pourquoi on va plus loin encore.

    – Ce type, car j’ai honte de l’appeler camarade, n’est pas digne d’entrer en faculté, dorénavant il doit travailler dans les mines. Quelqu’un de plus subtil : – A-t-il le droit de se présenter au bac? – On verra, les « organes » supérieurs en décideront. On va passer au vote. Au préalable, les gars sont menacés : s’ils ne votent pas l’exclusion, ils seront « analysés », leur qualité de membre de l’organisation est en jeu.

    Tfr., p. 91; T1, pp. 137-138
  7. Diverses allusions, plus ou moins subtiles, aux années 1980, où la Roumanie vivait une pénurie de carburant, un manque de denrées alimentaires, des restrictions d’eau chaude et de chauffage, une interdiction des avortements[28]; allusions bien camouflées dans des passages lyriques assez étendus.

    Comment, après une journée pareille, peut-on faire la queue pour essayer d’acheter deux paquets de viande? Le « fournisseur » arrive dans la soirée et n’apporte que 700 kilos pour une queue d’environ 500 personnes. Le dernier décret de Ceauşescu prévoit qu’on peut « donner » « deux kilos », ils sont là depuis cinq heures du matin; ceux qui sous le prétexte de mettre de l’ordre, se font la part du lion. À vous de décider, dit l’un, si c’est un kilo ou deux.

    Tfr., p. 84; T1, p. 127

Si on a pu constater bon nombre d’exemples de suppression dans les passages que nous venons d’étudier dans les pages précédentes, aucun des passages dont nous discuterons dans les pages suivantes n’est paru dans la première autotraduction (T2). Il suffit de se rappeler que T2 ne comptait que la moitié du nombre de pages que T1 ne comptait.

4.2. Raisons de moralité

La sexualité était à l’époque communiste un sujet tabou que personne n’abordait ouvertement. Et pourtant, il y avait toute une série d’anecdotes qui circulaient à l’époque, même dans les milieux les plus austères, et qu’on racontait discrètement, entre amis. Parfois, l’aspect politique s’y mêlait, ce qui augmentait la valeur de l’anecdote, comme dans l’exemple suivant :

Le Tzigane refuse. Le gars insiste, il veut savoir la raison du silence : là, se cache quelque chose de « pas sain ». Alors le têtu kolkhosien avoue : – Mangerais-je (ton sexe, on sous-entend)[29], je voudrais bien, mais je peux pas me lever, les autres s’en moqueraient, mon pantalon est déchiré au cul. – Ça ne fait rien, camarade, en Afrique tu as dû entendre parler, les gens ne portent pas de pantalon, juste une feuille devant pour cacher la « honte ». – Mangerais-je ton… je pige, c’est qu’ils sont plus avancés, ils sont déjà arrivés au communisme.

Tfr., pp. 98-99; T1, p. 152

En général, Paul Miclău n’hésite pas à garnir son texte d’anecdotes piquantes, parce que la fréquentation des milieux littéraires français lui a appris à ne pas se cacher derrière les mots. Naturellement, toutes ces anecdotes savoureuses sont totalement gommées dans T2, parce que la censure préventive a voulu éviter un ton « licencieux » ou grivois. Et pourtant, dans le cadre étroit du village de l’auteur, la sexualité ne pouvait pas être ignorée : êtres humains et animaux la pratiquaient, et les premiers semblaient même l’apprécier. Même si, en milieu rural, dès un âge assez tendre, les enfants risquaient de voir, par exemple, l’accouplement des animaux, les autorités considéraient de telles réalités comme « naturalistes » et non convenables pour une oeuvre littéraire. Par conséquent, de tels fragments avaient été supprimés de T2.

Ce qui te frappait dans ce genre de rapports, c’était que le patron de l’étalon prenait entre ses mains le sexe de celui-ci [de l’étalon][30] pour le diriger : alors que dans le champ, le couple arrivait à se débrouiller tout seul.

Tfr., p. 14; T1, p. 18

À la campagne, les enfants plus âgés se chargeaient de l’éducation sexuelle des jeunes. L’une de ces leçons, surprise par l’auteur, est retranscrite avec le charme et la naïveté liés à la découverte de la sexualité dans un fragment qui n’apparaît pas dans la variante censurée. Même un fragment assez innocent, portant sur la façon de cogner les oeufs peints le premier jour des Pâques orthodoxes, est considéré comme inapproprié par la censure, à cause des mots qui désignent deux parties anatomiques du corps : le zizi et le cul.

Quand on les cogne, il faut respecter les bouts; la partie pointue est dite « zizi » (« petit sexe »)[31], l’autre c’est le cul. Si tu as un oeuf cassé au « zizi », tu cries à haute voix : « cul, cul, cul » pour qu’un client arrive qui se trouve dans la même situation.

Tfr., p. 20; T1, p. 27

Les anecdotes que le journal contient sont assez nombreuses et vraiment pittoresques, écrites dans une tradition gauloise, avec une légère pointe d’ironie et une morale qui n’avilit pas le coupable, fait inconcevable pour une société où la moralité était prônée, prêchée et affichée partout, mais pas toujours respectée.

Écoutez : une nuit, il découche, pas loin, chez la voisine qu’il fréquente ouvertement. Le mari, à un moment donné : – Eh, Fleur, t’as pas l’impression qu’il y a six jambes au pieu? – Tu rêves ou quoi? Tu n’as qu’à descendre du plumard et comme ça, tu pourras compter tranquille. Sitôt dit, sitôt fait, comme on dit. Il descend, compte bien : – T’as raison, il n’y a que quatre, je me suis gouré. – Eh ben, tu vois, allez, couche-toi!

Tfr., p. 30; T1, p. 42

Supprimer de telles anecdotes de façon consistante dans T2 en transforme le ton et le style. Le texte ainsi transformé se démarque de la tradition littéraire roumaine, un exemple de tension entre l’aspiration du régime à créer une nouvelle esthétique littéraire et la volonté de l’auteur de s’exprimer librement et d’affirmer son droit d’autorité.

4.3. Raisons religieuses

Le communisme s’opposait fermement à l’obscurantisme et à toute pratique religieuse. La seule explication scientifique de la genèse était la théorie évolutionniste de Darwin, qui n’avait rien à voir avec la création du monde en sept jours et avec les vérités révélées de la Bible. Afin de décourager les gens d’aller à l’église pour écouter les sermons des popes, le régime totalitaire avait institué des punitions sévères. Pourtant, les villageois ont assumé le risque de continuer à respecter les anciennes traditions, à vénérer les saints du calendrier orthodoxe et à fêter Pâques et Noël comme jadis. Dans T2, toute référence aux Livres Saints et au rituel du sacrifice de Jésus-Christ et de sa résurrection est gommée, comme dans les exemples suivants :

În săptămâna mare adunăm flori pe care le aducem la biserică şi le punem în mormîntul lui Isus-Cristos: mare, negru. Vineri noaptea îl ducem pe braţe de-a lungul satului într-un imens cortegiu însufleţit de lumînări, de cîntecele corului şi ale fanfarei. În faţa fiecărei case se aprinde un foc uriaş; la fiece fereastră, lumînări aprinse. Cortegiul durerii, dar noi ni-s mulţumiţi. El moare, nu noi. Duminică în zori, o nouă procesiune, pentru înviere de data asta. La prînz mîncăm şi bem ca nebunii…

T1, p. 26

În săptămâna mare adunăm flori pe care le aducem la biserică La prînz mîncăm şi bem ca nebunii…

T2, p. 13

Dans la Semaine Sainte, on ramasse des fleurs que l’on porte à l’église et on met sur le tombeau de Jésus-Christ : grand, noir. Vendredi soir, on le porte à travers le village dans un grand cortège animé de cierges, de chants de la chorale et de la fanfare. Devant chaque maison il y a un énorme feu; à chaque fenêtre des bougies allumées. C’est le cortège de la douleur, mais on est tous contents; c’est lui qui meurt. Dimanche à l’aube, nouvelle procession, mais c’est pour la Résurrection. À midi, on mange comme des fous…

Tfr., p. 19

De même, l’idéologie communiste recommandait que l’individu trouvât sa force spirituelle dans la doctrine du Parti et en lui-même. La religion n’était qu’une illusion, c’est pourquoi elle devait être éradiquée, ne trouvant pas de place dans la nouvelle société. Les dirigeants avaient interdit toute pratique religieuse à la maison et à l’école. L’activité censurante des années 1980 a été très sensible à cette directive, le résultat étant l’effacement dans T2 du fragment portant sur l’initiation des enfants au rituel de la prière.

Tu ne te rappelles plus depuis quand tu n’as pas prié en bonne et due forme. Au départ, on t’a appris comment il fallait s’y prendre. Se signer d’abord : au nom du Père, tu mets les doigts réunis au front, pour le Fils au nombril, pour le Saint-Esprit à l’épaule droite et pour Amen à l’épaule gauche. On prend ta petite main et on lui fait suivre ce trajet. Plusieurs fois. À toi maintenant, seul. Après on dit « Notre Père » et on « demande » la santé, la raison.

Tfr., p. 41; T1, p. 57

Mais le vrai coup porté à la religion comme discipline d’étude a été donné par la réforme de l’enseignement de l’année 1948, quand la religion n’a plus figuré dans le programme scolaire. Miclău s’arrête sur la différence essentielle entre la façon de l’enseigner du pope de son village natal[32] (T1, p. 73) et de celui de la ville, sa conclusion étant que : « […] en ville, la religion était une matière d’enseignement partant de répression » (Tfr., p. 51). Il a donc été très facile au régime communiste de prêcher l’athéisme et de détourner les jeunes de toute croyance religieuse.

5. Stratégies de censure dans le texte traduit

5.1. Omissions

Les omissions[33] et les élagages de certains mots ou syntagmes constituent des procédés couramment utilisés pour censurer ou autocensurer T2, lorsque le texte roumain faisait allusion de manière trop directe à certaines réalités, d’habitude de nature politique, que le régime voulait cacher. En général, on constate que de façon systématique, l’équivalent roumain du mot « dislocation » et ses dérivés sont soit effacés dans T2, soit remplacés par des points de suspension, signe typographique utilisé à profusion par Miclău pour passer sous silence toute réalité gênante :

A fost în stare totuşi de o ispravă de neînchipuit cu prilejul dislocării.

T1, p. 28

A fost în stare totuşi de o ispravă de neînchipuit cu prilejul

T2, p. 14

Elle a réalisé pourtant un exploit inimaginable lors de son exil.

Tfr., p. 21

L’auteur se sert des points de suspension pour camoufler son message, alors que la censure s’en sert pour le supprimer. La structure en suspens laisse le soin au lecteur de finir mentalement la phrase chaque fois qu’il s’agit d’un événement (par ex., « dislocarea ») qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses avec les autorités ou lorsqu’il s’agit d’une expression trop crue (voir le remplacement d’un juron par les points de suspension à la section 5.2. « Atténuations »). Voici encore un exemple :

Vine vremea căsătoriei sorei tale mai mici: la şaisprezece ani. Întîlnirea voastră cu cinci ani în urmă, când cu dislocarea.

T1, p. 32

Vine vremea căsătoriei sorei tale mai mici: la şaisprezece ani. Întîlnirea voastră cu cinci ani în urmă

T2, p. 17

Arrive le moment du mariage de la soeur cadette : à seize ans. Ah, votre rencontre cinq ans auparavant, lors de la grande déportation.

Tfr., p. 23

Cet exemple confirme que les autorités supprimaient non seulement les références à la croyance religieuse (ce que nous avons constaté à la section 4.3 quant à la censure des faits de religion), mais également le mot « dislocarea » et tous ses dérivés.

Un signe typographique tel que les points de suspension laisse une trace dans le texte, rendant ainsi la censure visible. Dans certains cas, il se peut que l’auteur fasse un clin d’oeil au lecteur, en signe de connivence. Il est quelque peu ironique que la censure officielle ne semble pas toujours reconnaître la subversion de l’auteur. Au contraire, elle semble convaincue de l’éradication réussie du message potentiellement subversif.

D’autres raisons politiques pour lesquelles la censure préventive a décidé l’auteur à élaguer des mots ou des syntagmes sont les suivantes :

  1. La politique agraire, qui n’a pas toujours tenu compte du type de cultures pouvant être acclimatées dans certaines régions de la Roumanie. La collectivisation de l’agriculture a eu des effets désastreux pour les vignes de la région de Banat, mais c’est justement la cause (la collectivisation) qui est omise dans T2.

    Colectivizarea a desfiinţat toată via: nu era de « rasă », nesistematizată, a fost smulsă.

    T1, p. 66

    Mai tîrziu a fost scoasă toată via: nu era de « rasă » nesistematizată.

    T2, p. 35

    La collectivisation, achevée vers 1960[34], a supprimé toute la vigne : elle n’était pas de « race », pas systématisée, on l’a arrachée.

    Tfr., p. 46
  2. La question frontalière avec les Serbes à l’époque de Tito, qui a refusé de suivre les directives imposées par les dirigeants de Moscou. Les habitants de Banat avaient, comme Miclău le précise plusieurs fois dans son journal, des parents de l’autre côté de la frontière yougoslave, fait qui leur conférait, de par cette relation de consanguinité, une situation à part dans le pays. Parfois, on les a qualifiés de traîtres (T1 « trădarea » [Tfr. trahison]), sans d’autres motifs, mais le détail est supprimé dans T2.

    Ne băteam contra militarilor care invadaseră zona după « trădarea » Mareşalului.

    T1, p. 93

    Ne băteam contra militarilor care invadaseră zona.

    T2, p. 49

    On se battait contre les militaires qui avaient envahi le coin après la « trahison » du maréchal Tito.

    Tfr., p. 64
  3. La méfiance qui s’empare des gens une fois le régime communiste instauré, sentiment qui dominera toute une génération et qui ne disparaîtra qu’après 1990.

    Ţi-e frică mai cu seamă să nu ţi se vadă gîndurile, reflecţiile, să nu fi trădat astfel, moral şi ideologic.

    T1, p. 62

    Ţi-e frică mai cu seamă să nu ţi se vadă gîndurile, reflecţiile, să nu fi trădat astfel.

    T2, p. 33

    Mais tu crains surtout qu’on n’y voie pas tes idées, tes remarques, que tu ne sois pas trahi de cette façon, moralement et idéologiquement.

    Tfr., p. 44

    Il fallait à tout prix se conformer « moral şi ideologic » [moralement et idéologiquement] aussi longtemps que le PCR était au pouvoir, sans jamais éveiller de soupçons quant à ses convictions idéologiques, ce qui explique la suppression de ces termes dans T2.

5.2. Atténuations

Dans certains cas, l’auteur[35] a modulé dans T2 son expression écrite et remplacé un mot considéré comme trop dur ou trop cru par un autre, plus « neutre », dépourvu de connotations politiques ou sexuelles.

[…] cu prilejul cursurilor de vară din vremuri aurite.

T1, p. 12

[…] cu prilejul cursurilor de vară din vremurile trecute.

T2, p. 5

[…] lors des cours de vacances à la « belle époque ». (réfère à 1966)

Tfr., p. 9

L’ironie du T1 est évidente pour tous ceux qui ont vécu l’époque mentionnée : le mot aurit [doré] renvoie à l’époque de Périclès, au développement et à la stabilité de l’État grec sous son règne, allusion indirecte au gouvernement de Ceauşescu, qui a eu une fin désastreuse pour la Roumanie. L’auteur s’est servi des termes « vremurile trecute » [les temps passés] dans T2 car, étant dénués de connotation ironique, ils explicitent tout simplement la chronologie.

Le mot récurrent dans T1, « colhoz » [kolkhose], ayant une forte connotation négative pour deux raisons différentes, est systématiquement évité dans T2. Tout d’abord, il renvoie à une réalité russe que, par ailleurs, les Roumains ont importée et implantée dans leur propre pays. Ensuite, « colhoz » et « colhoznic » avaient, dans la conscience collective, le sens d’oppression et d’accord obtenu par la force ou le chantage pour faire entrer les paysans roumains dans les coopératives agricoles de production (les CAP).

Unii funcţionari de la sfatu popular se-nscriu în colhoz pentru a-şi salva posturile, la fel cu alţii interesaţi …

T1, p. 108

Unii funcţionari de la sfatu popular se-nscriu în colectiv[36] pentru a-şi salva posturile, la fel cu alţii interesaţi.

T2, p. 57

Quelques fonctionnaires du conseil populaire s’inscrivent au kolkhose pour sauver leurs postes, ainsi que certains autres intéressés…

Tfr., p. 73

C’est également le sens négatif de l’adjectif « brutal » du syntagme « acte brutale » [actes brutaux] de T1 qui a motivé sa substitution par « acţiuni » [actions] sans adjectif dans T2, parce qu’on n’admettait pas que le socialisme et le communisme aient été construits par force, cruauté et brutalité.

Se naşte un nou discurs, sînt pregătite cu grijă o serie de acte brutale.

T1, p. 114

Se naşte un nou discurs, sînt pregătite cu grijă o serie de acţiuni.

T2, p. 60

Un nouveau discours prend forme, toute une série d’actes sont préparés minutieusement…

Tfr., p. 77

Miclău, comme bon nombre de ses compatriotes, fut victime de discrimination sans fondement. Il n’empêche que les autorités se sont justifiées en évoquant des raisons politiques. L’équivalent roumain de « politique » est également dissimulé par l’adjectif « particular » [spécial; différent].

Nimeni nu-ţi pune întrebări asupra situaţiei tale politice.

T1, p. 181

Nimeni nu-ţi pune întrebări asupra situaţiei tale particulare.

T2, p. 91

Personne ne te pose de questions sur ta situation politique.

Tfr., p. 117

La norme linguistique imposée par le communisme interdisait les mots appartenant au registre oral, trop familiers ou populaires. Par conséquent, « porcărie » [connerie] est remplacé par « stîngăcie » [maladresse] et « pişă » [pissent] par « se umezesc » [s’humectent]. Remarquons que dans l’exemple 2 (Tfr.), l’écrivain s’est servi d’un mot populaire, « chialer », pour ne pas changer de registre.

E o porcărie să numeşti asta simplă defulare.

T1, p. 124

E o stîngăcie să numeşti asta simplă defulare.

T2, p. 65

Quelle connerie que d’appeler ça un simple défoulement.

Tfr., p. 82

Dar ochii îţi şi pişă: pesemne că-i tare rea untura de peşte.

T1, p. 43

Dar ochii ţi se umezesc: pesemne că-i tare rea untura de peşte.

T2, p. 24

Mais tu chiales déjà; ça doit être très mauvais, cette graisse de poisson.

Tfr., p. 31

Certains mots argotiques ne figurent pas dans T2, tels que les adjectifs « nasol » [moche] et « mişto » [chouette], qui sont remplacés, selon le contexte, par des synonymes plus « appropriés », pour ne pas choquer le soi-disant bon goût de l’époque communiste. Afin de se conformer aux diktats stylistiques du régime communiste, il n’est donc pas surprenant que, dans la version française, Paul Miclău ait utilisé des mots « neutres », même si ces choix ne respectaient pas toujours le registre stylistique du roumain. L’auteur a fait ces choix en dépit de son excellente maîtrise de la langue française. C’est un exemple d’autocensure intériorisée.

Cel mai nasol era printre lanurile de cucuruz …

T1, p. 46

Cel mai rău[37] era printre lanurile de cucuruz…

T2, p. 25

Le plus pénible c’était entre les champs de maïs…

Tfr., p. 33

Cel mai mişto era spre toamnă.

T1, p. 46

Cel mai bine[38] era spre toamnă.

T2, p. 25

Le plus sympa c’était vers l’automne.

Tfr., p. 33

De même, le mot d’origine tzigane « gagiu » est remplacé par « tip » [type, individu], même si, à l’époque, il était déjà en vogue et avait même pénétré les cercles du pouvoir communiste en raison sa sonorité « exotique ».

Dar gagii nu prea se prind.

T1, p. 114

Dar tipii nu prea se prind.

T2, p. 60

Mais les gars ne s’en rendent pas trop compte.

Tfr., p. 77

Les jurons et les grossièretés qui figurent dans T1 et dans Tfr. sont escamotés dans T2 pour ne pas offenser les lecteurs, qu’il s’agisse de la fausse pudeur de la classe politique dirigeante ou autre[39]. Mais ce sont justement ces éléments du parler paysan qui donnent la saveur et un trait d’authenticité au texte, tout comme les anecdotes grivoises, les mots régionaux, les particularités phonétiques du terroir et les autres marques de l’oralité. On remarque que tout se dissimule. Le juron se fait remplacer soit par une abréviation, soit par un démonstratif à valeur neutre comme « aia »[40] (T1), soit par des points de suspension (Tfr.)[41].

Moşule, pămîntul vorbeşte! Nu, babo, nu pămîntul, oamenii, tu-le mama lor!

T1, p. 57

– Pépère, c’est la terre qui parle! – Non, ma vieille, c’est pas la terre, c’est les hommes, je les emm!

Tfr., p. 40

Unii însă-s măgari, insinuează sau chiar pretind că eşti în plus, că aia mă-sii.

T1, p. 192

Il y en a qui sont vaches, insinuent et même prétendent que t’es de trop, que ça emm à la fin.

Tfr., p. 123

Conclusion

La lecture du journal intime de Paul Miclău fait ressortir que la censure institutionnelle était si bien implantée dans la mentalité et dans la façon de vivre des Roumains à l’époque communiste que l’autocensure avait pris la relève, ce qui est d’ailleurs l’objectif de la censure officielle et structurante. Pour pouvoir mener sa vie, il n’y avait que trois voies possibles : il fallait soit intérioriser la censure et ne pas y penser, l’ignorer ou s’insurger contre elle, ce qui entraînait des déportations ou la réclusion perpétuelle. La majorité des Roumains ont préféré la soumission à la censure répressive, comme manière passive de se défendre. Mais cette forme de défense a poussé bon nombre de Roumains à intérioriser la censure, c’est-à-dire à subir le passage de la censure à l’autocensure. Toutefois, l’auteur Paul Miclău s’est servi d’une forme d’autocensure subversive, par l’entremise d’une écriture dont il a lui-même établi les limites et la force évocatrice.

En publiant la première version autotraduite en roumain de son journal intime sous le titre caviardé de Comoara [Le trésor] (T2), dans la période la plus dure du régime communiste et peu avant la chute de celui-ci, Miclău a dû se plier aux diktats des censeurs. De sa propre initiative ou sur le conseil d’autrui, il a dû retirer de l’original certains mots ou fragments de longueur variable pouvant choquer les autorités. De plus, la censure officielle coupait ou supprimait des paragraphes entiers portant sur certaines réalités d’ordre politique, social, économique, religieux ou sexuel que les autorités communistes considéraient comme irrecevables lorsqu’insuffisamment atténuées. Il n’empêche qu’il a fait son possible pour miner leur autorité, même si la censure et l’appareil de répression sur lequel elle s’appuyait ont eu comme conséquence l’amoindrissement de son autorité en tant qu’auteur du texte. Par exemple, le recours à la manipulation typographique a permis à Miclău de dissimuler des mots jugés problématiques, tout en signalant l’intervention censurante. L’auteur fait un clin d’oeil ironique au lecteur, en signe de connivence, mais la censure officielle semble convaincue de l’éradication réussie du message potentiellement subversif.

Confronter l’original écrit en français (Tfr.) et l’autotraduction intégrale en roumain (T1) avec la première autotraduction produite en Roumanie à la fin des années 1980 (T2) permet de constater que l’original en français avait subi des transformations importantes. Or, l’autorité en tant qu’auteur de Paul Miclău n’était pas totalement abolie même s’il lui a fallu réécrire son oeuvre en se conformant au contexte censurant qui en a autorisé la publication. En dépit de tous les avatars du journal intime de Paul Miclău, nous considérons que la fonction-auteur des textes T1 et T2 est simplement diminuée, là où la censure et l’autocensure ont imposé des modifications, des élagages ou des coupures. Les contraintes exercées par la censure officielle et celles intériorisées par l’auteur ont certes laissé des traces dans son imaginaire, mais elles n’ont pas réussi à lui enlever son individualité, ni à éliminer son autorité en tant que créateur de son oeuvre. Miclău a élagué, gommé ou caviardé, mais il a toujours réussi à garder des nuances. De plus, tous les Roumains qui ont vécu la période communiste savaient lire entre les lignes et au-delà des mots.

Parties annexes