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J’entendais récemment le philosophe Étienne Balibar au micro de Laure Adler sur France-Inter analyser (de manière revêche) la faillite de la politique à l’aune des trois grandes catastrophes globales qui exigent des solutions globales : l’informatique, la guerre contre l’environnement, et la militarisation généralisée des économies et des sociétés[1]. Afin de contrer les ravages de la mondialisation, Balibar tente d’imposer le concept de cosmopolitique, une nouvelle forme d’internationalisme (on ne refait pas les vieux communistes, et c’est bien ainsi). La cosmopolitique est également une manière de penser l’accueil des réfugiés, qui constitue l’un des thèmes centraux de son oeuvre. Toute la gauche radicale n’est toutefois pas unie derrière l’idée d’une « globalisation » de la résistance. Le récent livre de Kristin Ross La forme-Commune[2] explore les possibles alternatives radicales à petite échelle qui émergent lorsque l’État devient complètement impuissant devant la destruction du monde par le capital. Plus près de nous, Yves-Marie Abraham pense lui aussi des « communs » politiques afin de mettre en place des stratégies de décroissance qui répondent aux intérêts et aux préoccupations de communautés spécifiques. Ces enjeux me semblent trouver des inflexions intéressantes dans les deux essais dont je parlerai ici, en ceci qu’ils posent, chacun à leur façon, la question de l’enracinement, de l’appartenance à une identité nationale. Mais ils parlent surtout des manières par lesquelles la culture propose, à travers un ensemble de signes, une mise en forme de ces conflits entre mondialisation de la pensée et enracinement. Chronique d’un temps fou de Véronique Dassas et Lise Bissonnette. Entretiens de Pascale Ryan sont deux livres qui aident à penser les coordonnées sensibles qui fondent notre rapport au territoire et à la communauté.

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Chronique d’un temps fou[3] permet à un nouveau lectorat d’apprécier la plume de Véronique Dassas, et l’accueil médiatique favorable dont il fut l’objet a de quoi me réjouir. Voilà une intellectuelle que l’on devrait entendre sur toutes les tribunes ! Alors que j’avais environ 20 ans, Dassas était venue prononcer une petite conférence sur la critique littéraire dans un cours à l’Université de Montréal où j’étais étudiant. Je l’ai connue dans la foulée, car elle était aussi une cliente très assidue de la librairie où je travaillais alors. J’ai par la suite été invité quelques fois chez elle, dont une fois pour célébrer Bloomsday. On m’y avait servi des plats étonnants inspirés par Ulysses de James Joyce, comme il se doit. Je l’ai ensuite perdue de vue sur le plan personnel, mais j’ai éprouvé un bonheur à la retrouver par la suite dans les parages de Liberté, où j’ai longuement officié. Elle représentait alors, et représente encore pour moi, une forme d’idéal de vie intellectuelle marquée par un cosmopolitisme, un esprit du collectif, une souplesse théorique, un souci d’accessibilité, et aussi, une profonde originalité.

Originaire de Bordeaux, arrivée au Québec dans la vingtaine, c’est à la tête de Temps fou qu’elle fit ses marques. Temps fou est une revue extrêmement importante dans l’histoire des idées au Québec, en ceci qu’elle fait la transition entre la contre-culture de Mainmise et la prise en compte des revendications socialistes, féministes, écologistes ; je l’ai connue sur le tard, en archiviste et non pas en contemporain. La revue a eu plusieurs vies : une première, brève, en 1974, puis une seconde entre 1978 et 1983, et une troisième entre 1995 et 1998. C’est dans la seconde mouture que Dassas fait son apparition, aux côtés de Serge Martel, Christian Lamontagne et Louise Vandelac. La revue est belle et dynamique, propose une grille graphique ludique, accorde une place importante à la culture et au militantisme, et donne la parole aux personnes marginalisées, notamment les femmes et les personnes homosexuelles. Temps fou n’est pas vraiment un magazine grand public, mais se rapproche tout de même dans le ton plus du journalisme que des revues culturelles qui lui sont contemporaines, comme le Liberté de François Ricard et Yvon Rivard. Son approche journalistique la rapproche davantage de La vie en rose, avec laquelle elle partage plusieurs collaboratrices. La version plus récente de Temps fou, en plein coeur des années 1990, de part et d’autre du référendum, propose elle aussi un journalisme bien distinct de celui que l’on retrouve dans les médias de masse ou dans les hebdos culturels comme Voir. Signe des temps, on retrouve davantage d’universitaires à cette époque : Georges Leroux, Thierry Hentsch, Catherine Mavrikakis. Excellent lieu de débat, d’opinion, Temps fou dernière mouture laisse la part belle aux enjeux internationaux, mais aussi à la culture underground (la revue est très ancrée dans la culture montréalaise). J’ai lu l’ensemble des numéros, et la plume de Dassas, qui est aussi rédactrice en chef, se démarque par sa lucidité et son élégance. On sent chez elle une véritable volonté de repenser la gauche sur la base de concepts théoriques venus d’ailleurs (j’y reviendrai) en plein coeur d’une période politiquement morose. Les luttes anticapitalistes des années 2000 sont alors en germe, mais encore peu visibles.

Un grand nombre des textes réunis dans Chronique d’un temps fou viennent de cette dernière époque. L’autre partie congrue provient de Liberté avec des essais publiés entre 2018 et 2022. Lorsqu’elle fait chronique dans Liberté, les temps ont changé, et elle est une « aînée » par rapport à un comité de rédaction assez jeune. Une poignée de contributions dans ce livre proviennent de Conjonctures (revue animée par Dassas elle-même et Ivan Maffezzini), Vice Versa, Copie Zéro et Arguments. L’ensemble de la période couverte va de 1985 à 2022. Le titre Chronique d’un temps fou indique au moins deux choses sur la nature de ce livre. Bien sûr, il donne une piste au lectorat en ce qui concerne l’appartenance générique et le contexte de publication des textes qui lui sont donnés à lire. Mais cela place aussi la lecture sous les auspices d’un drôle de temps, justement. Étant donné la variété des époques de provenance des textes, on se demande d’emblée à quel temps fou au juste renvoient ces chroniques. Il est possible de les lire comme une série de vignettes sur différentes époques faisant partie d’un long présent désordonné. Les articles ne sont d’ailleurs pas présentés en ordre chronologique. Doit-on comprendre qu’entre 1985 et 2022, les temps fous sont gelés ? Il est assurément un chevauchement des temporalités dans ce livre. Les essais de la première partie n’obéissent pas à une logique stricte et réunissent des réflexions sur diverses questions sociales et politiques, tandis que la seconde partie est consacrée à des « exercices d’admiration », critiques et portraits d’artistes et d’intellectuels.

Impossible de rendre compte du détail de la pensée que Dassas déploie ici – c’est le propre des recueils de chroniques. Mais prenons le temps de nous arrêter à quelques fils conducteurs qui nous ramènent au cosmopolitisme que j’évoquais en introduction. Véronique Dassas est depuis environ une quinzaine d’années domiciliée une partie de l’année en Italie. Le très beau texte « Italie : immigrer dans un pays d’immigrants » (2018) trace les contours de sa pensée sur l’identité. Une naissance dans le Médoc, une vie adulte au Québec dont les débuts sont contemporains de l’accession au pouvoir du Parti québécois, une émigration plus tardive dans le nord de l’Italie, autant d’expériences qui viennent chez elle rendre impensable toute essentialisation de la notion d’identité. « Tout ce que je sais de la nation et de l’identité, écrit-elle, ce sont mes amis québécois qui me l’ont dit et je les ai crus sans y croire. Je leur sais gré de leur patience, moi qui n’ai toujours pas compris de quoi il s’agit, et surtout de leur tolérance devant la candeur de mon impiété. » (121-122) Depuis le nord de l’Italie, elle rappelle à la mémoire les mouvements migratoires qu’a connus ce pays, ceux qui ont amené les Italiens partout dans le monde, la relative nouveauté de l’unité italienne (1870), et c’est en regard d’une relative oblitération de ce passé qu’elle interprète le rapport contemporain des Italiens à l’accueil et à l’intégration des immigrants. Dans ce beau et long texte, Dassas prend le soin de faire le portrait de Gift, une réfugiée nigériane qui habite une maison voisine, propriété du curé. Gift a rencontré Smart sur le bateau qui les a menés en Sicile. Ils ont un enfant ensemble, et Smart travaille dans une scierie. Chez Dassas, l’analyse politique ne fait jamais l’économie d’un regard empathique et lucide posé sur les vulnérables, sur ceux qui sont affectés par les grandes scansions du monde, sur les solidarités humaines qui naissent dans les failles des grands systèmes. Dans de nombreux textes, elle documente par ailleurs l’organisation politique italienne autour du « problème migratoire », le fourmillement de groupes fascisants, les partis ouvertement racistes, les discussions de village autour de la paresse des uns et de la criminalité des autres. Relisant les rapports d’ONG et les enquêtes dans les journaux, elle en vient à conclure que « la mer Méditerranée est un cimetière » et que les « frontières de l’Europe sont des camps de concentration » :

Longtemps j’ai cru que l’étranger pouvait, sous un profil avantageux, être une figure de l’hétérodoxie, statut qui pouvait parfois le faire apprécier des anticonformistes, ce qui, j’en conviens, n’est pas une catégorie très utile. Le réfugié, lui, est sans doute plutôt une sorte de révélateur. Il coule dans les failles du système indigène : ses signaux de détresse en soulignent le tracé. Ce qui le rend à la fois objet de commisération, objet de vindicte, mais aussi terriblement commun.

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Dassas n’intervient pas directement sur les enjeux migratoires du Québec ici, mais parvient à montrer de manière plus générale ce que la figure du réfugié indique dans l’espace politique contemporain, soit la possibilité pour « l’extrême droite de [faire] son beurre avec la justice sociale », signe que « le cauchemar n’est pas loin » (125). Il n’est pas strictement interdit de regarder ce qui se passe en Europe pour comprendre les débats québécois sur la question. Dans « Pas de pitié pour l’identité » (2019), Dassas consigne, à la manière du « Je me souviens » de Perec, de petites histoires liées à la question de l’identité au Québec. Elle se rappelle, par exemple, qu’à Temps fou, on « crucifiait le nationalisme ethnique, […] on ironisait sur l’innocuité du PQ » (195), et que Christian Lamontagne avait fait un entretien catastrophique avec Gérald Godin. Mais la position de Dassas ne saurait se réduire à un antinationalisme québécois (elle s’est d’ailleurs déclarée en faveur du « Oui » en 1995, il faut le noter). La résistance de Dassas se situe globalement à l’égard de toute construction idéologique de l’identité par l’État. Ce problème, nous dit-elle, ne disparaît pas en criant ciseau, et ne se résout pas à « la dissolution dans le multiculturalisme façon Trudeau père et fils, ou façon Charles Taylor ; ni à la transcendance dans l’internationalisme, façon Rosa Luxemburg ; ni à la momification dans le conservatisme identitaire, façon Mathieu Bock-Côté » (200). Dans Chronique d’un temps fou, les temps se mêlent, et avec les questions identitaires, « on patauge longtemps dans du même » (200). Je me permets de rapidement renvoyer au passage au bel essai de Catherine Larochelle L’école du racisme. La construction de l’altérité à l’école québécoise (1830-1915[4]), peut-être trop strictement historique pour trouver sa place dans cette chronique, mais qui permet de penser sur de nouveaux frais la notion d’altérité dans la culture québécoise. Larochelle procède à un examen des manuels scolaires, et met en lumière l’altérisation des Autochtones à l’école (ce qu’on appelait jadis les appareils idéologiques d’État ! Ah, le bon temps !). La question semble ouverte à la fin de cet essai finement documenté et illustré : il existe encore des phénomènes d’altérisation, à l’école comme dans l’ensemble du discours social, et les réfugiés dont nous parle Dassas depuis l’Italie sont le visage de l’autre. Surtout le visage de notre incapacité à collectivement résoudre les problèmes climatiques, économiques et politiques.

L’Italie était d’ailleurs déjà dans Temps fou, mais sous la forme d’un dialogue avec les penseurs de l’opéraïsme italien. L’essai « Fragments sur le travail, fragments de travail, fragments » montre l’empreinte que la pensée opéraïste et autonomiste a eue sur la conception de Dassas du travail. Il me semble que la prégnance de ce thème est en soi originale, car le travail est peu présent dans l’essai québécois. Et cela explique également la position intermédiaire que l’on pouvait observer dans Temps fou entre un degré d’élaboration des rapports entre travail et technique dans le post-fordisme, et une attention à la vie quotidienne, à la concrétude des conditions d’existence. Les penseurs de l’opéraïsme Antonio Negri et Paolo Virno (que Dassas a traduit[5]) ont tenté de penser la fin du fordisme et de son productivisme. Les machines, nous dit Dassas, ont remplacé le travail répétitif, et les ouvriers ont maintenant la charge de la manutention ou de la communication. En somme, le travail en régime capitaliste post-fordiste est immatériel, en ceci qu’il suppose une exploitation des capacités humaines comme le langage et la « virtuosité » (l’expression est de Virno), soit l’aptitude à improviser, à anticiper, à informer, à communiquer. C’est le lieu de nouvelles formes d’exploitation, alors que le travailleur est condamné à aimer ce qu’il fait, et à ne plus savoir distinguer le travail du non-travail. C’est là tout le rapport ambivalent des opéraïstes à la technique : dans l’idéal, les machines libéreraient les humains du travail salarié. Or, on le voit, et là réside l’actualité de la perspective de Dassas, la technologie nous aliène plus qu’elle nous libère. Dassas tente donc d’objectiver son travail indépendant (il est là un paradoxe, n’est-ce pas ?), le métier de journaliste qu’elle a pratiqué, le travail à la maison, le soin de l’« affamé » qui rentre de l’école. Encore une fois, la « virtuosité » de l’essayiste se trouve dans sa capacité à sans arrêt passer de l’analyse politique au tissu sensible de l’existence.

Les textes de Dassas sur l’art ne sont pas moins perspicaces que ceux sur la politique sur lesquels je viens de m’arrêter un peu plus longuement. En effet, comment ne pas être ému devant les portraits qu’elle fait de Marie-Claire Blais et de Réjean Ducharme, ces « discrets » qui préfèrent « la majorité silencieuse » à la « minorité bavarde » (250) ; d’un Philip Roth « impur » qu’il faut lire malgré sa misogynie, et dont il faut aussi lire les détractrices pour mieux le comprendre ; d’un John Berger (qu’elle a aussi traduit) qui a « le regard vif comme la lame et tendre comme la blessure » (310) ; d’un Salman Rushdie qui, « malgré la singularité de son histoire tragique, ressemble à une foule de gens, de plus en plus nombreux, qui, seuls, parce que le Dieu de leur enfance ne les convainc plus, essaient de vivre sans lui » et « qui, les bras chargés, la tête pleine et le corps marqué d’influences diverses, laboratoires ambulants d’une culture cosmopolite, naviguent tous entre deux mondes » (384) ? Aux côtés de Dassas, on se promène dans les recoins de l’héritage de l’extrême gauche européenne (Berger, certes, mais aussi la bande à Baader et les opéraïstes italiens), tout autant que sur la Main avec Milishka Jalbert, Jean Asselin, Richard Parent et Patrick Straram. Il n’y a, chez elle, ni ici ni ailleurs, que des métèques égarés, broyés par la dureté du monde, par les guerres et les exils forcés. Ses chroniques sont majeures, peut-être justement parce qu’elles investissent une forme mineure, parce qu’elles font honneur à leur sujet en logeant en marge du canon de la pensée. Dassas est une très grande essayiste, il faut le dire.

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J’admire le parcours de Lise Bissonnette pour les raisons strictement inverses qui m’ont poussé ici à faire l’éloge de Véronique Dassas. Si Dassas se distingue par le caractère liminaire de son ancrage dans le paysage intellectuel québécois, Bissonnette, elle, a au contraire été centrale dans un nombre important d’institutions. Les entretiens qu’elle accorde à l’historienne Pascale Ryan permettent de mesurer l’importance de son engagement pour la défense de la culture québécoise. Mais pas la même culture que celle défendue par Dassas. Tout oppose ces deux intellectuelles, en premier lieu leur positionnement politique. Lise Bissonnette appartient largement à ce qu’on pourrait désigner comme la gauche technocrate, engagée dans un certain nombre d’institutions plus ou moins rattachées à la Révolution tranquille ou à son héritage. Véronique Dassas, elle, est certainement plus punk, associée à l’extrême gauche et à la contre-culture sans en adopter pour autant les traits caricaturaux. Mais Bissonnette, comme Dassas, a un attachement passionnel à l’imprimé, aux imprimés éphémères de surcroît, ceux qui alimentent les débats sans pour autant laisser de traces pérennes. Dans le meilleur des cas, Le Devoir sert à ramasser des pelures d’oignon, et on ne retrouve plus guère d’exemplaires de Temps fou que dans les archives de la BAnQ. Je note au passage que s’il n’est pas de coutume de parler d’entretiens dans cette chronique consacrée aux essais, il m’apparaît toutefois que l’on prend pleinement la mesure de l’engagement de Bissonnette dans la vie intellectuelle dans cette prise de parole vive et déliée.

Lise Bissonnette a participé dès sa jeunesse à la presse étudiante, puis fait des études supérieures en sciences de l’éducation au Québec et en France ; elle a entamé sa carrière à l’UQAM (où son mari, Godefroy Cardinal, a eu une fructueuse carrière), et a mené sa barque dans les médias, principalement à la direction du Devoir (après un bref passage au Globe and Mail), pour finalement fonder ce que l’on nommera d’abord la Très Grande Bibliothèque du Québec, qui deviendra ultérieurement Bibliothèque et Archives nationales du Québec, communément appelée la Grande Bibliothèque. Après sa retraite, elle devient présidente du conseil d’administration de l’UQAM. Notons qu’elle a consigné ses textes essayistiques divers (reportages, chroniques, éditoriaux) dans deux ouvrages de la collection « Papiers collés » de Boréal[6], a écrit quatre ouvrages de fiction[7], ainsi que quelques livres de circonstances qui témoignent de son intérêt pour Maurice Sand et l’architecture. Les entretiens couvrent l’ensemble de sa vie, de son enfance modeste en Abitibi jusqu’à ses multiples engagements publics. Ils contiennent des réflexions lucides sur la société québécoise dans son ensemble, mais notons des passages passionnants sur ses années au Devoir et sur l’élaboration du projet de la Grande Bibliothèque. Ce qui ressort des propos de Bissonnette, c’est assurément son engagement presque enragé pour la démocratisation de la culture par une promotion d’un système d’éducation public robuste. Il est certes dans ce projet intellectuel quelque chose de plus austère que dans celui de Véronique Dassas, dont je viens de tracer les contours. Mais le libéralisme de l’époque – notre temps fou à nous – met en évidence la noblesse d’une telle cause.

Si l’on sent le sol mouvant sous les pieds de Dassas, Bissonnette, elle, est bien enracinée au Québec. Comme beaucoup de gens de sa génération, Bissonnette a fait des études en France, et son retour d’Europe donne un souffle au grand projet générationnel dont elle fait partie, ce qui l’amène à rapidement travailler à l’UQAM, à devenir journaliste au Devoir, puis rédactrice en chef, et finalement directrice. Ascension extrêmement rapide (tout cela en moins de vingt ans), notamment pour une femme – dois-je préciser qu’aucune femme n’a dirigé Le Devoir, ni avant ni après elle ? Avis aux amateurs : quelques anecdotes sur Claude Ryan parsèment les entretiens. On remarque d’ailleurs, non sans amusement, à quel point la question nationale reste prégnante pour Bissonnette, héritage pérenne de ses années à couvrir la politique canadienne. Je pensais être le dernier à continuer à ruminer à propos de Charlottetown depuis ma datcha de Kingston. Toute une vie à créer et à pérenniser des institutions canadiennes-françaises (puis québécoises), c’est de cela qu’est fait le souverainisme de Bissonnette, qui n’est pas véritablement un nationalisme, elle le précise. Au demeurant, ce sont peut-être ces traits qui la mènent à être aussi sévère vis-à-vis des historiens révisionnistes qui tendent à réduire l’impact de la Révolution tranquille, voire à la décrire comme fiction relative. Elle affirme avec vigueur que le Bas-Canada était jadis, avant la Révolution tranquille, une contrée farouchement anti-intellectuelle, et continue à dénoncer « l’inculture du système d’enseignement au Québec, une inculture qui a simplement changé de circonstances entre l’hier de [s]a jeunesse et l’aujourd’hui de nos écoles[8] ». Bissonnette fait preuve de ce qui peut apparaître comme un élitisme, mais qui est en fait l’exact contraire, en cela qu’elle ne valorise pas du tout l’éducation classique d’antan, affirmant que les religieuses lui faisaient lire des « niaiseries » et des « bondieuseries ». Ce qui lui tient à coeur, c’est l’existence de grandes institutions publiques, accessibles pour tous. Elle raconte dans ces entretiens son émotion devant l’ouverture de l’UQAT, université en plein coeur de la rude forêt d’épinettes.

Sa lutte contre l’anti-intellectualisme guide également son engagement dans le journalisme, et les changements qu’elle a apportés au Devoir afin de rejoindre un plus large public. La remise à flot du Devoir reste à ce jour l’un de ses faits d’armes principaux, et ce serait un euphémisme de dire que le journal n’a pas encore trouvé de direction à sa hauteur. Notons aussi que le souverainisme de Bissonnette a teinté les pages éditoriales durant son mandat ; rappelons à la mémoire son éditorial du 9 juillet 1992, qui, à la veille du référendum pancanadien sur l’Accord de Charlottetown, ne contenait qu’un seul mot, un « NON » occupant le quart d’une page. Cet engagement dans la diffusion large d’un journal a trouvé des échos dans la fondation de la Très Grande Bibliothèque. Le mandat de sa création lui avait été confié par Lucien Bouchard, alors premier ministre, après qu’elle eut, dans Le Devoir, déploré l’absence de grand projet culturel au Québec. Après ses années au Devoir, on peut dire que se confirmait avec ce projet une carrière consacrée au moins autant à la préservation et au développement de grandes institutions culturelles (et ultérieurement d’éducation, avec l’UQAM) qu’à la production intellectuelle en tant que telle. Ce type d’intellectuel·le·s, engagé·e·s tant dans la chose publique que dans l’écrit, n’a pas une longue histoire au Québec, et à voir comment tourne le vent, je doute qu’on donne à nouveau de hautes fonctions à des gens de la carrure de Bissonnette. Ce sens de l’institution ne va pas sans un certain conservatisme, évidemment, c’est la nature de la chose ; peut-être pourrais-je plutôt parler d’enracinement. Chose sûre : Bissonnette a oeuvré à doter le Québec de lieux voués à la culture nationale, tout en ayant le souci de le positionner comme un interlocuteur sérieux sur la scène internationale. C’est peut-être ce qui distingue, et je le dis délicatement, les péquistes technocrates des nationalistes identitaires. Je n’ai pas beaucoup d’affinités avec les premiers, qui furent tout de même les artisans des premières vagues d’austérité (Temps fou avait de nettes réserves, tant au début des années 1980 que dans les années 1990, à l’égard de la gouvernance souverainiste, pas moins néolibérale parce que souverainiste), mais il faut néanmoins noter une inflexion. Il fut un temps pas si lointain où l’indépendance du Québec ne se pensait pas comme un repli identitaire. Le parcours de Bissonnette, sa rigueur intellectuelle, son esprit dialectique en sont la parfaite démonstration. La démocratisation de la culture et de l’éducation à l’échelle de tout le territoire québécois est un legs important de Bissonnette, d’autant plus précieux qu’il est accompagné d’une armature intellectuelle solide. Elle a légué une bibliothèque, et je ne peux m’empêcher de penser à Virginia Woolf, dont A Room of One’s Own raconte l’épisode où on lui refusa l’accès à la bibliothèque d’Oxbridge. Revanche de la petite fille de Rouyn : elle en a fondé une. Et son sens de l’institution n’est pas strictement conservateur, au sens où il ne vise pas uniquement à la patrimonialisation et à la transmission de la culture ; il est aussi fait de création et de réinvention. Notons tout de même qu’un certain nombre de ses remarques dans ces entretiens m’indique que nous ne partageons pas exactement les mêmes points de vue sur une supposée réduction de la liberté d’expression dans la littérature sous les pressions de gens ayant des « systèmes de valeurs […] beaucoup moins individualist[es] que le [s]ien » (184). Mais ce caractère rugueux me fait curieusement l’apprécier, dans un pays qui aime parfois un peu trop le consensus. Pour le dire autrement, j’aurais bien aimé avoir Bissonnette comme patronne pour avoir l’occasion de m’opposer à elle. Dans les guerres culturelles qui affligent le Québec, Lise Bissonnette, je le devine entre les lignes, serait une adversaire, mais assurément pas une ennemie.

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La question des générations est un écueil de mauvaise sociologie dans lequel il fait bon parfois se vautrer. Qui peut bien prétendre être représentatif de sa génération ? Qui peut bien faire pleinement partie de sa génération ? L’histoire est faite d’asynchronie, de chevauchements des générations. La notion d’époque est sûrement aussi molle épistémologiquement que celle de génération. Bissonnette et Dassas sont-elles les représentantes de leur génération ? Bien sûr que non. Pourtant, à la lecture de Chronique d’un temps fou de Véronique Dassas et des entretiens que Lise Bissonnette a accordés à Pascale Ryan, on a l’impression de pouvoir mesurer ce que les années 1970-1980 nous lèguent et aussi ce qu’elles laissent inachevé, tant sur le plan intellectuel qu’institutionnel. Lire ces deux livres m’aura permis de procéder à une forme d’archéologie un peu personnelle qui m’obsède ces temps-ci. Si j’ai longtemps eu une fascination pour l’histoire des années 1960 et 1970 (voyez : j’écoute Balibar quand il passe à la radio), je me penche maintenant sur les années 1980-1990, qui sont les années de mon enfance et de mon adolescence, que je n’ai pas connues comme adulte, mais dont je suis néanmoins l’héritier. Et il me semble que l’héritage intellectuel de ces années (dans mes chroniques précédentes, j’ai tenté de mesurer l’héritage de Pierre Nepveu, de Régine Robin, de Micheline Cambron… ce n’est pas un hasard) éclaire nombre de débats contemporains. En l’occurrence ici, pour les deux essais qui nous occupent : l’héritage d’un certain souverainisme, et à l’autre bout du spectre politique, d’une « autre gauche » pluraliste. Et il faut bien constater en se replongeant dans l’histoire de Temps fou et de meilleures années du Devoir qu’il est un rétrécissement net de l’espace public et des lieux « intermédiaires » de débat. Je doute fort que je puisse dans vingt ans, si on me laisse cette tribune jusque-là, inclure dans cette chronique consacrée aux essais les livres écrits par les journalistes de 2023. Il est des choses qui se perdent.