Book ReviewsComptes rendus

Cédric Quertier, Roxane Chilà et Nicolas Pluchot (dir.), « Arriver » en ville. Les migrants en milieu urbain au Moyen Âge (Paris : Publications de la Sorbonne, 2013), 329 p.

  • Lucie Laumonier
Couverture de Emotions and City Life, Volume 42, numéro 2, spring 2014, p. 5-69, Urban History Review

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Cet ouvrage collectif est issu d’un colloque tenu en 2011, qui s’est inscrit dans un programme de recherche sur les migrations au Moyen Âge mené par une équipe de jeunes chercheurs. L’ambition de Cédric Quertier, Roxane Chilà et Nicolas Pluchot était de poser un regard neuf sur ces mouvements d’immigration et d’émigration, étudiés depuis les années 1970 dans le cadre de l’histoire urbaine. L’historiographie sur le sujet est riche, comme le souligne Denis Menjot dans une introduction où il met en valeur les multiples facettes de celle-ci. Historiographie vaste, mais quelque peu statique : l’intérêt majeur de cet ouvrage, son apport essentiel, est de replacer le phénomène de la migration dans un processus, soumis à une analyse fine et diversifiée, qui donne la part belle à une approche comparatiste. Du VIIe au XVIe siècle, de l’Europe au Maghreb, les études proposées visent ainsi à interroger les origines des migrations, la manière et les raisons pour lesquelles les migrants parviennent - ou non - à s’intégrer dans la ville, ainsi que les influences qu’exercent à la fois la ville sur les migrants et les migrants sur la ville.

La première partie de l’ouvrage offre un bilan sur les sources, mise au point préalable à l’analyse. Les archives procèdent d’une logique documentaire qu’il convient d’analyser,  le contenant étant parfois aussi révélateur que le contenu. Les sources constituent alors des objets d’étude, témoins de logiques qui témoignent de la place et du rôle des migrants dans leurs sociétés d’accueil. Les sources sont maigres pour le haut Moyen Âge, mais leur analyse est enrichissante comme le montre l’étude menée par Arnaud Lestremau et Lucie Malbos dans le contexte des emporia bordant la mer du Nord. Plus riches sont les sources de la fin de la période produites par les administrations urbaines (article d’Étienne Hubert sur l’Italie communale), en particulier les archives fiscales, analysées pour Trévise par Matthieu Scherman.

La deuxième partie rassemble les articles portant sur l’intégration des migrants : politiques migratoires, vecteurs d’intégration, échecs éventuels – de ces politiques ou de l’intégration –, et difficultés rencontrées par les migrants et les institutions politiques. Il s’agit d’interroger le statut des étrangers dans les villes, comme le fait Gionata Tasini pour l’Italie du nord (XIIe-XIIIe s.). Les approches diversifiées des auteurs reflètent la variété de situations et de processus de migration et d’intégration à l’oeuvre. Quelques éléments sont à souligner : si la plupart des migrations sont volontaires, certaines sont subies, comme celles des Mamelouks, déplacés de régions en régions pour les besoins de l’armée (Julien Loiseau). Parmi d’autres migrations temporaires, on songe aux déplacements fréquents vers Paris des gens de la cour du duc de Bourgogne (Florence Berland). Ce type de migrations revêt une allure plus définitive dans le cas des Catalans étudiés par Roxane Chilà, qui suivent Alphonse le Magnifique vers Naples et y restent pendant une quinzaine d’années. Par ailleurs, les villes et leur organisation sociale offrent de nombreux biais d’intégration, analysés par Judicaël Petrowiste pour Toulouse au XIIIe siècle.

La troisième partie permet d’approfondir cette question de l’intégration des nouveaux venus à travers une perspective plus spatiale, celle du regroupement. À Paris, les étudiants étrangers résident dans des collèges les rassemblant par nations (Élisabeth Mornet) ; à Constantinople au XIe siècle les Arméniens et les Juifs occupent des espaces de plus en plus définis (Christophe Giros). La contribution de Christophe Cailleaux sur les Juifs et les musulmans de Barcelone et de Tortosa en Catalogne à la fin du Moyen Âge offre une mise en perspective stimulante en interrogeant le statut de ces individus sans cesse confrontés à leur altérité religieuse : sont-ils des étrangers chez eux ? La notion de regroupement, d’entre-soi est bien au coeur de ces réflexions sur les lieux de vie des « étrangers » en ville. Spontané ou au contraire régulé par les autorités urbaines, il souligne la persistance de la communauté d’origine dans l’espace d’accueil.

L’ouvrage s’achève par une section réservée à l’étude des commerçants et des villes marchandes dans le Maghreb, en Provence, à Florence et à Nantes. Le commerce international est le vecteur d’une nécessaire mobilité marchande. Il induit la présence constante d’étrangers dans les villes et forge l’identité de ceux qui le pratique en les poussant à toujours se déplacer et en créant des espaces de rencontre tels les ports du Maghreb étudiés par Dominique Valérian, où se croisent chrétiens et musulmans. Les grands marchands sont bien intégrés dans les villes où ils migrent et aussi insérés dans de vastes réseaux interurbains, nécessaires à la bonne marche de leurs affaires. Le sujet du commerce permet de souligner à quel point l’intégration des étrangers est liée à leur milieu social : ces riches marchands reçoivent un accueil bien plus favorable que les travailleurs pauvres (Jérôme Hayez). L’analyse de Laurence Moal sur les Castillans installés à Nantes aux XVe et XVIe siècles montre qu’ils parviennent rapidement à intégrer les cercles de notabilité. Cette intégration passe aussi par la capacité à user des rouages juridiques de la ville d’accueil, tels les marchands de Pise et de Florence étudiés par Cédric Quertier, opposés dans un procès de faillite.

Les articles offerts à la lecture s’inscrivent avec netteté dans une histoire sociale de la migration, tant dans le cadre des villes que dans celui des dynamiques qui amènent les migrants en ville. Autrement formulé, il s’agit d’une histoire des processus entourant les démarches migratoires, volontaires ou forcées, réussies ou en échec. Patrick Boucheron exprime à merveille cette ambition lorsqu’il explique en conclusion que la démarche adoptée revient à « épouser une dynamique et une durée, celles de « l’arriver » en ville, davantage que de l’arrivée » (p. 284). L’accent placé sur l’intégration des migrants dans la société urbaine et sur la manière dont les migrants influencent leur lieu d’accueil est évocateur de cette histoire en mouvement, aux problématiques et aux résonances résolument contemporaines dans un monde en constante transformation.