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Chroniques : Féminismes

L’institution faite femmes

  • Lucie Joubert

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  • Lucie Joubert
    Université d’Ottawa

Corps de l’article

De nos jours, la place des femmes en littérature apparaît tellement naturelle et allant de soi que nous avons peine à imaginer, êtres sans mémoire que nous sommes, qu’il n’en a pas toujours été ainsi. L’essai très fouillé et documenté d’Isabelle Boisclair  [1] vient à propos rappeler les faits saillants et les luttes qui ont marqué l’accession des femmes dans le domaine littéraire.

Institution oblige, l’auteure s’appuie avant tout sur les théories de Pierre Bourdieu en privilégiant plus particulièrement, précise-t-elle, ses recherches en anthropologie, moins connues des littéraires, « dans lesquelles il met au jour, notamment, l’aspect construit du système de domination symbolique des hommes sur les femmes » (17). Elle tire aussi profit des récentes avancées en matière d’études du genre, synthétisant pour le bien du lectorat qui ne serait pas au fait de certaines subtilités, la nuance entre sexe et genre, nuance relativement récente, mais allègrement galvaudée, qu’elle résume en un paragraphe bien senti :

L’identité sexuelle renvoie au sexe biologique des individus : il y a des hommes et des femmes. L’identité générique réfère pour sa part à ce qui est dit masculin et féminin. À travers la façon traditionnelle de concevoir le genre, chacun des deux sexes biologiques s’est vu associer un lot d’attributs à la fois spécifiques et exclusifs : aux hommes des traits fixés sous le vocable masculins et aux femmes des traits que l’on qualifia de féminins. Furent ainsi élaborés, au fil des siècles, des paradigmes propres à chacun des sexes. Ces paradigmes, qui sont constitués de symboles, de rôles, de comportements et d’attitudes que le discours social réserve à chacun des deux sexes et fige, de façon à leur donner un caractère déterminé et une portée déterminante, sont érigés en système. Comme tout système, sa structure même tend à en forger la croyance ; c’est la raison pour laquelle les femmes y sont désignées comme instruments de reproduction — tant d’un point de vue biologique que didactique. C’est dire que cet ordre ne pourra être (cor)rompu que lorsque les agents sociaux, hommes ou femmes, refuseront de continuer à le perpétuer.

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Ce paragraphe donne le ton de l’essai tout entier : dans un langage limpide, Boisclair s’emploie dès le départ à bien affirmer ses positions, sachant bien qu’en matière d’écriture féministe/au féminin, les balises doivent être clairement identifiées, plus particulièrement en ce qui a trait à l’épineux problème de se « demander sans fin si chacune des écrivaines dont [elle parlera] est féministe ou pas » (24). Allant au-devant des objections, elle offre une réflexion nourrie aussi par une approche socio-historique du contexte dans lequel émerge le sous-champ féministe. À cet égard, la coupe chronologique du phénomène, prévisible, s’imposait d’office : comment faire autrement, en effet, quand on se donne pour mission de suivre la naissance et le développement de voix/voies autres ? Surtout que ce processus sera long, inédit et irréversible :

Si la dynamique de l’entrée des femmes dans le champ (et, par extension, la dynamique de la constitution d’un sous-champ) n’est pas la même pour un mouvement littéraire ou un sous-groupe avant-gardiste, c’est aussi parce que les écrivaines savent qu’elles ne sont pas que de passage, contrairement aux divers mouvements appelés à se succéder. […] Du statut d’invitées occasionnelles, pour lesquelles on tire un siège supplémentaire le temps que dure la visite, elles désirent passer au statut de membres régulières, qui ont leur place attitrée autour de la table. En fait, elles n’attendent plus d’être invitées, elles investissent les lieux et s’installent.

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Boisclair nous incite ainsi à refaire le parcours des femmes en littérature, qui, dès 1900, commençaient à apparaître en plus grand nombre dans un paysage avant tout masculin. Sans s’appesantir inutilement sur les débuts quasi héroïques des femmes journalistes auxquels l’essai de Micheline Dumont et Louise Toupin taille une large place  [2], l’auteure trace une esquisse des progrès dans le monde de l’éducation, qui ouvre graduellement ses portes (études supérieures incluses) aux femmes, à toutes les femmes : elles apprendront à écrire dans le sens le plus littéral du terme, pour ensuite songer à devenir écrivaines. Le découpage de cette nouvelle donne, qui va peu à peu bouleverser le paysage littéraire québécois, s’effectue en décennies pour mieux illustrer les avancées, certes, mais aussi les reculs, c’est-à-dire le plafonnement dans le nombre de publications ou la parution de répliques antiféministes signées par des hommes qui se sentent menacés par l’émancipation féminine, telle Femmes-hommes ou hommes-femmes d’Henri Bourassa en 1925.

Au fil de la chronologie, Boisclair énumère les prix mérités par les femmes, résume les thèmes abordés dans ou selon les différents genres littéraires — détour obligé vers la poésie, beaucoup pratiquée par les femmes et jugée particulièrement inoffensive ; elle pointe quelques constantes, comme la quasi-obligation d’avoir dans son entourage immédiat un écrivain (souvent un homme) qui montre la voie à suivre. Nous découvrons l’audace de ces écrivaines que nul tabou n’effarouche : on connaît La chair décevante (1931) de Jovette Bernier et le scandale suscité par ce personnage de fille-mère qui réclame le droit de vivre malgré l’opprobre ; on a moins lu L’héritier de Simone Buissières (1951) « qui met en scène ce qu’on appellera plus tard le phénomène des mères-porteuses » (99), les « péripéties d’une fille-mère qui se butte contre l’impossibilité légale d’adopter son propre enfant » (99) avec Mademoiselle et son fils d’Olivette Lamontagne (1956) ou encore l’univers politique créé par Charlotte Savary dans Isabelle de Frêneuse (1950). Ces femmes ont sombré dans l’oubli, évincées par une institution qui ne leur était pas encore accessible.

À partir des années 1960, une nécessité institutionnelle va finir de s’imposer aux femmes : elles ne veulent pas seulement bénéficier de la légitimité, mais aussi conquérir le pouvoir de légitimation (20) ; de là, la fondation de maisons d’édition réservées aux textes des femmes, et leur présence accrue dans les différentes instances de légitimation. Mais c’est par la critique féministe, sans doute, que les femmes ont pu consolider leurs acquis ; cette critique suggère une autre lecture, amorcée par Suzanne Lamy (à qui l’on doit l’expression consacrée), par Lori Saint-Martin et par plusieurs autres. Cette critique a servi d’assises à une littérature qui auparavant récoltait au mieux un accueil poli. Ainsi, se construit le sous-champ littéraire, toujours en mouvance et en changements (il y a quelques années, la maison d’édition La Pleine Lune choisissait d’accueillir des hommes dans ses publications, Arcade, l’irréductible revue au féminin, a publié un texte masculin…) et qui soulève aujourd’hui d’autres interrogations, amenant ailleurs la pensée féministe :

On peut entrevoir, dans les années à venir, des discussions intéressantes sur la nécessité de marquer ou de masquer le sexe/genre. En effet, la question se pose désormais : quand faut-il marquer la spécificité générique (ou ethnique…), quand faut-il la masquer ? Masquer ou marquer le genre ? Et comment concevoir le marquage ? Comme une mise à l’écart qui cache un désir de ghettoïsation ou une mise en évidence sous-tendue par le désir de promotion ? De façon plus globale, le texte femme doit-il se réclamer du particulier ou (pré)tendre à l’universel ?

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Interrogations capitales qui incitent le lectorat à pousser la réflexion pour lui-même. Un des intérêts majeurs de cet essai réside, d’ailleurs, dans la propension de l’auteure à regrouper les impressions diffuses ou les idées reçues que tout lecteur pourrait nourrir à l’égard de la littérature faite par les femmes pour enfin les expliquer, chiffres ou tableaux à l’appui : oui, Gabrielle Roy, Anne Hébert Marie-Claire Blais ont été consacrées par l’institution il y a longtemps… mais seulement après que la France eut confirmé leur talent par des prix prestigieux ; non, les éditeurs n’ont pas nécessairement boudé les ouvrages de femmes, dans les années 1970, pour la simple et bonne raison qu’ils « ne [pouvaient] plus rejeter le texte féministe avec la même nonchalance maintenant qu’il y [avait] preneurs pour ces textes dans le champ. Ces preneurs [étaient] en concurrence directe avec eux et apport[aient] la preuve qu’il exist[ait] un lectorat pour ces publications » (67). Bref, le voile est levé sur les approximations ou les incertitudes entourant l’insertion des femmes dans l’institution.

L’ouvrage scrute à la loupe trente ans de progrès institutionnels et se clôt sur une série de précieux tableaux qui réjouiront les chercheur(e)s : chronologie des principales publications de la critique littéraire au féminin ; mémoires et thèses sur l’écriture des femmes dans les universités québécoises ; production littéraire selon le sexe/pourcentage de production et autres. Certains tableaux et annexes poussent les statistiques jusqu’en 1995. Qu’en est-il, ne peut-on s’empêcher de se demander, des dix dernières années ? Ce sous-champ demeure-il toujours opératoire ? Il serait hasardeux ici de se livrer à des analyses expéditives quand l’essai de Boisclair montre avec limpidité la complexité des mécanismes de légitimation et de consécration d’abord, ensuite la nécessité d’un certain recul pour assurer la qualité des interprétations et, enfin, l’urgence de rester ouvert(e) aux nouveaux enjeux sans cesse générés par la place institutionnelle des femmes. Boisclair, par ailleurs, y va elle-même de ses prospectives :

Ou bien on juge de la réussite de l’entreprise des femmes par le degré d’achèvement du sous-champ et par sa performance (maintien et dynamisme des instances et agents spécifiques : librairies féministes, événements spéciaux, critique-femme, etc.,) ou bien on en juge par la dissolution du sous-champ, dissolution qui est censée faire place à l’intégration des femmes comme agents non-marqués — écrivaines, directrices de revues, éditrices, libraires, critiques, membres de jury littéraire, enseignantes, etc. — dans le champ littéraire. Dans la mesure où la constitution d’un sous-champ spécifique est apparue aux femmes comme un outil stratégique utilisé dans le but de conquérir leur place à côté de celle des hommes, on peut désormais se poser deux questions quant à son avenir. Se maintiendra-t-il ? Ou disparaîtra-t-il ? Nous croyons pour notre part qu’il disparaîtra peu à peu, étant donné l’avancée irrésistible des femmes dans la société.

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Certaines, dont je suis, ne partageront pas cet optimisme. Le sous-champ féministe, si solide qu’il puisse paraître de nos jours à en juger par ces pages, repose pourtant sur de subtiles appuis, toujours à réassurer. Une éventuelle dissolution ne dit rien qui vaille : ce n’est pas, par exemple, parce qu’il y a plus de femmes professeures à l’université qu’il y a nécessairement de plus en plus de « livres de femmes » ou de cours de littérature au féminin au programme ; ce n’est pas non plus parce que la clientèle en littérature est très majoritairement féminine que ladite clientèle s’intéresse aux livres de femmes ; ce n’est pas davantage parce qu’il y a plus de jeunes auteures que la pérennité de la femme-sujet est assurée. Au contraire, la récente ouverture vers les études de genre (menées il est vrai par des féministes comme Boisclair, entre autres, qui ne risquent pas, elles, de perdre leur femme-sujet de vue, si on peut dire) ou l’empressement de certaines universités à opter pour les queer studies ou à modifier les titres de cours afin de transmuter les études féministes en gender studies font en sorte d’effacer le référent principal au travail des femmes, c’est-à-dire le mot femme lui-même ; ce détournement, on le sait, constitue en partie une tactique pour déjouer ceux à qui le mot féminisme donne de l’urticaire, filles de la nouvelle génération comprises. Tout ceci ce n’est pas qu’un détail  [3]. Boisclair mentionne au début de son ouvrage que le sous-champ littéraire féministe est le fruit d’un engagement des femmes qui va bien au-delà du fait littéraire, laissant entendre que l’édition, la critique au féminin, etc., est un long travail concerté. Reste à espérer que cette concertation, elle, transcendera la dissolution du sous-champ, le cas échéant.

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En attendant la suite des choses, signalons, afin de rester dans la même veine institutionnelle, la parution d’un court recueil contenant les lettres que s’échangèrent Gabrielle Roy et Margaret Laurence, deux « monstres » consacrés de la littérature, colligées par Paul G. Socken  [4] : trente-deux missives en tout, réparties sur une période de sept années au cours desquelles les deux écrivaines vont se lire et se féliciter mutuellement pour leur succès littéraire (les prix du Gouverneur général ont plu sur leurs oeuvres et leurs traductions), faisant mentir Maurice Chapelan et son célèbre « Un écrivain ne lit pas ses confrères : il les surveille  [5] » (à moins que les encensements réciproques ne soient une façon plus élégante de tenir l’autre à l’oeil…). L’entreprise est louable et la lecture fort agréable. Le nombre de missives demeure toutefois beaucoup trop restreint et clairsemé pour créer véritablement un lien épistolaire qui ferait la marque d’une correspondance : Laurence, par exemple, raconte deux fois la même anecdote, en long et en large.

Quelques irritants, aussi : la contrition de Laurence devant son incapacité à parler français, mea culpa épisodique et répandu chez les anglophones qui retournent ensuite, la conscience soulagée, à leur unilinguisme ; le rapport avec le public qui provoque cette réflexion, chez Laurence toujours : « Teachers, however, really should know better than to advise their young charges to write to authors with all kinds of complicated requests. One begins to fell like an agency. » (50) Message reçu : il ne faut pas énerver les icônes littéraires.

L’opuscule veut le détour malgré tout, ne serait-ce que pour lire la saga de Laurence aux prises avec la censure en 1976, les inquiétudes de Roy devant l’arrivée du Parti québécois malgré le respect qu’elle a pour René Lévesque (angoisses attendrissantes quand on les voit d’ici) et, paradoxalement, pour la préface de Paul G. Socken qui, avec beaucoup de sensibilité, dans une écriture dont la fluidité vaut bien celle des épistolières, offre ces échanges comme un modeste cadeau aux amateurs de Roy et de Laurence.

Parties annexes