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Que le pouvoir passe par la parole, on ne cesse de nous le dire dans le radioroman Le Survenant [1]. Un exemple parmi bien d’autres : quand Odilon Provençal menace le Survenant en invoquant la haute autorité de son père, le Survenant rétorque : « Maire ou pas maire, y a jamais assez d’souffle pour [me chasser]. J’suis capable de lui adresser la parole à ton père. » (RRS, 10, 5 octobre 1962, p. 2) Maîtriser la parole signifie ici se maîtriser soi-même et défier les pouvoirs en place par la seule force de sa volonté, dont la voix est en quelque sorte l’incarnation. Pour le Survenant, la parole confère le pouvoir ; plus, elle est le pouvoir.

Cette vision concorde à merveille avec celle des théoriciens des liens entre langue et pouvoir puisque, comme le souligne Pierre Bourdieu, « les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de forces entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs [2] ». Ou encore, comme le dit Catherine Kerbrat-Orecchioni, « [l]es conversations apparaissent en effet comme un lieu privilégié d’observation des organisations sociales dans leur ensemble [3] ». Les analystes féministes de la langue — Marina Yaguello, Casey Miller et Kate Swift, Dale Spender, Luce Irigaray et, plus près de nous, Ann Weatherall et Jane Sunderland [4] — étudient les questions liées aux échanges linguistiques dans l’optique particulière des enjeux de pouvoir entre hommes et femmes. Pour elles aussi, comme c’est par la langue et le discours que le genre (masculin et féminin) se génère et acquiert sa signification en tant que catégorie sociale, l’analyse des conversations permet d’appréhender la construction du masculin et du féminin dans la culture [5]. Ce sont ces enjeux de parole et de pouvoir qui font l’objet de la présente analyse, qui porte sur les cinquante premiers épisodes du radioroman Le Survenant, diffusés entre septembre et novembre 1962. Ceux-ci ont une importance particulière dans la mesure où ils mettent en place le monde social et discursif de la série, ses règles explicites et implicites et l’économie durable de ses échanges linguistiques.

Le dialogue romanesque, et à plus forte raison le dialogue du feuilleton radiophonique, se donne pour un élément tout proche du réel, pour une transcription de paroles réellement prononcées, alors qu’il s’agit bien sûr d’une reconstruction stylisée (les transcriptions de dialogues réels sont quasi illisibles à cause de divers types de « bruits » : répétitions, hésitations, phrases incomplètes ou reprises [6].) À propos de cet ensemble, de nombreuses questions se posent. Parle-t-on chez Guèvremont pour interdire, médire, échanger, rire, dominer ? Qui prend davantage la parole, des hommes ou des femmes, et pour dire quoi ? Les dialogues sont-ils généralement mixtes ou non ? Quel est le cadre (public, privé) des échanges verbaux ? Parler davantage, est-ce jouir d’une autorité plus grande ? Qui possède une parole d’autorité ? Comment obtenir le dernier mot, et aux dépens de qui ? En somme, le pouvoir passe-t-il par la parole, et de quelle façon ? Voici quelques-unes des questions qu’inspire la lecture du radioroman.

Afin de mettre en contexte les échanges linguistiques entre hommes et femmes, il importe de rappeler certaines caractéristiques du dialogue radiophonique avant d’aborder l’analyse proprement dite, au moyen de statistiques d’ensemble et d’exemples à la fois des relations hommes-femmes et du rapport entre parole et pouvoir chez quelques personnages importants.

Du roman au radioroman

Mais avant tout, voyons rapidement les résultats d’une étude des dialogues de la version romanesque du Survenant [7]. En règle générale, les échanges y sont francs et sans détours, voire brutaux : le mensonge et le non-dit n’y occupent pas une grande place. Par ailleurs, on sent, dans ce roman, un bonheur lié à la parole : dans les blagues, les rituels de sociabilité campagnarde, le plaisir de nommer le monde et les choses qui le composent. La langue, si elle traduit certes des conflits — éclats de colère, injures, menaces —, ouvre aussi un espace d’échange et de plaisir.

Les hommes, en particulier Didace, le patriarche, dominent les échanges verbaux. En effet, 66 % des répliques du roman, comptées en nombre de lignes, sont prononcées par un personnage masculin. Les hommes prennent donc la parole plus souvent, mais aussi plus longuement : la longueur moyenne d’une réplique de Didace est de 2,9 lignes, contre deux lignes pour Angélina et Phonsine. Pour l’essentiel, la parole performative, celle qui fait advenir l’action romanesque, appartient à deux personnages masculins centraux. Le père Didace, lui « dont la parole est loi [8] », maîtrise son environnement [9], donne des ordres et porte sur chacun des jugements définitifs. Dans le domaine amoureux, c’est le Survenant qui possède cette parole performative : depuis le début, il annonce à Angélina son départ, qu’elle est impuissante à empêcher. Les échanges linguistiques du roman favorisent donc largement les hommes, mais de mémorables discussions entre femmes, notamment entre Angélina et Marie-Amanda, laissent deviner un monde féminin intime [10] et les monologues intérieurs rendent amplement présents les personnages féminins même si ceux-ci parlent moins en société.

Le passage qu’effectue Guèvremont par la suite, du roman au radioroman, puis au téléroman, montre bien à la fois son aisance en matière de dialogues [11], sa foi en d’autres formes narratives et sa volonté d’explorer le potentiel de nouveaux médias. Comment faire cette transition du roman au feuilleton radiophonique, puisque chaque forme possède ses caractéristiques propres, sa richesse comme ses contraintes ? Aux fins de la présente analyse, il suffit de rappeler quelques différences évidentes. Sont bien sûr absents du radioroman les éléments descriptifs et narratifs qui composent dans une large mesure le roman ; seules quelques rapides mises en contexte offertes par un narrateur extradiégétique précisent le lieu où se déroule l’action, résument l’action passée ou présentent un nouveau personnage. De même, là où, dans un roman, le narrateur peut préciser qu’un personnage ment, par exemple, le radioroman devra faire exprimer cette idée par un personnage qui dira « Je ne te crois pas » ou qui posera des questions difficiles. Enfin, les dialogues de radioroman, comme ils portent l’ensemble de l’action, doivent être particulièrement clairs, voire brutaux. On pourra y « parler pour parler », mais sûrement moins que dans le roman.

Les analystes s’entendent pour dire que la conversation comporte un matériel non verbal (distance entre les interlocuteurs, posture, jeu des regards et des gestes), un matériel paraverbal (intonation, pauses, débit, particularités de la prononciation, caractéristiques de la voix) et un registre verbal à proprement parler [12]. Dans le roman, les trois registres peuvent être décrits ou suggérés, et le non verbal, notamment, occupe une grande place dans la narration qui accompagne les dialogues ; le paraverbal se rend moins directement, mais il existe des techniques pour le représenter (transcriptions stylisées des accents, descriptions de la voix, etc.). Le radioroman joué, s’il ne peut « montrer » le non verbal (sauf à travers des manipulations sonores ou des réactions des personnages, forcément rares, du type : « Pourquoi me regardes-tu comme ça ? »), possède une grande richesse pour ce qui est du paraverbal : voix des acteurs, nuances du jeu, ton, débit, etc. Malheureusement, comme presque tous les enregistrements sonores du radioroman de Guèvremont ont été perdus, nous disposons uniquement des épisodes transcrits, et donc, essentiellement, du registre verbal, ce qui ne doit pas faire oublier l’énorme potentiel du radioroman tel qu’il était joué à l’époque. Mais le texte à lui seul recèle bien des découvertes.

Un monde de conflits

À la lecture des cinquante premiers épisodes de la série, on constate d’emblée que la parole dans cet univers est nettement moins conviviale que celle du roman. On se dispute, on fait des menaces, on fomente des coups bas, on raille les faiblesses des autres ; le rire moqueur dépasse de loin en importance le rire du plaisir gratuit, partagé, qui caractérisait par moments le roman. Si Jacob Salvail affirme que « [c]’est en parlant qu’on s’comprend » (RRS, 3, 26 septembre 1962, p. 2), Didace touche la vérité de plus près lorsqu’il décrit sa querelle avec Pierre-Côme : « Je vous dis que je l’ai fait étriver, qu’i savait p’us où se mettre […] Entre gens du Chenal du Moine, on sait se donner les coups qui portent. » (RRS, 40, 16 novembre 1962, p. 2) Sans doute la nature même du médium, le feuilleton radiophonique, exigeait-elle que Guèvremont mise sur les conflits : il faut du suspense, des rebondissements, des chutes qui piquent la curiosité et donnent le goût de syntoniser l’émission du lendemain. Les conflits linguistiques — joutes verbales, injures bien envoyées, répliques assassines — peuvent également générer de l’humour. Et il est certain que la rivalité, les complots et les querelles alimentent bien davantage une action dramatique que l’harmonie et la bonne entente.

Même si on tient compte du passage d’un médium à un autre, le nombre de confrontations est étonnamment élevé. Au cours du seul premier épisode, plus d’une quarantaine de répliques sur cent cinquante-quatre, donc près du tiers, prennent la forme de critiques ou d’accusations : Beau-Blanc reproche à Phonsine de ne pas servir le repas à temps et Phonsine réplique qu’il se prend « pour le roi d’Angleterre » (RRS, 1, 24 septembre 1962, p. 1) ; le père Didace sermonne Phonsine en réclamant une nourriture plus robuste et plus abondante (ibid., p. 2) et, après quelques plaintes voilées, s’élève violemment contre son fils, le « flanc-mou de paresseux » (ibid., p. 3) ; Phonsine s’emporte contre le Survenant qui a sali son plancher propre et se lave trop longtemps ; le Survenant fait remarquer qu’Amable a « bien l’air caduc » (ibid.), etc. En somme, dès le premier épisode, la série est un champ de tensions à peine voilées, un lieu de contradictions et d’affrontements. Dans ce sens, la politesse, à laquelle Catherine Kerbrat-Orecchioni consacre tout un chapitre de son petit livre sur la conversation, joue un rôle très atténué par rapport à celui qu’elle a dans la « vraie vie ».

Et pourtant, malgré cette franchise brutale, la parole sert également dans le radioroman Le Survenant — en contraste avec ce qui se passe dans le roman — à dissimuler, à comploter, à tourner autour d’un sujet, à ne pas dire ou à laisser entendre qu’on fait le contraire de ce qu’on dit. Si la politesse est assez rare, la confrontation et la duplicité, tout à fait opposées pourtant, rivalisent d’importance. Ainsi, les personnages se démarquent les uns des autres non seulement par leur accent et leur vocabulaire (langage châtié du curé, plus savant du Survenant), mais aussi par un certain rapport qu’ils entretiennent avec la parole et donc avec le monde.

Hommes et femmes. Parole et pouvoir

Pour ce qui est du pouvoir entre les sexes, la représentation des échanges linguistiques dans le radioroman diffère-t-elle de celle du roman ? Ici encore, les conversations sont largement dominées par les hommes. Entendons par là d’abord que les hommes y occupent une plus grande place en parlant davantage. Sur les cinquante épisodes étudiés, trente-cinq accordent une place linguistique dominante aux hommes pour ce qui est du nombre de répliques qu’ils prononcent, quatorze accordent une place linguistique dominante aux femmes et un seul établit entre les locuteurs des deux sexes une égalité quasi absolue. C’est donc dire que dans 70 % des épisodes, ce sont les hommes qui tiennent le haut du pavé. De plus, leur domination est beaucoup plus écrasante que celle des femmes : elle dépasse 75 % des interventions dans vingt épisodes, c’est-à-dire 40 % du temps, alors que les femmes n’atteignent cette proportion que dans un seul épisode. Si on regarde la moyenne globale des cinquante épisodes, les hommes s’accaparent les deux tiers des répliques, donc les deux tiers de l’espace discursif [13]. Bien sûr, le critère du nombre de répliques ne peut rendre compte à lui seul de la domination linguistique : on peut parler peu et exercer une grande autorité ou encore parler beaucoup pour ne rien dire [14]. Il reste que dans un radioroman, où on ne bénéficie pas du support des images ou des descriptions, parler c’est exister ; les hommes, dans cet univers, existent donc beaucoup plus que les femmes.

Si on continue d’examiner l’importance des personnages selon le pourcentage des répliques qui leur est accordé, on voit que c’est le Survenant qui parle le plus (18,5 % du total), suivi de Phonsine (14 %) et de Didace (12,7 %). Phonsine occupe donc une place linguistique importante entre les deux figures masculines dominantes de la série ; de plus, elle est beaucoup plus présente que son mari, Amable (6,4 % des répliques). Mais là aussi, de manière générale, c’est la domination des hommes qui ressort. Si le nombre de personnages des deux sexes est à peu près égal — sept femmes contre neuf hommes [15] —, les personnages qui ont une certaine présence discursive sont plus souvent masculins : seulement deux femmes, contre cinq hommes, prononcent plus de 6 % du nombre total de répliques [16]. Autrement dit, si les personnages féminins sont presque aussi nombreux, ils sont plus épisodiques ou moins développés et, surtout, moins présents sur le plan discursif. Encore une fois, leur existence est moins marquée.

Les personnages féminins apparaissent aussi plus tardivement. Dans les dix premiers épisodes, on voit défiler seulement trois personnages féminins — Phonsine, Angélina et Maria Salvail — contre 9 personnages masculins [17]. Ces mêmes épisodes comptent en tout onze présences féminines (puisque chaque épisode se compose de plusieurs petits tableaux) et trente-neuf présences masculines. C’est dire qu’à la fois pour la variété des personnages et pour la fréquence avec laquelle ils apparaissent, l’univers du Chenal du Moine, lors de sa mise en place, est masculin. Autrement dit, les principales balises sociales et morales, les grandes valeurs, sont établies entre hommes, sans le concours des femmes ou presque.

Un autre biais par lequel aborder la question de la domination linguistique est celui du nombre de personnes de chaque sexe présentes dans chaque épisode du radioroman. Il apparaît que, là aussi, les échanges sont dominés par les hommes, plus nombreux à se faire entendre. Sur les cinquante épisodes étudiés, on en compte trois où ne figure aucune femme, dix-neuf où évolue une seule femme et dix-huit où apparaissent deux femmes. En revanche, on compte neuf épisodes à trois femmes, une à quatre femmes et aucun épisode à cinq ou six femmes. La très grande majorité des épisodes (80 %) mettent donc en scène de zéro à deux femmes. C’est exactement le contraire qu’on constate pour les personnages masculins : seulement 14 % des épisodes mettent en scène un ou deux hommes (aucun sans hommes) et 26 % trois hommes. Dans vingt-huit épisodes, soit plus de la moitié, ils sont quatre, cinq ou six à intervenir ; un seul épisode fait entendre autant de femmes. Avant même de connaître la teneur des échanges, on voit donc que la parole des hommes, davantage sociale et collective, s’insère dans un contexte plus large et crée une communauté discursive où de façon générale les hommes sont seuls entre eux ou dominent par leur nombre. En revanche, la parole des femmes paraît plus intimiste (elles ne parlent pas, même entre elles, à plusieurs) et plus isolée. Vingt-deux épisodes, soit près de la moitié, se déroulent sans aucun dialogue entre femmes. La parole féminine apparaît de ce fait diluée et minoritaire. Les femmes du Chenal du Moine, en dépit de leurs beaux liens d’amitié, ont moins de sujets à aborder toutes ensemble ; comme plusieurs se définissent surtout par rapport à leur amour pour le Survenant, elles échangent plutôt des confidences intimes (ou des accusations réciproques). Donc pas de « groupe » social des femmes comme il y a un groupe social cohérent des hommes malgré les différends.

Un dernier commentaire statistique concerne la mixité des échanges. En laissant de côté les brèves mais nombreuses scènes où un personnage parle seul (qui totalisent près de 12 % des « conversations [18] »), on voit que 52 % des conversations sont mixtes, alors que 6,3 % se déroulent entre femmes seulement et 30 % entre hommes seulement. Encore là, les hommes jouissent d’une plus grande présence discursive : leurs conversations entre eux sont cinq fois plus importantes que celles des femmes. Les échanges entre femmes sont donc rares et noyés dans une mer de dialogues mixtes ou masculins.

Parole et pouvoir. Quelques exemples

Pour donner une idée de la distribution du pouvoir entre les sexes, quatre éléments ont été retenus : l’établissement du cadre discursif et normatif, qui réserve l’essentiel du pouvoir aux hommes, mais le distribue inégalement entre eux ; la ségrégation spatiale ; la parole d’autorité et le pouvoir du nom propre.

L’univers du Chenal du Moine est un monde normatif aux valeurs mises en place essentiellement par la parole masculine. Non seulement, ce qui est banal pour l’époque, les hommes sont-ils seuls à posséder une autorité sociale — curé, maire, garde-chasse [19] —, mais aussi ce sont eux qui énoncent les normes du masculin et du féminin et qui mesurent la conformité au modèle. Très vite, Didace présente explicitement l’idéal féminin de l’époque : une maîtresse femme qui travaille aux champs comme un homme, tient impeccablement sa maison et ajoute tous les ans un bébé à la lignée. Seules la défunte Mathilde Beauchemin et sa fille Marie-Amanda sont à la hauteur de ce modèle exigeant, par rapport auquel Phonsine, de santé fragile et sans enfant, est jugée et trouvée déficiente. Pierre-Côme adhère au même modèle : « Mais de quoi c’est qu’une créature a tant besoin d’être belle, j’te l’demande, du moment qu’alle est bonne femme, qu’alle sait faire l’ordinaire, qu’alle gaspille pas [20]. » (RRS, 4, 27 septembre 1962, p. 1)

Si elle n’est pas énoncée aussi clairement, la norme masculine, non moins contraignante, est définie elle aussi par les hommes [21]. Le pouvoir social est distribué à ceux qui possèdent la virilité traditionnelle : la force physique, l’ardeur au travail et à la bagarre, l’adresse à la chasse. La parole décisive appartient aux forts [22]. Voilà pourquoi Amable, mou, léthargique et craintif, ne détient aucune autorité, tandis que Pierre-Côme Provençal, Didace et, surtout, le Survenant s’imposent. En somme, tous les hommes ne sont pas des puissants, mais tous les puissants sont des hommes. Même Amable tire quelques privilèges de son statut d’homme, lui qui dit à Phonsine : « [T]’es ma femme. Tu peux pas faire autrement que de me répondre. » (RRS, 16, 15 octobre 1962, p. 1) Si Jacob Salvail n’a pas le pouvoir de faire taire la bavarde Maria, en revanche Amable a celui de faire parler Phonsine : « Après tout, j’suis mariée. Moi. J’dois obéissance à mon mari. » (RRS, 25, 26 octobre 1962, p. 3) Ce petit pouvoir ne vaut toutefois qu’en situation conjugale ; dans tous les autres échanges linguistiques, Amable se fait humilier.

Disons également un mot de la ségrégation socio-spatiale qui règne dans le radioroman. Quelques déclarations explicites la soutiennent (on souligne par exemple à trois reprises qu’une cour de justice n’est « pas la place pour une créature » (RRS, 41, 19 novembre 1962, p. 2, 2 occurrences ; RRS, 43, 21 novembre 1962, p. 2 [23]), mais c’est généralement de façon implicite que la mobilité des femmes est circonscrite. De nombreux dialogues entre hommes ont lieu sur la grand-route ou dans les bois, alors que ceux réunissant des femmes se déroulent le plus souvent entre quatre murs : chez les Beauchemin ou chez Angélina, ou encore à l’école où enseigne Rose-de-Lima. On entend bien Maria Salvail au marché ou encore Bernadette qui traîne sur la route dans l’espoir d’y surprendre le Survenant, mais ce sont justement là les personnages féminins les moins valorisés. Bref, la parole des femmes est pour l’essentiel domestique et privée, conformément à leur relatif enfermement spatial.

Qui possède une parole d’autorité ? De ce point de vue, la principale guerre du radioroman oppose Didace à Pierre-Côme Provençal, deux hommes décidés à avoir raison. Si Joinville dit de son père, pour décrire son pouvoir, « [q]uand il a parlé, je t’assure ben qu’il en reste pas épais… à dire » (RRS, 49, 29 octobre 1962, p. 1), Didace s’estime capable de lui tenir tête. Un autre conflit éclate lorsque Pierre-Côme presse en vain le Survenant de quitter le Chenal du Moine :

pierre-côme

Votre nom ?

survenant

Mon nom ? Celui que mes parents m’ont donné.

pierre-côme

Ben moi, mon jeune, j’suis Pierre-Côme Provençal, maire d’la place. Puis commissaire d’écoles, si ça peut t’faire plaisir. Puis garde-chasse par-dessus l’marché. C’est-ti assez pour toi ?

RRS, 3, 24 septembre 1962, p. 4

Malgré l’artillerie rhétorico-sociale de Pierre-Côme — fausse politesse ironique, déballage ronflant de titres —, on sent bien que le pouvoir vient parfois non pas de la parade mais du quasi-silence, et que le secret du Survenant vaudra bien des titres officiels. Comme le dit par ailleurs celui-ci, indiquant à la fois son respect de Didace et sa volonté de mener sa propre barque : « Entre nous deux, père Didace, ça prendrait quelqu’un de passablement grand pour me monter sur la tête. Il y aurait peut-être vous. Et encore. » (RRS, 7, 2 octobre 1962, p. 2)

Disons enfin un mot du nom propre en rapport avec le pouvoir. Ici, celui qui nomme possède l’objet nommé. Comme dans les beaux jours de la Rome antique, les fils existent fortement par rapport au père, qui les reconnaît ou non selon son gré. Ainsi, lorsque Didace se désigne avec fierté, il se dit « Didace fils de Didace » (RRS, 17, 16 octobre 1962, p. 2), s’inscrivant dans une illustre lignée masculine ; l’unique fois où Amable va à la chasse, il se nomme à son tour « Amable-Didace Beauchemin. Amable fils de Didace » (RRS, 22, 23 octobre 1962, p. 3). Didace n’emprunte jamais cette formule, et Amable lui donne raison en se couvrant de ridicule à la chasse. En revanche, mécontent de sa bru, il l’appellera « Phonsine Ladouceur » (RRS, 19, 18 octobre 1962, p. 1), marquant par là son pouvoir de l’exclure de sa lignée. Ce sont donc les hommes qui créent la filiation par une sorte de parole performative [24].

Outre qu’elle est quasi sacrée tant il a à coeur de tenir ses promesses, la parole du Survenant possède une autre vertu : celle de nommer les femmes comme jamais elles ne l’ont été. Lorsqu’il refuse de demander le nom de Bernadette — « [a]vant cinq minutes vous me l’aurez dit » (RRS, 14, 11 octobre 1962, p. 2) —, on comprend qu’il ne veut pas la connaître, alors qu’Angélina, au cours du même épisode, égrène lentement, avec ravissement, les syllabes du sien après l’avoir entendu prononcé par lui. La maîtresse d’école Rose-de-Lima Bibeau, que tout le monde appelle « Rose Délima », n’en revient pas d’être nommée correctement et, par là, appréciée enfin : « Oh ! Monsieur le Survenant ! Vous êtes le premier au Chenal du Moine à prononcer mon nom comme il faut. » (RRS, 18, 17 octobre 1962, p. 2) Autrement dit, si Didace possède le pouvoir de reconnaître ou de rejeter son fils et sa bru, le Survenant a celui de faire croire aux femmes qu’il les fait naître en quelque sorte, qu’il est seul à les reconnaître. Il obtient ainsi, sur elles, un ascendant qui l’amuse mais dont il n’abusera pas outre mesure. Le pouvoir du Nom appartient donc aux hommes forts de la série, le Survenant et Didace.

Cinq paroles

La parole de cinq personnages — le Survenant, Didace, Amable, Maria et Phonsine — doit être étudiée en rapport avec le pouvoir qu’ils détiennent ou non. Chaque fois, Germaine Guèvremont réussit à doter son personnage d’un idiolecte qui le fait exister fortement tout en le situant par rapport à l’autorité discursive et sociale.

Le Survenant est certes le personnage dominant de la série à plusieurs égards. Il lui donne son titre et cristallise en sa personne même la grande énigme (qui est le Survenant ?) ; il fournit également le principal ressort dramatique de la série (combien de temps restera-t-il au Chenal du Moine ?), dont il devient ainsi le pivot discursif. Il est le seul à figurer dans tous les épisodes et c’est lui aussi qui intéresse le plus les autres personnages, qu’il s’agisse de spéculations quant à son identité, de tentatives de séduction [25] ou de complots tramés contre lui. Le Survenant possède la langue la plus riche et la plus souple, il tire fierté de la fiabilité de sa parole et il domine facilement les échanges grâce à un mélange de connaissances, d’humour, de moquerie gentille ou non et d’agressivité.

Le père Didace est le chef de famille et sa domination saute aux yeux [26]. Il possède la conscience tranquille de ceux qui se savent du bon côté du pouvoir ; quand il s’endort sur son banc, à la messe, il dit : « Le Bon Dieu me connaît. Il sait que quand je vas à l’église c’est pour penser en paix, à la tranquillité » (RRS, 16, 15 octobre 1962, p. 3). Est-ce pour cette raison qu’il ne craint personne, ni même les autorités civiles comme Pierre-Côme Provençal dit Gros-Gras ? Didace, patriarche des Beauchemin et père tutélaire du Chenal du Moine selon Angélina [27], est celui qui commande — nombreux sont les ordres qu’il lance, notamment à l’intention de Phonsine — et celui qui condamne :

phonsine

Je fais ben mon gros possible pourtant !

didace

C’est pas assez.

RRS, 1, 24 septembre 1962, p. 2

S’il raille sans merci la faiblesse et l’inefficacité de son fils et de sa bru, c’est aussi lui qui déclare que le Survenant est le bienvenu tant et aussi longtemps qu’il voudra rester, créant entre lui et cette sorte de fils adoptif un lien incassable et lui conférant du coup une quasi-impunité sociale. Les dialogues entre le Survenant et le père Didace sont remarquables pour leur aisance et leur profondeur : ces deux hommes se taquinent, se parlent à coeur ouvert.

Amable, fils de Didace, est un homme faible, sans énergie. L’essentiel de sa conversation consiste en critiques et en lamentations ; il fuit le travail et s’associe au registre féminin-domestique traditionnel en passant tout son temps à se bercer et à épier les conversations. Et puisque Amable est ainsi féminisé et dévalorisé, sa parole n’a pas non plus de poids, de valeur performative. Il se leurre entièrement sur son propre compte : il n’y a qu’à comparer le « Nevermagne » du Survenant, qui met fin à toutes les discussions, à son propre « Ça vient de s’éteindre », sans efficacité aucune [28].

Maria la potineuse — grand stéréotype du féminin, bien sûr — est l’exemple même de la personne qui parle pour ne rien dire. Elle ne crée rien, et surtout pas la bonne entente ; elle n’est que feintes, hypocrisie, insinuations perfides et accusations sans fondement : « Preuve, pas preuve, c’est lui qui a fait le coup. » (RRS, 6, 1er octobre 1962, p. 3) Quand elle affirme « j’sais ce que j’dis » (p. 2), il faut comprendre le contraire. Maria croit avoir une parole d’autorité quand elle se dit : « Le père Didace pourra pas m’refuser ça à moi. À une autre, j’dis pas. Mais jamais à moi ! » (p. 1), et interroge « sans pitié » (p. 3) la pauvre Phonsine : « Tu peux pas refuser de me répondre ? » (p. 2) Mais si Phonsine accuse le coup, Didace et le Survenant n’en sont pas touchés : « Ça t’empêchera toujours pas de dormir, c’est comme rien », dit le premier, auquel le second répond : « Comment donc, père Didace. » (RRS, 32, 6 novembre 1962, p. 1) Même le narrateur raille la grande potineuse en l’appelant « la BONNE Maria Salvail » (p. 3). Mais Maria n’est pas encore au bout de ses peines. Le curé la rabroue lorsqu’elle dénonce le Survenant pour le bien de la paroisse : « Madame Salvail, vous m’en avez dit assez long. Contentez-vous de vaquer à vos soins de mère de famille, de veiller avec vigilance sur votre fille. » (p. 3) Enfin, son mari, ayant appris son indiscrétion par le curé (pas trop discret lui non plus au fond), lui dit sa façon de parler : « Me faire un affront pareil auprès de mossieur l’curé […]. Tu déparles ! » (RRS, 7, 2 octobre 1962, p. 3) On voit ainsi que la parole de l’épouse « appartient » en quelque sorte à son mari. Le sort réservé à la seule femme dans cet univers à avoir une parole publique est donc peu enviable.

Quant à Phonsine, elle apparaît le plus souvent en situation discursive minoritaire, entourée de ses « trois hommes [29] ». Après avoir été dite deux fois ironique au tout début du premier épisode, après avoir critiqué la goinfrerie des hommes (« du moment que vous parlez de manger, vous êtes toujours à l’agonie »), Phonsine dit que le beau-père ne l’intimide pas : « Il fera comme toi. Il attendra. » (RRS, 1, 24 septembre 1962, p. 1) Mais dès l’arrivée de Didace, elle cherche maladroitement à s’excuser (« J’ai jamais vu un rôti si long à cuire. » [ibid.]) Elle ressemble en somme (le Survenant comme Didace le disent, le premier avec compassion, le second avec dédain) à une petite fille prise en faute : « [L]a crainte que j’ai de déplaire à Amable… au père Didace… […] Le moindre blâme me darde au coeur, comme un coup d’épée [30]. » (RRS, 13, 10 octobre 1962, p. 2) Ce sont ses discussions avec le Survenant, encore plus qu’avec son amie Angélina, qui nous révèlent une Phonsine curieuse du monde, vive et éveillée, même si elle n’arrive pas à s’affirmer comme le Survenant l’encourage à le faire. Capable de s’épancher mais souvent réservé, caustique mais aussi souvent sur la défensive, ce personnage est complexe et contradictoire sur le plan discursif.

Un monde d’hommes ?

Nombre de caractéristiques sont donc propres à l’univers du radioroman : son évolution lors du passage du roman au feuilleton radiophonique, la distribution inégale de la parole entre les hommes et les femmes, le contenu précis de cette parole et le statut discursif particulier de quelques personnages. Resterait, entre autres, à étudier les sujets discutés selon les sexes (il y a fort à parier que les femmes parlent surtout du Survenant alors que les hommes abordent des sujets plus variés). Il faudrait aussi regarder de près la façon dont les personnages parlent les uns des autres et ce qu’on apprend ainsi des enjeux sociaux. Par exemple, le Survenant est sans conteste la vedette des conversations ; on voit ainsi qu’un personnage acquiert du pouvoir non seulement en parlant, mais lorsqu’on parle de lui d’une certaine façon. Le père Didace vient en second lieu, et en troisième lieu, Amable, en général pour être tourné en dérision toutefois. Le fait de parler d’un personnage ne dit donc rien de son statut en soi : le père Didace est un demi-dieu et Amable la risée de la paroisse. Par ailleurs, aucun personnage féminin ne fait autant parler de lui, conformément sans doute à une sorte de pudeur sociale (on ne parle pas trop de la femme d’un autre) ou encore parce qu’elles n’ont pas le même statut de personnage public. Enfin, comme la présente analyse ne porte que sur les premiers textes de la série, il faudrait voir si le traitement des enjeux étudiés ici se modifie par la suite. Il se peut que, comme elle l’a fait dans le téléroman du Survenant, Germaine Guèvremont en soit venue à mieux développer les personnages féminins. Il faudrait aussi examiner une possible ironie auctoriale qui apparaît par moments de façon presque imperceptible, comme dans le passage suivant, qui survient lorsque Jacob éloigne Maria afin de mieux se confier à Pierre-Côme : « C’pas de ce que je r’doute Maria. Mais entre hommes, on peut parler plus en paix. C’qu’on sait, ça sèche là. Rien se répète. » (RRS, 30, 2 novembre 1962, p. 2) Une affirmation machiste est à la fois proférée et implicitement désavouée : en effet, ceux et celles qui suivent la série savent les hommes aussi bavards que les femmes. Le ridicule de l’affirmation finale mine la déclaration à propos des femmes et, partant, l’ordre social établi. Mais la contestation, lorsqu’elle existe, demeure assez discrète et épisodique. Qu’elle soit présente ou non, on voit, au fil des jours et des épisodes, que les dialogues du radioroman constituent un terrain privilégié pour observer une petite société avec ses lois, ses jeux de pouvoir et ses écarts possibles.