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En deçà des méthodes et des théories, l’horizon d’une philosophie

  • Salah Basalamah

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  • Salah Basalamah
    Université d’Ottawa, École de traduction et d’interprétation, Pavillon des Arts, Bureau 529, 70, avenue Laurier Est, Ottawa (Ontario) K1N 6N5 Canada
    sbasalam@uottawa.ca

Couverture de Méthodologie de la recherche en traductologie : applications, Volume 25, numéro 1, 1er semestre 2012, p. 9-284, TTR : traduction, terminologie, rédaction

Corps de l’article

Un des facteurs d’intérêt pour la méthodologie de la recherche en traductologie tient notamment dans le fait que les théories de la traduction sont elles-mêmes informées par l’approche méthodologique qu’elles présupposent respectivement. Pour prendre l’exemple de la révolution copernicienne des DTS, le passage du paradigme prescriptif au descriptif relevait essentiellement de la manière de concevoir la recherche qui était alors motivée par un nouvel objet (la traduction-produit au lieu de la traduction-processus) et donc par de nouvelles finalités – ce qui allait devenir les débuts de la sociologie de la traduction (Grutman, 2009). Ainsi, dépendamment du choix méthodologique qui s’opère, celui-ci peut constituer un élément d’orientation de la recherche et par conséquent déterminer la stratégie générale de l’investigation scientifique. Or, qu’en est-il de cette logique dans le développement de la traductologie? Comment les manières de concevoir la discipline, ses finalités et son objet sont-elles liées à ses diverses articulations méthodologiques?

Alors que Georges Mounin parlait de « sous-discipline » (1976) et Mary Snell-Hornby d’« interdiscipline » (1988, 1994 et 2006), et que pour sa part Yves Gambier évoque une « discipline en devenir » (2006), il reste que la traductologie souffre encore aujourd’hui du poids de son histoire. Longtemps dépendante de la linguistique et de ses prétentions scientifiques et structurales, et malgré ses ambitions plus récentes à se décrire comme « interdisciplinaire par nature » (Schäffner, 2003, p. 102), elle peine cependant à lâcher prise, voire son emprise sur son « objet d’étude privilégié » : la pratique du transfert interlinguistique. Et pour cause, puisque c’est souvent la spécificité de l’objet qui justifie son étude. Que ce soit sous l’angle des enjeux culturels, des rapports de pouvoirs, des réseaux sociaux, la traduction et ses agents demeurent traditionnellement l’unique centre d’intérêt de la plupart de ceux et celles qui en pratiquent la recherche. Tant et si bien que l’essentiel de cette dernière est souvent peuplé d’études de cas élaborées généralement selon la méthode empirique.

Ainsi, comparée à d’autres disciplines des sciences humaines et sociales, la traductologie est bonne élève par le fait qu’elle cherche autant que possible à rendre compte, par l’observation patiente, de la diversité des phénomènes langagiers, historiques, culturels et sociaux relatifs à la traduction. Par ailleurs, le tournant des études descriptives de Toury dans les années 1970-1980, puis celui plus actuel de la sociologie de la traduction ayant favorisé le caractère scientifique de la discipline, la récolte des données et la recension des faits ne peuvent qu’ajouter à la tendance vers encore plus d’empirisme.

Or, qu’en est-il de la recherche fondamentale ou conceptuelle en traductologie, s’il en est? Quelle est-elle? Est-elle équivalente au « Pure Translation Studies » de Holmes (2004 [1972])? En quoi est-elle encore si marginale dans la panoplie des recherches publiées? Pourquoi a-t-on jusque-là privilégié une stratégie générale de la recherche traductologique plutôt qu’une autre? En quoi celle-ci serait-elle déterminée par son objet à être plus encline à l’investigation scientifique là où d’autres sont considérées avec plus de réserve (scientifique)? Peut-on enfin expliquer par exemple la popularité de l’approche empirique par rapport à ses alternatives en traductologie?

Tenter de répondre à ce genre de questions revient en somme à définir les diverses tâches de la recherche traductologique et, dès lors, identifier les méthodologies correspondantes, ce que Chesterman a déjà amplement fait (1997, 1998, 2000 et 2007). Cependant, sans prétendre couvrir l’ensemble de la discipline, il nous importera dans le présent article de nous concentrer plus particulièrement sur les domaines liés aux sciences humaines et sociales et d’articuler ainsi deux moments de la réflexion. Dans un premier temps, il s’agira de situer et de redéfinir la théorie et certains des concepts avoisinants pour examiner les niveaux d’approche du phénomène traductif et ce que cela peut impliquer en termes de redéfinition de l’objet même de la recherche traductologique. En nous appuyant sur l’observation du produit de cette dernière, nous tenterons dans un deuxième temps de représenter les grandes lignes des choix et des tendances méthodologiques dominantes pour nous interroger sur la possibilité et l’opportunité des alternatives, dont les conditions de possibilité, ainsi que du besoin, à terme, d’une « philosophie de la traduction ».

1. Définitions et catégorisations

Selon Chesterman (2000) et à la suite de Toury (1995), la traductologie n’est pas encore considérée comme une discipline rigoureusement « scientifique » au sens de Kuhn, en raison de la concurrence des écoles et des théories, et par conséquent des méthodologies et des terminologies qui s’ensuivent. Cependant, un des termes les plus flous dans la littérature traductologique actuelle est paradoxalement celui qu’on espère être le plus précis. Lorsqu’on demande aux traductologues ce qu’ils entendent par « théorie », dépendamment de l’époque où cette question est posée et de l’idée qu’ils en ont, elle peut revêtir des sens très divers. Tantôt simple préface d’une traduction et tantôt appareil conceptuel élaboré d’un Nida ou du polysystème d’un Toury, le spectre de ce qu’on tient pour des théories de la traduction est si vaste que le terme « théorie » en devient vague et presque galvaudé. Une courte archéologie de cette notion dans la littérature traductologique nous permettra de comprendre d’abord l’ampleur de son étendue puis les limites de celle-ci.

1.1. Évolution du concept de théorie

Dans son anthologie et suivant la recommandation de Valéry Larbaud (1946) de « bien connaître l’histoire de la théorie de la traduction » (cité par Horguelin, 1981, p. 13), Paul Horguelin (1981) passe en revue l’ensemble de l’histoire de « la manière de traduire » dans le domaine français depuis l’antiquité jusqu’au milieu du XXe siècle. En exposant tantôt les « grandes règles de l’art de traduire » (p. 18), tantôt des « conceptions » (ibid.) ou encore des « conseils sur la manière de traduire » (p. 44), Horguelin termine son ouvrage en notant que « timidement encore et un an avant la fin du demi-siècle, le grand mot est lâché : ce qu’il faut, c’est une “théorie de la traduction” (les guillemets sont révélateurs) qui ne soit pas “un simple recueil de cuisine” » (Cary cité par Horguelin 1981, p. 178) ». Dans ce contexte, malgré cette dernière précaution de Cary ainsi que les 35 ans qui séparent Larbaud de Horguelin, le sens de théorie peut encore être considéré comme « préscientifique ». Théoriser la traduction, dit en termes plus modernes, signifie à cette époque la prescription de principes et de normes plus ou moins directement motivés pour mener à bien l’opération traductionnelle [1].

Avec le tournant linguistique cependant, la notion de théorie prend une valeur plus scientifique, du moins elle y prétend. Des « théories linguistiques de la traduction » commencent à voir le jour à travers Vinay et Darbelnet (1958), Nida (1964 et 1969) et Catford (1965) notamment. Alors que les premiers emploient une méthode contrastive et comparée a posteriori pour souligner les différences entre les langues et les styles par l’observation des traductions en vue d’induire les techniques utilisées, Nida et Catford – tout en se basant eux-mêmes sur la taxinomie qui a résulté de l’observation de Vinay et Darbelnet – ont quant à eux établi des modèles d’analyse inspirés pour le premier par la linguistique transformative chomskyenne et pour le second par la linguistique fonctionnaliste hallidayenne. L’analyse linguistique des structures sémantiques et grammaticales de la LD étant l’étape qui précède le transfert, lui-même suivi par une restructuration dans la LA. On voit dès lors se prononcer non seulement une volonté de systématisation de l’étude de la traduction qui tend vers la caractérisation scientifique, mais également une vocation de leurs approches respectives à mettre en exergue des procédés (prescriptifs) qu’on veut fondés sur des analyses de catégories linguistiques et situés dans un processus de communication opérant en contexte de manière fonctionnelle. Cette dernière caractéristique est également partagée par Newmark (1981) qui, tout en se distançant de Nida sur le rôle plutôt passif qu’il donne au lecteur (p. 51) ou encore sur la notion de phrases nucléaires (p. 9), ne manque pas non plus de critiquer sévèrement Catford en réduisant son apport à une illustration de linguistique contrastive qui ne fait, selon lui, aucune contribution à la théorie de la traduction (p. 19).

C’est dire, ici encore, qu’à l’intérieur même du paradigme linguistique la notion de théorie n’en est pas moins floue. À telle enseigne que Newmark lui-même désigne les « views in the pre-linguistics period of translation », depuis l’antiquité jusqu’à Benjamin et Ortega y Gasset, comme des théories qui sont « short on method and practical examples » (p. 4). Pour lui, « the main reason for formulating a translation theory, for proposing methods of translation […] is the appalling badness of so many published translations » (pp. 4-5). Ainsi, l’utilitarisme quasi direct de la théorie est souligné à répétition, par exemple :

Translation theory’s main concern is to determine appropriate translation methods for the widest possible range of texts or text categories. Further, it provides a framework of principles, restricted rules and hints for translating texts and criticizing translations, a background for problem-solving.

p. 19

C’est là qu’intervient la mise au point de Reiß et Vermeer (1984) qui « déclarent leur intention de créer un lien avec la pratique, mais de dissiper en même temps un malentendu : la théorie ne peut être réduite à son service à la pratique » (Van Vaerenbergh, 2005, p. 19). C’est dire qu’à l’utilité de la théorie doit s’ajouter une dimension moins (directement) intéressée, une réflexion plus fondamentale sur le phénomène traductionnel. Or, tant que le paradigme linguistique devait perdurer, la théorie ne pouvait être envisagée autrement sinon à l’intérieur de la « science linguistique appliquée » à la manière de Georges Mounin [2] :

Les problèmes théoriques posés par la légitimité ou l’illégitimité de l’opération traduisante, et par sa possibilité ou son impossibilité, ne peuvent être éclairés en premier lieu que dans le cadre de la science linguistique.

1976, pp. 16-17

Pour les tenants de la théorie linguistique de la traduction comme Mounin (v. 1976), la pratique traductionnelle est donc non seulement le point de départ de la réflexion linguistique, mais elle en est également la destination. Une telle conception est notamment remise en doute par Lieven D’Hulst, historien de la traduction, qui s’interroge « sur le bien-fondé de l’entière réciprocité entre théorie et pratique : elle est affirmée plus que démontrée, notamment de la part de théoriciens modernes qui soulignent ainsi le clivage entre passé et présent » (2007, p. 1064). Si la théorisation ou la réflexion sur la traduction se résume dans le terme désormais consacré de traductologie [3], Claude Bocquet nous rappelle que « [l]e problème de l’existence d’une science se pose dès lors qu’une discipline entre à l’Université » et souligne que « la théorisation […] est de la nature même de la réflexion universitaire, que cette réflexion porte ou non sur une activité ayant un débouché pratique, parce qu’il y a là l’idée qu’on ne peut transmettre que ce qui a préalablement été scientifiquement théorisé » (2006, pp. 24-26). À ce stade de l’exposé, on croirait que le sens de traductologie ne fait plus de doute et que sa distinction de la traduction ne souffre d’aucune ambiguïté. Ce n’est pas l’avis de Bocquet qui affirme que le terme traduction désigne « à la fois l’acte pratique du traduire et la théorisation scientifique et universitaire, fondée sur son observation et sa description » (p. 26). Il donne notamment l’exemple suggéré par Ladmiral du syntagme d’épistémologie de la traduction où « le terme de traduction ne peut, par nature, désigner qu’une science et non le phénomène constitué par une activité humaine » au point que « [t]raduction et traductologie restent […] encore quelque peu interchangeables pour parler d’une science » (p. 33).

Cela étant, à peine quelque cinq ans après la création du mot traductologie – intervenant d’ailleurs la même année que le plaidoyer de Holmes en faveur de son équivalent anglais Translation Studies (2004 [1972]) – le huitième congrès mondial de la FIT à Montréal (1977) voyait encore se développer une conception de la théorie de la traduction qui demeure orientée vers la pratique traductionnelle et la prescription : « Translation theory, but practice as well, should help to provide a scientific service for the elaboration and application of theoretical models to serve the translation practitioner » (Popovic, 1978, p. 51). Continuant sa campagne inaugurée plus tôt en faveur d’une approche justement « plus scientifique » de la théorie de la traduction et par là plus descriptive, c’est à cette même occasion que James Holmes prend une position plus critique et très innovante pour l’époque sur la notion même de théorie :

More strictly, we could define a theory as a series of statements, each of which is derived logically from a previous statement or from an axiom and which together have a strong power of explanation and prediction regarding a certain phenomenon.

Holmes, 1978, p. 56 [4]

Et Holmes de poursuivre quelques lignes plus loin :

At about this time, we begin to find a new kind of writing about translation – writing which often presented itself as a theory of translation. […] Most theories that we have had in the 24 years since 1953 are in fact only partial theories as well as normative theories about the translation process or, in a few cases, about the translation product.

ibid., pp. 56-57

Plusieurs éléments d’importance nous arrêtent dans ces deux extraits. En observateur métathéorique de la première heure, Holmes contredit tout d’abord ce qu’affirmera Ballard quelque trente-cinq ans plus tard (2007); autrement dit, le fait qu’on ne peut raisonnablement mettre sur le compte de la théorie de la traduction les idées des auteurs qui ont formulé des opinions sur « la manière de traduire » depuis l’antiquité (Horguelin, 1981). En deuxième lieu, Holmes définit très clairement la théorie de la traduction comme une activité prioritairement intellectuelle fondée en logique et possédant des vertus à la fois explicatives et prédictives. En troisième lieu, dès lors qu’une définition positive de la théorie de la traduction a été formulée, il met en évidence le fait que tout ce qui s’est présenté comme théorie n’en possède pas pour autant les caractéristiques, comme les théories normatives. En quatrième lieu, enfin, il considère que toutes les théories depuis les années 1950 sont à la fois partielles et normatives, voire partielles parce que normatives. En fait, pour Holmes, ce qui détermine la principale qualité d’une théorie tient dans son approche empirique. Pour être en mesure de faire advenir les caractères explicatifs et prédictifs des théories au sens le plus strict, les modèles suggérés par les théoriciens doivent nécessairement se soumettre à la vérification expérimentale (Holmes, 1978, pp. 59-60).

Holmes soutient donc qu’avant l’époque où il écrit ces lignes, la théorie de la traduction ne s’est presque jamais assujettie à la discipline scientifique selon les trois axes empiriques de Hempel (1952, p. 1, cité par Toury, 1995, p. 9) : description, explication et prédiction [5]. Tant et si bien que dans le schéma de Holmes, mis en forme par Toury, et sous le titre de « Translation Studies » (TS) venant au sommet de l’arbre logique, dérivent d’une part « Pure TS » et d’autre part « Applied TS ». La branche « Pure » est à son tour divisée en deux avec d’un côté « Theoretical » et de l’autre « Descriptive ». Or, malgré l’impression d’objectivité que laisse le tableau de Holmes en faisant la cartographie de l’ensemble de la discipline (2004 [1972]), c’est manifestement vers le descriptivisme et contre le prescriptivisme traditionnel (Munday, 2009, p. 11) qu’il penche dans le texte de 1978 ci-dessus, autrement dit vers une approche préconisée par Toury où la dimension empirique (et par là plus scientifique) est favorisée afin de tester l’observable, l’expliquer et enfin le prédire par l’effort de généralisation. On peut donc dire avec Chesterman que, dans le même élan que la tendance de la traductologie à passer d’approches prescriptives à des approches descriptives, il y aurait cette autre tendance (« the most important trend ») qui consiste à valoriser la recherche empirique sur l’analyse conceptuelle et philosophique (Chesterman, 1998, p. 201). Nous y reviendrons...

En attendant, c’est tout naturellement que nous arrivons à l’un des théoriciens qui a le plus abondamment écrit sur la discipline et son développement. En effet, depuis une quinzaine d’année déjà, Chesterman a proposé dans son ouvrage The Memes of Translation: The Spread of Ideas in Translation Theory (1997) de considérer la théorie comme une métaphore de la traduction. Pour lui, le déploiement de la théorie, dans son enchaînement poppérien d’hypothèses réfutées par la vérification critique des faits donnant lieu à de nouvelles hypothèses (et ainsi de suite) [6], équivaut à l’activité traductionnelle en ce qu’elle passe également par le même processus de réfutations répétées qui affinent la traduction au fur et à mesure des relectures-hypothèses.

Knowledge is never final. A translation is never final, either. Like any other theory, a translation of a given source text has the status of a hypothesis, to be tested and refined as long as anyone is interested in doing so. […] This is a view that coincides exactly with Popper’s idea of scientific progress.

1997, p. 118

Or, cette métaphore n’en est pas tout à fait une puisque pour montrer le parallélisme qui existe entre traduction et théorie, Chesterman s’appuie d’une part sur deux réalités : deux activités qui, perçues tour à tour à travers le prisme de l’autre, s’éclairent mutuellement et se complètent. D’autre part, il les rapproche par ce qui fait leur point de rencontre étymologique. Rappelant que le mot grec theôria signifie une façon de regarder une chose, la contempler et mieux la comprendre (2007, p. 1) et que la traduction est une vision de la représentation possible d’un texte dans une autre langue, Chesterman en conclut que :

A translation is therefore a theory: The translator’s theory, posed as a tentative solution to the initial question of how to translate the source text […] The translation is a representation of how the translator sees the source text also in the sense of ‘understands, interprets.’

1997, p. 117

Cette idée que la théorie et la traduction partagent une origine et un destin communs est par ailleurs défendue par Carol Maier (2006) qui, en se fondant sur des romans dont les protagonistes sont des traducteurs [7] et sur des récits autobiographiques de traducteurs, a réussi à montrer que la représentation de ceux-ci comme theôros recoupe une compréhension plus étendue de la théorie de la traduction « as a contemplative and possibly transformative activity » (p. 163). Symbolisant d’une certaine façon l’époque postmoderne, le traducteur serait une sorte d’archétype de la secondarité (d’« épigone » selon le terme de Thiem, 1995), de l’instabilité, du transitoire et du changement continu. En fait, de même que le traducteur est dans le mode du décentrement [8] et du voyage [9] lorsqu’il est au contact des autres cultures, la theôria est, à l’instar de la Bildung (Berman, 1984), une forme de pérégrination en dehors des limites du contexte habituel, mais duquel on sort nécessairement transformé. Se référant à l’article de Nightingale (2001), Maier en tire des significations particulièrement éclairantes :

“Theôria,” she explains, “is generally defined as a journey or pilgrimage” (2001, p. 29) to a destination away from one’s own city […]. The person who made such a journey, for the purpose of viewing or seeing as an eyewitness certain events and spectacles” (id.) was known as theôros; and there were three types of theôria. Each of those types involved travel and “seeing” but also “(in many cases) some sort of transformation of the viewer” (ibid.).

Maier, 2006, p. 168

Toutes ces notions mettent en rapport la traduction et la théorie en ce qu’elles représentent un déplacement hors de soi, un parcours initiatique, une quête et un témoignage-contemplation de l’altérité, une transformation de l’être au contact de l’autre et, par l’étonnement socratique, une extension du champ de la connaissance.

Dans le prolongement de cette réflexion, Chesterman explicite cette vision de la théorie en distinguant cinq types de théories qui sont autant de perspectives convergeant vers le même réseau susmentionné. La théorie comme : mythe, métaphore, modèle, hypothèse et structure (2003, p. 1) [10]. De fait, ces « vues » sur l’objet de la recherche (la traduction) montrent indirectement une sorte d’évolution du sens de la théorie non seulement à travers l’histoire de la traductologie, mais également à travers celle de la philosophie des sciences. On passe d’une approche allégorique à une conception systémique pour signifier probablement que, bien que ce qu’on entende par théorie relève au départ de présupposés épistémologiques différents, il reste que son origine demeure en fin de compte la même : « a way of seeing […] a view of translation – or some part of it – which helps us to understand it better » (Chesterman, 2007, p. 1). En ce sens, non seulement s’établit le lien de la théorie avec la traduction, mais également avec la méthodologie comme voyage durant lequel on est témoin de nouveaux horizons et au terme duquel on mesure le changement encouru, la compréhension approfondie et la sagesse accumulée :

[T]heories themselves are also forms of understanding. […] In this context, it is useful to compare the notion of a method, from Greek meta hodos ‘after the way’. Methodology is, etymologically, the business of proceeding along the way (hodos) to do something or reach a goal.

ibid., pp. 1-2

Entre théorie, traduction et méthodologie, on peut dire que le theôros a désormais bouclé son hodos.

2. Méthodologies de la recherche en traductologie

La question qui s’impose à nous à ce stade de notre réflexion s’articule autour de trois axes. Si la théorie suppose de penser la méthodologie qui la génère, alors 1) Quelles sont les tendances de la recherche traductologique dans le choix entre les diverses approches méthodologiques existantes? 2) Comment peut-on expliquer ces tendances? Et 3) Y a-t-il un espace pour développer une approche alternative qui puisse trouver à la fois une pertinence pour la discipline et pour la société plus généralement?

2.1. La diversité des méthodologies : entre polarisation et synthèse

Entre traductologie et interprétologie, Daniel Gile a récemment fait valoir la présence légitime d’au moins deux approches globales qui impliquent la recherche traductologique : Liberal Arts Paradigm (LAP) et Empirical Science Paradigm (ESP). Pour Gile, qui a renoncé à les confronter, les deux sont valables dans la mesure où les chercheurs sont conscients de ce qui les distingue radicalement : le devoir pour le premier de vérifier empiriquement ses hypothèses et la possibilité pour le second de ne pas s’y plier (Gile, 2005, 2008 et 2009).

The larger weight allotted to empirical research by followers of the ‘natural science paradigm’ could then be attributed not to their rejection of theory but to this reluctance to speculate […] without the support of evidence for every step they take.

Gile, 2004, p. 126; nous soulignons

À lire Gile, et malgré toute la précaution qu’il y met pour ne pas s’aliéner les chercheurs qui viennent en traductologie de formations préalables en sciences humaines (2005), on ne peut faire autrement que noter la connotation moins favorable que revêtent les formules employées pour décrire la voie des LAP – moins exigeante, plus relâchée et relativiste – par rapport aux ESP qui donnent de la recherche en revanche une image de rigueur, de systématicité et de concrétude. En fait, même dans les travaux où le propos est prioritairement méthodologique (1998), non seulement l’espace consacré à l’approche théorique ou conceptuelle est incomparablement limité, mais la formulation se cache difficilement de sa distanciation, voire de son dédain vis-à-vis de cette dernière :

[TS] has also been migrating from a predominantly ‘philosophical’ and prescriptive [11] approach towards forms of investigation which come closer to abiding by the norms of research in more established disciplines

Gile, 1998, pp. 69-70; nous soulignons

Si bien que le méthodologue ne peut plus demeurer parfaitement impartial face aux méthodes de la recherche en traductologie :

As an instructor, my preference also goes to empirical studies, not because I believe they are intrinsically “superior” to non-empirical studies, but because the norms of empirical research generally require researchers to be explicit on the design of their studies, the underlying rationale if it is not trivial, methods used for data collection […]. This makes it relatively easy to identify mistakes and weaknesses.

Gile, 2009, p. 37

Par ailleurs, alors que Chesterman constitue pour Gile un modèle de chercheur moins expérimental que lui-même (Schäffner, 2004, pp. 55 et 124), il reste que le premier n’est pas moins empiriste (Chesterman, 2001) et représente dans la discipline une des plus éminentes figures de la réflexion méthodologique. Pourtant, en analysant l’ouvrage co-écrit avec Jenny Williams sur les méthodologies de la recherche en traductologie (2002), on retrouve le même biais en faveur de la recherche empirique. En effet, alors qu’il suffit de deux pages et demi pour présenter la « recherche conceptuelle » (pp. 58-60), le reste du chapitre 4 est consacré à détailler les « caractéristiques de la recherche empirique » (pp. 60-62), ses « sous-catégories naturaliste et expérimentale » (pp. 60-62), la « recherche qualitative et quantitative » (pp. 64-65), des « exemples de méthodes de recherche empirique » (pp. 65-67) et « la recherche appliquée » (pp. 67-68).

Dans un article-clé (1998), Chesterman considère qu’en traductologie « the most important trend has been the shift from philosophical conceptual analysis towards empirical research » (p. 201). Pour lui, l’analyse conceptuelle a certes permis une meilleure compréhension des arguments philosophiques et la redéfinition des concepts, mais elle présente le double désavantage de ne plus être pertinente pour la pratique professionnelle ni de parvenir à « something like a standard empirical methodology » (p. 202), une conception empruntée des sciences naturelles, chez Kuhn en particulier (Chesterman, 2000, pp. 39-40). Dès lors que le salut disciplinaire de la traductologie se trouve dans les conditions de son cheminement vers son statut scientifique, il est naturel d’en conclure que le parangon méthodologique n’est autre que le plus prisé par les sciences. À telle enseigne que pour Chesterman, la traductologie a passé suffisamment de temps à affiner les définitions et les métaphores de la traduction ainsi qu’à affuter ses outils conceptuels, sans rien en faire (1998, p. 202). C’est résolument le manque de dimension pratique, voire utilitariste de la recherche que notre auteur déplore. En poppérien bien établi, il considère que la motivation quasi axiomatique de la traductologie (puisque mesurée à l’aune de la science) est le progrès, et ce, en fonction de ce qu’il catégorise comme les trois manières de concevoir la discipline : une science appliquée, une herméneutique et une science empirique (Chesterman, 2000). Ainsi, et malgré les concessions accordées à l’analyse conceptuelle ou à l’approche herméneutique, le parti pris empiriste demeure incontestable, notamment en réponse à la perception d’une traductologie de facture scientifique prônée par des chercheurs comme Arrojo (2000) : « [T]he empirical scientists are suspicions of the hermeneutic literary scholars, who are felt to be merely speculative, not properly scientific, engaged only in metaphysical philosophizing » (pp. 36-37; nous soulignons). Ce qui est présenté comme un effort de caricature de soi par le détour du regard de l’autre ne s’éloigne pas tant de la perception réelle qu’on en a, et ce, même sous la plume de chercheurs qui prétendent à l’objectivité. L’évidence du « tournant empirique » (Snell-Hornby, 2010, p. 368) est telle qu’il en va de la caractérisation de l’ensemble de la discipline : « Like any empirical discipline, Translation Studies examines relations between variables » (Chesterman, 2001, pp. 10-11; nous soulignons).

À la fois plus subtil à certains égards et plus engagé dans son positionnement parmi les courants méthodologiques, Anthony Pym se réclame pareillement de l’empirisme en traductologie. En effet, bien que très familier de la philosophie continentale, Pym est néanmoins issu d’une tradition philosophique anglo-saxonne très classique et ne s’en cache pas. Dans un article publié en 2009, où il s’attaque tour à tour aux « mauvaises philosophies » de Bhabha, de Venuti et de Buden et Nowotny (qui ne se résumeraient qu’au ressassement boiteux de théories précédentes plus confirmées), il prend le parti d’expliquer en quelque sorte la pertinence de l’approche empirique en contraste avec les repoussoirs philosophiques [12] illustrés : « My purpose here is to defend a kind of study, with respect to translation or anything that goes out into the world to see what is happening » (2009, p. 29). C’est la disposition du discours traductologique à être à la fois vérifié et nourri par le monde de la pratique (« checked against the realm of practice ») qui constitue la crédibilité, voire la justesse de l’approche que Pym choisit d’adopter : « Theories are not easily detached from their empirical transformation […] » (p. 38). Autrement dit, l’indissociabilité de la théorie et de l’expérience des phénomènes qu’elle organise nous intimerait le devoir de prendre une position épistémologique aussi impartiale que celle qu’on devait prendre avant la synthèse de Kant entre empirisme et rationalisme. Ce dualisme méthodologique qui nous pousse à choisir entre une démarche qui intègre la dimension expérimentale de vérification – qu’on présente comme plus scientifique suite à Bacon et Hume (Dépelteau, 2000, p. 56) – et une autre plus conceptuelle qui correspond au critère herméneutique de la scientificité (Gauthier, 2005, pp. 32-33) ne fait que polariser le débat métathéorique en traductologie au moment où l’on appelle pourtant à la reconnaissance de la diversité des sources, des contributions et des horizons de la traductologie (Tymoczko, 2006 et 2007). Le stéréotype caricaturant la philosophie comme une pure spéculation conceptuelle sans la moindre attache aux réalités complexes du quotidien ne réduit en rien la dichotomie et le manichéisme perpétués entre les courants épistémologiques classiques :

What the philosophical discourses thereby miss, of course, are the logics of the everyday activities, the many techniques by which translators themselves constantly reduce complexity. [W]e should perhaps learn to think more bottom-up, from the practices, rather top-down, from the great conceptual systems, if ever the ends are to meet.

Pym, 2007, p. 44; nous soulignons; v. Pym, 2006, p. 4

Bien que la différence entre l’empirisme comme théorie de la connaissance exigeant sa vérification dans les faits et l’induction comme la démarche privilégiée de ladite théorie soit élémentaire, il reste que la confusion n’en vient pas moins d’être démontrée. Si l’empirisme a toujours poussé les chercheurs à ancrer leurs théories dans le terreau de l’expérience, le recours à l’induction n’est en revanche pas le procédé par lequel on contribue au progrès scientifique, du moins selon le rationalisme critique de Karl Popper, qui non seulement critique sévèrement l’induction mais intègre surtout l’expérience comme une des conditions de la réfutabilité. Ainsi, partir de l’expérience – comme le propose Pym – n’équivaut pas nécessairement à professer la foi de l’empirisme, dont le rationalisme logique d’un Popper entre autres reconnaît la pertinence de la contribution expérimentale, mais relève plutôt de la croyance dans ce que la philosophie de la science a appelé « l’inductivisme naïf » (Popper, 2002 [1959], p. 88). En ce sens, outre la difficulté à s’en tenir aux limitations du réfutationnisme poppérien, il n’en reste pas moins que l’étroitesse du programme inductiviste ne permet pas la diversité légitime et la complémentarité méthodologique nécessaire en sciences humaines (Robert, 1978; Dépelteau, 2000). On préfèrera alors plutôt la synthèse méthodologique de la démarche hypothético-déductive.

2.2. Herméneutique de la tendance empirico-inductiviste et l’alternative hypothético-déductive

Malgré l’impression de certains traductologues que la recherche spéculative ou conceptuelle dépasserait en nombre la recherche dite empirique ou ressortissant de l’ESP (Gile, 1998; Chesterman 1998 et 1999), on ne peut dire que les nombreuses études de cas – que ce soit dans les colloques ou publications de collectifs dans la discipline – ne reflètent pas le contraire (Susam-Sarayeva, 2001 et 2009, Munday, 2010). À part les remarquables contributions théoriques, proportionnellement plus rares, qui ont ponctué l’histoire de la traductologie depuis Mounin, ce sont bien plus les études de cas qui constituent quantitativement l’essentiel des activités de la recherche traductologique. De fait, depuis les études descriptives de Toury (1995), la recherche de lois ou de normes induites par des échantillons de faits traductionnels relevés dans différents espaces-temps était, et demeure à certains égards, l’une des approches les plus répandues dans la discipline et au-delà, dans les sciences humaines et sociales plus généralement. La question qui s’impose ici consiste à savoir pourquoi la recherche dite « empirique », plus particulièrement en traductologie, rencontre-t-elle, si ce n’est un plus grand nombre d’adeptes, du moins une plus grande appréciation. Quelle explication possible peut-on donner à ce genre de phénomène?

En guise d’explication des tendances de la discipline en la matière, nous proposerons trois hypothèses complémentaires qui sont autant de questions qui se posent sur les mécanismes et les facteurs d’influence sur les préférences méthodologiques dans le cadre d’une discipline aussi interdisciplinaire et, par définition, diversifiée que la traductologie. Si on ne prétend pas fournir une explication scientifique [13] à ce phénomène (ce qu’on pourrait faire à l’aide d’une batterie d’études quantitatives très élaborées), il n’en reste pas moins possible de proposer quelques pistes de réflexion pour tenter d’en comprendre les causes probables. À notre sens, il paraît plausible d’explorer trois raisons complémentaires – qui ont d’ailleurs toutes en commun le substrat politique de la relation de pouvoir : historique, socio-communicationnelle et institutionnelle.

On peut d’abord constater que la méthode empirique s’inscrit historiquement dans la tradition philosophique anglo-saxonne dont les pères bien connus sont Francis Bacon, John Locke, George Berkeley et David Hume. Ainsi, dans la mesure où la littérature traductologique est majoritairement écrite et publiée en anglais, où les institutions universitaires qui forment une grande part des chercheurs sont anglophones [14] et où les événements scientifiques internationaux incluent presque toujours l’anglais parmi les langues de communication, voire comme lingua franca, il est fort probable que l’une des implications de cet état de fait soit la reproduction diffuse d’une sorte d’inconscient méthodologique auquel on a été conditionné à plus ou moins long terme et qu’on risque de reproduire insensiblement. Il ne s’agit pas tant ici de faire du psychologisme collectif de bas de gamme, mais plutôt de suggérer que l’une des origines possibles de la valorisation du modèle empirique (par rapport au conceptuel) réside également dans la dimension philosophico-culturelle ainsi que dans le véhicule de transmission qui – depuis Sapir et Whorf – ne peut plus être considéré comme dénué de toute répercussion sur son contenu, voire sur les schémas de pensée de ceux qui en cultivent l’apprentissage et l’usage pour des raisons d’exposition, de circulation et de notoriété dans la discipline concernée. En effet, si l’anglais n’est pas l’instrument impérial d’un pays ou d’un groupe particulier, il n’en est pas moins l’espace de diffusion malgré lui de structures et de valeurs récurrentes dans la parole produite qui le constitue et le perpétue.

La seconde tentative d’explication prend appui sur un processus que nous qualifierons de socio-communicationnel dans la mesure où ce phénomène de domination de l’approche empirique relève également d’un mécanisme de transmission de type culturel qui n’est ni étranger aux sciences cognitives ni à la traductologie. En effet, inspiré par le concept génétique de « mème » comme duplicateur d’idées de Richard Dawkins (1989), Chesterman considère la recherche expérimentale comme un des mèmes de la traductologie et que celle-ci prend la direction d’une méthodologie qui favorisera désormais – à l’instar des DTS selon Toury (1995, pp. 15 et 295 sq.) – l’observation et l’expérience (1997, p. 46). Autrement dit, l’observation du développement de la culture scientifique en traductologie pour Chesterman le mène à penser que l’explication du phénomène de popularité grandissante de la méthode empirique tient dans une sorte de mème méthodologique qui procède par la reproduction sélective d’unités d’imitation qui se modifient au fur et à mesure de l’évolution culturelle (Plotkin, 1993, p. 769, cité par Chesterman, 1997, p. 6). Pourtant, en terme de méthodologie de la recherche traductologique à privilégier, c’est le mème poppérien (p. 16) – autrement dit proche de la structure hypothético-déductive – que Chesterman invoque pour l’appliquer aux problèmes de la théorie de la traduction, notamment celui d’établir une première théorie (p. 17). Ainsi, l’expérimentalisme qu’il appelle de ses voeux n’est pas tant celui de l’empirisme du cheminement inductif des DTS de Toury que celui de la corroboration/falsification poppérienne bien plus proche du schéma hypothético-déductif.

Mais l’explication de la diffusion du modèle empirique trouve dans le cadre des sciences cognitives encore une théorie qui renforce l’argument socio-communicationnel. En effet, avec La contagion des idées. Théorie naturaliste de la culture (1996), Dan Sperber propose une épidémiologie des représentations publiques où les idées non seulement se répandent de manière interindividuelle, mais également se construisent par un processus de « transformations qui tendent à être orientées vers des positions d’“attracteur” dans l’espace logique des possibilités » (p. 151). Dans ce cas, le succès de l’approche empirique dans l’univers traductologique (comme dans bien d’autres d’ailleurs) peut s’expliquer par des dispositifs de la psychologie cognitive et de la survivance de similarités de contenu qui se transmettent et se transforment (donc se traduisent) dans une chaîne communicationnelle à l’échelle de la communauté des chercheurs. D’aucuns parleraient plus abruptement d’un effet de mode (Sperber, 1990) : « A scholar in an academic discipline is subject to research fashions in the same way as anyone else » (Mende, 2005, p. 191).

Enfin, la troisième explication découle de la précédente. Dans la mesure où les idées qui ont le plus de fortune auprès de la communauté des chercheurs en traductologie sont des mèmes qui se transmettent par la voie de contagions représentationnelles, un regard de l’intérieur sur la manière dont on évalue les travaux des étudiants ainsi que ceux de nos pairs nous permet de constater que la reproduction des consensus normatifs autour du « critère scientifique » (Gile et Hansen, 2001a, p. 304; Gile, 2009, p. 37) sont autant de phénomènes épidémiologiques que de rapports de pouvoir incontestables. En effet, ce sont les experts connus du domaine qui, à la fois, évaluent leurs étudiants dans leurs travaux et leurs pairs lors de l’octroi de subventions, de promotion ou encore de publications dites scientifiques, et donnent par là même une orientation aux préférences méthodologiques les plus généralement admises comme scientifiques. Dès lors que ces publications sont elles-mêmes les sources qui vont nourrir les chercheurs de la discipline (étudiants et professeurs confondus), constituer leur matériel de formation et de référence pour d’autres publications, il y a des chances que dans cette configuration circulaire (voire hélicoïdale) se perpétuent des schémas d’attraction orientés vers des mèmes traductologiques divers et parmi lesquels on trouvera probablement le mème méthodologique qui nous occupe (Mende, 2005, pp. 197-198). C’est que le productivisme universitaire du « publish or perish » n’est évidemment pas une légende et que la nécessité de publier dans des revues ou des ouvrages évalués par des experts est telle qu’il vaut mieux s’aligner sur les exigences les plus en vogue si l’on veut espérer faire partie de « la tribu », selon le mot de Mallarmé.

2.3. La recherche traductologique dans les sciences humaines et sociales

L’une des manières les moins contestées de décrire la traductologie actuellement est son caractère d’interdiscipline (Snell-Hornby, 2006, p. 71). Or, l’interdisciplinarité de la traductologie devrait non seulement permettre de relativiser les distances et les différences méthodologiques qu’on trouve au sein des sciences humaines et sociales, mais elle pourrait également favoriser une sorte de pluralisme méthodologique qui reconnaît un droit de cité au plus grand nombre d’approches possibles, dans la mesure où les contributions proposées peuvent témoigner d’un apport à la réflexion, même s’il ne correspond pas entièrement aux seuls « critères de la scientificité » (Hempel, 1952; Gauthier, 2005, pp. 32-35). Avec une telle position, il est évident que la « démarcation » poppérienne entre sciences et pseudosciences ne peut fonctionner (Popper, 1985, p. 68; 2002 [1959], p. 11).

De fait, les épistémologues des sciences humaines se sont penchés très tôt sur la question de ces critères, de leur pertinence et de leurs rapports aux disciplines qui en relèvent. Historiquement, ce sont évidemment les sciences de la nature qui ont précédé les sciences humaines. Et c’est probablement l’un des facteurs explicatifs les plus importants de leur influence sur ces dernières.

[L]es disciplines relatives à l’homme ont été influencées de telle sorte, par l’idéal de scientificité réalisé par les sciences empirico-formelles de la nature, que les chercheurs ont fini par être placés devant le dilemme suivant : d’une part, se conformer si bien à un tel idéal que toute frontière soit un jour effacée entre les divers types de disciplines, ou d’autre part – et tout en gardant une volonté de scientificité de type empirico-formel strict –, sauvegarder une spécificité irréductible aux sciences de l’homme; même arrivés au plein développement de leur maturité.

Robert, 1978, p. 6

La quête des facteurs de spécificité des sciences humaines (historicité, subjectivité, individualité et valeurs entre autres) s’est soldée par un constat selon lequel ce n’est pas tant ces éléments qu’il importe d’isoler que « la manière propre à ces sciences de s’articuler aux différents facteurs mis en cause » (Robert, 1978, pp. 7-8).

Or, pour qu’un tel défi puisse être relevé, la pensée épistémologique des sciences humaines a dû non seulement transcender des oppositions comme compréhension/explication [15] mais également s’ouvrir à plusieurs niveaux différents de compréhension des critères qui en constituent la charpente (signification et vécu) tout en appliquant les modèles d’objectivation propres à la démarche scientifique. C’est ce que tente notamment Gilles Gaston Granger (Robert, 1975) en proposant que les sciences humaines exigent « une “récupération” des significations objectivées, mais sans emploi des méthodes interprétatives de l’herméneutique philosophique » (Robert, 1978, p. 17). La modélisation scientifique des significations devient donc une sorte de « dégagement de sens » par la création de « modèles structuraux » (p. 18) à la manière de Lévi-Strauss.

Malgré la tentative d’adapter l’herméneutique selon les exigences de la modélisation scientifique, le réductionnisme de Granger suscite cependant une critique qui défend « l’emploi de méthodes compréhensives et herméneutiques parce qu’elles, seules, sont capables d’atteindre le spécifiquement humain » (p. 24; v. Robert, 1979). C’est en ce sens que les travaux de Jean Ladrière ont probablement trouvé l’équilibre recherché. Pour lui, les sciences humaines doivent se construire en fonction de l’idéal des sciences de la nature jusqu’au moment limite du

recours nécessaire à la méthode herméneutique ou interprétative, de type philosophique […] de par l’impossibilité qui apparaîtrait de faire autrement, dès là [sic] qu’on entend ne pas perdre l’essentiel de l’unité de l’humain et les éléments qui lui sont spécifiques.

Robert, 1978, p. 23

Ainsi, pour Ladrière, les sciences humaines se caractérisent par leur nécessaire pluralité méthodologique. Entre le « modèle empirico-formel » et celui des « sciences herméneutiques » (p. 25), les sciences humaines sont constituées de telle manière que leurs instruments méthodologiques se complémentent et sont fonction de la diversité de leurs objets (Ladrière, 1977, p. 96).

L’une des explications possibles de cette diversité revient entre autres à l’application du critère qui distingue une science de ce qui ne l’est pas encore selon Thomas Kuhn (1983). Dans une perspective d’épistémologie historique du développement des sciences en général, les sciences humaines ne seraient donc que des « pré-sciences » dans la mesure où elles ne présentent pas la caractéristique des paradigmes successifs et incommensurables des sciences de la nature, qui nécessite l’existence, dans chaque paradigme, d’un consensus théorique et méthodologique entre les membres de la communauté scientifique. En ce sens, les sciences humaines se caractérisent par la coexistence de plusieurs paradigmes et, donc, par leur diversité fondamentale (Dépelteau, 2000, p. 17). Prenant acte du complexe que peut susciter ce genre de comparaison péjorante avec les sciences de la nature, les sciences humaines évoquent plutôt des « quasi-paradigmes » qui consacrent « un consensus théorique et méthodologique au sein d’un groupe de chercheurs qui travaillent dans l’ensemble de la communauté des chercheurs » (p. 18), comme les écoles et les mouvements de pensée, les cercles, par exemple. Bref, puisqu’il n’y a pas de consensus sur les fondements de la scientificité des sciences humaines, on s’entend à en « faire […] alors que la communauté des savants ne s’entend pas sur la manière de faire des sciences humaines » (p. 14).

C’est donc dire que la règle qui doit régir l’espace de la recherche au sein des sciences humaines plus généralement est celle de la pluralité théorique et méthodologique et non celle du monisme usurpateur des chantres d’une méthode particulière à la défaveur des autres. Si bien que les éléments qui constituent la démarche que d’aucuns considèrent comme « l’un des principaux quasi-paradigmes méthodologiques des sciences humaines » (Dépelteau, 2000, p. 19) – c’est-à-dire la démarche hypothético-déductive – ce sont à la fois les acquis du rationalisme (construction de théorie et formulation d’hypothèse) et ceux de l’empirisme expérimental (observation et manipulation de la réalité puis vérification ou réfutation des hypothèses). Héritage de la révolution copernicienne de Kant en philosophie, la diversité est donc constitutive de cette démarche. La question étant cependant de savoir si cette dernière doit être menée avec l’illusion de s’attendre nécessairement à ce que toute formulation théorique, voire métathéorique, soit vérifiée immédiatement par l’expérience dans le but de proposer une loi.

Or, ce qui nous préoccupe dans le champ du discours traductologique, c’est de trouver – sous prétexte de manque d’empirie, de casuistique et de concrétude – la prépondérance d’une campagne fondée en jugements de valeurs, d’une part, contre une recherche conceptuelle qu’on considère par trop « spéculative », « philosophante », « abstraite » et, d’autre part, en faveur de la recherche empirique ou expérimentale « rigoureuse », « concrète »… « scientifique ». Le cas de l’article de Pym (2009) est exemplaire de cette sorte de chasse aux sorcières. Il est évident qu’il n’est aucunement question de châtier la critique et de refuser la controverse autour de quelque travaux que ce soit, mais bien plutôt de distinguer entre la mise en évidence de faiblesses méthodologiques dans l’argumentation conceptuelle et le rejet de celle-ci en faveur du seul modèle empirique, voire de sa version idéologisée notamment caractérisée par son –isme. Par ailleurs, on peut comprendre les réticences de Ladmiral (1989) sur le caractère éminemment philosophique (au sens péjoratif), invérifiable et quasi théologique d’un essai comme celui de Walter Benjamin (2000 [1923]), mais comme toute théorie au départ, même celle qui s’appuie sur les données empiriques, il y a une vision, une présupposition de type conceptuel et idéel. C’est ce commencement auquel il faut revenir et auquel on doit rétablir son droit de cité.

On peut autant faire de la bonne et de la mauvaise philosophie comme on peut faire de la bonne et de la mauvaise science. Le tout étant que la philosophie soit jugée par ses propres outils conceptuels et méthodologiques, et qu’on ne la mesure pas à l’aune des exigences empirico-formelles qui en détruiraient jusqu’à la raison d’être. La critique que la réflexion de Bhabha (1994) semble susciter ne tient pas tant dans son écriture absconse, dans sa lecture libertaire de Benjamin ou encore dans la faiblesse du déploiement de sa méthodologie, mais bien plutôt dans sa créativité conceptuelle pour les besoins de ses préoccupations postcoloniales. C’est le phénomène de détournement et de récupération de Benjamin (propriété privée de la traductologie?) via des objectifs postcoloniaux, à des fins traductologiques par retour, qui est à notre sens plutôt le coeur du soupçon. C’est exactement ce que Harish Trivedi (2007) et Pym (2009) reprochent à Bhabha et aux conséquences de sa « traduction culturelle ». Alors que pour Trivedi cette sorte de traduction, qui ne repose plus selon lui sur la mise en jeu d’une paire (ou plus) de langues mais devient monolingue, suscite la crainte de voir la traductologie s’amputer de la diversité linguistique qu’elle suppose par définition (2007, p. 286), Pym se soucie plus particulièrement de la dimension méthodologique du travail de Bhabha qui ne reflète, selon lui, pas la moindre tentative de vérifier empiriquement ce qu’il dit sur le terrain de la réalité sociologique des migrations et des sociétés multi-ethniques (2009, p. 33). Cependant, là où les deux auteurs se rejoignent, c’est plutôt dans la définition de la traduction, son extensibilité et sa mobilité interdisciplinaire. Pourquoi, se demande Trivedi, parler de traduction lorsqu’on veut dire migration, exil ou diaspora – qui existent déjà tels quels (2007, p. 285)? Et comment, se demande Pym, peut-on passer de la traduction des textes chez Benjamin et Derrida, à celles des individus (Pym, 2010, p. 4)? À notre sens, l’enjeu est essentiellement institutionnel et disciplinaire. On ne souhaite pas que l’objet d’étude de la discipline se dilue et se dissolve dans les méandres conceptuels, et non empiriques de surcroît, de sa métaphorisation. Sinon, qu’est-ce qui ferait la spécificité de la traductologie? Réponse : la centralité de la traduction, évidemment (Gile, 2001b, p. 151). Or, la traduction conçue dans un sens moins restrictif, plus large et moins conservateur – compte tenu de l’élargissement de fait qui a lieu dans la discipline envers et contre tout (Bachmann-Medick, 2006; Tymoczko, 2007) – n’y changerait rien puisqu’elle n’en perd pas pour autant sa centralité, ni même sa valeur; au contraire, elle ajoute aux définitions qu’on lui a déjà reconnues jusque-là celle du concept opératoire qu’elle s’est forgé au travers de nombreuses disciplines, que ce soit en sciences humaines et sociales ou encore dans les sciences de la nature.

Il reste cependant – pour revenir à la méthodologie – qu’à l’instar de ces dernières, les sciences humaines gagneraient à se prévaloir, par la recherche conceptuelle, d’un espace où elles seraient à même de se libérer du productivisme empiriste universitaire dans ce qu’on a coutume d’appeler, dans les sciences, « la recherche fondamentale » (Bimbot et Martelly, 2009). En effet, c’est dans cet espace de libération de l’imaginaire scientifique que la créativité conceptuelle peut être promue. En renonçant à tenter d’améliorer la bougie pour s’ouvrir à la découverte de l’éclairage électrique, on se donne les moyens d’opérer des sauts qualitatifs importants dans ce que la traductologie nous offre par son état et sa disposition d’interdiscipline à se connecter et à « converser » (Strober, 2011) avec les autres champs d’étude des sciences humaines et sociales. En cela, nous rejoignons totalement Michaela Wolf (2009) :

I argue that banning a metaphorical variant of the translation notion – i.e. what has been called “cultural translation”– from the field of research of Translation Studies would ultimately mean rejecting any sort of interdisciplinary work in this respect. Interdisciplinarity, however, has been constitutive for the discipline from its very beginning. Once we take account of these two sets of problems – a better socio-political orientation of research and a re-definition of translation concepts – this plea must be taken seriously.

pp. 77-78

C’est dire enfin que la recherche non empirique a non seulement droit de cité en vertu de sa qualité d’alternative dans la diversité méthodologique propre aux sciences humaines, mais qu’elle promet des rencontres et des fertilisations conceptuelles dont on peut déjà mesurer les bénéfices a priori en observant a posteriori ce que le développement historique et la constitution même de la discipline ont apporté (Brisset, 1998 et 2010; Snell-Hornby, 2006).

Conclusion

Derrière toute conception de la traduction, on trouve nécessairement le conditionnement conceptuel d’une méthode, d’une praxis. Autrement dit, une théorie, mieux, une philosophie de la traduction – et pas seulement du langage (Jervolino, 2008) – qui sous-tende à la fois l’action traductionnelle, mais également ses extensions traductives (voir note 1). À l’heure où la traduction et l’éventail des idées qui recouvrent son processus sont ressaisis par tant d’autres disciplines, la traductologie est mise en demeure de prendre la mesure du paradigme épistémologique qu’elle représente et de reconnaître les espaces de réflexion qui tentent d’en rendre compte, notamment dans le cadre d’une philosophie de la traductionintégrée à la traductologie qu’on nous a tant de fois annoncée (Ladmiral, 1989, 1992, 1994 et 1997; Borutti, 2001; Jervolino, 2008; entre autres) mais dont on ne voit pas encore suffisamment clairement les contours.

Parties annexes