Dossier

InéditPetites nouvelles d’un jour

  • Anne-Marie Alonzo

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Anne-Marie Alonzo

Sous l'oeil articulé

Elle posa l'oeil sur le coin de la table, se détourna, la chaise lui fendit la joue, elle y porta le doigt, essuya une larme - une seule - se mit à rire, rit tant qu'elle glissa, se brisa le nez, cria, attrapa un mouchoir, se tamponna les narines, le sang gicla, tacha sa blouse, la tacha tant, le sang giclait rouge-vermeille-rouge, elle plaça une clef contre sa nuque, renifla, se tourna vers la table pour y reprendre son oeil, ne le trouva plus, se coucha par terre, cria: que personne ne sorte! puis, au voleur! elle se roula sur le ventre, glissa sa main sous la table, crut sentir la rondeur de l'oeil, l'agrippa, vit que c'était la bille du chat, ne trouva rien d'autre, elle se leva doucement, tenta de se calmer, ne se calma pas, s'empêcha de crier à nouveau, il faisait sombre à présent, le soir tombait, il devenait diffìcile de ne voir que d'un oeil, épuisée, elle se hissa sur la chaise, il était impossible d'atteindre l'interrupteur, elle resta seule dans l'obscurité, une larme coula - une seule - elle avait froid, se sentait mal, la cavité de son oeil, commença à la brûler, elle ne trouva pas le tampon humide qu'elle gardait à proximité de la main, se dit qu'elle devrait peut-être téléphoner, ne sut pas à qui elle se demanda une fois de plus où avait bien pu rouler son oeil, il faisait nuit, il valait mieux aller se coucher, elle chercherait demain, elle se dit alors qu'il était injuste d'être naine et borgne tout à la fois.

L'étrange thé

Elle visait la ligne noire, rien ne la menait, elle se dirigeait seule, pas très solide, la jambe un peu ronde, le regard boiteux, la ligne était longue et noire, ses doigts tremblaient - il faisait froid - elle finit par glisser, la peinture, lut-elle, était fraîche et la route longue, elle se releva, ajusta sa jupe, y laissa des traces noires et longues, se dit que ce genre de chose ne lui arrivait jamais, pourtant Tante l'avait invitée pour le thé - orange pekoe, quatre sucres et un demi-citron - elle y serait comme tous les jeudis depuis quinze ans, d'autant plus que Tante était sa marraine, auteure riche et célèbre, elle rencontrerait,

Voix et images, vol. XTX, rr 2 (56), hiver 1994

chez Tante, cette naine borgne, poète, qui la dégoûtait, ce grand pianiste fade et, la chanteuse - ah! la chanteuse - elle avança, fit trois pas, peut-être douze - dans ces cas on ne compte plus pria de ne pas glisser, glissa, se retrouva le nez assombri de goudron, cracha, toussa, crut devoir vomir, ne vomit pas, sa blouse n'était plus blanche, sa jupe de plus en plus noire, ses mains se collaient sur ses cheveux, elle pensa à la naine, rit en se rappelant cet accident qui la rendit borgne, pesta contre le monstre qui avait asphalté la route en plein jour et se dit qu'elle était bien trop inquiétante, cette étrangeté.

Le plat de lentilles

Elle avait faim, aurait avalé n'importe quoi, se serait vendue au dernier venu, aurait pleuré, mendié, volé, se serait battue, au diable la prudence ! il lui fallait manger, et à tout prix ! elle se mit à fouiller les poubelles de la naine, sa voisine, y trouva une bille, se dit: on dirait un oeil, s'impressionna d'y penser, rejeta la bille, ou l'oeil, fouilla encore, ne trouva rien à croquer, changea de ruelle, ne ...