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Book Reviews / Comptes rendus

Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson,dir. La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole. Montréal : Multimondes, 2014, 182 p., coll. « Cahiers de l’Institut du patrimoine de l’UQAM »

  • Giselle Giral

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  • Giselle Giral
    Candidate au doctorat en histoire, Université Laval

Couverture de Environmental Nuisances and Political Contestation in Canadian Cities,                Volume 44, numéro 1-2, fall 2015, spring 2016, p. 5-87, Urban History Review

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Cet ouvrage collectif, sous la direction de Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson et appuyé par le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal (LHPM), le réseau Villes Régions Monde (VRM) et le Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ), est le résultat d’une journée d’étude tenue à l’UQÀM (Montréal) en 2012. À l’occasion du 370e anniversaire de la fondation de Ville-Marie, des chercheurs se sont rassemblés pour discuter de gouvernance, un concept faisant l’objet de multiples débats académiques. Ce livre, qui réunit neuf contributions de chercheurs spécialistes de l’histoire, de la politique et de l’urbanisme montréalais, examine « les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer [et] de gérer » (p. 2) la ville et la région de Montréal depuis quatre siècles. Le découpage temporel employé met en lumière l’évolution des rapports de pouvoir et des enjeux.

Léon Robichaud se penche tout d’abord sur la période de la gouvernance judiciaire (1642-1840). Son survol historique de la gouvernance de Montréal sous le Régime français permet de saisir le contexte de formation de la ville. Il analyse de nombreuses ordonnances de police – base de l’administration civile coloniale – visant à maintenir la tranquillité et le bien-être des habitants. Donald Fyson traite, quant à lui, de la gouvernance municipale avant l’incorporation de la ville de Montréal. Adoptant une vision élargie de la gouvernance municipale ne se résumant pas à l’activité d’une corporation municipale, il constate la très grande diversité des instances étatiques locales entre 1760 et 1840 et ainsi le morcellement des structures de gouvernance. Le rôle des juges de paix est, selon lui, un indicateur clé de l’évolution de la gouvernance municipale avant et après l’incorporation.

La période allant de l’incorporation de la ville à la Première Guerre mondiale (1840-1914) est abordée sous l’angle de la matérialité par Michèle Dagenais. Elle propose d’éclaircir le processus de changement du mode de gouvernement local en analysant la mise en place des réseaux d’eau potable et d’eaux usées, des services qui ont joué un rôle essentiel dans la structuration des rapports sociaux et politiques. Son approche préconise l’historicisation des pratiques et des rationalités des autorités municipales afin d’expliquer les mutations de la gouvernance montréalaise. Par ailleurs, Nicolas Kenny situe le cas montréalais dans l’historiographie des liens entre le corps et l’environnement urbain dans les villes occidentales au milieu du XIXe siècle. Il souligne l’importance des expériences sensorielles concrètes (les odeurs dégoutantes par exemple) pour les acteurs de la scène municipale. Ainsi, le corps apparaît comme un élément central des enjeux liés à la gouvernance, car « gouverner pour le corps suppose aussi de gouverner par le corps » (p. 69). Raphaël Fischler, quant à lui, se penche sur l’émergence du zonage à Montréal. Il présente une série de règlements concernant la construction et l’utilisation du sol mis en place entre 1841 et 1913. Selon lui, « la règlementation du développement urbain est un prisme à travers lequel on peut examiner la fonction municipale dans son ensemble, voire la régulation sociale d’une société » (p. 73). L’élaboration des règlements de zonage dans la ville industrielle rend compte de la répartition des pouvoirs, de la création de nouveaux savoirs et de la relation entre la population et les élus. Fischler montre que pendant longtemps, une forme d’urbanisme de la règlementation (normes pour l’action individuelle) a dominé sur l’urbanisme de planification (objectifs pour l’action collective) dans la pratique montréalaise.

La période 1914-1960, où Montréal et ses banlieues dominent la scène nationale, est marquée par des critiques de corruption de l’administration montréalaise. Si Nicolas Kenny aborde le nettoyage matériel de la ville, Mathieu Lapointe se penche sur un nettoyage plus subtil, celui des moeurs. Tâchant de combler les lacunes de l’historiographie sur les enjeux de moralité, Lapointe met de l’avant la question de la prostitution pour montrer « comment la gestion d’un ‘problème’ urbain a été intimement liée à l’histoire politique de la ville [et] à l’évolution des mentalités et de la politique québécoise durant cette période » (p. 86). La question du vice commercialisé apparaît liée aux lacunes de la démocratie municipale. De son côté, Harold Bérubé s’intéresse aux banlieues, négligées dans l’historiographie de l’histoire urbaine, dans le but de mieux les intégrer à l’histoire politique de Montréal. Il étudie l’action politique des banlieues, leur autonomie et leur mode de gouvernance particulier et met l’accent sur la création de la Commission métropolitaine de Montréal en 1921, un jalon important de l’histoire de la gouvernance métropolitaine montréalaise.

Depuis 1960, la désindustrialisation, l’étalement urbain et l’impact du redéveloppement sur le bâti sont des enjeux de la gouvernance. Bérubé suggère, dans un deuxième texte, que la question de la gouvernance montréalaise réapparaît à ce moment, notamment par une multiplicité de nouvelles études, dans le contexte d’une « révolution métropolitaine » à l’échelle du continent. S’intéressant à la dimension politique de cette révolution, Bérubé plaide pour une meilleure historicisation de la gouvernance métropolitaine montréalaise. Enfin, Gérard Beaudet s’intéresse aux années 1970, durant lesquelles l’attention portée à la protection du patrimoine bâti hors des centres historiques s’est accrue significativement en réaction aux rénovations urbaines indifférentes « aux qualités des voisinages » (p. 119). La mobilisation citoyenne a joué un rôle clé selon lui dans la révision des façons de faire des urbanistes et des décideurs. Ces mouvements en faveur du patrimoine architectural et urbain ont refaçonné à leur tour la gouvernance municipale montréalaise.

Cet ouvrage soigné fait une bonne synthèse des connaissances et identifie quelques secteurs toujours en friche. Il s’avère d’une importance réelle pour le « renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’étude et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Il saura nourrir et stimuler les discussions sur la gouvernance de la ville et de la région de Montréal, les enjeux de pouvoir et les limites de la démocratie.