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Études internationales

Volume 43, numéro 3, septembre 2012, p. 421-438

Raymond Aron et les relations internationales : 50 ans après Paix et guerre entre les nations

Sous la direction de Jean-Vincent Holeindre

Direction : Louis Bélanger (directeur) et Richard Ouellet (directeur adjoint)

Rédaction : Pauline Curien (rédactrice en chef)

Éditeur : Institut québécois des hautes études internationales

ISSN : 0014-2123 (imprimé)  1703-7891 (numérique)

DOI : 10.7202/1012813ar

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Article

L’avenir de la guerre dans le monde du commerceRaymond Aron face aux philosophies pessimiste et optimiste de l’histoire

Benjamin Brice

82 rue Masséna, 69006 Lyon - France

benjamin.brice@gmail.com

Résumé

Le monde occidental, et plus particulièrement l’Europe, comprend souvent la mondialisation libérale comme un processus inédit qui saura, à terme, mettre fin au règne de la politique traditionnelle. Ce texte interrogera l’idée d’une progressive disparition de la guerre, à l’aide des réflexions de Raymond Aron sur le sujet. Dans une première partie, nous verrons comment les concepts de « procès » et de « drame » offrent une méthode d’analyse des développements historiques. Puis, dans une seconde partie, nous appliquerons cette grille de lecture à trois grandes causes de conflit (à savoir les passions, l’intérêt économique et les principes) pour montrer que les espérances iréniques doivent se montrer prudentes. La pacification européenne elle-même ne permet pas d’anticiper une fin de la guerre.

Mots-clés : commerce, passions, guerre, Europe, mondialisation, Raymond Aron

Abstract

The West, and especially Europe, often understands globalization as a new process that will eventually challenge the domination of traditional politics. This paper will attempt to question the idea of a gradual disappearance of war in human affairs, using Raymond Aron’s thoughts on the subject. In the first part we will see how the concepts of “procès” (process) and “drame” (drama) provide a method to analyze historical developments. Then, in a second part, we will apply such concepts to three general causes of conflict (namely passions, economic interests and principles) to show that pacifistic hopes must be refrained. Even the pacification in Europe does not mean an end of war.

Keywords: trade, passions, war, Europe, globalization, Raymond Aron

Resumen

En el mundo occidental, y en particular en Europa, a menudo se concibe la globalización liberal como un proceso inédito que tarde o temprano pondrá fin a la política tradicional. Basándose en las reflexiones de Raymond Aron, este artículo cuestiona la idea de la desaparición progresiva de la guerra. En la primera parte se revela cómo los conceptos de “proceso” y de “drama” proporcionan une método de análisis de la evolución histórica. En la segunda parte se aplican dichos conceptos a tres grandes causas de conflicto (las pasiones, el interés económico y los principios) y se demuestra que, incluso en Europa, la pacificación no significa el fin de la guerra.

Palabras clave: comercio, pasiones, guerra, Europa, globalización, Raymond Aron


Un homme de Sériphos lui dit qu’il ne devait pas sa gloire à ses propres mérites, mais à sa cité : « Tu as raison, répondit Thémistocle, si j’étais de Sériphos, je n’aurais pas connu la gloire, mais toi non plus, même si tu étais d’Athènes ! »

Plutarque, Vie de Thémistocle

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« L’incertitude marque notre époque. » C’est ainsi que le général de Gaulle, au début des années 1930, ouvrait son célèbre essai Le fil de l’épée (de Gaulle 1994 : 145). Le contexte a bien changé, les idées sont méconnaissables, le chemin parcouru est immense ; et, pourtant, nous voilà encore dans l’incertitude. L’avenir est-il à souhaiter ou à craindre ?

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Il y a une vingtaine d’années, l’évanouissement de l’Union soviétique promettait des lendemains qui chantent. L’odyssée de la démocratie libérale touchait à sa fin et l’univers entier allait enfin pouvoir jouir de la paix et de la prospérité sous la houlette de l’Occident. Depuis lors, nous regardons notre optimisme des années 1990 avec plus de circonspection. L’attaque du 11 septembre 2001 a fait paraître au grand jour de nouveaux ennemis. Les valeurs venues de l’Ouest n’ont suscité qu’un unanimisme de façade. L’enlisement de la situation en Afghanistan remet en cause la capacité des pays occidentaux à maintenir l’ordre dans le monde. Enfin, la crise économique a révélé le formidable écart de dynamisme qui sépare nos vieilles économies de celles des grands pays émergents.

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Nos certitudes de la veille se muent maintenant en questions. L’essor du commerce international saura-t-il rendre le monde plus pacifique ? La diffusion de la démocratie et du libéralisme va-t-elle conjurer le fléau de la guerre ? Verrons-nous, grâce à l’impulsion de la mondialisation, l’humanité s’unifier sous l’égide du droit ? Le moins que l’on puisse dire est que notre enthousiasme a baissé d’un ton.

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Devant cette incertitude, l’Europe occidentale se trouve dans une situation singulière. Son sol n’a pas connu la guerre depuis près de soixante-dix ans et ceux qui faisaient figure d’ennemis irréconciliables participent aujourd’hui, main dans la main, à la construction d’une même union commerciale et monétaire. Forte d’un tel miracle, l’Europe pacifiée se pose en modèle pour le reste des nations et l’espoir y garde encore quelque vigueur. Par conséquent, dans cette partie du globe, la guerre a perdu une large part de sa légitimité, et le caractère sacré des dépenses militaires s’efface peu à peu. Si les conflits devaient disparaître et si la politique de puissance n’avait aucun avenir, il serait en effet absurde d’affecter des sommes considérables pour une défense devenue inutile, et nous serions bien inspirés de faire meilleur usage de nos ressources. Mais est-il tout à fait raisonnable d’admettre des prémisses aussi audacieuses ? Qui parcourt l’histoire humaine des yeux ne peut manquer d’en douter.

I – Comment étudier l’histoire ?

A –– Histoire progressiste et histoire pessimiste

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Il y a plus d’un demi-siècle, Raymond Aron s’interrogeait déjà sur la disparition de la guerre dans nos sociétés commerciales. Malgré les décennies, son analyse rigoureuse garde une étonnante fraîcheur et ses concepts restent des instruments précieux pour celui qui veut comprendre sa propre époque[1].

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Lorsqu’il aborde la question de l’éventuelle pacification du monde, Aron commence par discuter les thèses progressistes : il interroge ceux qui pensent pouvoir déchiffrer le sens de l’histoire. En premier lieu vient Auguste Comte, qui attend beaucoup des sociétés industrielles et qui prédit l’avènement d’une humanité pacifique : la sociabilité industrielle remplacera progressivement la sociabilité guerrière, tandis que l’ingénieur, le banquier et le marchand chasseront le soldat inutile. Ainsi le veut l’esprit de l’époque.

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Au sein de la famille libérale, on retrouve des textes participant d’un optimisme proche. Benjamin Constant, par exemple, écrit peu avant la chute de Napoléon : « Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder » (Constant 1997 : 130). En résumé, le commerce permet d’acquérir de manière régulière et pacifique ce que la guerre n’obtient que par violence et pari. Les hommes raisonnables n’ont pas à hésiter. Enfin, d’une certaine manière, Karl Marx aussi voit « une hétérogénéité de nature entre les sociétés traditionnelles et la société moderne » (Aron 1996 : 763). La nouveauté radicale de notre monde lui permet d’anticiper une ère de paix, qui s’incarnera, selon son analyse, dans la société sans classes. La route sera longue et réclamera des luttes et des peines nombreuses, mais le processus reste inéluctable.

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Comte, Marx et Constant, trois auteurs que tout oppose, et qui partagent pourtant une grande confiance en l’avenir : l’homme est emporté par un processus qui le dépasse et dont les effets sont heureux, puisque la paix se laisse deviner au terme de la traversée. Pourquoi s’agiter vainement et souligner par là notre impuissance ? Suivons plutôt notre siècle et réjouissons-nous.

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Le pendant logique de cette vision des affaires humaines s’incarne dans le pessimisme historique : effectivement, les forces de l’histoire nous entraînent, mais l’issue sera tragique.

Les philosophies pessimistes, par exemple celle de Spengler, notent la ressemblance entre les catastrophes dans lesquelles se sont abîmées les civilisations du passé et celles dont nous avons été au 20e siècle les témoins. La civilisation occidentale meurt comme, avant elle, est morte la civilisation antique, dans les guerres et les révolutions, dans les villes tentaculaires et les masses déracinées, dans le raffinement d’élites impuissantes et le triomphe de l’argent ou de la technique.[2]

Aron 1996 : 807-808

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Que peuvent donc nos faibles bras contre de tels processus ? Soyons plutôt lucides et résignons-nous.

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L’espoir déraisonnable et la crainte abrutissante, voilà les deux pôles entre lesquels notre intelligence se débat, cherchant à découvrir, dans les événements contemporains, les indices qui nous décèleront la voie sur laquelle l’aventure humaine s’est engagée. Cependant, ces deux expressions du devenir ne forment, en réalité, qu’une dichotomie de second degré. Optimistes et pessimistes ne représentent que les deux versants d’une même histoire : l’histoire nécessaire[3]. Or, Raymond Aron, dans son incessant travail de déchiffrement du 20e siècle, ne manque jamais de réfuter la stricte nécessité historique et l’illusion rétrospective de fatalité, en soulignant la marge d’action qui, dans le cours des choses, est dévolue aux hommes. Dans un âge enivré par les processus, il cherche à réhabiliter l’histoire traditionnelle[4].

B — Le procès et le drame

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Raymond Aron reconnaît volontiers, dans l’histoire, l’existence de forces sur lesquelles l’acteur n’a que peu de prise. Il s’agit par exemple de la démographie, de l’urbanisation, du développement technologique, etc. À ces forces profondes, Aron donne le nom de « procès » (ou processus). Cependant, il devine également, dans la trame historique de son temps, la présence de ce qu’il appelle le « drame » (ou l’accident), c’est-à-dire l’expression de la liberté humaine : les acteurs influent sur la marche des événements. Le mélange de passion et de raison qui forme les motifs de l’action demeure obscur, mais il laisse une certaine place au choix, au calcul pondéré comme à l’expression des émotions[5]. De la sorte, le comportement des hommes est à la fois non déterminé (on ne peut le prévoir avec certitude) et intelligible (il est loisible d’en peser les mobiles) : l’histoire n’est ni le champ de la fatalité ni celui de l’arbitraire. « Si l’histoire obéissait à une rigoureuse nécessité, elle contiendrait en elle-même sa leçon. Si elle résultait du hasard, elle n’enseignerait rien […] » (Aron 1976 : I, 332). La conduite des acteurs s’épanouit dans un univers restreint de possibles, à partir duquel l’historien forme analyses et jugements[6]. Pour comparer les actions des hommes, il faut donc considérer à la fois ce qui ressortit aux conditions historiques, et ce qui tient au caractère ou aux facultés de chacun[7].

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Thucydide représente l’historien traditionnel par excellence. Il préserve la liberté de l’homme tout en reconnaissant ses limites : l’accumulation, par Athènes, des richesses et de la puissance depuis les guerres médiques se rattache au procès ou à l’histoire nécessaire, mais la personnalité des acteurs s’apparente au drame et rien n’est moins indifférent que de savoir qui de Cléon ou de Périclès gouverne la Cité (Aron 1964 : 111-147). Ce type de commentaire, qui tente de débrouiller liberté et nécessité dans l’écheveau de l’histoire, Aron en retrouvera notamment la marque dans les écrits de Clausewitz[8].

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Pourquoi n’avons-nous plus de familiarité avec l’histoire traditionnelle ? Tocqueville ouvre une piste prometteuse dans son analyse des régimes politiques : « Les historiens qui écrivent dans les siècles aristocratiques font dépendre d’ordinaire tous les événements de la volonté particulière et de l’humeur de certains hommes […] Les historiens qui vivent dans les siècles démocratiques […] n’attribuent [pour la plupart d’entre eux] presque aucune influence à l’individu sur la destinée de l’espèce, ni aux citoyens sur le sort du peuple » (Tocqueville 1840 : 107). Dans la démocratie, seul compte le nombre, et l’idée de volonté se voile quand on l’applique aux masses. Toutefois, malgré la séduction exercée sous nos cieux par les grands processus irrésistibles, Aron n’accepte pas d’anéantir le pouvoir causal des acteurs individuels : « Comment ignorer les héros qui font l’histoire au temps de Lénine, Staline, Churchill, Hitler ? » (Aron 1964 : 146.)

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Raymond Aron a cherché à interpréter l’histoire du 20e siècle à partir de la dialectique du procès et du drame, et il donne son programme dans « L’aube de l’histoire universelle » : « Je ne sais s’il me sera possible, dans le livre qui n’est pas encore écrit, de donner au lecteur le double sentiment de l’action humaine et de la nécessité, du drame et du procès, de l’histoire as usual et de l’originalité de la société industrielle » (Aron 1996 : 796). Il faut noter qu’Aron parle de l’« originalité de la société industrielle ». Telle est l’équivoque ou bien la nuance de sa position. Certes, Aron rejette fermement les philosophies de l’histoire, systèmes qui devraient amollir les ardeurs et qui le plus souvent, d’une manière paradoxale, mobilisent les énergies au service de la nécessité[9]. Mais, d’un même mouvement, il semble suggérer qu’un procès inédit s’est mis en branle : l’industrialisation du monde. Successivement, l’écrivain fait place au sociologue – son verbe adopte alors des accents comtiens – et au philosophe ; en ce cas il retrouve dans la nature humaine les passions éternelles peintes par Thucydide[10].

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En passant du conflit entre Athènes et Sparte à la Première Guerre mondiale, les repères sont bouleversés et l’on cherche fébrilement des phénomènes connus. Il faut pourtant reconnaître que quelque chose a changé : aucun acteur ne semble avoir voulu ce qui est arrivé et nul n’a pu maîtriser la tournure prise par les hostilités. Comme le dit Aron, la guerre de 1914-1918 a été soumise à la loi du nombre et aux contraintes de la technique dans des proportions extraordinaires (Aron 1964 : 139). Ainsi, refuser la nouveauté serait aussi excessif que nier les permanences ; « obsédé par le déjà-vu, méconnaître l’inédit », voilà le péché majeur de l’historien (Aron 1964 : 109)[11].

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Ainsi, les concepts de Raymond Aron ne permettent pas de répondre de manière définitive à une question comme celle de la disparition de la guerre. En revanche, les notions de procès et de drame demeurent d’excellents auxiliaires pour l’étude d’une conjoncture particulière, étude à laquelle il n’y a nulle possibilité de se dérober.

II – Vers une pacification des relations internationales ?

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Dans nos pays, les événements tragiques du 20e siècle n’ont pas détruit l’espoir de l’avènement d’un âge nouveau, enfin débarrassé des dernières scories de la barbarie. Scrutant les affaires du monde, les commentateurs s’ingénient à découvrir les signes d’une félicité prochaine ; les plus téméraires, lâchant la bride aux vaticinations, réconfortent ceux-là mêmes qui ont abandonné toute idée de providence divine. Semblables thèses s’imposent dans les périodes tranquilles et ne disparaissent jamais entièrement lorsque les crises font rage. Malgré une décennie de questionnements, notre univers intellectuel reste aimanté par la vision progressiste de l’histoire. Sans doute, notre situation prend un visage inédit, et le pas est vite franchi d’imaginer nos aspirations comblées. Mais, encore une fois, pour que nous y voyions quelque chose, la question doit être éclairée par le contexte politique et non par nos voeux.

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L’expérience moderne procure une certaine plausibilité aux prophéties iréniques, et plusieurs processus donnent du crédit à nos attentes : la conversion du guerrier en travailleur bourgeois, le développement du commerce sur tous les continents et l’occidentalisation du monde, propageant le consensus libéral jusqu’aux confins de l’univers[12].

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Ces procès restent cependant à la merci du drame, qui aime perturber les courbes de tendance que notre esprit, parfois, prolonge indéfiniment. Le bourgeois sent de temps en temps dans son coeur le fâcheux appel de l’instinct guerrier[13] ; en certaines circonstances, le recours aux armes peut s’avérer économiquement rentable ; la mondialisation libérale repose sur une situation politique qui n’a rien d’éternel et sur des principes que tous n’acceptent pas.

A — Les passions et la guerre

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Le butin, la conquête ou le pillage seraient les différentes expressions d’un même désir d’acquérir. Or, le commerce poursuivrait des fins identiques par des voies plus sûres ; la partie semblerait inégale ; la guerre devrait disparaître. Pourtant, il paraît y avoir là une simplification dans la compréhension du phénomène guerrier : la psychologie de l’homo oeconomicus réduit trop l’amplitude de la gamme des passions humaines.

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L’histoire n’a pas donné raison aux prophéties des optimistes du 19e siècle, et le drame a refait surface. En dépit du coût déraisonnable de la guerre, les Européens se sont lancés dans les deux grandes aventures malheureuses du premier 20e siècle. Malgré la densité des liens commerciaux et l’absurdité du résultat final, les guerres mondiales n’ont pas été évitées. À tout le moins, Auguste Comte et Benjamin Constant se sont montrés imprudents dans leurs conjectures. Ce que Raymond Aron leur reproche, c’est d’avoir sous-estimé le jeu des passions à l’origine de la guerre : la conduite des hommes n’a parfois rien de raisonnable. « Auguste Comte ne pouvait pas envisager le cas d’une société qui se détruirait elle-même par ses folies, il ne pouvait admettre l’hypothèse d’un phénomène atteignant à son intensité extrême au moment où il aurait perdu toute utilité » (Aron 1959 : 15). Au temps des bourgeois qui calculent, les hostilités demeurent.

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La révolution du commerce nous a fait perdre de vue l’économie générale de notre espèce, et il est toujours bon de se souvenir que la guerre fut autrefois au centre des occupations humaines. Seuls les premiers parmi les hommes avaient le privilège d’y participer : il fallait être noble ou il fallait être citoyen. Certes, les batailles étaient toujours violentes, souvent meurtrières et parfois même atroces, mais les combattants y trouvaient l’occasion de montrer leur courage et de rivaliser de gloire. Les mobiles les plus élevés y côtoyaient les passions les plus viles[14].

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Depuis quelques siècles, dans nos nations, le commerce a détrôné la guerre comme principale activité humaine, libérant en même temps une énergie considérable. Les hommes sont devenus des travailleurs, et le négoce a perdu son caractère méprisable. Cependant, ce changement s’est accompagné d’un certain appauvrissement de nos analyses morales. Nous paraissons n’avoir plus qu’un mot pour caractériser l’ensemble des motifs humains : c’est celui d’intérêt ; ultimement, il faudrait entendre l’intérêt économique. En croyant nous éclairer sur la véritable origine de nos actions, nous obscurcissons considérablement notre compréhension du réel[15].

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Aron, donc, refuse de réduire la guerre uniquement à une question d’intérêt économique et il ne voit pas ce qui permet d’affirmer que les passions se disciplineront à l’âge industriel[16]. « Le désir de dominer est aussi spontané et primitif que le désir de richesse, et celui-ci est aussi normalement au service de celui-là qu’inversement » (Aron 1964 : 127-128). Il ne faut pas attendre du procès qu’il transforme l’homme, car celui-ci, d’âge en âge, reste plus ou moins le même. « La passion du combat et de la gloire […] je la supporte et je la comprends, comme une manière d’être ou de sentir qui traverse les siècles et qui prend d’autres formes plutôt qu’elle ne disparaît » (Aron 1976 : I, 13). Aron ne se réjouit pas de la persistance des sentiments guerriers à l’époque du commerce, mais refuser de regarder un phénomène en face ne suffit pas à l’abolir.

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Dans notre univers mondialisé, les passions fondamentales sont encore de redoutables ressorts de l’action[17]. Robert Kagan, par exemple, affirme que la Chine fait de Taiwan un enjeu sans commune mesure avec l’importance économique de l’île : il s’agit avant tout d’une question d’honneur national (Kagan 2008 : 52). Dans une autre perspective, Bertrand Badie met en garde les puissances occidentales contre la diplomatie de connivence, dangereuse « machine à exclure ». Une telle attitude ne manquera pas de générer ressentiments et humiliation chez ceux qui ne sont pas écoutés (Badie 2011 : 259). Le monde ancien des passions n’a certainement pas disparu.

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Le processus d’industrialisation et d’embourgeoisement de la planète est réel, il faut donc se garder d’en dédaigner les fruits. Principalement absorbés par leurs affaires privées, les hommes, dans les nations occidentales, perdent le goût des grandes aventures guerrières : celles-ci bouleverseraient gravement leurs occupations quotidiennes. Ces ères de tranquillité sont trop rares dans le parcours des siècles pour qu’on ne les accueille pas avec enthousiasme. Toutefois, il y aurait danger à perdre de vue que la situation particulière dont nous jouissons est contingente et que l’homme avec ses passions n’a pas été dépassé. « D’autres hommes vivront demain d’autres passions » (Aron 1976, II : 286).

B — La rentabilité économique de la guerre

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Si l’homme peut toujours s’abandonner à ses passions de gloire, au moins sa raison lui inspire-t-elle quelque retenue lorsqu’il s’agit de la guerre. En effet, dans les sociétés industrielles, par une commode disposition des choses, les conflits armés paraissent ne plus rapporter assez au regard de ce qu’ils coûtent. Le vainqueur, même, ne s’y retrouve pas. L’intérêt économique préconise donc de s’en remettre par préférence au commerce et à l’industrie, qui créent des richesses quand la guerre ne fait que les détruire[18]. Les penseurs libéraux, par exemple, ont dénié depuis longtemps tout caractère lucratif aux conquêtes, comme en témoigne cet extrait du Traité d’économie politique de Jean-Baptiste Say : « Avec un peu de calme, et en mettant le calcul à la place des passions, on trouvera qu’une conquête ne vaut jamais ce qu’elle a coûté » (Silberner 1957 : 60).

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Raymond Aron, dans « La société industrielle et la guerre », reprend la question et insiste sur la conjoncture favorable qui rend l’empire si coûteux à l’heure de la sociabilité industrielle. Désormais, pour que le travail soit rentable, il faut des travailleurs qualifiés et instruits. Aron ajoute alors : « On ne peut instruire les esclaves sans leur donner le désir de surmonter leur esclavage » (Aron 1959 : 46). Et un peu plus loin : « En notre siècle, la gloire de régner se paye » (Aron 1959 : 48). Les conquérants ont donc bien encore leurs conquêtes à charge et les empires coloniaux coûtent plus qu’ils ne rapportent. Même l’Union soviétique se voit contrainte d’aider les pays qui sont sous sa domination. Tel est le précieux résultat de l’avènement d’une ère de commerce[19]. On pourrait dire, en pastichant Montesquieu, qu’il est heureux pour les hommes d’être dans une situation où, pendant que leurs passions leur inspirent la pensée de faire la guerre, ils ont pourtant intérêt à ne pas la faire (Montesquieu 1951 : 641).

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Cependant, rien n’indique qu’une semblable situation sera éternelle. La guerre est un caméléon qui prend la couleur de son époque, et, comme le souligne l’articulation du procès et du drame, les époques passent. En 1978, Raymond Aron a réexaminé « La société industrielle et la guerre », et sa conclusion adopte un tour plus pessimiste : « On ne peut pas dire que la guerre ne paye pas » (Aron 1992 : 807)[20]. L’Occident s’est laissé surprendre par le premier choc pétrolier et le club de Rome a depuis peu publié son rapport sur les dangers de la croissance. Dans ce contexte, Aron oppose maintenant une vision écologiste à la vision économiste[21] : une pénurie d’hydrocarbures ou de matières premières pourrait conduire à un retour de l’importance du sol. Dans ces conditions, l’empire regagnerait ses lettres de noblesse au détriment du libre-échange. La Grande-Bretagne a pu se résigner à une dépendance alimentaire parce que la Royal Navy contrôlait les mers ; mais la vision libre-échangiste ne fonctionne que si les autres pays ne sont pas, eux aussi, en situation de disette (Aron 1992 : 803). Il faut, comme le dit Montesquieu, qu’il se trouve des nations qui aient intérêt de vendre (Montesquieu 1951 : 585).

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La recherche de matières premières devient un enjeu plausible de conflits, et, si les dernières guerres ne visaient pas la conquête de marchés ou l’acquisition de nouvelles ressources, rien n’assure qu’en cas de changement de situation il en serait encore ainsi. Aron appelle donc à la prudence : d’un point de vue économique, le processus d’industrialisation du monde ne rend pas nécessairement la guerre absurde. Par conséquent, il vaut mieux n’avoir qu’une confiance modérée dans les mécanismes vertueux obligeant les hommes à bien se comporter, malgré qu’ils en aient : ces bons effets demeurent à la merci de circonstances particulières. Par une pente naturelle, notre esprit est porté aux théories générales[22] et nous affirmons souvent comme une maxime universelle que le commerce a rendu la guerre non rentable. Ces vues, trop abstraites pour être satisfaisantes, ne sauraient remplacer une analyse sérieuse de chaque conjoncture historique : « Aucune doctrine ne peut servir de substitut à la sagesse » (Mahoney 1998 : 182).

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Plus de trente années après ce réexamen, il n’est pas besoin de rappeler que le spectre de la rareté plane encore. D’un côté, des millions d’hommes accèdent tous les ans à la société de consommation, de l’autre, les ressources ne semblent pas inépuisables. Le contrôle des matières premières ou la sécurisation des voies maritimes deviennent donc des enjeux politiques de première importance et, par là même, des causes légitimes de conflits. Dans une situation de pénurie, les pays qui ne peuvent se procurer sur le marché les denrées indispensables à leur survie (nourriture, hydrocarbures, eau, etc.) seront tentés d’avoir recours aux armes.

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Le procès (l’industrialisation du monde) s’accompagne de conséquences délétères (la rareté) et multiplie les risques d’apparition du drame (la guerre en l’occurrence). Cependant, il n’y aucune fatalité et l’avenir dépend, pour partie, des décisions plus ou moins raisonnables que prendront les acteurs face aux nouveaux périls. Le procès conditionne le comportement des protagonistes mais ne le détermine pas.

C — Les guerres de principe

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À la suite des penseurs libéraux, Auguste Comte prévoyait la disparition des guerres de principe, ce que nous pourrions aussi appeler les guerres idéologiques, voire les guerres de religion. Dans son système, de telles luttes ne pouvaient se déclarer qu’entre l’esprit d’Ancien Régime et l’esprit progressiste. À nouveau, le jugement de l’histoire semble réfuter ces espérances.

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Raymond Aron remarque que l’Union soviétique appartient aux sociétés industrielles, de la même façon que les pays occidentaux : l’application de la science aux techniques de production, la conquête de la nature par l’homme et l’accumulation des richesses sont des objectifs communs aux deux mondes. Le sociologue qui s’arrêterait à ce constat manquerait pourtant l’essentiel du phénomène, qui s’incarne dans ce que la science politique traditionnelle appelle le régime. Confondre un système idéocratique avec une démocratie libérale, c’est s’aveugler imprudemment. Les astucieux pourront bien se justifier au nom d’une prétendue convergence, l’analyste mesuré, lui, doit reconnaître l’existence d’un conflit idéologique au sein même du camp progressiste[23]. Et Aron de conclure que « les sociétés se combattent pour la définition de la bonne société comme pour la notion du vrai Dieu » (Aron 1959 : 50).

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Cette modération, qu’inspire l’étude approfondie des phénomènes humains, fut remisée lors de la disparition du modèle soviétique. Le meilleur régime aurait été découvert : il s’agirait de la démocratie libérale. Et sa diffusion planétaire procéderait d’un élan invulnérable. Mais ces rêveries ont surestimé le pouvoir pacificateur d’une idéologie partagée : les corps politiques gardent toujours des intérêts distincts et les hostilités peuvent éclater lorsque ceux-ci deviennent antagonistes[24].

37

Par ailleurs, le mouvement d’occidentalisation de la planète et de diffusion de la démocratie libérale n’a rien de certain, ni d’inéluctable. Peut-être même a-t-il déjà atteint sa plus grande envergure. Raymond Aron signalait que les États-Unis et l’URSS portaient deux visions différentes d’une même modernité. Mais ce qui s’exprime aujourd’hui dans un certain islamisme radical, par exemple, c’est un rejet de la modernité elle-même, au nom de la tradition, un bannissement de ce qui nous est le plus familier : l’idée de progrès. En ce sens, on peut observer un approfondissement des confrontations idéologiques par rapport à ce que décrivait Aron.

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D’un côté, le procès d’industrialisation du monde suit son cours et l’on retrouve partout machines et produits similaires. De l’autre, la dernière décennie a rappelé que des hommes qui portent des vêtements identiques et consomment la même nourriture n’ont pas nécessairement des opinions compatibles. Et il arrive qu’ils préfèrent mourir que d’en changer. Certainement, on ne saurait nier l’effet corrosif du commerce sur les préjugés[25], mais nous nous sommes exagéré l’évidence de notre dispositif politique et nous avons par trop désappris la complexité du coeur humain.

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Enfin, des modèles crédibles, différents du modèle occidental semblent prendre forme. La combinaison chinoise d’une certaine liberté économique et du maintien d’un État autoritaire défie bon nombre de nos prévisions. Et l’extraordinaire dynamisme qui en découle émerveille les autres nations. Peut-être n’aura-t-on là qu’un mirage de courte durée[26], mais il reste que le relatif déclin de l’Occident s’accompagnera sans doute d’une perte de prestige de son mode de gouvernement[27]. Portés par une énergie inédite, les Occidentaux ont façonné le monde depuis plusieurs siècles. Quelle est la nécessité qu’il en aille toujours de même ?

D — L’objection européenne

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Toutefois, au coeur de la tempête, un continent semble oeuvrer méthodiquement à l’ouverture d’horizons inédits. En tournant le dos à la guerre, l’Europe permettra-t-elle de mettre fin au règne insatisfaisant de l’histoire as usual ? Verra-t-on l’inauguration d’un procès qui bannirait définitivement le drame ?

41

L’idée d’une république européenne n’est pas neuve, mais ce qui force l’admiration c’est sa mise en oeuvre contemporaine. Au milieu d’un siècle meurtrier, des nations enthousiastes ont choisi librement de lier leur destin sans verser le sang. D’anciennes puissances coloniales réalisent sans heurts ce que le plus habile conquérant n’aurait pu faire, c’est-à-dire l’unification pacifique d’un vaste territoire, avec pour seuls étendards la démocratie et les droits de l’homme. L’Europe a permis la réconciliation sincère des ennemis irréductibles. L’Europe a laissé la porte grande ouverte aux vaincus de la guerre froide. L’Europe a montré par ses programmes que la solidarité entre les peuples n’était pas un vain mot. L’Europe, enfin, dans sa bienveillance, ouvre une voie nouvelle, qui fait signe vers une humanité réconciliée.

42

Devant une perspective aussi prometteuse, soutiendra-t-on toujours que la pacification des relations internationales n’est qu’une folle utopie ? Il semble appartenir aux peuples européens, qui naguère erraient encore, d’offrir à tous le bénéfice d’une expérience acquise dans la douleur et les larmes. Le vieux sage, retiré sur son petit cap, admoneste doucement les galopins intrépides qui se chamaillent partout ailleurs.

43

Si pareille image avait quelque plausibilité, le vieillard devrait trembler à l’idée d’abandonner son bâton. Que dire s’il lui prenait la fantaisie de le mettre lui-même au feu ? Pour impressionnants que soient tous les accomplissements de la construction européenne, il ne faut pas se laisser abuser par nos espoirs. Raymond Aron nous invite à analyser plus profondément ce que nous pourrions qualifier un peu vite de conversion des coeurs. Pourquoi et pour combien de temps avons-nous renoncé à la guerre ?

44

Le continent européen a eu un destin hors norme. Au début du 19e siècle, Clausewitz rappelait que cette terre connaissait l’équilibre des puissances depuis maintenant un millénaire (Clausewitz 1955 : 421)[28]. Cent ans plus tard, tout est fini. L’incroyable concert des nations se brise sur deux guerres mondiales, et les pays européens doivent faire appel à des alliés extérieurs pour terminer leur différend. En 1917, les Américains interviennent et l’Europe perd son indépendance[29]. Les peuples qui donnaient à l’histoire mondiale son rythme devront désormais suivre le tempo imposé par de nouveaux maîtres.

45

Incapable de reprendre l’initiative, le vieux continent a eu le mérite d’accepter la nouvelle donne et de transfigurer son déclassement en noble victoire sur ses passions belliqueuses. Il reste que ce qui aurait été, avant le premier conflit mondial, un mouvement généreux et extraordinaire, un véritable hapax historique, ne relève plus en 1945 que du simple bon sens : deux guerres ont mené au désastre, il est temps de former d’autres projets. Comme le dit Raymond Aron : « Après l’effondrement des rêves impériaux, les hommes tournent vers d’autres oeuvres désirs et ambitions. La pacification de la République occidentale pourrait être l’effet de la défaite et consacrer la résignation historique » (Aron 1959 : 42). Nous avons donc tendance à nous féliciter à trop bon marché de nos dispositions pacifiques. Nous comprenant nous-mêmes comme les fourriers d’un processus inédit, nous sommes habités par un sentiment grisant de supériorité morale et nous promenons alors trop volontiers un oeil condescendant sur les autres peuples, ceux qui s’agitent encore vainement dans le monde de l’histoire. Malheureusement, le procès qui nous entraîne aujourd’hui est né du drame de la guerre et dépend pour l’essentiel de conditions politiques singulières[30] : au premier chef, de la Pax Americana dont nous sommes les principaux bénéficiaires. C’est pourquoi il semble bien qu’en appelant « résignation historique » ce que nous voudrions nommer « conversion des coeurs », Aron retranche de la poésie ce que nous devons à la réalité.

46

Les Européens ont fait le choix du travail, du commerce et de la compétition économique, ce qui leur a permis de multiplier leurs richesses dans des proportions inouïes. Mais si les fruits de la croissance venaient à manquer, nul ne sait si ce cap serait maintenu. Depuis quelques années déjà, les peuples d’Europe perdent confiance en eux-mêmes. Ils se mettent sur la défensive, l’inquiétude les gagne et les enjeux du monde contemporain semblent les dépasser de plusieurs têtes. La crise fut le révélateur d’une anxiété qui a pris naissance dans l’abîme séparant les rêves et les faits. La conception progressiste de l’histoire se heurte à l’expérience contemporaine d’un enrayement de la belle mécanique européenne, et l’enthousiasme s’oblitère peu à peu devant la montée de l’insatisfaction, la percée des partis extrémistes, le renforcement de l’indifférence à l’égard des institutions communautaires et la morosité des perspectives économiques et démographiques. Dans ce contexte, il y aurait danger pour les Européens à trop se convaincre que leurs mauvais instincts ont été éradiqués et que les passions violentes ont pour jamais déserté leurs âmes. Si la compétition économique devait les appauvrir, s’ils devenaient des perdants de la mondialisation libérale, rien ne garantit qu’ils sauraient faire taire leur ressentiment. Et s’ils demeuraient malgré tout tranquilles sur le bord du chemin, ce serait plutôt là signe de faiblesse et fatigue que de sagesse et modération[31].

47

Les Européens s’abandonnent donc successivement à deux illusions : ils jugent leur coeur avec trop de complaisance et considèrent leur situation politique avec trop peu de discernement[32]. Écoeurés par le perpétuel roulis du monde, ils s’inventent une terre ferme où se reposer enfin ; ils se bercent de chimères pour donner le change à leur inaction, tandis qu’au large le vent se lève.

Conclusion

48

La volonté de mettre un terme à l’histoire humaine part d’un motif aimable mais indiscret : les horreurs du 20e siècle auraient dû nous mettre en garde contre de telles divagations. Pourtant, elles les ont peut-être paradoxalement renforcées : pour ne plus revivre de telles infortunes, l’homme européen souhaite devenir autre. Se développe alors la croyance en un mouvement providentiel de l’histoire, qui amortirait les passions et, finalement, imposerait la paix[33]. Ce n’est plus l’ambition héroïque et redoutable de ceux qui cherchent à fonder une humanité nouvelle, c’est l’aspiration lasse de peuples ayant déjà goûté trop de fois l’amertume des rêves déçus.

49

Cependant, les principes, les idéologies, les religions, les passions et parfois même les intérêts constituent des ferments de conflits, aujourd’hui encore. Le général de Gaulle nous dit laconiquement : « Sans désavouer aucune espérance, où voit-on que les passions et les intérêts d’où sortent les conflits armés taisent leurs exigences, que quelqu’un renonce de bon gré à ce qu’il a et à ce qu’il désire, que les hommes, enfin, cessent d’être des hommes ? » (de Gaulle 1994 : 146.) Un jour, peut-être, une tyrannie mondiale saura-t-elle prévenir la guerre en abolissant toute initiative humaine ; un jour, peut-être, saura-t-on croiser l’homme avec le mouton afin que le bonheur du Lotophage ne lui soit plus inconnu. D’ici là, les citoyens responsables écouteront avec profit les conseils de prudence de Raymond Aron : ce qui nous fait trop souvent défaut, « c’est le sens de l’histoire et du tragique » (Aron 1976, II : 285). Oublier la condition politique de l’homme, c’est à la fois se rendre la tâche trop facile et méditer des recommandations funestes.

50

Trop souvent, on argue que vouloir penser la guerre, c’est déjà lui faire une terrible concession : il ne faudrait pas chercher à comprendre ce qui constitue le mal par excellence. Pareil raisonnement connaît deux limites. Le pacifisme d’abord[34]. Lorsque celui-ci est intégral et conséquent, il devient l’avant-coureur de toutes les avanies, puisqu’il néglige le fait que certaines guerres soient justes et nécessaires. Quand le pacifisme devient militant et qu’il entend bannir tous les conflits, il conduit aux luttes illimitées et aux combats à mort : comment mettra-t-on les hostilités hors la loi si ce n’est par les armes ? Les nations qui verront encore dans la guerre un instrument politique seront déclarées ennemies du genre humain, et il faudra les subjuguer, car on ne peut faire de compromis avec ceux qui se sont mis au ban de l’humanité. De tels conflits n’auront donc aucun élément modérateur et partageront le triste privilège de certaines guerres idéologiques : une forte ressemblance avec la guerre civile[35].

51

La deuxième limite concerne l’expérience. Puisque, dans un futur prévisible, la guerre fera encore partie de l’histoire humaine, les corps politiques doivent en garder une certaine connaissance. Cela va de soi pour la science des armes. Mais le plus important réside dans une sorte de familiarité avec l’art subtil de la diplomatie. Une nation qui se détournerait avec horreur de la guerre prendrait le risque de ne plus savoir, lors d’un conflit, fixer des objectifs raisonnables et limités, d’oublier comment identifier un adversaire et entamer des négociations avec lui et, enfin, de perdre l’intelligence des compromis nécessaires à la paix. Penser la guerre, c’est aussi apprendre à la terminer.

52

Dans un horizon prévisible, aucun saut qualitatif ne laisse envisager une paix éternelle, pas même le plein développement d’un monde de commerce (dans le sens le plus large du terme). Tant que les hommes seront capables d’exercer leur liberté, il est probable que la guerre demeurera dans la sphère de l’expérience humaine. Pour autant, en déduire que l’humanité courrait à sa perte, ce serait, délaissant un excès pour un autre, tomber dans le versant pessimiste de l’histoire nécessaire. Il y aurait injustice à croire que Raymond Aron, après avoir anéanti nos rêves et sapé notre optimisme, nous abandonnerait là, désabusés et impuissants. Au contraire, le concept du drame entend montrer que les actions humaines n’ont rien de vain.

53

La suppression des hostilités n’est pas une entreprise à notre portée. Cependant, Aron nous propose un chantier, moins sublime mais plus utile, sur lequel exercer nos facultés. Si nous ne pouvons faire disparaître la guerre, tâchons au moins de la maîtriser : « Entre l’absurdité d’une guerre totale et l’impossibilité d’une paix authentique, l’espoir de l’humanité passe par la voie étroite d’une modération de la guerre » (Aron 1959 : 55). Que les ambitieux se consolent, l’éloge de la mesure n’a rien d’un appel à la résignation. Pour s’épanouir, la prudence exige parfois le secours de l’audace[36], et le champ de l’action reste ouvert et immense.


Note biographique

Benjamin Brice

Doctorant en science politique à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) au sein du CESPRA (Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron). Également diplômé de l’ESSEC (École supérieure des sciences économiques et commerciales) et allocataire de l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire).

 

Notes

[1]

Deux textes retiendront particulièrement notre attention : « La société industrielle et la guerre » (texte d’une Auguste Comte Lecture, conférence prononcée en 1957 par Raymond Aron à la London School of Economics and Political Science) et « L’aube de l’histoire universelle » (texte d’une conférence prononcée à Londres en 1960, sous l’égide de la Société des amis de l’Université hébraïque de Jérusalem).

[2]

Dans « La société industrielle et la guerre », Aron évoque aussi les noms de Jacob Burckhardt et de Nietzsche lorsqu’il fait allusion à l’« école pessimiste » (Aron 1959 : 8).

[3]

« L’école pessimiste croit avec l’optimiste en l’obsolescence du drame et en son remplacement par le procès ou histoire nécessaire » (Mahoney 1998 : 96).

[4]

Il est vrai qu’il existe parfois une ambiguïté dans le langage d’Aron lorsqu’il parle de drame ou d’histoire traditionnelle. Ces termes servent généralement à désigner l’action humaine libre (motivée par des passions, des opinions, etc.), par opposition à l’histoire nécessaire qui ne raisonne qu’en termes de processus. Mais il arrive aussi qu’Aron emploie ces notions (drame et histoire traditionnelle) à propos de l’histoire pessimiste (celle de Spengler), par opposition à l’histoire optimiste. Cette ambivalence s’explique peut-être par le fait que les philosophies progressistes de l’histoire possèdent de loin le charme le plus envoûtant, et qu’il n’est pas superflu de mobiliser contre cette illusion et le poids de la liberté humaine et la crainte d’un processus qui ferait signe vers des cataclysmes (c.-à-d. l’histoire pessimiste). Par ailleurs, Aron n’a jamais prétendu employer un langage systématique : s’astreindre à la clarté n’oblige pas à rebuter le lecteur.

[5]

Dans cet article, nous insistons sur un aspect particulier de la dialectique du procès et du drame (Aron 1996 : 796), à savoir la distinction entre histoire nécessaire et marge de liberté des acteurs humains. Il faut toutefois garder à l’esprit que ces termes recouvrent également la dichotomie entre le permanent et l’inédit, c’est-à-dire entre ce qui ne varie pas dans le cours de l’histoire des hommes et ce qui représente une nouveauté, un changement véritable.

[6]

L’information à partir de laquelle exercer son analyse étant le plus souvent incomplète et le hasard jouant son rôle perturbateur, il ne peut y avoir de certitudes. C’est ce que Daniel Mahoney appelle le probabilisme de Raymond Aron (Mahoney 1998 : 40).

[7]

« L’action, ce sont des hommes au milieu des circonstances » (de Gaulle 1994 : 223).

[8]

Clausewitz voit dans la guerre à la fois une « libre activité de l’âme » et « un instrument de la politique » par lequel « elle appartient à l’entendement pur » (Clausewitz 1955 : 69). Dans son chapitre sur la théorie de la guerre, le grand soldat prussien rappelle comment la critique historique doit former ses jugements : « Si la critique veut prononcer des éloges ou des blâmes, il faut évidemment qu’elle essaie de se placer exactement au point de vue de la personne agissante, c’est-à-dire qu’elle doit rassembler tout ce que cette personne savait et ce qui motivait son acte ; elle devra, d’autre part, faire abstraction de tout ce que la personne agissante ignorait ou ne pouvait savoir, donc avant tout du succès » (Clausewitz 1955 : 163-164). Ni démiurge, ni marionnette, l’acteur détermine sa conduite, de manière raisonnable ou non, à partir des informations dont il dispose.

[9]

François Furet donne une clé de lecture de ce paradoxe dans le cas de la philosophie de l’histoire marxiste : « Faute d’être enraciné dans la religion ou dans une éthique formelle de type kantien, le devoir est fondé sur la connaissance des lois de l’histoire : concept contradictoire – puisque, si l’histoire a des lois, l’individu n’a plus aucun rôle dans son cours –, mais mixte intellectualo-affectif puissant, puisqu’il pare la science de l’investissement moral, retrouvant là encore l’archaïque dans le contemporain » (Furet 1985 : 32).

[10]

Dans l’article intitulé « La notion du sens de l’histoire », Aron explique : « Thucydide comprenait la guerre du Péloponnèse, la lutte poussée jusqu’à l’épuisement des combattants, la défaite d’Athènes, en se référant aux passions éternelles qui définissent la nature de l’homme » (Aron 1964 : 33).

[En]

ce qui concerne l’ambivalence du propos de Raymond Aron, voir l’article de Pierre Manent, « Raymond Aron, éducateur », qui évoque une tension entre « l’économiste saint-simonien » et le « politique libéral » (Manent 2007 : 242). Daniel Mahoney remarque qu’il existe une différence de ton, mais non de fond entre « L’aube de l’histoire universelle » et « Thucydide et le récit historique ». Il s’agit de la tension inhérente à l’expérience moderne (Mahoney 1998 : 150, 163).

[11]

Aron ne manque jamais de reconnaître dans ses analyses ce qui lui paraît sans précédent dans l’expérience moderne. Par exemple : la possibilité de l’abondance pour tous, la conception unique de l’organisation politique, partout le même langage démocratique, etc. (Aron 1964 : 223).

[12]

Cet accord a significativement été appelé le « consensus de Washington » en 1989 (Védrine 2008 : 40).

[13]

À ce propos, on peut consulter la section « Embourgeoisement du barbare, barbarisation du bourgeois » dans l’article de Pierre Hassner « Par-delà le totalitarisme et la guerre » (Hassner 2000 : 298-305).

[14]

« Les armes remuent au fond des coeurs la fange des pires instincts. Elles proclament le meurtre, nourrissent la haine, déchaînent la cupidité. Elles auront écrasé les faibles, exalté les indignes, soutenu la tyrannie. On doit à leur fureur aveugle l’avortement des meilleurs projets, l’échec des mouvements les plus généreux. Sans relâche, elles détruisent l’ordre, saccagent l’espérance, mettent les prophètes à mort. Pourtant, si Lucifer en a fait cet usage, on les a vues aux mains de l’Archange. De quelles vertus elles ont enrichi le capital moral des hommes ! Par leur fait, le courage, le dévouement, la grandeur d’âme atteignirent des sommets […] Il n’y eut d’hellénisme, d’ordre romain, de chrétienté, de droits de l’homme, de civilisation moderne que par leur effort sanglant » (de Gaulle 1994 : 190).

[15]

Albert Hirschman a décrit ce changement en détail, et notamment la manière dont Adam Smith confond les intérêts et les passions, pour faire du « besoin d’un bien-être matériel accru » le principal ressort de l’action humaine, au moins pour la grande masse des hommes (Hirschman 2005 : 99-100).

[16]

« La volonté de conquête ou de puissance qu’Auguste Comte jugeait déjà anachronique sera-t-elle reconnue pour telle par les classes dirigeantes et par les peuples, dès lors que les vieux préjugés se seront évanouis ? L’appétit de gloire collective, l’orgueil de participer à la grandeur d’un État, fût-ce en tant que le dernier des citoyens ou des serviteurs, risquent de persister à l’âge des canons, des gratte-ciel et des métros aux parois de marbre » (Aron 1959 : 29).

[17]

Comme le rappelle Pierre Hassner, à la suite de Thucydide et de Hobbes, au premier rang des passions fondamentales l’avidité (ou le désir d’acquérir) est au moins flanquée par la peur et le désir des honneurs (Hassner 2005 : 301).

[18]

C’est ce que Montesquieu exprime avec concision dans son premier livre sur le commerce : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels » (Montesquieu 1951 : 585).

[19]

Dans son article « Nations et empires », Aron dit également : « … jamais n’ont été aussi séparables puissance et prospérité, jamais le butin de la victoire n’a été aussi dérisoire, comparé aux conquêtes du travail pacifique, jamais l’humanité, tout entière engagée dans la même aventure, n’a eu autant à perdre dans les guerres, autant à gagner par la paix » (Aron 1964 : 220-221).

[20]

En regardant en arrière, Aron affirme même que si le IIIe Reich s’était rendu maître de l’Europe, alors l’empire aurait payé (Aron 1992 : 807). Dans le même sens, Edmund Silberner rappelle aux penseurs libéraux les présupposés de leur démonstration : « Si l’on admet […] que les belligérants respectent le droit de propriété et de vie de la population civile, les grandes guerres paraissent en général déficitaires. […] Mais il est utile d’ajouter que, lorsqu’un belligérant ne respecte pas les lois élémentaires de la civilisation moderne, il peut tirer d’une guerre victorieuse un avantage économique » (Silberner 1957 : 102).

[21]

« Pour les économistes la production résulte de la transformation du capital et du travail », tandis que « [p]our les écologistes, la production industrielle résulte de la transformation de matières premières grâce à l’énergie dont le travail des hommes ne constitue qu’une faible fraction » (Aron 1992 : 802).

[22]

« Les hommes des siècles démocratiques aiment les idées générales, parce qu’elles les dispensent d’étudier les cas particuliers ; elles contiennent, si je puis m’exprimer ainsi, beaucoup de chose sous un petit volume et donnent en peu de temps un grand produit. Lors donc qu’après un examen inattentif et court, ils croient apercevoir entre certains objets un rapport commun, ils ne poussent pas plus loin leur recherche, et, sans examiner dans les détails comment ces divers objets se ressemblent ou diffèrent, ils se hâtent de les ranger tous sous la même formule, afin de passer outre » (Tocqueville 1981 : 125).

[23]

Contrairement à une idée trop répandue, Aron n’a jamais cru à une convergence des deux modèles, même s’il reconnaît que certains passages des Dix-huit leçons sur la société industrielle ont pu prêter à confusion (Aron 1981 : 229-230 ; Aron 1983 : 402-403).

[24]

« L’Empire chinois traverse les millénaires, l’idéologie de la Révolution universelle n’a pas résisté dix ans à la coexistence de deux grands États qui se réclamaient d’elle » (Aron 1976 : II, 230). Quand il commente Clausewitz, Raymond Aron rappelle que la violence des conflits dépend bien plus de la grandeur des intérêts en jeu que du degré de civilisation des belligérants (Aron 1976, I : 111 et 314).

[25]

« Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale que, partout où il y a des moeurs douces, il y a du commerce ; et que partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces » (Montesquieu 1951 : 585). Cette observation est assurément judicieuse, mais elle ne suffit pas à promettre un monde « plat », un monde dans lequel toutes les querelles de principe seraient vouées à la disparition.

[26]

Le processus qui a propulsé la Chine au deuxième rang des sociétés industrielles n’a rien d’implacable. Ce mouvement procède d’un drame, c’est-à-dire de la décision des dirigeants chinois d’utiliser les mécanismes du marché pour faire de leur pays un grand acteur international. Le procès qui en découle reste à la merci de choix politiques et donc ultimement de décisions humaines.

[27]

La démocratie libérale n’est pas exempte de défauts et l’on trouve aisément des orateurs pour déplorer son agitation brouillonne ou son abjecte soif de bien-être. Mais le jour où l’éloge de ses vertus ne viendrait plus tempérer le propos, des étourdis pourraient se laisser enivrer par les charmes de l’État bien ordonné, lequel oriente toutes les énergies dans une même direction. Cette tentation malheureuse se renforcerait à mesure que les progrès d’une nation autoritaire paraîtraient invincibles.

[28]

La disparition de la Pologne ne remet pas en cause cette analyse, et Clausewitz explique en détail pourquoi ce pays devait disparaître tôt ou tard. Par exemple : « [S]i la défense d’un État doit dépendre entièrement d’un soutien extérieur, c’est vraiment trop demander » (Clausewitz 1955 : 422).

[29]

« [L]a République américaine devenait l’arbitre des guerres européennes… » (Aron 1964 : 167).

[30]

Daniel Mahoney rappelle à juste titre « l’élan dramatique contenue dans le “procès” » : le procès ne surgit pas du néant (1998 : 67, 101).

[31]

« Depuis la Seconde Guerre mondiale, les Européens de l’Ouest ont cru à un monde post-tragique, et pouvoir tourner le dos à l’esprit de puissance, hormis en matière commerciale. S’ils répugnent à l’idée de puissance, c’est par rejet de leur passé, par pacifisme, angélisme, hédonisme, atlantisme ou simple fatigue » (Védrine 2008 : 109).

[32]

« [L]a grande illusion, en l’an de grâce 1975, ce n’est plus celle qui lança les peuples d’Europe les uns contre les autres dans une ardeur suicidaire, c’est l’illusion de sens contraire, celle des Européens, parfois même celle des Américains, qui prêtent à tous les peuples et à tous ceux qui les gouvernent une seule rationalité, celle des économistes qui comparent le coût et le rendement. Les Européens voudraient sortir de l’histoire, de la grande histoire, celle qui s’écrit en lettres de sang. D’autres, par centaines de millions, y entrent ou y rentrent » (Aron 1976, II : 283). Trente-cinq ans plus tard, la grande illusion n’est pas dissipée.

[33]

« Comme le dit Nietzsche, l’histoire de l’Europe fait songer aujourd’hui à un fleuve qui veut “en finir” » (Manent 2007 : 247).

[34]

Nous n’évoquons que le pacifisme intégral (refus de toute violence) et le pacifisme militant (la seule lutte légitime est celle qui doit mettre fin à toutes les guerres). Pour ce qui est de la propension à aimer avant tout la paix et à ne se résoudre à la guerre qu’à contrecoeur et en toute dernière extrémité, nous la tenons bien évidemment pour salutaire. Cette position était celle de Raymond Aron (1976, ii : 141). Il vaut pourtant mieux parler d’un sentiment légitime d’humanité plutôt que de pacifisme.

[35]

« [S]i rien ne garantit la modération des États, la politique d’une idéologie personnifiée ou d’une classe salvatrice exclut la mesure et implique la lutte à mort » (Aron 1976, ii : 263). Par ailleurs, Aron remarque que « [l]a sécurité absolue implique la domination absolue » (Aron 1964 : 125).

[36]

On confond trop souvent modération et pusillanimité : « Dans la grande foule des prudents, une forte majorité l’est par crainte ». Clausewitz appelle donc la vraie prudence « prudence réfléchie », et il ne manque pas de la louer (Clausewitz 1955 : 197).

 

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Silberner Edmund, 1957, La guerre et la paix dans l’histoire des doctrines économiques, Paris, Sirey.

 

Tocqueville Alexis de, [1840] 1981, De la démocratie en Amérique, 2, Paris, GF.

 

Védrine Hubert, 2008, Continuer l’histoire, Paris, Flammarion.

Auteur : Benjamin Brice
Titre : L’avenir de la guerre dans le monde du commerce : Raymond Aron face aux philosophies pessimiste et optimiste de l’histoire
Revue : Études internationales, Volume 43, numéro 3, septembre 2012, p. 421-438
URI : http://id.erudit.org/iderudit/1012813ar
DOI : 10.7202/1012813ar

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