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Book ReviewsComptes rendus

Laurent Vidal (dir.), Capitales rêvées, capitales abandonnées. Considérations sur la mobilité des capitales dans les Amériques (XVIIe-XXe siècle) (Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2014), 288 p.

  • Nari Shelekpayev

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  • Nari Shelekpayev
    Candidat au doctorat en histoire, Université de Montréal

Couverture de Volume 43, numéro 2, spring 2015, p. 5-67, Urban History Review

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La construction, la transformation et le déplacement des villes capitales postcoloniales ont été incontestablement l’un des phénomènes les plus communs mais aussi les moins étudiés par l’histoire urbaine. Cet ouvrage collectif sous la direction de Laurent Vidal représente une contribution importante à ce sujet, en plus d’être un des rares ouvrages consacrés aux villes-capitales publiés entièrement en français.

En effet, de longue date, l’accent a été mis sur l’analyse des plans et de l’architecture (Vale, 1992 ; Sonne, 2003 ; Gordon, 2006), la prise de décision sur la nomination ou la sélection du site (Knight, 1991 ; Braga, 2010), ou encore les représentations des nationalismes étatiques (Monnet, 1993 ; Daum et Mauch, 2005) dans les villes capitales. Dans son ouvrage De Nova Lisboa à Brasília : l’invention d’une capitale (2002), Vidal lui-même a proposé une approche singulière, qui consistait à examiner la conception et la construction de Brasília en tant que processus long reflétant les utopies et les projets de développement des élites brésiliennes. Sept ans plus tard, dans Les larmes de Rio, l’auteur a exploré l’autre côté de la médaille, c’est-à-dire le moment où Rio a cessé d’être capitale et la grande émotion provoquée par ce changement chez ses habitants. Voici finalement un ouvrage qui propose, à travers une approche régionale, d’explorer à la fois le déplacement (ou la création d’une nouvelle « capitalité ») et l’abandon (désacralisation d’un vieil espace du pouvoir) des villes capitales postcoloniales. À un moment donné l’histoire d’une ville capitale se complexifie et cesse de se dérouler dans un même lieu ; un rapport entre les deux espaces de pouvoir se crée. L’ouvrage est une occasion de repenser plus globalement la grammaire des villes capitales et leur rôle en tant qu’acteur historique.

Le livre, qui comprend treize chapitres, est divisé en deux parties. La première est dédiée aux déplacements à l’intérieur du Brésil (XVIIe-XXe siècles). La deuxième traite de cas de mobilité en Amérique du Nord, à l’exception d’un texte de G. Martinière portant sur São Luís, avant-poste d’une colonie française disparue au Brésil. L’Amérique centrale est abordée dans un chapitre d’É. Cunin sur le Belmopan, nouvelle capitale de Belize depuis 1970. Même si les sources et l’historiographie mobilisées par les auteurs sont très variées, quelques caractéristiques de l’émergence et de la décadence des villes capitales examinées sont similaires. L’émergence est souvent liée aux activités des hommes d’État pour lesquels l’énergie d’un transfert devient tout à la fois le symbole et le tremplin vers le pouvoir. De ce point de vue, la ville capitale est un lieu de pouvoir étatique mais aussi personnel qui se réinvente perpétuellement ; les chapitres de M.-F. Bicalho et de G. Silvério Gandara montrent à quel point il est difficile de séparer les deux. L’établissement d’une capitale peut aussi être fortement marqué par des facteurs géographiques et géopolitiques. Le texte de A. Torrão Filho sur la concurrence entre São-Vicente et São-Paolo et celui de T. Villerbu sur l’instabilité des centres administratifs dans l’Ouest américain au XIXe siècle montrent que la recherche d’une meilleure centralité a été une considération primordiale pour les élites brésiliennes et américaines. Qu’en est-il pour les facteurs sociaux et culturels ? L. Julião a démontré comment les mythes et les discours sur la modernité ont été instrumentalisés afin de légitimer le déplacement de la ville capitale d’Ouro Preto à Belo-Horizonte au Brésil à la fin du XIXe siècle. Dans la même veine, les contributions de A. M. Vaz de Oliveira et de M. I. de Jesus Chrysostomo suggèrent qu’il y a toujours un projet social et intellectuel derrière le déplacement et que les résidants des capitales abandonnées passent, tout comme ceux de leurs homologues nouvellement créées, à travers certaines phases : déni et colère, indifférence et désir d’un retour, puis enfin acceptation et réinvention identitaire. D’où l’hypothèse qu’il n’existe pas vraiment de villes-capitales from scratch et que les ruptures psychologiques sont aussi importantes à analyser que les ruptures spatiales puisqu’un déplacement semble créer une temporalité différente pour les deux espaces.

L’ouvrage comporte quelques imperfections mineures. Au niveau de la forme, il s’agit d’erreurs de frappe (p. 126, p. 157) et d’orthographe de mots étrangers (p. 10, p. 19). L’ouvrage aurait profité de l’ajout de cartes dans certains chapitres, car l’objet de l’investigation est lié à la géographie historique. Sur le fond, outre une imprécision historique (p. 211), le défaut le plus considérable de l’ouvrage est que les auteurs et leurs approches ne dialoguent pas. Les époques et les espaces, mais aussi la méthodologie et les questionnements de chaque chapitre sont trop amples pour que l’ouvrage soit vraiment perçu comme un tout cohérent. Ce genre de problème est inévitable pour la plupart des volumes collectifs, mais une autre stratégie éditoriale (une introduction présentant plus soigneusement chaque chapitre, ou une conclusion plus développée ?) aurait permis de contourner ce manque d’unité. Les analyses proposées dans ce livre démontrent qu’il n’existe pas de scénario de développement unique ni pour les capitales nouvellement conçues, ni pour les capitales abandonnées. Oeiras et Vandalia sont tombées dans l’oubli, tandis que New York et Salvador ont gardé leur importance même après leur divorce avec l’État. Quelles seraient alors les conditions qui permettraient aux ex-capitales de conserver leur prestige ? À quel point ces conditions sont généralisables ? En quoi la « capitalité » régionale est-elle différente de la « capitalité » nationale et fédérale ? Finalement, quelle approche serait la plus pertinente pour vérifier si une ville capitale (tant rêvée qu’abandonnée) est en mesure de produire le pouvoir, en tant qu’acteur autonome, ou si elle ne fait que représenter ou transmettre le pouvoir étatique ? Tous ces questionnements, quoiqu’évoqués par certains auteurs, n’ont cependant pas conduit à la synthèse nuancée attendue par le lecteur.

Pourtant l’intérêt de l’ouvrage est incontestable. Dans le passé, l’histoire des villes capitales était majoritairement celle des succès, des triomphes difficiles mais réussis du modernisme et du progrès. Ce recueil rappelle que cette histoire est également celle de l’oubli, de l’amertume et d’une déception et que sans considérer les perdants on ne peut pas saisir la beauté et la complexité de l’histoire des villes capitales. Malgré l’amer constat de l’éditeur qu’« en histoire, comme dans les sciences sociales, aucun domaine d’étude n’est consacré à l’analyse spécifique des villes-capitales », la production de ce livre témoigne à tout le moins de l’intérêt qu’elles suscitent chez les historiens. Cela devrait nous rendre optimistes.