Chroniques : Essai

Des manifestes et des graffiti

  • Enrique Ballón Aguirre

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par Enrique Bailón Aguirre*, Université San Marcos, Pérou

Voici un sujet épineux: comment apprivoiser les discours semi-contestataires au moyen d'appareils analytiques pensés pour étudier les discours qui consolident l'institution? Certes, l'analyse discursive, qui s'applique en principe à n'importe quel type de production, devrait rendre compte de tout discours. En fait, elle porte presque toujours sur des discours que l'institution produit elle-même pour s'affirmer. Les discours manifestaires et les discours des graffiti, en revanche, sont des discours dont les énonciateurs se veulent para-institutionnels: ils sont censés parler à partir d'une instance "autre" que l'institution, ou du moins d'un lieu "neutre" ( lat. ne-uten en dehors de l'utérus).

Jeanne Demers et Line Me Murray, dans l'Enjeu du manifeste/le Manifeste en jeu1, s'attaquent à ces discours marginaux avec une grande assurance dans le maniement des concepts théoriques les plus élaborés et des outils méthodologiques les plus affinés de notre époque, sans pour autant négliger de fructueuses sorties dans des disciplines avoisinantes, comme l'affirme W. Godzich dans le prologue (p. 7). Ajoutons également que les chercheures font preuve d'une capacité et d'une souplesse tactique remarquables. Sans trop se lier à l'une ou l'autre des disciplines convoquées (la pragmatique, la sémioüque, l'histoire littéraire, etc.) elles optent pour une cohérence analytique orientée par les textes manifestaires, ce qui exige une approche guidée par l'objet même de connaissance. La procédure est donc d'abord inductive tant pour l'étude de chaque texte singulier que pour la description de son contexte d'émergence. Mais aussitôt, c'est le contrôle déductif qui prend la relève (p. 73). Ainsi en sera-t-il de chaque étape de la recherche dans un va-et-vient inductif-déductif, seul apte à rendre compte de ce corpus hétéroclite plutôt qu'hétérogène (p. 24): manifestes à fonction littéraire, politique, artistique, religieuse, etc. Cependant, le caractère proteiforme et foncièrement ambigu du discours manifestaire (p. 36, 51) rend difficile sa constitution en tant que genre "marginal". C'est qu'il ne s'agit pas seulement d'un phénomène textuel, mais aussi d'un fait socio-culturel. D'où l'idée de ne pas le figer dans une tradition (à quoi bon lui donner des lettres de crédit qui réduiraient sa portée semi-contestataire? [p. 26,34]), la nécessité de l'aborder d'un point de vue linguistique et tout particulièrement dans la perspective de renonciation. Avant d'être un simple pactó énonciatif (p. 39 et suivantes), les énoncés manifestaires obéissent à un contrat énonciatif institutionnel (p. 54, 66; L'espace-temps énonciation-réception intervient de façon particulièrement évidente quand il est question de textes à visée manifestaire, p. 81) dont la portée n'est jamais individuelle (même si le manifeste est écrit par un seul individu), mais collective. Cet aspect à la fois "communautaire" et "institutionnel" de la production des manifestes fait encore mieux ressortir le dilemme que Demers et McMurray ont mis en relief: le débat entre l'affirmation de l'institution et le rejet des valeurs institutionnelles. C'est la contrainte particulière d'un contrat plus

général, celui de l'implantation des valeurs culturelles bourgeoises et de la récupération de ceux qui ne relèvent pas, de prime abord, de son orbite (le problème est de savoir si les objets culturels des communautés non bourgeoises - la culture des peuples "arriérés" -, la culture populaire ou paysanne, la sous-culture, la culture minoritaire, etc., c'est-à-dire la vraie culture marginale, a besoin de manifestes pour évoluer). Ceci dit, les manifestes appartiennent en propre à la production culturelle bourgeoise, même s'ils la contredisent ou la mettent en ...