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Dossier

Femmes d’Orient, entre paganisme et christianismeHypatie selon Jean Marcel   [1]

  • Rachel Bouvet

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  • Rachel Bouvet
    Université du Québec à Montréal

Corps de l’article

La distinction entre l’Orient et l’Occident apparaît actuellement comme une importante ligne de force de l’imaginaire. Conçue essentiellement sous l’angle de l’antagonisme, elle génère des conflits armés, sanglants, terrifiants, s’enracinant sur des conflits idéologiques qui s’étendent à la planète entière. Tout en donnant naissance à des solidarités nouvelles et inattendues, ces conflits ont réveillé des tensions, des haines et des souvenirs de l’époque coloniale. Comme si quelque chose était resté de ces différends que l’on avait crus éteints, comme si la décolonisation n’avait pas achevé son oeuvre, du moins sur le plan de l’imaginaire. Si la frontière qui sépare ces deux espaces s’est émiettée sur le plan géopolitique, puisque de nouveaux ensembles ont été instaurés, tout aussi hétérogènes — le Proche, le Moyen et l’Extrême-Orient, le Maghreb —, l’impression qui perdure est qu’ils s’affrontent depuis toujours. Dans sa critique de l’orientalisme, Edward Saïd a révélé les rouages du discours basé sur la distinction entre l’Orient et l’Occident, ayant servi à justifier la domination de ce dernier et à affecter aussi bien la sphère politique et administrative que les domaines scientifique et littéraire  [2]. Une telle critique de l’orientalisme, radicale s’il en est, s’imposait pour pouvoir mesurer l’ampleur du problème. Mais si cet ouvrage a suscité la controverse, ce n’est pas uniquement parce qu’il venait ébranler certaines certitudes, c’est aussi parce que, en dénonçant toute production de l’époque comme nécessairement biaisée et en prenant comme support unique la distinction Orient/Occident, il en reproduisait sans le vouloir le clivage. Néanmoins, ce conflit d’interprétation a eu un impact positif puisqu’il a donné lieu à une série d’études, aussi bien en ce qui concerne les dimensions politique et historique que littéraire. Des auteurs comme Lisa Lowe, Dennis Porter et Thierry Hentsch, pour ne citer que ceux-là, ont montré que l’on ne saurait confondre l’orientalisme anglais et l’orientalisme français, que les nuances sont plus nombreuses et plus subtiles qu’il n’y paraît au premier abord, notamment en ce qui concerne le champ littéraire, et que la fracture entre Orient et Occident n’est pas aussi ancienne qu’on veut bien le croire  [3].

En fait, c’est surtout à la Renaissance que se développe l’Orient imaginaire, cet « immense fourre-tout de notre imaginaire », comme l’explique Thierry Hentsch : « L’Orient est dans notre tête. Hors de nos têtes d’Occidentaux, l’Orient n’existe pas. Pas plus que l’Occident lui-même. L’Occident est une idée qui nous habite au même titre que son terme opposé  [4] ». La mer Méditerranée joue à cet égard un rôle de premier plan puisqu’elle apparaît comme une frontière naturelle, séparant deux mondes opposés l’un à l’autre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi : c’est ce que nous rappelle à sa manière le roman de Jean Marcel, Hypatie ou la fin des dieux  [5], qui superpose deux configurations antagonistes de l’espace méditerranéen — celle de l’Empire romain, dont le territoire s’étend tout autour des rives méditerranéennes, et celle que nous véhiculons sans trop nous en apercevoir, lecteurs piégés que nous sommes parfois par les lignes de force de notre propre imaginaire — ; deux périodes de l’Histoire, l’une marquant la disparition de la culture grecque en Égypte, ce pays du Proche-Orient si lourdement chargé d’histoire, de légendes et de mythes, l’autre correspondant à la défaite de l’armée égyptienne à l’issue d’une guerre contre Israël ; deux personnages féminins : Hypatie, la célèbre philosophe et mathématicienne, associée à la ville et au paganisme grec, et sainte Catherine, patronne des philosophes, associée au désert et au christianisme. Un jeu savant de superpositions qui n’est pas sans générer au cours de la lecture une sensation de confusion.

Lire Hypatie ou la fin des dieux constitue en effet une véritable épreuve : le non-initié peut rapidement se sentir dépassé par tant d’érudition, déstabilisé par les nombreux changements narratifs et temporels, et achever la traversée du livre avec une impression tenace, celle de la confusion. À l’issue de cette lecture où les liens entre les différentes lettres et manuscrits qui composent le roman sont difficiles à établir, le secret résiste encore, il ne se dévoile pas totalement. C’est comme si l’ombre se levait peu à peu, dans la dernière partie, mais en laissant dans l’obscurité un certain nombre de détails, de rapprochements hasardeux, d’hypothèses encore fragiles. Le roman ne propose pas une sortie vers la lumière, mais plutôt un sentiment de désordre, dû à la difficulté de rendre cohérent un ensemble aussi dense. Plusieurs motifs sont à l’origine de cette impression de confusion : premièrement, le cinquième siècle est une période historique mal connue, sur laquelle il n’existe que très peu de documentation, en raison notamment des troubles politiques importants qui ont entraîné la destruction de nombreux documents ; deuxièmement, le récit met à contribution une érudition à la fois en matière d’histoire — de l’Égypte, de l’Empire romain, de la chrétienté —, de philosophie grecque, de mathématique, d’hagiologie, de théologie, de philologie, un savoir si étourdissant qu’il donne parfois le vertige ; troisièmement, l’hypothèse qui gouverne le récit, à l’effet que sainte Catherine d’Alexandrie et Hypatie d’Alexandrie seraient une seule et même personne, pose le problème de la véracité des faits historiques. L’évocation de ces manuscrits anciens — illisibles pour nous, mais dont nous percevons des bribes à travers le récit —, ouvre la voie à des interrogations sans fin sur l’Histoire et nous en révèle des dimensions insoupçonnées  [6]. L’auteur, Jean Marcel, a rapporté dans une entrevue qu’il a passé vingt ans de sa vie à faire des recherches sur le cinquième siècle pour écrire Hypatie ou la fin des dieux  [7]. Rien d’étonnant dès lors à ce que l’effet d’érudition soit si troublant pour un lecteur novice. C’est que le roman ne ménage pas son lecteur ; plutôt que de livrer un à un les éléments de l’encyclopédie et d’utiliser des stratégies d’apprentissage, Hypatie exige de son lecteur qu’il multiplie les inférences et qu’il participe lui aussi à l’enquête historique, puisque les éléments qui composent l’énigme ne sont donnés que par fragments, par bribes. Ce n’est que lors d’une relecture que l’on pourra rétablir certains liens, approfondir certains points restés vagues ; une relecture qui n’est pas sans revêtir quelques attraits, puisque, étrangement, la fascination augmente à mesure que les lectures se multiplient. Trois effets de lecture seront étudiés dans le cadre de cet article : l’effet de confusion temporelle lié à la superposition des temps et à la construction en boucle du roman ; la construction d’une figure à la croisée des imaginaires païen et chrétien, résultant de la superposition des personnages d’Hypatie et de sainte Catherine d’Alexandrie ; la confrontation de deux conceptions antagonistes de l’espace méditerranéen, à la suite de la superposition de cartes géographiques et mentales d’époques différentes.

La superposition des temps

Le « Prologue au djebel Moussa » (mont Moïse) met en scène un moine, Philamon, qui décide en 1967 de braver l’interdit qui règne depuis des temps immémoriaux sur les moines du monastère Sainte-Catherine, situé dans une vallée du Sinaï, c’est-à-dire de gravir la montagne qui le surplombe, le mont Moïse (ou mont Sinaï). Lorsqu’il arrive au sommet, il contemple l’horizon, identifie les ruines de plusieurs bâtiments abandonnés, dont le Deir el-Arbaïn (littéralement, le monastère des quarante). Un vieux moine y a vécu seul pendant quarante ans et a légué à Philamon avant sa mort son seul trésor : son bâton en tau (c’est-à-dire en forme de T) et une armoire remplie de manuscrits anciens, parmi lesquels se trouve — selon toute vraisemblance — le fameux « manuscrit de Palladas », présenté dans la dernière partie de l’ouvrage.

Palladas y explique comment il a été engagé, très jeune, par Hypatie, qui avait besoin d’un lecteur car sa vue baissait. Témoin du meurtre de sa maîtresse, il décide de dérober son corps et de le préserver en l’embaumant et en le plaçant dans une grotte au sommet du mont Moïse. Il met tout en oeuvre pour la venger en créant de toutes pièces un culte chrétien visant à prolonger sa mémoire sous le nom d’emprunt de sainte Catherine d’Alexandrie. Puis il se réfugie dans le désert, parmi les cénobites. Lorsque sa vue commence à baisser, il demande à un jeune moine, un certain Philamon, de lui faire la lecture. En arrivant au monastère, ce dernier avait en sa possession, nul ne sait pourquoi, le papyrus contenant le traité d’Hypatie sur le mystère des nombres de Diophante. C’est à Philamon que Palladas, avant de mourir, confiera son bâton en tau, ainsi que le fameux secret relatif à Hypatie, un secret qu’il est chargé de protéger jalousement. Du moins, c’est ce que le récit nous laisse comprendre, entre les lignes.

Comment dès lors ne pas superposer les deux personnages, les deux moines ayant pour nom Philamon, pour attribut un bâton en tau hérité d’un vieux moine et pour fonction d’être dépositaires d’un secret à ne pas trahir ? À cela il faut ajouter le fait que dans le prologue, Philamon, arrivé au sommet du mont Moïse, plonge son regard dans le soleil jusqu’à l’aveuglement. Il a appris qu’une enquête ordonnée par la Sacrée Congrégation de la liturgie est sur le point d’aboutir, le secret est donc sur le point d’être éventé et sainte Catherine sur le point d’être enlevée du calendrier chrétien par manque de preuves concernant sa sainteté. Il faut donc en conclure que Philamon a lu le manuscrit puisqu’il répond exactement à l’exhortation de Palladas, à la fin de son récit :

S’il devait venir, avant l’heure, un temps de grande barbarie et de désolation ; si des hordes sans nombre déferlaient sous vos regards impassibles, brûlant livres et dieux ; si tout, vacillant sur des gouffres insondables, semblait s’engloutir avec la dernière sagesse ; si, enfin, notre saint secret devait être sur le point de périr, profané par sa seule découverte, alors, pour ne pas voir, que l’ultime d’entre vous, sentant toute fin proche, aille là-haut et, là, plonge ses yeux au coeur du feu solaire jusqu’à ce que la lumière lui fasse connaître l’origine de toute lumière. Le règne des dieux, désormais revêtus des mantes blanches de l’immortalité, reviendra au-dedans de vous-mêmes  [8]

Je souligne

H, 225

Cette scène d’aveuglement, cruciale étant donné que sa signification reste en suspens tout au long du roman, jusqu’à la fameuse exhortation, rappelle à la fois la citation de Platon « regarder le soleil face à face », l’épisode du buisson ardent dans l’Exode et l’Hymne à Aton d’Akhénaton, ainsi que le montrent bien les lignes suivantes :

Philamon fixait toujours le coeur du feu royal jusqu’à ce qu’il ne sût plus si c’était lui qui regardait le soleil ou si c’était le soleil qui regardait au fond de lui, anéanti de lumière, ivre plus encore que des dieux. C’était le solstice de l’âme.

Marcel souligne

H, 28

[…] son soleil avait de nouveau paru, lui qui créait cela par cela seul qu’il fût, qu’il rendait chaque signe lisible à chaque créature du fait de sa lumière, qui embrasait l’univers de sa haute radiance parce qu’il était la pure affirmation de ce qu’il était, Soleil !

Marcel souligne

H, 31

À travers cette extase mystique résonnent les paroles sacrées adressées au dieu-soleil pendant la période amarnienne, qui a vu s’épanouir le culte d’Aton ; de même que les échos bibliques qui retentissent encore au sommet de cette montagne sacrée, censée être celle où Moïse, le visage tourné vers le ciel, se serait entretenu avec Dieu ; sans compter qu’il s’agit d’une véritable transfiguration : auréolé de lumière, mais aussi devenu totalement aveugle, le moine Philamon se métamorphose, littéralement. Son corps se pétrifie, se minéralise, se désertifie en quelque sorte. Transformé en statue de pierre, il fait désormais partie du paysage ; son identité humaine a disparu, il est devenu un « rocher à forme d’homme » (H, 33).

L’impression, fugace, que les deux Philamon forment un seul personnage provient de leurs nombreux traits communs ; toutefois, on ne peut occulter l’indication temporelle donnée dans la première phrase du récit, à savoir que l’ascension de la montagne a lieu « le premier matin de cette fin de bel été de l’an de grâce mil neuf cent soixante sept » (H, 13). Quelques pages plus loin, il est question des Israéliens qui sont en train d’asphalter le désert du Sinaï pour faire atterrir leur Mirage. Jean Marcel précise d’ailleurs en entrevue que cette scène a lieu « juste après la guerre des Six Jours  [9] ». Une quinzaine de siècles séparent donc ces deux personnages ayant pour nom Philamon, et que la trajectoire de la lecture fait en sorte de confondre de manière troublante. Ceci a pour effet de superposer deux périodes historiques, de provoquer un effet de lecture assez surprenant puisque le temps semble ainsi se condenser, revenir sur ses pas, posséder les traits d’un temps cyclique plutôt que linéaire. L’exhortation finale renvoie aux événements du début, enfermant le récit dans une boucle qui ne saurait avoir de fin. Comment se fait-il que cet écart de quinze siècles ne se fasse pas plus sentir ? Comment une telle illusion, un tel mirage temporel, réussissent-ils à se créer ?

L’une des raisons pour lesquelles ces deux personnages se superposent ainsi, subrepticement, tient au fait qu’ils sont associés au désert, un espace qui rappelle les commencements du monde, sur lequel la main de l’individu a finalement peu d’emprise. Le temps échappe à la mesure humaine, historique, fixe, et c’est le temps géologique, voire mythique, qui prime. Même les déserts célèbres, comme celui du Sinaï, sont des lieux de mémoire plutôt que des lieux historiques, car ils n’ont de cesse de relancer l’imaginaire  [10] :

ici est passé Moïse, en colloque avec Yahweh pendant plus de quarante jours ; ici est passé Alexandre avant de se rendre fonder sa ville sur la côte de la Méditerranée ; ici sont passées des hordes et repassés des peuples entiers ; ici se résume un peu de ce qui reste de la mémoire du monde.

Marcel souligne

H, 14

Il suffit de fouler ce lieu de passage pour qu’aussitôt « la mémoire du monde » ressurgisse et envahisse la scène du présent. Pour s’en convaincre, il faut relire Le désert de Pierre Loti, récit d’un voyage qui, au lieu de s’inscrire dans la voie du pèlerinage, réécrit en quelque sorte l’Exode, sous un mode ludique. Au cours de l’escale au monastère Sainte-Catherine, a lieu une véritable scène de transfiguration : Loti a l’impression de voir le Christ en la personne du jeune moine grec orthodoxe, gardien des lieux, qui exhume les reliques des deux châsses conservant les restes de la sainte  [11]. Si la plongée au coeur de la mémoire du monde va jusqu’au buisson ardent biblique, elle explore surtout en fait, aussi bien chez Loti que chez Marcel, l’imaginaire du désert tel qu’il se construit pendant les premiers siècles chrétiens. La figure de l’anachorète, de l’ermite errant au milieu des sables, doublée de son corollaire, la figure du cénobite, du moine reclus dans un monastère, correspond aux deux formes que présente le monachisme à ses débuts, dans les déserts d’Égypte. Étant donné que les deux « Philamon » sont situés chacun respectivement au début et à la fin du livre, force est de constater que le récit s’ouvre et se ferme sur un paysage montagneux et désertique : le Sinaï semble suspendre les balises habituelles du temps pour nous faire basculer dans la plus haute Antiquité, l’espace d’un roman. Tour à tour terre du mythe et de l’errance, espace de la contemplation et de la paix intérieure, enjeu de guerres et de déchirements, le Sinaï propulse le lecteur dans une méditation sans fin : « De tous temps le désert fut le lieu des mille contradictions. » (H, 184) Les épisodes du récit se rapportant aux villes, et en particulier à Alexandrie, se trouvent du même coup enserrés entre des zones désertiques. Ce qui est à l’image du curieux phénomène observé par Palladas : « Quand la frappe le malheur, ou le deuil, ou la folie de ses dieux, l’Égypte se rétracte et se concentre au coeur de ses déserts ; ils sont, dans ces temps-là, la grande ombre nue de son infini destin. » (H, 181) La structure cyclique du récit semble elle aussi obéir à ce principe étonnant, puisque la figure centrale d’Hypatie, figure double comme on le verra plus loin, se trouve prise entre deux ombres jetées par les massifs montagneux à l’orée et à la sortie du livre, comme si l’environnement désertique constituait l’ancrage nécessaire à l’évocation d’événements oubliés par l’Histoire.

D’Hypathie d’Alexandrie à Sainte Catherine d’Alexandrie

Entre le prologue et le manuscrit de Palladas se trouvent insérées cinq lettres : la première et la quatrième, écrites par Hypatie, sont adressées toutes deux à son ami et ancien élève, Synésios de Cyrène. Ce dernier lui répond — c’est la deuxième lettre — depuis Ptolémaïs, une ville située sur la côte libyenne, où il a été nommé évêque. La cinquième lettre est écrite par son frère, Evoptios, qui demande à Palladas ce qu’il a fait du corps d’Hypatie. Quant à la troisième lettre, occupant la position centrale dans la série, mais aussi, du même coup, la position centrale dans le récit, elle est datée de 1967, écrite par un moine bollandiste, belge, qui demande à son ami Philamon de l’éclairer sur l’histoire de sainte Catherine d’Alexandrie. Il se demande notamment si les manuscrits retrouvés au monastère Deir el-Arbaïn ne contiendraient pas des informations intéressantes à ce sujet. Chargé par la Sacrée Congrégation de la liturgie de Rome de vérifier les preuves de la sainteté de Catherine d’Alexandrie, il mène une enquête hagiologique de grande envergure et possède déjà plusieurs éléments permettant de croire à une possible mystification. C’est dans cette lettre que nous apprenons les coïncidences troublantes entre Hypatie et Catherine, mais ce n’est qu’à l’aide du manuscrit de Palladas que nous pourrons trouver les maillons manquants et connaître plus en détail les étapes de la supercherie.

Quels sont les traits communs entre les deux femmes ? Hypatie était d’origine grecque, fille d’un célèbre mathématicien, Théon. Devenue elle aussi une célèbre philosophe et mathématicienne à Alexandrie, au cinquième siècle, réputée également pour sa beauté, elle enseignait au Mouséon, devant un public formé de Grecs, de juifs et de chrétiens, les trois communautés qui composaient à cette époque la ville d’Alexandrie. Elle jouait également un rôle politique, puisqu’elle conseillait régulièrement le préfet Oreste, représentant de l’Empereur, sur les affaires délicates du pouvoir. Il ne reste que très peu de documents concernant Hypatie : quelques fragments de lettres et de manuscrits, que Jean Marcel a d’ailleurs utilisés en partie, quelques allusions faites par des témoins de l’époque, ce qui fait que de nombreuses lacunes subsistent encore aujourd’hui ; même son âge au moment de sa mort est très difficile à évaluer. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a été assaillie par un groupe de moines en pleine rue, assassinée, martyrisée, lapidée ou dépecée selon les versions. Certains ont voulu voir dans sa façon de vivre et de penser — une femme célibataire, philosophe, indépendante, païenne — les raisons de son martyre ; d’autres, se basant sur des documents plus dignes de foi, pensent qu’il s’agirait plutôt d’un conflit politique et qu’en raison de son influence sur le préfet Oreste, lui aussi molesté par les moines, elle aurait été assassinée. Il s’agit en effet d’une période très mouvementée de l’histoire d’Alexandrie, où le pouvoir politique change de camp assez rapidement, et où les tensions sont très vives entre les trois communautés  [12]. Dans le roman de Jean Marcel, la mort d’Hypatie préfigure en quelque sorte la fin des dieux, comme l’indique le sous-titre, la fin du paganisme, mais aussi la fin de la culture grecque, de sa poésie, de sa philosophie, de sa profondeur, de sa sagesse, d’un idéal poursuivi des siècles durant :

On pourra dire que j’y ai vu mourir un monde. Les dieux se meurent, Synésios. Je n’ai que toi à qui le dire. Eux-mêmes n’entendent plus. Nos dieux, nos dieux faits de poèmes et de lumière, les aurais-tu oubliés ? S’ils viennent à disparaître, alors nous disparaîtrons avec eux, et la grande Grèce éternelle ne sera bientôt faite que de ces sentiments simples que provoquent chez les barbares ses victoires et ses défaites.

H, 56-57

Les cultes de Zeus, d’Hermès ou de Sérapis n’occupent que peu de place à vrai dire dans le récit ; l’opposition concerne davantage deux cultures, la première, raffinée, tournée vers la cité, les arts et la sagesse, contrastant avec la seconde, basée sur la simplicité, le dépouillement, l’austérité, une culture à l’image du désert :

Ce ne sont point nos dieux que nous jalousent les galiléens, mais notre éloquence, nos poèmes, nos théorèmes et notre sagesse. Voilà qui les importune plus encore que nos dieux. Et quand je t’informe que nos dieux se meurent, c’est te dire que l’espace où ils se meuvent, les divins hexamètres d’Homère, les souples dialogues du grand Platon, les rigoureuses démonstrations d’Euclide, les sublimes harangues de Démosthène, cet espace entier, dis-je, est cerné de toutes parts par l’indifférence et le mépris. […] Vos moines de tous les déserts sont à cette image, sans apprêts ni pour eux, ni pour Dieu. […] Comment parvenir à la divinité si aucune voie de la beauté n’y conduit ?

H, 58

De sainte Catherine non plus, nous ne savons pas grand-chose : la légende raconte qu’elle est née dans une famille chrétienne d’Alexandrie, qu’elle était elle aussi reconnue pour sa beauté et son savoir et qu’elle a été torturée par ordre de l’Empereur car elle refusait de sacrifier aux dieux. Elle aurait alors demandé de confronter les philosophes, et réussi à les convertir à la foi chrétienne. Lors d’une deuxième séance de torture, des anges venus du ciel auraient détruit la roue hérissée de lames. Catherine fut décapitée sur ordre de l’empereur ; des flots de lait et de miel seraient alors sortis de la blessure, au lieu du sang, un miracle entraînant encore une fois des conversions massives. Finalement, pour éviter que son corps ne soit brûlé, les anges seraient à nouveau intervenus et auraient transporté le corps au sommet de la plus haute montagne du Sinaï, afin de l’y ensevelir  [13]. Le moine bollandiste rappelle à cet effet que le monastère établi au pied du Djebel Moussa, fondé par l’empereur Justinien en 550, se nommait au début « le monastère du Colloque » et que rien dans les descriptions faites vers 820 n’indique la présence du « corps bienheureux  [14] ». Qui a découvert les reliques sacrées ? À quel endroit ? Nul ne le sait, et l’histoire garde là-dessus le silence. Il faut tout de même noter que la charge symbolique de ce lieu est très grande, puisqu’il est censé abriter à la fois la crypte du buisson ardent et les restes sacrés d’une sainte qui a été célébrée dans toutes les régions de la chrétienté et qui a sans doute été la sainte la plus représentée, si l’on en croit les sources du bollandiste  [15]. Le culte de sainte Catherine, patronne des philosophes, aurait été diffusé jusqu’en Nouvelle-France, par l’intermédiaire d’un bénédictin du nom de dom Georges-François Poulet :

Il y répand par ses vives prédications parmi les colons un tel culte à sainte Catherine d’Alexandrie que le plus grand chemin traversant à cette époque Ville-Marie (aujourd’hui Montréal) en vient bientôt à porter le nom de Chemin de la côte Sainte-Catherine et que de nos jours encore la grande rue commerciale de cette ville s’appelle la rue Sainte-Catherine. Il en est resté aussi certains vestiges dans les coutumes, telle celle d’attribuer la première neige d’automne à la sainte, vers le temps de sa fête du 25 novembre ; telle celle aussi de fabriquer ce jour-là dans chaque famille une délicieuse confiserie que l’on désigne du nom de « tire Sainte-Catherine ». On y coiffe « sainte Catherine » évidemment, comme partout ailleurs, pour dire d’une jeune fille qu’elle vient de franchir l’âge d’être mariée si elle ne l’est pas.

H, 123

Quelles sont les conséquences de cette transformation d’Hypatie en sainte Catherine, telle que le propose Jean Marcel ? Je ne me prononcerai pas ici sur le caractère véridique de l’affaire, puisque de toute façon, tous les spécialistes s’accordent pour dire que l’énigme ne pourra jamais être totalement résolue. Je voudrais simplement mettre en évidence l’un des traits essentiels de cette figure double, la tension qu’elle véhicule entre paganisme et christianisme.

Une figure à la croisée du paganisme et du christianisme

Hypatie fait partie de l’élite grecque, païenne, elle s’oppose aux chrétiens de façon manifeste et meurt persécutée par eux ; Catherine est chrétienne, elle réussit à convertir les païens et meurt parce qu’elle refuse d’abjurer sa foi en Jésus-Christ. Ces deux personnages que tout devrait opposer se rassemblent curieusement dans une figure composite. Les traits qu’elles ont en commun — la philosophie, la beauté, la virginité, le martyre —, ne peuvent en effet effacer leur clivage sur le plan religieux. Si elles connaissent un destin semblable, elles appartiennent à deux clans qui s’affrontent. Palladas et Evoptios, en voulant venger la mort d’Hypatie, ont fait d’elle une sainte, un objet de vénération pour les chrétiens. Autrement dit, la lecture contribue à l’élaboration d’une figure basée sur une structure d’opposition, une figure située à la croisée de deux imaginaires, grec et chrétien.

Le roman se distancie à cet égard de ce qui a longtemps été la version officielle de l’histoire, marquée par l’hagiographie, la prégnance de la figure du martyre chrétien jeté en pâture aux lions, les mains en croix. L’imaginaire chrétien s’est longtemps repu de ces images du martyre, reportant sur l’autre, l’impie, le païen, tous les actes de barbarie, de sauvagerie et de torture. Il faut dire aussi que les adeptes de la foi nouvelle recherchaient jusqu’à des degrés parfois extrêmes la souffrance de la chair, les supplices de tout ordre, les déserts inhumains, intolérables, qui les rapprochaient de Dieu  [16].

Le récit ne privilégie pas non plus la version grecque de l’Histoire. Si Palladas hausse Hypatie au rang des déesses, c’est parce qu’il en a toujours été amoureux et qu’il ne supporte pas le mal qui a été fait à sa bien-aimée. Les chrétiens ne sont pas tous représentés comme des barbares échevelés, assoiffés de sang et qui n’ont en tête que la conversion forcée, comme dans d’autres récits. À titre d’exemple, le roman de Zitelman intitulé Hypatia, publié en allemand en 1988 dans une collection pour adolescents, propose une reconstitution historique qui vise surtout à faire renaître la civilisation grecque. La nostalgie de la Grèce ancienne, de ses poètes, de ses philosophes, de son art de vivre, donne le ton au récit. C’est donc par le biais de cet ancrage dans la culture grecque que sont appréhendés les chrétiens, particulièrement les moines surgis du désert, tels des hordes sauvages obéissant au doigt et à l’oeil à leur chef, Cyrille d’Alexandrie.

En ce qui concerne la réécriture de l’histoire d’Hypatie faite par Andrée Ferretti dans son roman Renaissance en Paganie, la dimension individuelle prend plus de place que la dimension historique ou politique  [17]. L’invention d’un épisode au cours duquel Hypatie rencontre Cyrille, le futur évêque d’Alexandrie, donne un tour personnel aux événements. Cet épisode se déroule dans les jardins de la préfecture, au cours d’une fête à laquelle tous deux étaient conviés : « [Cyrille] l’avait, dès l’abord, dévisagée avec insistance et elle avait vu passer dans le regard du garçon le sentiment violent qu’elle lui inspirait, d’admiration et de désir mêlés, et qu’il avait aussitôt réprimé, laissant deviner son âme ardente et déjà inflexible  [18]. » Ils engageront pourtant la conversation, et Hypatie confiera au jeune homme son admiration pour l’art de la momification chez les Anciens Égyptiens et son horreur de la crémation, coutume funéraire alors en vigueur chez certains païens d’origine grecque. « Son propos, elle l’avait compris avant de mourir, allait hélas inspirer à Cyrille le choix du martyre qu’il lui infligerait vingt-trois ans plus tard  [19]. » La confrontation entre chrétiens et païens devient donc chez Ferretti une affaire personnelle, où la vengeance s’enracine dans un désir réprimé, une cruauté calculée et prévisible de la part du futur évêque. Car le jeune homme va étudier dans un monastère copte et côtoyer longuement ces moines du désert qui fomenteront par la suite des attentats meurtriers, lorsqu’il sera nommé évêque d’Alexandrie et qu’il cherchera à augmenter son pouvoir  [20].

Dans le récit de Jean Marcel, la tension entre le paganisme et le christianisme se maintient tout au long, tant et si bien qu’à la fin il devient impossible de distinguer Hypatie de Catherine. Les deux images coïncident sur tant de points qu’on ne peut faire autrement que de les superposer, que de se laisser capter par cette figure fascinante, parce que complexe et insaisissable. Faisant miroiter tantôt le versant grec, tantôt le versant chrétien, elle oscille sans cesse entre les deux, et ne peut en définitive jamais se fixer. Bref, l’opposition ne se résout pas ; le passage du paganisme au christianisme n’a rien d’harmonieux, il est marqué par la violence, la haine, les déchirements, la douleur, la torture et le meurtre.

Superposition de cartes

En plus de la superposition des temps et des figures, il est possible d’en discerner un troisième type, celui de cartes géographiques et mentales cette fois. L’ouvrage contient en effet une carte, placée entre le prologue et la première lettre, soit entre le vingtième et le cinquième siècles. Il s’agit d’une carte reconstituée, représentant l’Empire romain en l’an 400, et non d’une carte datant du cinquième siècle. Les villes et les régions évoquées dans le roman de Marcel y sont identifiées : Alexandrie, Ptolémaïs, le Sinaï, Antioche, Éphèse, Constantinople, Athènes, Rome, Toul, Rouen, etc. Points de repère pour la lecture, ces signes sont accompagnés, comme dans toute carte, de lignes qui dessinent le contour de l’Empire romain. Ce qui frappe lors de la saisie de ces signes visuels, c’est l’importance de la mer Méditerranée, véritable centre de l’Empire romain, force centrifuge qui détermine en partie la forme du territoire. Les côtes forment la ligne fermée la plus visible, les limites de l’Empire étant indiquées en pointillé. Autrement dit, l’appréhension de la carte oblige le lecteur non familier avec le cinquième siècle à y superposer sa propre configuration mentale  [21]. Est-il possible en effet de décoder cet objet en faisant abstraction de la carte géographique actuelle, configuration géopolitique, mais aussi configuration mentale possédant des traits plus ou moins précis selon chacun des lecteurs ? Deux cartes se superposent ici : la carte dessinée et la carte mentale construite à partir des connaissances sur l’état du monde actuel, où la Méditerranée est loin de jouer le rôle unificateur qu’elle a pu tenir dans un lointain passé. Thierry Hentsch montre bien dans son essai sur L’Orient imaginaire. La vision politique occidentale de l’Est méditerranéen comment a évolué la perception de la mer Méditerranée depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, puisqu’elle est essentiellement conçue maintenant comme un espace de rupture, comme une frontière séparant l’Orient de l’Occident. Avant la Renaissance, c’est plutôt le rôle unificateur qui prévaut : « La Méditerranée n’est pas, jusqu’au début du xvie siècle, ce lieu de rupture Orient/Occident auquel nous avons pris l’habitude de l’assigner, où nous aimons à imaginer l’affrontement de deux mondes irrémédiablement hostiles et étrangers l’un à l’autre  [22]. » Si on a longtemps considéré que la rupture était tributaire de l’invasion des Arabes en Europe, que les relations avec les Espagnols avaient toujours été conflictuelles, cette considération était, en grande partie, due au discours des historiens, qui ont effacé certains aspects du passé, andalou notamment, rejetant les témoignages de tolérance et de symbiose entre les peuples car ils ne cadraient pas avec les visées politiques.

Conclusion

La Méditerranée était autrefois le lieu d’échanges intenses, aussi bien en ce qui concerne le commerce que la culture : il suffit de penser aux relations étroites entre l’Égypte et la Grèce, à la Bibliothèque d’Alexandrie, aux voyages d’études effectués par les intellectuels grecs, puis par les hommes d’Église venus visiter les monastères égyptiens pour s’initier aux principes du monachisme et le développer dans leurs pays respectifs, à certains penseurs éminents comme saint Augustin, parfois considéré comme « européen  [23] » alors qu’il était évêque d’Hippone, en Afrique du Nord, au métissage culturel que l’Andalousie a connu, etc. L’Orient et l’Occident n’ont pas été de tout temps opposés l’un à l’autre : c’est ce que nous rappelle cette carte placée au fronton de l’ouvrage. Des deux rôles que peut jouer la frontière — unir et séparer —, il semble bien que seul le second fonctionne actuellement, d’où un contraste évident entre la vision de cette mer intérieure au cinquième siècle et celle qui prévaut de nos jours. En fin de compte, le roman Hypatie ou la fin des dieux déstabilise à plusieurs égards : s’ouvrant sur une scène de transfiguration très proche de la transfiguration christique, puisqu’elle met en jeu un moine, qu’elle se déroule au sommet d’un mont sacré et qu’elle allie le symbole solaire et l’aveuglement, le roman vise à « transformer en revêtant d’un aspect glorieux, éclatant » (c’est la deuxième définition de la transfiguration que donne le dictionnaire) la figure d’Hypatie, ceci grâce à la superposition de deux figures : l’une païenne, l’autre chrétienne, au point où il devient quasiment impossible à la fin du récit de distinguer l’une de l’autre ; c’est d’ailleurs cette confusion induite par la lecture qui est à la base de la transfiguration, conçue ici comme un processus de transformation, de fusion de deux figures indépendantes au départ, de deux imaginaires. De la même façon, la superposition des cartes fait en sorte que l’affrontement soi-disant inévitable entre l’Orient et l’Occident vacille sur ses bases et laisse affleurer le socle imaginaire sur lequel il s’est construit, un socle qui a recouvert du même coup des pans entiers de la mémoire, côtoyant dans les fonds sous-marins d’Alexandrie, les statues érodées par les soubresauts de la Méditerranée.

Parties annexes