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Marcelo Otero, Les règles de l’individualité contemporaine. Santé mentale et société. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2003, 322 p., bibliogr.

  • Samuel Lézé

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  • Samuel Lézé
    Laboratoire de sciences sociales
    Et UMR Genèse et transformation des mondes sociaux — GTMS
    École normale supérieure
    48 boulevard Jourdan
    75014 Paris
    France

Article body

Les psychothérapies (ou les « interventions psychosociales ») sont-elles sources de normalisation sociale? Sont-elles productrices de l’individu contemporain? Sont-elles de nouvelles formes de gestion de la question sociale? Pour Marcelo Otero, le contexte québécois (chap. 3) semble un terrain privilégié et révélateur pour établir cette thèse d’inspiration foucaldienne et rompre avec l’analyse pseudosociologique de l’avènement d’un individu psychologique, dégagé de toute forme d’autorité (chap. 1). À partir d’une critique très lucide, l’auteur en renverse les termes. Loin de provoquer une dérégulation des individus, la psychologisation de l’existence produit un nouveau type d’individu. Les interventions psychosociales sont alors de nouvelles formes de dispositif disciplinaire dont l’injonction paradoxale est de devenir acteurs autonomes et responsables, conditions exigées pour s’adapter à la réalité sociale, conditions idéales d’une bonne santé mentale (chap. 2), « le bonheur est enfin possible » (chap. 8). Les experts en soin par la parole, loin de posséder la neutralité qu’ils affichent, loin de provoquer la subversion qu’ils promettent, sont en fait des agents de contrôle social.

En dépit d’une approche aussi attractive que stimulante, l’ouvrage me paraît malheureusement soulever plus de difficultés qu’il n’en résout, récapitulant la situation contemporaine plus qu’il ne l’explique réellement. L’échelle d’analyse retenue (macrosociologique : « les sociétés occidentales contemporaines », « la société québécoise », « l’individu contemporain »), une problématique hermétique et une base empirique limitée (l’analyse exhaustive de trois revues de santé mentale) en sont sûrement les causes. Le risque d’une approche sociologique du champ de la santé mentale est sans nul doute d’appréhender en termes savants et très généraux la santé mentale ou les psychothérapies sous prétexte que se sont des notions vagues et larges dont il faudrait trouver la cohérence cachée (p. 14). Le déficit en études empiriques, en revanche, fait cruellement défaut. Des questions aussi simples que « De qui parle-t-on? Qui est qui? Qui fait quoi? Où? Et comment? » posées dans le cadre d’institutions précises nuanceraient sûrement le tableau tout en dégageant les enjeux d’un champ de force très complexe ou des transformations sociales plus générales.

Malgré leur hétérogénéité et leur dissémination, les psychothérapies sont-elles des « disciplines » favorisant le contrôle social des individus comme en fait l’hypothèse Marcelo Otero? Il est tout d’abord notable que la bibliographie ne prend pas en compte de nombreuses références, anglo-saxonnes notamment, qui auraient pu être discutées ou donner une plus grande force à la thèse, Nikolas Rose, entre autres, qui partage également une approche foucaldienne du champ de la santé mentale. Relisons ensuite Foucault. En dégageant quatre techniques de production d’un savoir sur soi (technique de production, symbolique, de pouvoir et de soi), Michel Foucault avait l’ambition de dégager la matrice de la raison pratique. Une « discipline » ou un dispositif disciplinaire est une technique de pouvoir qui détermine les conduites et produit des sujets. La maturité disciplinaire est atteinte au XVIIIe siècle. Foucault dégage quatre traits d’une discipline : la répartition spatiale des individus, le contrôle et l’optimisation de leur développement, leur surveillance, la tenue d’un registre permettant leur évaluation. La naissance de l’hôpital moderne en est l’un des exemples paradigmatiques.

Dans cette perspective, les psychothérapies sont loin d’être des disciplines. L’auteur ne distingue d’ailleurs pas entre le marché libéral des psychothérapies et l’usage des psychothérapies en institution ou dans des dispositifs de santé mentale (chap. 3) ni entre le psychanalysme (ou la culture « psy ») et le discours des professionnels. Comme si l’idiome « psy » était homogène, généralisé et continu. Comme s’il n’existait pas un écart entre discours officiel et pratique quotidienne. De plus, s’il fallait les qualifier, ce seraient peut-être des « techniques de soi » (permettant des opérations sur soi et de transformation). Mais est-ce le problème? Non. L’étude minutieuse des luttes de définition des psychothérapies nous en apprendrait sûrement bien plus que la synthèse des grandes tendances « prometteuses » du champ psychothérapeutique, l’approche cognitivo-comportementaliste notamment (chap. 5 et 6), qui a progressivement effacé l’humanisme thérapeutique (chap. 4). On comprend implicitement que c’est une définition technique qui s’est imposée au Québec, mais comment?

Pour que les psychothérapies soient une nouvelle gestion de la question sociale (gouvernementalité), il faudrait pouvoir montrer comment une technique de pouvoir rejoint une technique de soi : les lieux d’écoute qui se sont développés en France pourraient être a priori un bon exemple. Mais paradoxalement, Didier Fassin (2004) montre exactement l’inverse : l’usage de l’écoute se déprofessionalise. Qui plus est, cette rencontre exige une médiation quasiment absente de l’approche de Marcelo Otero : la santé mentale est d’abord une affaire politique. La réédition récente d’un ouvrage de Françoise Boudreau (2003) sur l’histoire politique des institutions psychiatriques québécoises donne ainsi de précieuses indications sur les enjeux contemporains du champ de la santé mentale et de ses luttes passées. De ce fait, affirmer que les psychothérapies font de la politique avec des moyens non politiques n’a pas grand sens. Ne pas leur supposer de neutralité est plutôt un préalable méthodologique qui rappelle qu’il n’existe pas d’univers immunisé contre l’analyse sociologique (Pilgrim 1997). Aussi, la normalisation sociale est-elle l’institution d’une préférence, un choix politique ou le résultat d’une lutte. Pour comprendre comment des réalités sociales deviennent des réalités sanitaires, il faut analyser la médiation d’une politique et ses dispositifs, ne pas se contenter de résumer les cibles des interventions (famille, violence, adolescents, chap. 7) et constater ensuite que la santé mentale n’a plus de limites… Quelles limites? En a-t-elle jamais eu?

Appendices