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Book ReviewsComptes rendus

Everett C. Hughes, Rencontre de deux mondes. La crise d’industrialisation du Canada français (Montréal : Boréal, 2014), 432 p.

  • Dominique Morin

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  • Dominique Morin
    Département de sociologie, Université Laval

Couverture de Volume 43, numéro 2, spring 2015, p. 5-67, Urban History Review

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French Canada in Transition a été un ouvrage phare pour des anglophones appelés à s’intéresser au devenir du Canada français dans l’industrialisation et l’urbanisation en 1943, puis pour les compatriotes de Jean-Charles Falardeau dont la traduction de l’ouvrage parue en 1948 devait révéler la crise des siens dans Rencontre de deux mondes. Une nouvelle édition est un beau prétexte pour en reconsidérer l’importance. La richesse de cet ouvrage justifie que l’on réexamine cette question en discussion avec un avant-propos inséré par Hughes en 1944, une préface de l’auteur ajoutée pour l’édition de 1963, une présentation par Falardeau en 1972, et une nouvelle par Jacques Hamel en 2014.

Hamel prend soin de situer la contribution de Hughes dans la mouvance des travaux de l’École de Chicago, et particulièrement dans la visée des recherches initiées par Robert Redfield sur la désorganisation et la réorganisation des communautés paysannes comprises dans un continuum folk—urban society. Cette perspective avait suggéré à Hughes le projet d’une comparaison de trois monographies sur le Canada français : l’une sur Montréal, la métropole ; une autre sur un village relativement isolé des influences urbaines ; et une troisième sur une ville intermédiaire, la seule qu’il réalisera en étudiant Drummondville. Hamel raconte comment, après la monographie par Horace Miner du village de Saint-Denis-de-Kamouraska considéré comme un « observatoire de la culture traditionnelle » demeuré « imperméable à l’industrialisation, à l’immigration et à l’urbanisation » (p. 18), Hughes s’est établi et mêlé à la vie d’une ville pour laquelle il s’est pris d’affection, a suivi son actualité et discuté avec ses résidents francophones et anglophones pour en arriver à penser la rencontre de deux mondes où « les Canadiens-français de classe moyenne, bien assis et déjà urbains, doivent affronter une classe de gérants anglophones dont la mentalité et les façons de travailler sont différentes des leurs ; et où, finalement, les institutions traditionnelles du Québec traversent des crises provoquées par la présence des institutions de l’industrialisme et du capitalisme extrêmes » (p. 17). Hamel ouvre son texte avec l’idée que cette rencontre reste « la clé de voûte du développement de la société québécoise et du débat politique en son sein » (p. 9), et il invite à redécouvrir un ouvrage aidant à comprendre les difficultés des Québécois francophones qui veulent « être et agir sur un pied d’égalité avec leurs vis-à-vis anglophones » (p. 20), en se faisant « un devoir de rester fidèles à ce qu’ils ont été et à ce qu’ils sont devenus » (p. 21). Les observations de Hughes se distinguent en effet de celles qu’offrent d’autres témoins de l’époque par une assurance que les Canadiens français puissent en venir à s’organiser pour améliorer leur condition dans « notre civilisation industrielle individualiste » (p. 143).

Falardeau pointait quant à lui un autre sens de l’ouvrage que portait à oublier, déjà en 1972, un semblant de « plaisante mythologie » opposant « l’époque de Duplessis » à la déclaration « que nous nous sommes engagés dans l’ère postindustrielle et technobureaucratique », « l’illusion que l’histoire du Québec contemporain a commencé en 1960 » et la « populaire idéologie « colonisateur-colonisé » » dont les Québécois demeurent tributaires dans les schématisations sommaires de leur mémoire collective (p. 27–28). La réédition de la traduction française devait redonner « ce sens oublié de notre aventure sociale, le sens d’un passé immédiat qui n’est peut-être pas si éloigné qu’on l’imagine des champs et de la forêt » (p. 27). Cette appréciation fait écho à la phrase qui ouvre la préface de Hughes à l’édition anglaise de 1963, après un avant-propos de Nathan Keyfitz intitulé French Canada Still in Transition : « Si le Québec est encore en état de transition, c’est dans une certaine mesure parce que, aujourd’hui comme hier, ‘Jean-Baptiste arrive en ville’ (c’était là, en effet, le premier titre auquel j’avais songé pour ce volume, mais des amis et mon éditeur m’en ont dissuadé !) » (p. 29).

Ces mots rappellent à notre attention deux traits originaux de cet ouvrage dans le sillon duquel se sont inscrits les Essais sur le Québec contemporain, le débat sur le caractère urbain du Québec lancé par Philippe Garigue, et l’engagement dans une réflexion critique sur le développement d’une « société québécoise », qui fut déterminant pour plusieurs chantiers de la Révolution tranquille, notamment pour l’essor des études urbaines et régionales autour de Gérald Fortin. La pensée de Hughes reste inscrite dans le projet d’une écologie humaine visant de l’envahissement, de l’adaptation et de la métamorphose des individus, des groupes et des institutions sur la pluralité des lieux de rencontre d’un globe où les relations et les compénétrations des peuples allaient—et vont encore—en sens contraire des fictions diplomatiques d’un partage du territoire entre des États-nations. Par ailleurs, son ouvrage prend la mesure des transformations de la société québécoise embrassée par son projet d’une comparaison de trois monographies. La première partie conteste la représentation idéalisée d’une société rurale en montrant « que le temps de la transplantation indéfinie de la population rurale du Québec est à peu près révolu » (p. 76), que « le fait saillant du Québec des dernières années reste la migration massive de la population rurale vers l’industrie » (p. 47), et que le phénomène a gagné en importance dans les plus petites villes que Montréal au point d’y rendre la croissance de la population plus rapide que dans la métropole. La troisième partie de l’ouvrage, intitulée « La métropole », interprète le décalage entre les institutions canadiennes-françaises et l’avancée de l’industrialisation, ainsi que les insatisfactions et les réactions nationalistes à une condition de subalternes, dans la thèse d’un ajustement au changement révolutionnaire amorcé à Montréal par les compatriotes anglais. Cette thèse structure en deuxième partie le portrait d’une rencontre de deux mondes à Drummondville, plus complexe que celle de deux groupes ethniques. Hughes montre l’union étroite entre les vieilles familles anglophones et francophones de la ville qui maîtrisent ses institutions locales, et comment les nouveaux ouvriers canadiens-français arrivant de la campagne, s’établissant dans des faubourgs ouvriers construits hors des frontières de la ville pour en éviter les taxes, et osant s’aventurer dans le commerce, pouvaient être regardés comme des parasites par les citadins francophones qui avaient fait la promotion de l’implantation de l’industrie dans l’espoir de s’enrichir de retombées. L’étude de la société québécoise s’y amorce dans le dépassement d’une vision communautaire du peuple canadien-français, à travers une analyse urbaine et régionale des mobilités et des appartenances sociales liées aux transformations de la division du travail.

Nous laissons les lecteurs découvrir quantités de descriptions teintées d’étonnement devant des contrastes, des clivages et des apparences de contradictions, tant chez des ruraux prolétarisés donnant de nouvelles figures de la modernité urbaine, que chez des urbains de souche attachés à des aspirations les tenant à l’écart des carrières de l’industrie. Hughes en donne une clé d’interprétation en soulignant le choix qui s’imposait aux Canadiens français entre la mobilité géographique et sociale dans la civilisation industrielle individualiste et « la richesse de la vie communautaire canadienne-française, la trame serrée de la société locale et la distance séparant les Anglais des événements insignes des Canadiens français » (p. 303). En cela, les flux migratoires de jeunes Québécois francophones vers les grands centres de la province, leur individualisme familial chérissant la propriété dans des banlieues ou des centres régionaux qui s’étalent, et les mobilisations pour attirer des diplômés, des immigrants et de la création d’emploi dans les régions non métropolitaines ne se situent pas si loin de l’époque où Jean-Baptiste arrivait en ville.