Chroniques

Dire l’insoutenable réalité[Notice]

  • Dominique Garand

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  • Dominique Garand
    Université du Québec à Montréal

Je n’ignore pas ce que peut avoir d’aléatoire le fait de choisir trois romans parmi les plusieurs centaines parus au Québec depuis 2016. Qui plus est de percevoir entre eux une communauté de sensibilité, des similitudes qui les désigneraient témoins d’une tendance ou d’un état d’esprit plus général. Ces échos et recoupements sont sans doute le produit d’une subjectivité non exempte de lubies et de fixations. Si nous savons créer des figures à partir d’étoiles disséminées dans le ciel, la même aptitude mentale doit bien se mettre en place lorsque nous lisons des livres. Cela dit, je ne crois pas céder au délire interprétatif… Trois romans pourtant formellement dissemblables sont venus m’interpeller à partir d’une même interrogation. Je me demandais depuis quelque temps s’il existait encore au Québec des récits qui afficheraient l’ambition de décrire l’état du social, de rendre compte du contemporain. J’ai cru trouver en ces trois-là une préoccupation de ce genre, sans doute plus ou moins avérée, mais il arrive que des perspectives un peu faussées nous conduisent vers d’autres vérités. S’il existe une parenté entre ces romans, elle ne relève pas d’une communauté générationnelle, leurs auteurs ayant vu le jour dans trois décennies différentes. Bertrand Laverdure est né en 1967, et La chambre Neptune se déroule entre 2001 et 2012, avec quelques brefs retours aux années 1969 et 1976. Hélène Frédérick, née en 1976, nous raconte avec La nuit sauve une histoire concentrée en une seule nuit de juillet 1988. 1988 est précisément l’année de naissance, à Ottawa, de Stéfanie Clermont, autrice dont la critique a acclamé ce premier ouvrage, Le jeu de la musique. Je note rapidement quelques traits que ces romans ont en commun : révolte contre un certain état de société ; interrogation anxieuse sur la manière dont le sujet peut prendre place dans le monde ; tentative de nommer le réel afin d’y trouver un sens, c’est-à-dire de s’y orienter ; et enfin, références nombreuses à la musique, à la littérature et aux autres arts, qui font partie du réel tout en servant de repères stables et rassurants dans ce qui autrement ne serait qu’errance. Voyons de plus près. Sabrina se cherche. Au marché Jean-Talon où elle travaille à contrecoeur, elle observe d’un oeil désabusé les bobos. Pendant les pauses, elle dresse en parfaite velléitaire la liste de ce qu’elle aimerait accomplir. L’accomplissement de soi dans tous les domaines est une injonction sociale tyrannique, sauf que la volonté de Sabrina se désagrège dans le tourment que créent en elle les continuelles absences de son amoureux, un Américain anarchiste retourné vivre en Californie. Elle ira l’y rejoindre dans un squat de punks, l’accompagnera dans sa transformation en femme pour finalement se rendre compte qu’elle est en train d’y laisser sa peau. Julie, de son côté, n’est pas particulièrement politisée. Elle aime dessiner et se découvre une passion pour l’art du tatouage, activité qu’elle abandonnera lorsqu’elle plongera dans la dépression. Céline, enfin, est une militante radicale comme seuls savent l’être les enfants de bonne famille. Elle a accueilli dans son appartement une femme battue, Kat, mère d’une petite fille. Féministe affirmée, elle pousse ses amies à s’affranchir de leurs chaînes. On les suit individuellement ou à deux, mais aussi avec leurs copains lors de fêtes où les discussions politiques vont bon train. Les personnages masculins, bien campés pourtant, n’occupent pas une place très importante, sauf Vincent. Le livre s’ouvre sur son suicide, événement traumatique inaugural que ses amis tenteront d’absorber. On retrouve Vincent dans quelques scènes rétrospectives, plus discret que les autres grands parleurs ; la fin de la « Partie II …

Parties annexes