Chroniques

Apprendre de la disparition[Notice]

  • Denise Brassard

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  • Denise Brassard
    Université du Québec à Montréal

Si l’on en juge par la réception critique dont elles jouissent depuis quelque temps, il semble que les poètes innues aient le vent dans les voiles. Et pour cause. Je vous ai parlé de Joséphine Bacon dans ma dernière chronique, je vous parlerai maintenant de Marie-Andrée Gill. Comme il avait déjà fait pas mal parler de lui et que je me méfie de l’effet de mode, j’avais d’abord mis ce recueil de côté. Mais il revenait invariablement au-dessus de la pile… Alors soit ! Depuis que j’ai découvert Marie-Andrée Gill, je me demande comment une poésie aussi désarmante de simplicité peut être aussi percutante. Est-ce un simple effet de réminiscence ? Si cet ancrage dans ma culture et mes paysages d’origine détermine certes ma lecture, il ne suffit pas à expliquer le succès de l’auteure, dont le lectorat déborde largement le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Mais c’est peut-être au fond cet amour du simple et l’art de le conjuguer qui touchent autant les lecteurs. En cela la jeune poète pourrait figurer parmi les Gérald Godin et Hélène Monette de nos bibliothèques. Puisqu’il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre que ça passe, que la blessure guérisse, rien à faire en somme que du mort avec du vivant, en espérant que les nouvelles pousses se nourriront des cadavres, aussi bien essayer de comprendre d’où vient et où va cet autobus. La réflexion sur le sens de cette déchirure — qu’est-ce qui fait qu’un être vous est cher au point que sa proximité vous donne le vertige et que son absence crée un vide abyssal ? — est aussi un questionnement sur ce qui nous donne le sentiment d’être vivant, dont l’écriture. La sensibilité, tendue à l’extrême, s’exprime à travers une attention aiguë aux gestes du quotidien, aux objets banals, aux rituels de rien. C’est une manière d’accueillir, sans discrimination, ce qui porte le sens, en même temps qu’une façon de dédramatiser, de faire acte d’humilité, bref, de ne pas se complaire dans la blessure narcissique. Conséquemment, une constante circulation entre intérieur et extérieur structure le recueil. En plus de favoriser la respiration et de garder le sujet en contact avec le vivant, cette circulation donne lieu à des revirements sémantiques. « Chauffer le dehors » est une expression généralement connotée négativement : on l’emprunte pour désigner un gaspillage d’énergie. Or il est des gaspillages nécessaires, des impératifs somptuaires dont on ne saurait faire l’économie. Il en va de l’amour comme de la poésie : Nombreuses sont les expressions populaires, généralement dévalorisées ou à connotation négative, dont la teneur figurative est exploitée et le sens ainsi tourné au positif. La circulation entraîne également le mélange des cultures, des espaces et des âges de la vie : Si l’on devait associer un âge à la poésie de Marie-Andrée Gill, ce serait probablement l’adolescence, cet âge mal ajointé aux temps et cependant relié à tous. Véritable anachronisme, l’adolescence nous permet de remonter à la nuit des temps tout en nous projetant dans le futur. Constamment tendue par le désir, impatiente, l’adolescente doit néanmoins ralentir la marche, sentir le territoire, y faire ses marques, se positionner, si elle veut mettre au jour sa propre pensée. Or c’est précisément ce que fait Gill dans sa poésie : opposer la lenteur à la vitesse et la patience à la fulgurance, non pour permettre à l’une de dominer l’autre, mais pour les faire cohabiter. Le coeur pointé vers le nord, elle tente le possible : Le livre fait une place importante à la culture populaire. Les « toune[s] de Céline » (62) y côtoient les références littéraires sans pâlir, ces …

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