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EntrevueInterviewEntrevista

Peuples des eaux, gens des îles. L’Océanie : un portail InternetEntretien avec Pierre Maranda (anthropologue, Université Laval)

  • Joseph J. Lévy

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  • Joseph J. Lévy
    Département de sexologie, Faculté des sciences humaines, Université du Québec à Montréal, Case postale 8888, succ. Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3P8, Canada
    levy.joseph_josy@uqam.ca

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Joseph J. Lévy – Pierre Maranda, vous êtes professeur émérite retraité du département d’anthropologie de l’université Laval. Spécialiste de l’Océanie, vous avez effectué pendant plusieurs années des terrains chez les Lau des îles Salomon. Vous vous êtes intéressé à plusieurs domaines de recherche touchant les mythes et leur analyse structurale, les méthodologies qualitatives et quantitatives, en particulier en rapport avec l’informatique. Vous avez, aussi au début des années 2000, développé en collaboration avec le Musée de la civilisation de Québec, un portail Internet multimédia sur la culture océanienne, Peuples des eaux, gens des îles. L’Océanie[1]. Cet intérêt pour les relations entre informatique et anthropologie n’est donc pas récent. À quel moment a-t-il commencé à se manifester ?

Pierre Maranda – Dès mes études de doctorat à Harvard. J’avais travaillé avec Albert Lord, Roman Jakobson et d’autres chercheurs en logique mathématique ainsi qu’avec Douglas Oliver qui est devenu mon directeur de thèse sur la parenté en France. J’ai aussi fait partie de l’équipe de Philip Stone, l’auteur du système d’analyse de contenu The General Inquirer, et j’ai dirigé un projet de recherche sur l’informatique qualitative. C’est ainsi que j’ai commencé à développer un logiciel que j’ai appelé DiscAn pour Discourse Analyser qui est encore utilisé, même s’il est en DOS. J’ai continué à m’intéresser à ce champ et ai donné un séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, après mon retour du terrain, sur l’informatique et l’anthropologie. J’avais une quinzaine d’étudiants, dont certains sont devenus experts en informatique et ont eu des postes importants. Ensuite, professeur d’anthropologie à l’Université de Colombie-Britannique (UBC), j’ai continué à faire des recherches dans le domaine de l’informatique. Avec des programmeurs et des informaticiens, nous avons créé le logiciel Hero Finder, qui permet de repérer les personnages principaux dans des mythes et des récits. Au Collège de France, où Claude Lévi-Strauss m’avait invité, j’ai donné un cours magistral sur la contribution de l’informatique à la compréhension de la dynamique des mythes. J’ai poursuivi mes activités dans ce domaine à l’Université Laval et demeure en contact assidu avec des Européens spécialistes en informatique qualitative – je dois donner la grande conférence d’ouverture d’un congrès subventionné par l’Union Européenne sur l’analyse informatisée de textes à Vienne en octobre.

J.J. L. – Qu’est-ce que l’informatique peut nous apprendre sur la dynamique des mythes ?

P. M. – Toutes sortes de dimensions intéressantes, mais parfois surprenantes, par exemple, comment l’informatique peut aider à trier les mythes et faire émerger les structures qui, autrement, ne seraient pas visibles à la lecture. J’ai donc continué dans cette voie pour aboutir finalement à la conception des notions d’attracteurs et de bassin d’attraction qui structurent le site oceanie.org sur lequel on retrouve le projet Peuples des eaux, gens des îles. L’Océanie. J’ai travaillé avec Jean Petitot, un sémioticien et mathématicien, sur certains aspects inspiré des neurosciences d’où dérivent ces concepts.

J.J. L. – Pouvez-vous préciser la notion d’« attracteur » ?

P. M. – On peut définir un attracteur comme un mot lourd de sens propre à une culture qui attire des grappes d’autres mots lourds de sens, des clusters of meaning de réalités importantes et culturellement définies, pour former un bassin d’attraction. Ces grappes de sens varient parmi les différentes sociétés d’Océanie. Pour prendre un exemple concret – j’ai toujours privilégié une approche par le concret – dans le cas du portail oceanie.org, on a défini trois attracteurs principaux. Ainsi, au lieu d’« Architecture vernaculaire », on a employé le terme « Maison ». Au lieu d’« Urbanisme », d’« Urbanisation des populations », on a utilisé le concept de « Wantock », un mot en pidgin qui renvoie au réseau personnel établi par l’individu à partir de ses relations familiales, amicales et ethniques. Enfin, au lieu de « Religion », on a employé le mot « Ancêtres ». Autour de chacun de ces mots va donc graviter un ensemble de notions qui, elles aussi, vont en attirer d’autres. Par exemple, l’attracteur « Ancêtres » va générer des associations avec tout un ensemble de mots lourds de sens comme le montre le tableau suivant que nous avons créé sur le site et qui montre en trois cercles concentriques l’irradiation de ce terme très « prégnant » dans la vie des Océaniens – et aussi d’autres peuples en Afrique et en Asie.

Figure 1

Associations générées par l’attracteur « Ancêtres ».

Associations générées par l’attracteur « Ancêtres ».

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Nous voulons aussi élaborer le champ des religions importées. On aura alors les attracteurs « Jésus » et « Mahomet » au lieu des mots courants comme « Christianisme » et « Islam ». On reste donc au niveau concret, au « ras des pâquerettes ». C’est ce qui intéresse de prime abord les Mélanésiens qui nous disent : « Ça, c’est des mots qui nous parlent ». Cette réaction nous a confortés dans la stratégie que nous avons développée avec des collègues avec qui nous nous réunissons surtout dans le cadre des congrès comme ceux de l’Association of Social Anthropologists for Oceania ou l’European Society for Oceania, mais surtout avec le Centre de recherches et de documentations sur l’Océanie, le CREDO, situé à Marseille, et qui regroupe la plus importante concentration d’Océanistes au monde.

J.J. L.  – Comment ces attracteurs sont-ils déterminés ?

P. M. – Par une pondération d’importance relative de mots lourds de sens dans les représentations « sociocosmiques » qui constituent l’univers cognitif des Océaniens. Nous en avons constitué un premier répertoire dans lequel nous avons choisi les trois principaux mots qui structurent le site. Quant à leurs bassins d’attraction, nous les avons configurés à partir des connaissances de spécialistes et de témoignages d’Océaniens. Par exemple, pour l’attracteur « Ancêtres », le chef d’atelier – celui qui pilote les contributions sur ce thème, Alan Howard, de l’université de Hawai’i, expert internationalement reconnu sur le sujet des ancêtres en Océanie –, a géré l’information qui arrivait de diverses sources, de collègues anthropologues et de Mélanésiens. Avec ces données, on a construit le premier niveau d’attraction, le premier cercle des mots lourds de sens associés à « Ancêtres » et qui servent de noeuds-relais pour un second niveau et un troisième niveau. Et chacun de ces noeuds devient ensuite, à son tour, un attracteur, avec son propre bassin d’attraction. Sur le portail, on peut cliquer sur chacun de ces noeuds pour accéder à des textes, des photos ou des images en mouvement.

J.J. L. – Comment en êtes-vous arrivés à un accord sur les mots « attracteurs » ?

P. M. – Par consensus. Au cours d’ateliers tenus à différents endroits – dont Hawai’i, Marseille, Nouméa en Nouvelle-Calédonie, etc. – nous avons régulièrement eu des séances de travail portant sur les différents attracteurs. Nous avons aussi fait circuler nos approches successives sur le web et nous prenions en considération les feedback des anthropologues qui n’avaient pas participé aux réunions. Lors de nos réunions, nous triions l’ensemble du matériel pour voir comment l’intégrer aux différents cercles des bassins d’attraction. Nous avons ainsi développé d’autres attracteurs et bassins d’attraction, mais nous n’avons pu les intégrer au portail, faute de moyens financiers, le développement Internet des trois attracteurs retenus coûtant entre 450 000 $ et 500 000 $ ! Nous visons maintenant, avec le concours de nouveaux partenaires, à développer le site afin de cartographier dans le but de montrer comment la dynamique d’attracteurs varie en fonction des régions du Pacifique insulaire.

J.J. L. – Quels sont les autres attracteurs qui ne sont pas sur le site ?

P. M. – On a par exemple « Oiseau de paradis », un modèle de danses nuptiales que les hommes de Papouasie-Nouvelle-Guinée, une fois parés des plumes des mâles de ces oiseaux flamboyants, effectuent pour séduire les femmes ; « Kava », une boisson rituelle et traditionnelle que des chrétiens comparent à l’Eucharistie ; « Jésus » et « Mahomet », comme mentionné plus haut ; « Dollars », qui représente l’économie occidentale dans le cadre de la mondialisation. On vise aussi « Igname » au lieu d’« Agriculture », et « Cochon », l’animal sacrificiel par excellence en Océanie méridionale. La liste minimale couvre plus de cent cinquante mots lourds de sens !

J.J. L. – Les femmes ont-elle joué un rôle dans la recension de ces attracteurs ? Y a-t-il des différences entre hommes et femmes ?

P. M. – Bien sûr ! Nos collègues Christine Jourdan – qui a joué un rôle de premier plan dans la conception et la construction du site –, Jean Rensel, Sylvie Poirier et d’autres, ainsi que des Océaniennes ont contribué à la recension des attracteurs. Quant au terme « Femme » – lourd de sens s’il en est un ! – il apparaît en rapport avec la maison, les enfants, la procréation et la relation aux hommes. À cet égard, on trouve de nombreux développements sur www.oceanie.org.

J.J. L. – Comment, à partir de cette perspective, l’idée de développer le portail oceanie.org a-t-elle germé ?

P. M. – Nous avons d’abord organisé ici à Québec, grâce à des subventions de démarrage du Consulat général de France et du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, un atelier réunissant des anthropologues français, australiens, américains, québécois en vue, à ce moment-là, de réaliser un site web consacré à la Mélanésie seulement. Or, les bailleurs de fonds nous ont demandé de ne pas nous limiter à cette région mais d’élargir le projet à tout le Pacifique. À la suite des subventions de démarrage, une autre, importante, reçue de l’AUPELF (Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, maintenant l’AUF – Association des universités francophones) nous a permis de poursuivre nos travaux. Il s’agissait de collaborer à une étude sur le rendement de moteurs de recherche de différents systèmes informatiques. On a établi un corpus, une base de données, contenant les publications majeures sur l’Océanie et nous l’avons numérisé pour ensuite demander aux treize laboratoires informatiques participants – aux États-Unis et en Europe – d’évaluer la capacité des moteurs de recherche qu’ils utilisaient à répondre correctement à des questions précises. Le résultat a été décevant car ces moteurs ne trouvaient pas souvent les bonnes réponses et le taux de réussite du meilleur de ces laboratoires était seulement de 47 % ! Mais cette expérience nous a permis de construire une base de données extrêmement intéressante et numérisée des grands classiques sur l’Océanie. Bien que les éditeurs ne nous aient pas donné la permission de diffuser cette base de données sur Internet, ils nous l’ont accordée pour que nous l’utilisions dans le cadre de nos propres recherches.

J.J. L. – Comment le projet s’est-il ensuite développé ?

P. M. – Nous avons obtenu de nouvelles subventions d’autres organismes, surtout l’Autoroute de l’information du gouvernement du Québec, dont la contribution importante a été complétée par celles, en France, du CNRS, du Muséum national d’histoire naturelle, de l’École des hautes études en sciences sociales, et, au Québec et au Canada, des universités Laval et Concordia et du CRSH. Notre partenaire principal, le Musée de la civilisation du Québec, a également participé considérablement à la création, à la mise en ligne et à la gestion du site oceanie.org.

J.J. L. – Le musée avait-il un intérêt particulier pour la région du Pacifique ?

P. M. – Non. Il s’intéressait surtout à la façon dont le projet pouvait constituer une nouvelle approche de musée virtuel. Notre concept fondé sur les attracteurs et les bassins d’attraction était, et reste, de ce point de vue très innovateur. Plusieurs projets qui s’inspirent de notre modèle voient le jour en Afrique et il est question qu’on l’adopte pour cartographier dynamiquement d’autres aires culturelles. Notre approche séduit parce qu’elle travaille au niveau de mots lourds de sens qui « prennent aux tripes », comme nous disent les Océaniens.

J.J. L. – Comment la coordination s’est-elle faite ?

P. M. – Nous avons d’abord formé un comité de pilotage – présidé par moi-même – de ce que nous avons appelé l’Encyclopédie culturelle hypermédia de l’Océanie, l’ÉCHO. Ce comité comprenait principalement des chercheurs français, canadiens et américains. Le premier input provint des réseaux personnels de chacun des océanistes participants et des données de première main que chacun d’entre eux avait recueillies sur le terrain. Lors des ateliers dans le cadre de congrès que j’ai mentionnés ci-dessus et, en outre, de séances de travail spécialement convoquées à cet effet, nous avons coordonné les documents formant une première base de données – qu’il fallait transformer en base de connaissances. Pour ce faire, nous avons confié la rédaction d’un des trois attracteurs sur le site à un ou deux collègues, spécialistes de ce mot lourd de sens en Océanie. Ces « chefs d’atelier » – j’y ai fait allusion à propos de la détermination des attracteurs ci-dessus – proposaient une première version du graphe dont ils avaient la charge. À eux revenaient la coordination et la synthèse des données. Le Comité de pilotage revoyait ensuite avec eux, par approximations successives, la configuration de l’attracteur en voie de construction. Nous avons donc pris collégialement les décisions concernant les textes, les bandes sonores, les vidéos et la manipulation d’objets en trois dimensions. Nous avons aussi reproduit plusieurs gravures tirées des ouvrages des anciens explorateurs de l’Océanie comme Cook et de Bougainville parmi bien d’autres.

J.J. L. – Avez-vous rencontré des problèmes dans la mise en place de ce matériel ?

P. M. – Techniquement, ça s’est très bien passé. On n’a pas eu beaucoup de réajustements à faire parce qu’on a réussi à réaliser tout le projet en langage Java. Un neurologue et anthropologue français, Pierre Jordan, qui a fait du terrain au Vanuatu et qui, informaticien de première ligne – il a battu Bill Gates deux fois lors de grands concours internationaux –, a joué un grand rôle dans cette aventure. Jules Morissette, informaticien au Musée de la civilisation du Québec, a également contribué de façon très significative à la réalisation et à la mise en ligne du site.

J.J. L. – Du point de vue linguistique, vous avez privilégié le français…

P. M. – Oui, mais la présence des langues océaniennes est attestée par l’usage de mots vernaculaires. Ça aurait coûté très cher de tout traduire dans une autre langue car il aurait fallu refaire tous les hyperliens.

J.J. L. – Comment le portail est-il organisé ?

P. M. – Le portail interactif comprend plusieurs entrées. On peut y accéder par le lien « Excursion » qui permet de parcourir diverses catégories d’informations, elles-mêmes renvoyant à des thèmes et à des sous-thèmes qui renvoient à des mots clés, à des vignettes signées par des spécialistes, à des images, des photos, des vidéos, à des extraits sonores, etc., auxquels on accède en mode hypertexte. Les catégories principales et thèmes comprennent les suivants : « Continents d’eau » (Formation d’un continent, Climat, Écosystèmes) ; « Premiers marins » (Peuplement, Visions du monde, Échanges et pouvoirs) ; « Arrivée des Occidentaux » (XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, Les colonies) ; « Enjeux contemporains » (Environnement, Économie, Démographie, Urbanisation, Migrations). Cette exploration ouvre sur une encyclopédie culturelle disponible également à partir des liens « Graphe » qui renvoient aux trois attracteurs dont nous avons déjà parlé, « Ancêtres », « Maison », « Wantock », et à leurs bassins d’attraction, toujours avec des hypertextes à contenus sonores et visuels. Le site permet donc un voyage virtuel dans un environnement esthétiquement et intellectuellement captivant d’une grande richesse. Des hyperliens renvoient complémentairement à d’autres ressources disponibles en ligne.

J.J. L. – Une fois le site implanté, est-ce que le public s’est montré intéressé ?

P. M. – Beaucoup. Nous avons recueilli des témoignages mais je n’ai pas vu les statistiques récentes. Les dernières que j’ai consultées, qui remontent à environ cinq ans, indiquaient qu’il y avait eu au moins trois cent cinquante mille visiteurs de provenances très variées. Ça allait des enfants d’école entre 12 et 16 ans, à des navigateurs dans le Pacifique qui communiquaient avec nous par satellite, en passant par des gens curieux du grand public. Il y a aussi des collègues, évidemment, et des océanistes lettrés, des professeurs dans des lycées de Polynésie française. Le site marche, reste en vie et il est devenu un phare du Musée de la civilisation. Il a d’ailleurs reçu en 2001 l’un des MIM d’Or dans la catégorie « Éducation » du Marché International du Multimédia en 2001, et Yahoo l’a proclamé site de l’année dans la catégorie Art et culture.

J.J. L. – Le site ne risque-t-il pas de vieillir, dans la mesure où il ne peut se développer ?

P. M. – Si, il y a une extension particulière, une passerelle vers mon fonds d’archives au Musée de la civilisation, le Fonds Pierre Maranda. Et il existe des éventualités de développement car certains asiatiques se montrent très intéressés à prendre la relève.

J.J. L. – Je suis allé voir votre fonds. C’est extraordinaire tout ce matériel qui a été ramassé ! Et là aussi, c’est un autre usage d’Internet.

P. M. – Le matériel numérisé que vous avez vu remonte à trois ans. Depuis, on a continué de travailler. Et on continuera tant qu’il y aura du financement.

J.J. L. – Est-ce que ce matériel est utilisé ?

P. M. – Là est la question ! Je dois avoir, bientôt, des rencontres avec le nouveau directeur des archives du Musée de la civilisation. La question de la propriété intellectuelle, en informatique notamment, en est une très débattue actuellement, mais ce problème se pose depuis plusieurs années déjà. Des ateliers et des colloques internationaux se succèdent rapidement sur le sujet sans que toutefois on n’arrive à des propositions opérationnelles. Pour le moment, des Italiens ont eu accès au matériel pour un livre sur l’Océanie. Dans le cadre d’un article sur mes recherches dans Géo Histoire d’avril-juin 2009, un journaliste a eu accès à des photos qu’il a tirées de mon fonds[2] ; tout comme l’éditeur montréalais de mon livre Ces Lau que j’ai tant aimés (2010). Cette édition québécoise de Voyage au Pays des Lau. Le Déclin d’une gynécocratie (2008), revue et augmentée, comporte de nombreuses photos en provenance de mon fonds au lieu de gravures comme l’édition française. Autrement, on a accès à six cent quatre-vingt-treize pages de description des données mais, pour le moment, on ne peut les consulter qu’avec l’autorisation spécifique du Musée.

J.J. L. – Pourquoi est-ce verrouillé ? Ce sont des archives qui vous appartiennent ! ?

P. M.–Certes, mais il y a des photos, des textes, des enregistrements qui proviennent de différents informateurs et des données privilégiées. Je ne sais pas si vous connaissez la revue Walrus ? C’est l’équivalent canadien du New Yorker pour le Canada. Charles Montgomery y a publié un long article sur mes travaux et les problèmes que pose leur diffusion. Il soulève la question du secret knowledge que je possède – j’ai été initié à des savoirs considérés comme « sacrés » – ce qui fait que les Lau me considèrent comme le dernier prêtre païen. Les gens m’ont dit : « Écoute, tu sais tout. Tous les vieux t’ont parlé, tu as enregistré toutes leurs connaissances, tu as tout écrit ça. Tu en sais plus que n’importe lequel d’entre nous, plus que n’importe lequel de nos sages ». Ces données privilégiées, j’en suis donc le dépositaire et ne puis en disposer qu’à bon escient pour les rendre à leurs sources.

J.J. L. –C’est une décision éthique de ne pas révéler les secrets des initiations. Pour cette partie, c’est compréhensible, mais pour le reste du matériel ?

P. M. – Il y a un corpus mythologique extrêmement important et très intéressant, mais même si j’ai payé, la plupart du temps, mes informateurs en tresses de tabac, le matériel m’appartient-il vraiment ? Leurs descendants se demanderont combien ce matériel, qu’ils considèrent comme un héritage familial, rapporte financièrement au Musée de la civilisation et ne réclameront-ils pas leur part de ces revenus, tout minces soient-ils ?

J.J. L. – Vous avez aussi réalisé de nombreux films sur les Lau…

P. M. – D’abord lors de mes premiers terrains : le directeur de la section cinématographique du Carpenter Center for the Visual Arts à Harvard – dont j’étais Research Fellow – m’a donné des fonds pour un tournage chez les Lau. On m’avait équipé d’une caméra super-8 et j’ai tourné quelque vingt-neuf films. Par la suite, j’ai travaillé avec une équipe de Granada Television pour réaliser le film The Lau of Malaita en 1987. Après une longue préparation, le tournage a duré cinq ou six semaines. L’équipe s’est admirablement comportée sur le terrain. Outre le matériel professionnel, on avait apporté une caméra numérique dont on a enseigné le fonctionnement aux Lau. Les plus audacieux d’entre eux ont pu faire des clips et voir les résultats immédiatement sur le moniteur que l’équipe avait apporté. Cela a étonné et réjoui les Lau, facilitant grandement le tournage qui a suivi. La version finale du film dure 51 minutes mais avec les rushs nous avons 37 heures de visionnement ! Le film porte, d’une part, sur les transformations que subit bien à regret le monde lau sous l’impact des Blancs et surtout des missionnaires qui s’acharnent à vouloir les convertir au christianisme, et, d’autre part, sur leur volonté de préserver leur culture traditionnelle.

J.J. L. – Internet est-il pour vous un outil de recherche ?

P. M. – C’est un outil très intéressant. Dans mon cas, il me permet de rester en contact avec les quelques Lau lettrés qui utilisent les rares cybercafés locaux. Je peux ainsi avoir des réponses à mes questions de la part de certaines personnes ressources disponibles. Par Internet, je travaille actuellement avec Ben Burt du British Museum, conservateur de la section Océanie, à une monographie sur ce que j’ai appelé la « barque blanche » – traduction littérale de baru kwaoa. Je demeure aussi en contact par Internet avec deux assistants de recherche lau qui ont participé aux travaux de mon équipe à l’Université Laval et qui, depuis leur retour, m’aident à faire avancer ce projet. Cette barque, un monument du patrimoine culturel, est une oeuvre absolument unique. Il s’agit d’une grande pirogue cérémonielle incrustée d’écailles constituant une sorte de sommaire de la cosmologie, de la vision du monde, des Lau. C’est une sorte de pièce montée, comme me disait Claude Lévi-Strauss, car on ne peut utiliser cette barque que pendant dix jours, après quoi on doit accélérer sa détérioration le plus rapidement possible. La dernière a été construite en 1968 et j’en avais documenté toute la construction étape par étape, pendant six mois en faisant un relevé détaillé du déroulement des opérations, aux trente minutes, à partir du matériau brut jusqu’à la composition finale. Les Lau racontent que lorsque les gens voient cette grande oeuvre lors de son dévoilement ils sont dans un état extatique. Des mythes racontent que des femmes se pendent tant cette expérience esthétique est sidérante. « Voir Naples et mourir » !

J.J. L. – Revenons au site oceanie.org et à ses répercussions. Les anthropologues ont-ils trouvé le site utile ?

P. M. – Tout à fait. Des étudiants de maîtrise et de doctorat se sont inspirés de la structure du site pour organiser leur mémoire ou leur thèse.

J.J. L. – Et au plan de l’enseignement ?

P. M. – Ce site sert à des activités pédagogiques, comme c’est le cas en Polynésie française. Pour ma part, je n’ai jamais fait de cours sur le web mais j’ai des collègues qui ont développé des cours en ligne qui marchent très bien. En rapport avec l’enseignement, les blogues des étudiants suivant un même cours s’avèrent fort utiles pour communiquer entre eux et s’éclairer mutuellement, créant en quelque sorte des séminaires virtuels plus ou moins impromptus.

J.J. L. – Le site donne-t-il une conscience moins insulaire ? Contribue-t-il à créer une forme de culture plus globale du Pacifique ?

P. M. –Oui, sans aucun doute. Les populations insulaires peuvent comparer leurs coutumes et s’apercevoir qu’il y a quand même des liens entre leurs cultures qui transcendent certaines de leurs spécificités. Internet permet aussi d’établir des relations d’échanges entre les membres de ces différentes communautés, de réduire l’insularité et de créer un continuum solide, en passant par l’anglais ou le français.

J.J. L. – Quelles ont été les répercussions sur les populations locales ? A-t-il transformé les représentations que se font ces peuples d’eux-mêmes ? Leurs sentiments d’exister, d’être reconnus, d’avoir leur place dans la mondialisation se sont-ils accrus ?

P. M. – Oui, certainement. Les habitants des îles Salomon, à travers leur site The People First Network, ont fait une belle publicité de notre site : « C’est en français, mais ça n’est pas important parce que vous comprendrez certains mots et vous verrez des images très pertinentes » ; « Allez voir ce site, c’est formidable et ça va susciter en vous toutes sortes de prises de conscience ». Le site stimule aussi ces populations dans leur créativité. Par exemple, il y a des lettrés, des écrivains mélanésiens, qui m’ont dit, lors de congrès dans le Pacifique : « Ah ! Ça c’est extraordinaire ! Ça nous donne de l’inspiration pour écrire des romans, pour écrire des poèmes ». « On regarde “Ancêtre”, par exemple, et on a un tas d’idées pour créer de nouvelles oeuvres ».

J.J. L. – Le réseau Internet est-il bien développé sur ces îles ?

P. M. – De nombreux sites gouvernementaux et autres, propres à chaque île, ont été développés sur le web mais les usages locaux varient selon les zones. Dans certaines, le problème principal, ce sont les génératrices car le courant électrique n’est pas encore disponible partout et il ne l’est souvent que sporadiquement. On installe de plus en plus de panneaux solaires, ce qui contribue au développement des cybercafés ou à l’utilisation d’ordinateurs personnels mais ces derniers sont encore relativement peu nombreux. Le coût d’accès demeure aussi très élevé car les connexions par câble optique sont encore peu fréquentes tout comme la couverture satellite. Ces conditions difficiles contribuent donc à maintenir une fracture numérique mais elle devrait sans doute se résorber dans le futur. Sans doute alors le patrimoine que nous avons recueilli connaîtra-t-il une plus vaste diffusion et nous aurons réussi à rendre aux Océaniens une partie des documents fondateurs de leurs cultures.

J.J. L. – Merci d’avoir accepté cette entrevue.

Appendices