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Le Dictionnaire analytique de la mondialisation et du travail (DAMT) est un outil d’aide à la traduction en format électronique qui se démarque de tous les ouvrages, lexiques et concordanciers existants, dans la mesure où il s’agit d’un dictionnaire multilingue (français, anglais, espagnol) dont l’objectif est de faciliter la compréhension de la terminologie et des notions qui sont propres au domaine de la mondialisation économique et du travail.

La présente recension s’appuie sur l’utilisation du DAMT par les étudiants dans nos cours de traduction à l’Université McGill et à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Notre objectif était, d’une part, d’analyser comment les étudiants utilisent les outils d’aide à la traduction et, d’autre part, de faire l’évaluation du DAMT. Les apprentis traducteurs ont généralement tendance à consulter les dictionnaires bilingues, les banques de terminologie et les concordanciers avant même d’avoir acquis de bonnes habitudes de travail : ils prennent les correspondances trouvées dans les dictionnaires pour des équivalences toutes faites, ils transcodent directement, ils traduisent sans comprendre ou pour comprendre, alors que tout traducteur d’expérience sait qu’il faut absolument comprendre avant de traduire et non l’inverse. Le travail de documentation, peu importe le domaine de spécialité, exige généralement du traducteur qu’il consulte maints articles et qu’il utilise plusieurs outils d’aide à la traduction. Est-il possible qu’un ouvrage réponde à lui seul aux besoins de documentation et aux besoins d’équivalence linguistique des traducteurs, tout en fournissant une information de qualité? Les observations que nous avons faites dans le cadre du travail avec nos étudiants indiquent que le DAMT est un outil de grande qualité sur ces deux plans. Il présente l’avantage de couvrir un domaine qui englobe de multiples disciplines (la sociologie, le droit, l’économie, le commerce et la gestion, pour n’en nommer que quelques-unes). Ainsi, le traducteur aurait maintenant accès à un outil qui lui évite d’avoir à consulter des sources disparates.

Ce qui caractérise la langue de la mondialisation et du travail, selon Dancette (2015), est le fait que les termes employés dans ce domaine sont souvent des mots de la langue générale (growth, development, migration, flexibility, decent) ou des expressions qui ressemblent plus à des syntagmes discursifs qu’à des termes au sens classique (corporate social responsibility, new international economic order). Les termes sont très souvent multilexémiques (multinational enterprise, global value chain). On trouve, de plus, un grand nombre d’unités terminologiques qui sont en fait des formulations discursives, idéologiquement chargées ou dont l’usage peut être de courte durée : global governance, flexicurity, decent work (Dancette, 2015). En faisant traduire des textes issus de ce domaine à nos étudiants, nous nous sommes aperçue que ces caractéristiques peuvent constituer un piège, puisque l’apprenti traducteur est enclin à penser que sa tâche sera facilitée vu le caractère accessible du discours. Les étudiants, n’étant pas au départ rebutés par l’opacité de la terminologie (comme ils le sont parfois dans d’autres domaines, notamment en traduction scientifique et technique), se permettent de traduire rapidement sans se documenter, en ayant recours à des concordanciers tels que TradooIt et Linguee ainsi qu’à des banques de terminologie telles que Termium et Le grand dictionnaire terminologique. Ils constatent alors une instabilité des équivalences traductionnelles. Par exemple, pour le terme outsourcing, on trouve dans la documentation française les termes impartition, externalisation, réalisation à l’externe, sous-traitance et, bien sûr, l’emprunt outsourcing. Il faut alors revenir à la case départ et essayer de bien comprendre les concepts. C’est là que le DAMT peut faire la différence.

Le DAMT a été conçu par une pédagogue ayant une grande expertise dans le domaine économique et commercial, et qui, de surcroît, s’est penchée sur l’étude des processus de compréhension en traduction. Ce dictionnaire est l’aboutissement de nombreuses années d’enseignement et de recherche à l’Université de Montréal, où Jeanne Dancette a été professeure de traduction. Le DAMT est issu de la collaboration avec les experts du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT), qui regroupe des économistes, des sociologues, des juristes en droit du travail et des professeurs en relations industrielles. Lors de l’élaboration du dictionnaire, ceux-ci ont « fourni des textes spécialisés, répondu aux questions spécifiques et vérifié à différents moments l’exactitude des informations recueillies » (ibid.; notre traduction). L’information encyclopédique provient donc de sources fiables, et les références aux textes sources sont soigneusement consignées.

Tout comme le Dictionnaire analytique de la distribution/Analytical Dictionary of Retailing (Dancette et Réthoré, 2000), le DAMT a pour fondement les approches psychocognitives relevant des domaines de l’apprentissage. Selon ces théories, l’être humain apprend davantage s’il peut faire des analogies et créer des liens entre concepts. Le DAMT constitue une immense base multilingue de connaissances linguistiques (anglais-français-espagnol) et de connaissances encyclopédiques. Son originalité réside justement dans le fait que les concepts sont reliés entre eux par des relations sémantiques explicites, ce qui facilite la compréhension des nuances de sens entre les concepts. Dancette mentionne que, lors de l’élaboration du dictionnaire, « la partie la plus difficile du travail, quoique la plus précieuse, a été d’attribuer des rôles sémantiques aux termes lorsqu’ils sont en relation avec d’autres termes, parce que parfois, les liens logiques entre les concepts sont flous et variables selon le contexte » (Dancette, 2015; notre traduction). Grâce à l’explicitation des relations sémantiques entre les termes, le traducteur dispose d’informations de type logique qui lui permettent de comprendre les notions afin de bien traduire par la suite.

L’entrée corporate social responsibility, représentée à la page suivante sous forme de capture d’écran, illustre la microstructure du dictionnaire. On y trouve, immédiatement sous l’entrée, un synonyme (l’abréviation CSR), des équivalents interlinguistiques (responsabilidad social empresarial et responsabilité sociale de l’entreprise) et la mention du domaine (mondialisation équitable; entreprise multinationale). Suivent ensuite une définition, un contexte, une description et un tableau comprenant les relations sémantiques. Les utilisateurs peuvent en outre accéder aux textes sources cités en référence pour la définition, le contexte et la description.

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Les tableaux comprenant les relations sémantiques sont généralement structurés de la manière suivante :

  • Relations hiérarchiques : générique, spécifique, quasi-synonyme, contrastif, multiple, singulier, partie, tout.

  • Relations associatives : acteur, action, facteur, résultat, instrument, réalisation, législation, lieu typique, concept proche, objet, propriété, quantificateur.

  • Relations syntagmatiques : adjectif, verbe (Dancette, 2004 à présent)

Les articles sont rédigés de manière à offrir une synthèse des concepts, comme dans une encyclopédie, à partir d’extraits d’articles scientifiques, de monographies, de manuels et de rapports. Ils peuvent être consultés à partir de huit sous-domaines : l’économie, la mondialisation équitable, la régulation du travail, l’organisation de la production, le syndicalisme, l’entreprise multinationale, le secteur de travail, le type de travailleur. L’utilisateur peut ainsi générer une liste de termes par sous-domaine. Il peut aussi restreindre les résultats en combinant le terme et le domaine. L’index comprend quelque 6300 termes en réunissant les trois langues.

Les articles du dictionnaire comprennent également des informations sur les aspects historiques et politiques associés à l’apparition d’un terme, ce qui permet notamment de saisir les connotations idéologiques et les dimensions pragmatiques. Par exemple, l’article entreprise multinationale fait mention de la critique provenant des mouvements altermondialistes. Il indique aussi la différence dans l’usage des termes entreprise multinationale et entreprise transnationale, différence qui relève d’une position idéologique. « [D]ans ces domaines, dit l’auteure, le vocabulaire n’est jamais neutre » (Dancette, 2013, p. 449). Comme le soulignait avec intérêt un étudiant de notre séminaire de maîtrise, en faisant une recherche à partir, par exemple, de human capital et en suivant la nomenclature des relations sémantiques, l’utilisateur arrive à capital intellectuel, puis à économie du savoir.

Le DAMT est un dictionnaire multilingue utile aux locuteurs francophones, anglophones ou hispanophones. Il ne s’agit donc pas uniquement d’un outil pour les usagers francophones qui désirent trouver des équivalents dans les deux autres langues. Les articles de chacune des langues sont bâtis sur le même modèle, mais ne sont pas la traduction les uns des autres, car ils ne sont pas tirés des mêmes sources (mis à part les textes officiels d’organismes internationaux tels que le Bureau international du Travail ou la Commission européenne).

Un seul bémol : l’interface utilisateur n’est pas toujours très conviviale. Par exemple, il faut s’assurer qu’il n’y a aucun espace après le terme inscrit dans le champ de recherche, sinon la recherche sera infructueuse.

La mondialisation de l’économie et ses enjeux dans le domaine du travail constituent une sphère brûlante d’actualité, comme en témoigne le nombre incalculable de textes ayant un lien avec les multiples problématiques faisant partie intégrante de ce vaste domaine. Puisque le caractère inédit du DAMT réside dans le fait que l’élaboration du corpus et les termes choisis reflètent les croisements entre les domaines et les discours, ce dictionnaire constitue un outil électronique d’aide à la traduction d’une qualité exceptionnelle qui sera d’une grande utilité non seulement pour les traducteurs, mais aussi pour « les étudiants en sciences économiques et sociales, les journalistes, le monde syndical et le grand public » (Dancette, 2007, p. 73).