Chroniques

 

D’amour et d’oubli[Notice]

  • Denise Brassard

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  • Denise Brassard
    Université du Québec à Montréal

Le passage d’une année à une autre a longtemps provoqué chez moi une profonde angoisse. Jusqu’à l’adolescence, à la fois hantée par mes cauchemars enfantins et alertée par le discours des adultes — mes parents, encore imprégnés de l’optimisme d’après-guerre, affirmaient à tout bout de champ qu’il nous faudrait « une bonne guerre » pour arranger les choses —, j’étais chaque fois persuadée que la nouvelle année verrait advenir le pire et que c’en était fait de nous. Aussi avais-je en horreur le jour de l’An. De retour de la traditionnelle messe, alors que nous devions recevoir la bénédiction de mon père et échanger nos voeux, je me précipitais dans ma chambre dont je verrouillais la porte et n’en voulais plus sortir. Si on essayait de m’en tirer de force, je hurlais et me débattais jusqu’à ce qu’on renonce à ma présence. Avec le temps, j’ai compris que l’une des choses qui me rebutaient dans ce rituel était de voir pleurer mon père. Je suppose que cela ne correspondait pas à l’image que je voulais avoir de lui. Or cet homme bon et hypersensible était incapable de bénir ses enfants sans verser quelques larmes. Aujourd’hui, je trouve cela très beau, et je regrette de ne pas avoir profité pleinement de ces moments. Lorsqu’il m’arrive encore de céder à l’angoisse en cette période de transition, je me réconforte en songeant à la douceur de cet homme qui, bien qu’il travaillât seize heures par jour et jusque tard dans la nuit, ne manquait jamais, en rentrant, de faire le tour de la maisonnée afin de s’assurer que tous ses enfants étaient bien rentrés et confortablement couchés, ajustant le chauffage au passage ou encore remontant une couverture sur une épaule. Je ne sais si c’est parce qu’il a accompagné mon entrée dans une décennie aux pronostics plutôt anxiogènes, mais j’ai trouvé dans le dernier recueil de Pierre Nepveu un semblable réconfort. Voici une oeuvre magistrale, d’une grande maturité. Le livre se présente comme un diptyque. Dans la première partie (« Avenirs »), le narrateur s’adresse à sa petite-fille, née en 2016 ; dans la seconde (« Intervalles »), il s’adresse à son amoureuse. D’emblée, on est gagné par le charme de cette enfant qui entre en trombe dans la vie, comme éclate la lumière des Plaines où elle se promène en quête d’une partie de ses origines. La prose déliée et sensible met à profit un regard d’une acuité sans pareille. Les poèmes alternent entre la prose et le vers, les vers se faisant complices d’une prose dont la proximité leur confère un aspect récitatif. Ainsi, le rythme syntaxique et les coupes de vers font souvent image. Le sujet prête parfois sa voix à l’enfant, elle qui entre à peine dans la parole, et sitôt les mots se chargent de promesses, tel un monde qui s’ouvrirait dans le monde, un monde d’une richesse inouïe, mais infiniment complexe. L’une des forces de ce livre est d’ailleurs de conjuguer la violence et la beauté, qui vont de pair dans tant d’expériences humaines et participent du cycle des morts et des naissances : La fillette est projetée dans le temps, un temps élastique, ainsi que le laisse entendre la citation de François Charron mise en épigraphe : « Des souvenirs qui épousent mon ombre/débarquent du futur. » Le temps s’ouvre comme l’espace à la présence absolue de l’enfant et à sa soif de découvertes. D’un côté, il y a les ancêtres ; de l’autre, les avenirs. Car le projet du livre, dont le narrateur fait part à son interlocutrice, était de « laisser des traces non …

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