Études

Antisémitisme : mythe et images du Juif au Québec (essai d’analyse)

  • Victor Teboul

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Nous tenterons dans cette étude d'analyser l'antisémitisme tel qu'il s'est manifesté au Québec entre 1920 et 1940; nous suivrons sa transformation survenue dans les années d'après-guerre et nous nous pencherons sur la transposition romanesque dont il a été l'objet ultérieurement.

Nous pensons que ce phénomène, bien qu'il se soit d'abord manifesté à divers degrés en Europe et aux États-Unis et qu'il semble posséder des caractéristiques communes où qu'il se présente, révèle ici des traits spécifiques à l'évolution historique et idéologique du Québec. Toute analyse contient des faiblesses et nous ne prétendons nullement constituer une théorie consistante et définitive sur cette question. Tout ce que nous souhaitons c'est de rendre intelligible un fait social qui, pour être compris

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autant que possible dans sa totalité, requiert d'être inséré parmi les facteurs conceptuels qui contribuent à former une époque.

Il va sans dire que l'attitude courante au Québec, qui consiste à nier ou à amoindrir l'existence de l'antisémitisme dans notre passé, nous semble stérile et nuisible à toute étude analytique. Dans une perspective plus large, sociologues et psychologues tireraient profit à découvrir la perception que l'on se forme des " autres " dans l'imaginaire québécois.

Nous nous proposons d'étudier d'abord brièvement les images de l'immigrant et du Juif, images qui présentent pour nous plusieurs ressemblances, cristallisées de façon intense dans la figure du Juif. C'est sur celle-ci ensuite que s'étendra notre analyse. Nous nous appliquerons à circonscrire la vision que l'on s'est formée du Juif à partir, le plus souvent, d'articles de revues, d'ouvrages biographiques et d'oeuvres littéraires tout en tenant compte du caractère intrinsèque de chacun d'entre eux. Nous verrons comment les éléments de cette vision présentent des analogies, qu'il s'agisse d'une étude à but historique ou d'une oeuvre romanesque. Nous tâcherons, par la suite, de cerner les milieux socio-politiques qui exprimaient des sentiments hostiles aux Juifs, d'analyser leur argumentation et de dégager enfin une définition de l'antisémitisme *.

Au Québec - disons-le - l'antisémitisme n'a fait l'objet d'aucune étude approfondie. On attribue généralement les attitudes antisémites qui se sont exprimées ici à des groupes marginaux. Denis Vaugeois, qui s'est intéressé de très près aux Juifs du Québec et leur a consacré une étude 2, affirme que nous savons fort peu de choses des Juifs, ce qui est, dit-il, " tout à fait révélateur de l'absence de tradition antisémite dans notre milieu 3 ". Selon Denis Vaugeois, le mouvement d'Adrien Arcand serait né

1. Nous avons omis, cependant, la figure de Ia femme juive car elle n'apparaît que dans des oeuvres littéraires où prime son symbolisme sexuel. Comme l'a soutenu, sous un angle psychanalytique, Léon Poliakov, l'antisémitisme vise en premier lieu le Juif mâle en tant que " père castrateur " et viril. " Démunie de pénis, la femme juive, écrit Poliakov, ne partage pas la 'malédiction de la race', et son innocence la rend même spécialement désirable ". (Histoire de l'antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1968, t. 3, p. 338.)

2. Les Juifs et la Nouvelle-France, Trois-Rivières, Boréal Express, 1968.

3. " Les Juifs du Québec (1) ", la Presse, 2 juin 1971, p. A4.

1.

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accidentellement " nourri non pas de l'intérieur, mais bien de l'étranger, soit par la propagande nazie 4 ".

Si Ie Parti National Social Chrétien que dirigeait Adrien Arcand fut effectivement marginal et peut-être accidentel dans l'histoire du Québec, comment expliquer l'antisémitisme ...