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Chroniques : Poésie

Le lieu et la formule[Notice]

  • Gabriel Landry

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  • Gabriel Landry
    Collège de Maisonneuve

Si l’on en juge par la célébration dont elle est l’objet et les récompenses qu’elle reçoit, il semble que la poésie d’Hélène Dorion réponde mieux qu’une autre à certaines attentes. Dans Nous voyagerons au coeur de l’être , par exemple, l’unanimité des commentaires nous rappelle que la poésie de Dorion est reçue comme « une voix charismatique » approfondissant un « questionnement des failles de l’existence » (7). Jean Royer évoque un « voyage au fond de l’être » (29), Guy Cloutier intitule son confraternel hommage « Son poème est un sanctuaire » (107) et Bertrand Laverdure, dont la présence ici m’étonne, exhibe un peu de la « nudité existentielle du silence » (41). Tous, poètes, critiques, traducteurs, soulignent la teneur spirituelle d’une véritable plongée ontologique. Celui-là parle d’un « cheminement » (86), une autre d’une « mystique de l’essentiel » (55). Bref, on s’entend pour dire que la poésie de Dorion engage la poète, et le lecteur avec elle, dans une exploration intense, une quête de sens dont se révèle invariablement la profondeur. Parcourant ce recueil de fervents commentaires parallèlement à ma lecture du dernier livre de Dorion, je ne suis pas parvenu, faute, peut-être, d’une envie suffisante, à prendre part à la quête. C’est que cette quête, cette aventure engageante, elle m’a paru inégalement poursuivie par les poèmes de Ravir : les lieux . C’est surtout que, soyons franc, j’ai été moins sensible à la dimension exploratoire de cette poésie, à son étreinte du risque ou à son consentement à l’égarement, qu’à l’impression qu’elle donne d’une assurance, d’un accomplissement, d’une élégance bien consciente (un peu ravie, aussi ?) d’elle-même. Je me suis dit que la part la plus prenante de l’aventure avait eu lieu, puisque la quête de Dorion, m’assurent ses commentateurs, se poursuit depuis plus de vingt ans. Puis, avec le temps et les publications, toute écriture, si profondes et sincères qu’en soient les visées, ne génère-t-elle pas sa propre difficulté en accroissant fatalement ses exigences, quant aux possibilités qu’elle a de se renouveler dans la fidélité à elle-même ? Pour prendre les choses à l’envers, on peut se demander si une quête commencée et poursuivie aussi intensément qu’on le dit n’a pas toutes les chances d’arriver quelque part, c’est-à-dire d’atteindre ce lieu qu’elle reconnaîtra comme le sien propre et dans lequel elle voudra s’installer. Les poèmes de ce nouveau livre, en tout cas, ont l’air de savoir assez où ils vont, mieux : de savoir où ils sont arrivés. Loin du travail de fouille, l’écriture, ici, montrerait plutôt ce qu’elle a trouvé. Il n’est pas indifférent que de nombreux moments de Ravir : les lieux, à commencer par le premier poème, en appellent au regard, et l’on peut dire que, tout en demeurant réfractaire à la figuration, l’écriture de Dorion se fait cette fois plus concrète. Certains poèmes, des septains en deux séquences très soudées de quatre et trois vers, procèdent presque de l’objectivité picturale : Ce tressaillement, ce sont les enjambements répétés faisant trembler le quatrain qui nous le font éprouver. Pourtant le concrétisme, le goût de la chose vue et de la sensation ne sont pas la pente naturelle de l’écriture de Dorion . Son lieu, son domaine, c’est l’impalpable (la lumière, l’ombre, le vide), c’est l’invisible (le vent, la voix, le silence), c’est l’effacement systématique de toutes les marques de la spécification : on écrira l’arbre, la ville, la fenêtre, le chemin, mais on prendra soin de ne pas dire lesquels ou de les trop qualifier. Et si on qualifie, on ne donne pas à voir pour autant. …

Parties annexes