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Dossier

Inédit« Préface pour la radio »[Notice]

  • Gilles Archambault

En 1984, Jean-Guy Pilon, alors directeur du service des émissions culturelles à la radio de Radio-Canada, eut l’idée d’une série intitulée Préface pour la radio. Il s’agissait de demander à un écrivain de rédiger un avant-propos à une édition hypothétique de ses oeuvres complètes.

J’acceptai sans hésitation de jouer le jeu [1]. Bien conscient justement qu’il s’agissait d’un jeu. Si les avis que j’exprime dans ce texte sont vraiment miens, ils n’en sont pas moins parfois poussés à un certain paroxysme. J’affirme par exemple que les entretiens devant public me font problème. Pourtant, quelques années plus tard, j’acceptais de mener des rencontres de ce type au Salon du Livre de Montréal. Il n’empêche que j’ai toujours estimé que l’activité de l’écrivain devait se dérouler dans le silence de son cabinet de travail. Tout le reste n’étant qu’accessoire.

« Je n’écris que pour cent lecteurs, et de ces êtres malheureux, aimables, charmants, point moraux, auxquels je voudrais plaire. » Cette phrase de Stendhal tirée de La vie d’Henry Brulard, que j’ai lue et notée à vingt ans, n’a cessé de guider mon écriture. Je m’empresse d’ajouter que je ne voulais pas tant plaire à ces lecteurs anonymes que leur lancer un appel, leur faire un signe discret. Notre détresse en serait comme atténuée. Je me souciais assez peu de les connaître, de leur parler. Qu’ils me témoignent parfois leur satisfaction a toujours été pour moi source de grande émotion. Il m’arrive d’être bouleversé par une simple remarque, une confidence. Je n’ai pas eu de carrière d’écrivain. N’ayant pas voulu être le commis-voyageur de mes livres, je me suis toujours abstenu de participer à des rencontres publiques, à des séances de signature. Lire ma prose devant un auditoire me paraîtrait déplacé. Ce faisant, j’aurais l’impression de me prendre trop au sérieux. Il y a trois ou quatre ans, on m’avait convaincu d’interviewer des écrivains dans une salle où se réunissaient une centaine de personnes. Assez souvent il m’est arrivé d’être étonné par les attitudes qu’avaient les écrivains avec qui je m’entretenais. Il me semblait qu’ils en faisaient toujours trop. Qu’ils se donnaient en spectacle. Un travail fort convenablement rémunéré et régulier m’a très rapidement mis à l’abri des soucis d’ordre pécuniaire. Une crainte grandissante des foules, petites ou non, ne me porte pas à rechercher les applaudissements trop nourris. Le murmure, en règle générale favorable, qui a salué l’apparition de mes livres, m’a suffi. Je ne parle pas des débuts qui ne furent pas faciles. Mais pourquoi me serais-je épuisé à jouer les écrivains de profession ? Le regard ironique que je porte sans cesse sur mes attitudes d’écrivain m’interdit une trop grande condescendance à cet égard. Le milieu québécois est si restreint de toute manière qu’il faut être bien naïf pour être tenté de perdre son naturel en le conquérant. Pareillement je me suis tenu loin des colloques littéraires, des palabres universitaires. Je n’ai jamais compris qu’on puisse souhaiter de se rencontrer à cinquante pour discuter de sujets souvent très vagues. Plus justement, je devrais dire que je n’y étais pas à ma place. Les idées ne m’ont pas tellement intéressé ; seule me passionnait la façon de les exprimer. Je n’aime pas tant le commentaire que les oeuvres qui l’ont suscité. Ce que j’ai fait toute ma vie a été d’écrire. Une occupation qui a eu ses bons moments. C’est surtout des autres que les romanciers parlent volontiers. Ils ont beaucoup insisté, me semble-t-il, sur le calvaire de la page blanche. Comme si les affres de la création tant décrites par Gustave Flaubert sacralisaient à tout jamais l’écriture. Les bons moments que je viens d’évoquer, je les ai connus dès qu’une certaine confiance en mes moyens m’était donnée. Pendant des mois j’avais douté, je m’étais persuadé de l’inutilité de tout effort, puis tout à coup je me mettais à taper à la machine comme un forcené. J’avais un livre en train, je n’aurais plus que ce souci en tête pendant des mois. J’avais la permission d’être angoissé, je voyais monter en moi une ferveur qui me grisait. Vers la trentaine, j’ai été, je crois, un véritable obsédé. Il me semblait que le temps fuyait à une vitesse folle, que je n’aurais jamais le loisir d’aller au bout de mon besoin de création. En somme je voyais trop loin. J’en étais hors d’équilibre. Une certaine modestie m’est venue sur le tard. J’ai su qu’un livre s’écrit ailleurs …

Parties annexes