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D’Agostino Gabriella, Mondher Kilani et Stefano Montes (dir.), 2010, Histoires de vie, témoignages, autobiographies de terrain. Formes d’énonciation et de textualisation. Berlin, Münster, Vienne, Zürich, Londres, LIT Verlag, 296 p.

  • Jolana Jarotkova

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  • Jolana Jarotkova
    Département de sociologie et d’anthropologie, Université d’Ottawa, Ottawa (Ontario), Canada

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Né d’un projet de recherche en anthropologie sur l’énonciation et la textualisation, cet ouvrage interdisciplinaire se penche sur le type de documents de terrain particulier que sont les histoires de vie et autres récits de soi qui s’y rattachent. À travers des contributions d’horizons divers, tant disciplinaires que géographiques, Histoires de vie, témoignages, autobiographies de terrain… s’intéresse particulièrement au cadre d’élaboration et d’interprétation de ces documents, dans la mesure où ce cadre est beaucoup plus fluide et ouvert que ne peut l’être celui d’autres documents discursifs étudiés en sciences humaines (p. 7).

Ainsi, le récit de soi au centre de ce type de documents résulte le plus souvent d’interactions entre celui ou celle qui se raconte et un auditoire ; il n’est donc pas le produit d’une relation linéaire où l’informateur raconte sa vie de façon ordonnée au chercheur. On parle plutôt d’une coproduction du discours sur soi, où celui qui raconte a tendance à construire le récit de sa vie en sélectionnant et ordonnant les événements afin d’en faire émerger un sens a posteriori. Il se remémore le passé – tant personnel que collectif – en le réactualisant sur la base d’attentes et de besoins actuels (D’Agostino, Ramarcel). Ceux-ci peuvent être personnels comme la volonté de présenter ou de maintenir une identité cohérente (Claveyrolas, Manceron) ou répondre à une volonté et à des besoins collectifs : l’affirmation d’une identité et d’une histoire minoritaire face au groupe majoritaire (Trevisan), ou encore le renforcement ou la contestation d’un ordre politique (Ramarcel). Ces motivations, qui sont relativement étrangères à la recherche menée par l’enquêteur, n’en influencent pas moins le contenu des récits et même la forme qu’ils prennent lorsqu’ils sont racontés (Claveyrolas, Ramarcel, Chopin et Wauters).

Le récit ainsi livré au regard du chercheur est aussi tributaire de l’inscription sociale de la personne ou du groupe qui se raconte. Ainsi, le fait d’être en situation minoritaire et d’avoir un rapport difficile à l’écriture (Trevisan) place les narrateurs dans une situation autre que celle d’un individu qui n’a pas forcément besoin du chercheur pour se faire entendre (Claveyrolas, Dwyer), ou encore de celle où, habituellement, les récits au coeur de la recherche ne sont pas culturellement destinés à être entendus par d’autres (Morand). De plus, lorsque quelqu’un se raconte, il ne met pas seulement sa propre identité en jeu, mais aussi celle des groupes auxquels il appartient et des personnes avec lesquelles il partage son quotidien (Ramarcel, Trevisan). Il faut donc tenir compte du contexte relationnel dans lequel s’inscrit l’informateur (Ramarcel).

L’articulation complexe entre subjectivité et inscription sociale amène alors à prêter attention aux stratégies discursives et aux formes que prend l’énonciation et la mise en texte du récit de vie, tant chez le narrateur qui parle de soi que chez le chercheur qui utilise le récit de ce dernier pour parler de lui. Dans le cas de la recherche historiographique, les récits de soi dont disposent les chercheurs ne sont jamais adressés directement à eux. Dès lors, les figures de style et les termes employés, les stratégies discursives utilisées deviennent de précieuses traces pour mieux comprendre la position et les relations sociales du sujet qui, contrairement au terrain anthropologique, ne sont pas observables directement, mais qui peuvent par ailleurs constituer des témoignages utiles sur les représentations (Chopin et Wauters, particulièrement) et l’organisation sociale de l’époque (Guihur).

La mise en texte des récits de vie a aussi retenu l’attention de certains auteurs. Il s’agit d’une dimension moins interrogée en anthropologie que celle de la reconstruction subjective et sociale du passé à travers le récit de vie. Pourtant, dans le passage du récit de vie singulier au texte final qui parle du collectif, un travail important de découpage, de sélection, de confrontation entre différentes sources, de recomposition – bref d’interprétation – est effectué (Manceron, Dwyer, Montes) afin de faire apparaître à travers des stratégies discursives ce que le lecteur n’a pas sous les yeux, et de le rendre intelligible, c’est-à-dire vraisemblable selon un paradigme de vérité donné (Calame). Or, le parcours réflexif à la base de ce travail et qui a recours à la subjectivité même du chercheur et à ses propres souvenirs est rarement dévoilé. L’étonnante contribution de Montes rompt alors avec cet état de fait, puisqu’il invite le lecteur à le suivre à travers un texte constitué de fragments entremêlant son analyse des textes de Bloch et de Malinowski et ses propres réflexions.

Les contributions à Histoires de vies… soulignent donc de multiples façons que le récit de vie ne peut jamais restituer l’expérience brute, étant le fruit d’un travail à la fois du sujet qui se raconte et du sujet qui recueille ce récit. Pourtant, et cela traverse plusieurs des textes, les histoires de vie permettent d’approcher de façon particulière l’articulation entre le singulier et le pluriel, entre l’individuel et le social, en soulignant comment l’un et l’autre sont en tension, parfois en conflit et surtout, comment les individus aménagent cette tension et parviennent à créer un sens, même a posteriori, des événements constituant le récit qu’ils font d’eux-mêmes.