Chroniques

Contre la solitude[Notice]

  • Marie Parent

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  • Marie Parent
    Formation Cégep Saint-Jean-sur-Richelieu

La réédition en 2018 de La théorie, un dimanche, collectif signé par Louky Bersianik, Nicole Brossard, Louise Cotnoir, Louise Dupré, Gail Scott et France Théoret, a fait peu de vagues dans le monde médiatique québécois, mais n’en a pas moins constitué un événement pour les littéraires féministes dont je suis. On sous-estime grandement l’effet du papier frais et d’une couverture au goût du jour sur la relecture d’un classique dont l’actualité nous apparaît soudainement évidente et fascinante. Trente ans après leur première publication, les essais et les fictions qui composent le recueil résonnent d’une manière frappante avec les pratiques littéraires féministes contemporaines, notamment avec leur caractère « communautaire ». Écrit alors que la lutte des femmes paraît s’être « essoufflée » (157), constate Louise Dupré, La théorie, un dimanche cherche à comprendre les mécanismes d’une conscience féministe qui n’est pas encore complètement advenue à la fin des années 1980, et à nommer ce que cette conscience implique pour le travail de l’écrivaine, sa langue et sa construction des récits. En réfléchissant ensemble, ou côte à côte, les six autrices se dégagent un espace de liberté : « Il est clair que ce cercle de femmes, avec sa joie, avec son érotisme, représente pour nous plus qu’un lieu où écrire. C’est une présence où nous pouvons constamment nous réinventer nous-mêmes » (73), écrit Gail Scott. Aujourd’hui plus que jamais, les autrices réinvestissent les formes collectives, car elles semblent ressentir à nouveau la nécessité de contrer leur précarité dans le champ littéraire par l’appartenance à un groupe qui travaillera à faire apparaître les enjeux politiques de la prise de parole des femmes. « C’est dans le passage de la solitude à la solidarité que peut être pensée une histoire au féminin. » (152) C’est cette hypothèse formulée par Louise Dupré il y a trente ans que les textes rassemblés ici me donneront l’occasion de vérifier. Avec De l’amour et de l’audace. Femmes et roman au Québec dans les années 1930, Adrien Rannaud publie sa thèse de doctorat où il reconstitue des trajectoires d’écrivaines dans l’entre-deux-guerres, celles dont les oeuvres ont longtemps été soit mises à l’écart, soit étudiées en tant que simples traces de l’activité « des femmes de lettres », éternelles pionnières après les pionnières (les Laure Conan, Éva Circé-Côté, Blanche Lamontagne qui ont marqué le tournant du siècle), comme si, de la fin du xixe siècle à la Deuxième Guerre mondiale, les femmes s’étaient toujours employées à défricher la même terre. L’étude de Rannaud, dans la foulée d’une histoire littéraire renouvelée qui, s’appuyant sur les travaux féministes entrepris depuis la fin des années 1980, se veut plus inclusive, a le mérite de redonner à ces écrivaines la place qu’elles ont occupée dans la vie littéraire pendant la décennie suivant la crise économique. Sa lecture fascine parce qu’elle permet d’appréhender l’« état de solitude qui frappe l’écrivaine canadienne-française » (37), sans tradition solide sur laquelle s’appuyer, mais aussi, curieusement, de le mettre en perspective. En effet, Rannaud s’attelle à dresser un « portrait de groupe » (41), composé de sept romancières (Jovette-Alice Bernier, Eugénie Chenel, Lucie Clément, Laure Berthiaume-Denault, Laetitia Filion, Éva Senécal et Michelle Le Normand) dont il ébauche le profil sociologique et reconstitue les stratégies d’écriture, lesquelles visent à négocier avec les contraintes imposées tant par les normes sociales que par les attentes du milieu littéraire. Cette décennie voit s’accomplir la professionnalisation de l’écrivaine, processus par lequel les autrices vont « s’accommoder » des « niches dévolues au féminin » (74), et s’en servir comme point de départ pour inventer une écriture et une « carrière …

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