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Observation participante et comparaisonContribution à un usage interdisciplinaire de l’anthropologieParticipant Observation and ComparisonContribution to an Interdisciplinary Use of AnthropologyObservación participante y comparaciónContribución al uso interdisciplinario de la antropología

  • Mathieu Hilgers

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  • Mathieu Hilgers
    Centre for Urban and Community Research, University of London, Royaume-Uni. Laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains, Université Libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, 44, avenue Jeanne, CP 124, 1050 Bruxelles, Belgique
    mathieu.hilgers@ulb.ac.be

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L’observation participante joue un rôle tel dans la production des données en anthropologie que certains chercheurs considèrent avant tout leur science comme une méthode (Godelier 1977 : 61-62, cité par Hamel 1997). Pour être rigoureuse, celle-ci suppose souvent de faire se rencontrer, de connaître, sinon de maîtriser plusieurs disciplines. Il convient d’avoir des notions de finance pour aborder les traders à Londres, New-York ou Tokyo ; d’agronomie pour travailler sur le maraîchage en Afrique ; d’épidémiologie pour étudier la santé en Amérique Latine. Toutefois, si l’observation participante est souvent au coeur des rencontres disciplinaires, c’est surtout parce que la production d’un matériau empirique original à partir de cette méthode dépasse de loin le seul intérêt des anthropologues. L’observation de logiques sociales in situ fournit des enseignements de première importance à la plupart des sciences humaines et sociales. Pour autant, faciliter l’accès et l’utilité des connaissances qu’elle produit et mettre l’observation participante au service de l’interdisciplinarité n’est pas une tâche aisée. L’échange interdisciplinaire suppose de dépasser quelques réticences. À l’exception de rares chercheurs en « macroanthropologie », les anthropologues sont souvent taxés d’être immodérément localistes et excessivement particularistes. Leurs observations sont menées dans un quartier, dans une école ou dans une famille et même lorsqu’elles sont multisites, on leur rétorque que leur validité est limitée. Ces critiques conduisent à minimiser des résultats dont la portée dépasse de loin le seul terrain de l’observation directe et constituent des obstacles aux discussions interdisciplinaires.

Lorsqu’un chercheur parle à partir d’une connaissance issue de l’observation participante, il s’exprime nécessairement depuis un terrain particulier. Son défi est double : il doit exposer cette singularité et dégager son intérêt sans la réduire ni la simplifier de façon excessive. Faire entendre cette singularité suppose d’être audible, de sortir le singulier du particulier, de donner à voir l’importance des connaissances produites en les inscrivant dans un champ de discussions où elles peuvent être utiles. Pour éviter la sempiternelle critique de l’hyperparticularisme, « un anthropologue, un village, une culture », et mettre l’anthropologie au coeur de l’interdisciplinarité, la démarche comparative constitue un outil extrêmement efficace. Cependant, la conciliation de l’observation participante et de la comparaison semble plus difficile qu’il n’y paraît. Les terrains, les observations et les participations ne sont jamais identiques et la nécessité de les faire discuter pour leur donner du relief et établir leur contribution à des questions générales conduit inexorablement à la question suivante : comment opérer un passage du singulier au général en évitant le « travail de décontextualisation qui extrait arbitrairement les faits sociaux des contingences dont ils sont pourtant indissociables » (Bensa 2006 : 9) ? Comment élargir, ou mieux généraliser, les résultats obtenus par l’observation participante ? Ces interrogations sont loin d’être abstraites, et comme beaucoup d’autres, j’y suis directement confronté. Après avoir réalisé un long travail de terrain dans une ville du Burkina Faso (Hilgers 2009), je tente aujourd’hui d’établir la validité de mes analyses dans d’autres contextes en menant des recherches comparatives dans les villes secondaires d’autres pays de la sous-région (Hilgers 2012a). Je m’appuierai sur cette expérience pour illustrer les remarques formulées dans ce texte.

Derrière ces questions apparemment simples se loge une série de difficultés auxquelles se confrontent un jour ou l’autre la plupart des anthropologues. La première est d’ordre épistémologique, et peut se formuler de la manière suivante : peut-on affirmer que les cygnes sont blancs (ou ont tendance à l’être) si l’on n’a pas vu tous les cygnes ? Peut-on affirmer que ce qui fut observé de manière participative dans une ville est valable pour d’autres où je n’ai jamais été et où je n’irai probablement jamais ? La deuxième est d’ordre méthodologique : comment procéder pour étendre à d’autres espaces la pertinence d’une observation localisée dans un lieu, un contexte et une temporalité ? La troisième est rhétorique : comment, à partir de l’observation d’un marché villageois d’Afrique, de l’immersion dans un petit groupe religieux ou de la participation aux cours d’une école de théâtre, produire des analyses suffisamment générales pour dépasser l’intérêt des seuls spécialistes directement liés à ces objets de recherche ?

Ces questions renvoient chacune à une même tension. D’un côté, l’anthropologie vise à dégager des invariants formels afin d’expliquer, de comprendre et de comparer les variations qui caractérisent les différents modes d’organisation du monde social. De l’autre, elle cherche sans relâche la singularité pour mettre à mal les théories générales et montrer que lorsque la science met en forme le social, elle néglige, suspend et oublie toujours certaines de ses spécificités. Certes, à l’heure du postmodernisme triomphant, la plupart des chercheurs se sont éloignés de la tentation d’élaborer des théories générales, et donc du mouvement cyclique de confrontation des théories à des faits singuliers qui stimulent la production de nouvelles perspectives elles-mêmes ébranlées ensuite par d’autres faits particuliers. Pour autant, l’éloignement de la grande théorie n’a pas dissipé la tension entre le général et le particulier lorsque l’on cherche à associer l’observation participante et la comparaison[1]. Ce texte propose quelques réflexions pour les allier et faciliter l’appropriation interdisciplinaire des données issues de l’observation participante ; mais, avant cela, il revient sur certains objectifs assignés à cette méthode.

Trois objectifs de l’observation participante

Dans ces fameuses leçons, Evans-Pritchard (1962) soulignait déjà la proximité entre l’histoire sociologisante et l’anthropologie. Comme l’a rappelé plus récemment Jean-Pierre Olivier de Sardan à la suite de Passeron : « sociologie, anthropologie et histoire partagent une seule et même épistémologie » (Olivier de Sardan 1995 : 71). Néanmoins, la manière dont elles produisent leurs données, et donc leurs méthodes, diffère. Avec l’importance qu’y occupe l’enquête de terrain, l’anthropologie est la plus qualitative de ces trois sciences. La question de la subjectivité du chercheur, notamment dans la production des données, a fait l’objet de nombreuses discussions dans la discipline et au-delà. Sur le plan méthodologique, Olivier de Sardan propose de la prendre en charge en distinguant :

[…] trois modes d’interventions du « facteur personnel » : celui qui est présent dans toute recherche scientifique, celui qui caractérise les sciences sociales, leur formalisation, leurs méthodologies, leurs stratégies d’interprétation, et enfin la particularité qui singularise chaque travail de terrain et se spécifie en fonction du chercheur qui le mène.

Olivier de Sardan 2000 : 424-425

En raison de ces aspects personnels et parfois subjectifs, les données produites à partir d’une observation participante sont non seulement difficiles à vérifier, mais encore difficiles à réfuter. Cela ne signifie pas pour autant que cette méthode s’effectue sans rigueur qualitative (Olivier de Sardan 2008). La simple observation et la simple participation ne permettent pas de produire une connaissance scientifique. De même, toute observation participante ne produit pas systématiquement de la connaissance anthropologique. L’observation participante sauvage, non contrôlée, peut parfois servir de première étape d’imprégnation ou fournir des intuitions pour élaborer l’enquête mais elle est insuffisante pour récolter du matériel empirique de manière rigoureuse. De nombreuses publications documentent les implications méthodologiques et épistémologiques de cette méthode (Coenen-Huther 1995 ; Cefaï 2003 ; Olivier de Sardan 2008). Dans ce texte, on lui fixe une triple visée directement liée au recours interdisciplinaire dans l’usage du matériel empirique : connaissance du terrain, production de données inédites, contribution théorique. Ces objectifs, distingués pour la clarté de l’exposé, sont indissociables.

Le premier objectif de l’observation participante est de permettre au chercheur de connaître son terrain, la réalité sociale qu’il étudie, de saisir sa complexité, d’acquérir la progressive aptitude à comprendre les logiques qui sous-tendent son organisation. C’est pourquoi elle doit s’opérer de façon rigoureuse. Pour cela, on peut s’inspirer des conseils prodigués par les manuels mais, comme le disait Weber à propos de la méthodologie, la connaissance de l’anatomie n’a jamais appris à quelqu’un à marcher (Weber 1992 : 207-208). Chaque chercheur a ses petits trucs, mais il n’y a pas de règles formalisées et standardisées pour apprendre l’art de l’observation et de la participation. Celui-ci s’acquiert par la pratique. La dissolution asymptotique, jamais pleinement réalisée, de l’observateur parmi le groupe observé lui permet au fil du temps d’acquérir une disposition, une manière d’être, un sens pratique qui le conduit à s’intégrer dans l’univers social qu’il prend comme objet de recherches. Ces codes, ces pratiques et ces représentations sont nécessaires pour le pénétrer, le comprendre, s’y immerger, s’y intégrer soit en évitant de le perturber, soit en générant des perturbations qui font elles-mêmes l’objet d’observations.

De ce point de vue, l’immersion est la première condition pour forger une connaissance anthropologique utile et distincte des débats où la science parle avec elle-même au point d’engendrer des discussions déconnectées de la réalité empirique. Régulièrement, le « travail ethnographique de plein air » (Malinowsi 1989 [1922]) permet de redécouvrir que des logiques et des pratiques que l’homo academicus croyait disparues continuent à exister ou que d’autres ont fait leur apparition. Au fil de mes enquêtes, j’ai par exemple découvert puis mesuré l’ampleur du décalage entre les objets et les théories discutées dans le champ des études urbaines et la réalité des pratiques dans les petits centres d’Afrique subsahariennes où j’ai résidé. Cette mise en phase avec la réalité, facilitée par la connaissance du terrain, est l’une des fonctions essentielles de l’observation participante. De toute évidence, son intérêt dépasse de loin la seule discipline anthropologique. Ce que l’anthropologue offre aux autres disciplines, c’est bien la possibilité d’être en phase avec le monde social et d’éviter l’autonomisation du discours théorique des réalités dont il est censé rendre compte.

Cette première fonction mène logiquement à une seconde : la production de données inédites. Des données nouvelles comme celles qui permettent d’écrire l’histoire et les conflits autour de l’histoire d’une petite ville subsaharienne à l’écart des intérêts académiques ; de décrire l’importance que représente l’accès à cette ville pour la jeunesse rurale ; ou, même le simple constat qu’en 2004, dans la ville la plus importante au Nord du Burkina Faso, seuls trois ordinateurs étaient connectés à Internet. Par le fait d’exister, d’avoir été récoltées de manière précise et rigoureuse, ces petites données constituent une première matière de connaissance. Comment étudier la globalisation par le bas, et l’imaginaire des jeunes citadins sans voir et partager, même de façon limitée, leur réalité ? Les données produites par l’observation participante constituent l’un des rares accès in situ aux représentations et aux pratiques des acteurs, à leurs préoccupations, à leurs compréhensions du monde, à leur manière de le transformer. La connaissance du terrain et la production des données inédites sont étroitement liées puisque, pour reprendre la distinction de William James popularisée en sociologie par Park (1940), la production d’une connaissance de première main est rendue possible par une « familiarité avec » (acquaintance with) l’objet d’étude plutôt que par une simple « connaissance sur » (knowledge about) cet objet. Au nom de cette familiarité, le chercheur revendique la légitimité d’un savoir spécifique, mais cette revendication comporte un risque, l’exotisation, et une obligation, ne pas en rester au seul niveau descriptif.

Le risque d’exotisation est inhérent à l’observation participante. Il a fait l’objet de suffisamment de commentaires pour que l’on ne s’y attarde pas. Pour éviter l’exotisation liée à la mystification d’une immersion qui relève parfois davantage du rite de passage que de la méthode, on peut suivre Bourdieu dans sa proposition de faire de l’observation participante une objectivation participante (Bourdieu 2002). Il s’agit de la soumettre à une double objectivation : d’une part à celle des conditions sociales de production du chercheur – sa trajectoire, la configuration et le fonctionnement du champ dans lequel son travail s’inscrit et des champs qui influent sur ce travail – ; et, d’autre part, d’objectiver ce travail d’objectivation, en d’autres termes, les intérêts cachés qui s’y trouvent investis et les profits qu’ils promettent (Hilgers 2007). La double objectivation peut prémunir contre certains dangers de la méthode mais elle ne doit pas conduire à confondre le risque d’exotisation avec la défamiliarisation qui, elle, est souvent nécessaire. L’observation participante doit permettre de se défaire des idées toutes faites. Elle suppose un travail de défamiliarisation qui conduit à abandonner des préjugés, elle incline parfois à porter un regard éloigné sur des réalités proches ou un regard proche sur des réalités éloignées pour mettre au jour leur constitution.

La revendication d’une connaissance spécifiquement liée à cette méthode suppose d’assumer pleinement le processus de description et de ne pas s’y limiter. La description produite à partir des données récoltées lors de l’observation participante n’est jamais l’expression pure de la réalité empirique ; elle constitue toujours un modèle construit d’après celle-ci pour l’exprimer. L’anthropologie est performative et, comme toute science, son travail met au jour des phénomènes sociaux qu’elle contribue à faire exister en les mettant en forme. Le chercheur qui pratique l’observation participante doit assumer une responsabilité supplémentaire. Si les données de première main rendues possibles par l’apprentissage des codes, des représentations, des pratiques d’une société ou d’un groupe durant une longue immersion constituent une plus-value, leur producteur ne peut s’arrêter au stade ethnographique. Situation éminemment paradoxale au regard de la connaissance privilégiée que le travail de terrain conduit à revendiquer, les ethnographes ont plus d’une fois laissé à d’autres le soin d’interpréter leurs données et d’en tirer les conséquences. L’anthropologie a souvent servi de matériau brut à la philosophie sociale alors même qu’elle contestait la pertinence de cette dernière au nom de sa trop grande abstraction et de sa déconnection avec la réalité empirique. Si la forme d’expérience acquise au cours du travail de terrain permet une meilleure connaissance de certains groupes ou sujets, alors ceux qui en sont les détenteurs ne peuvent se borner à les décrire. Cette obligation conduit à la troisième finalité de l’observation participante : la contribution théorique.

La contribution théorique qui s’appuie sur l’observation participante peut être directement dictée par le choix du terrain. Celui-ci peut être choisi parce qu’il constitue une réalité qui n’a pas, ou peu, fait l’objet d’investigation et qu’il s’y déploie des logiques sociales inédites susceptibles d’intéresser plusieurs disciplines. C’est le cas des villes petites et moyennes d’Afrique subsaharienne. Elles demeurent très largement ignorées par l’abondante littérature anthropologique, sociologique, géographique, historique, politologique, etc., sur les phénomènes urbains alors qu’elles constituent non seulement le lieu de résidence de la majorité des citadins africains, mais aussi d’intenses foyers d’innovation sociale (Hilgers 2012a). Pour discuter les travaux consacrés aux relations entre capitalisme, pouvoir et politique urbaines, les politiques néolibérales ou les transformations du rapport à la propriété, mes principales recherches de terrain portent sur quelques villes précisément choisies pour la contribution qu’elles sont susceptibles d’apporter à ces débats (ville administrative, ville d’opposition, ville touristique, ville minière, etc.)[2]. L’observation peut être menée dans des localités sélectionnées en raison de caractéristiques susceptibles de fournir le matériel nécessaire pour entrer en dialogue avec des théories générales qui ne sont pas exclusivement des théories anthropologiques.

À partir de ses enquêtes, l’anthropologue peut produire des données et des interprétations qui s’adressent à d’autres disciplines. Cela est d’autant plus courant que souvent, au cours de son travail, le chercheur découvre, plus ou moins volontairement, des choses qu’il ne pensait pas chercher. Faire du terrain c’est, comme le dit Bourdieu de l’enquête, « faire sans tout à fait savoir ce qu’on fait » et donc « se donner une chance de découvrir quelque chose que l’on ne savait pas » (Bourdieu 1984 : 17). Sur le terrain, le chercheur observe fréquemment des situations, des pratiques, des interactions dont il ne mesure pas pleinement l’intérêt. Cela ne signifie pas qu’elles ne soient pas importantes[3]. L’observation déborde toujours les intérêts premiers de l’ethnographe. Le réel n’est pas plus soumis à un questionnaire qu’à une théorie particulière, c’est pourquoi l’orientation ouverte du travail de terrain suppose une attention permanente à ce qu’il s’y passe, il s’agit de rester « toujours prêt » (Hannerz 1983) et de mettre en oeuvre des stratégies d’enquêtes qui permettent de conserver des traces de ce qui peut apparaître insignifiant.

Cette vigilance nécessite d’être sensible à toute rencontre, à tout évènement susceptible d’avoir un sens et une portée suffisamment générale pour aider à la compréhension, voire à l’explication, du fonctionnement du social. Les matériaux récoltés sur le terrain permettent très souvent au chercheur de contribuer à des débats qui n’étaient pas sa préoccupation de départ. Au retour, à travers un dialogue avec la littérature, le chercheur s’aperçoit qu’il a observé des choses, des pratiques, des croyances qui présentent un intérêt direct pour alimenter des discussions hors de son premier champ d’investigation au point parfois de le supplanter. On pourrait citer quantité de monographies dans lesquelles l’auteur commence son propos par quelques phrases sibyllines qui décrivent un glissement de terrain : « je vais vous parler de quelque-chose que je n’étais pas venu observer ». Dans mon cas, c’est par un hasard sociologique, au sens où ce hasard est un compossible, un possible dans l’espace des possibles permis par ma trajectoire sociale, que je me suis intéressé aux dynamiques foncières en milieu urbain.

De ce point de vue, l’observation participante comporte toujours une dimension inductive. Dans le flux permanent d’évènements et de significations, le chercheur doit pouvoir déterminer ce qui lui semble plus ou moins important. Pour cela, le terrain lui-même est d’un grand secours puisque la récurrence d’évènements, de situations, de débats permet de centrer le regard sur ce qui fait sens de manière élargie, sur les éléments qui sont des foyers d’attention pour les populations étudiées et qui constituent des supports aux différentes logiques d’action. C’est également dans le rapport à la tradition anthropologique et à la théorie que l’on établit pleinement la valeur et l’importance pour le débat scientifique des phénomènes sociaux observés. L’évolution et la professionnalisation des disciplines conduit à ce que, comme dans le champ artistique, il n’y ait dans le domaine des sciences sociales plus de place pour « ceux qui ignorent l’histoire du champ et tout ce qu’elle a engendré » (Bourdieu 1992 : 400)[4]. Inutile de réinventer la roue : c’est en sachant où, comment et à qui rendre compte de ses résultats que l’observation acquiert sa valeur. Sur ce plan, le chercheur a tout intérêt à ne pas limiter ses investigations à une discipline. Plus il sera instruit de l’état d’avancement de différentes disciplines, plus il sera à même d’établir la portée de sa recherche. Ici, les rencontres interdisciplinaires s’avèrent capitales. D’autant plus que l’insuffisance des approches monoparadigmatiques et la volonté de dépasser les limites des sectarismes méthodologiques conduisent désormais de nombreux débats scientifiques à s’organiser de façon interdisciplinaire. Des politiques publiques en passant par l’enfance, le travail, la ville ou la globalisation, la complexité des objets et les recherches thématiques font se croiser différentes disciplines, différentes approches, et nourrissent des discussions au sein desquelles la production de données empiriques que permet l’observation participante constitue toujours une plus-value.

La relation de va-et-vient qui unit l’articulation entre le travail empirique et le travail théorique se décline donc à plusieurs niveaux. La théorie permet de mieux comprendre le terrain, de ne pas se limiter à un empirisme primaire et naïf. Dans certains cas, les observations sont guidées par des hypothèses théoriques qu’on cherchera à confirmer, infirmer, ou modifier. Elle peut conduire à identifier plus clairement la valeur et l’intérêt des éléments observés. Le terrain permet de mieux comprendre la valeur et le sens de la théorie sans s’y conformer de façon dogmatique. Le travail de terrain est absolument nécessaire pour garantir la congruence entre la production théorique et la réalité empirique. Sur le plan méthodologique, les trois objectifs assignés à l’observation participante – connaissance du terrain, production des données, contribution théorique – la situent entre induction et déduction[5]. En d’autres termes, l’ouverture au terrain, au réel et à son imprévisibilité rendue possible par la familiarité avec l’objet conduisent à produire une connaissance inductive, mais la pertinence et l’efficacité de cette connaissance demeurent tributaires de la capacité du chercheur à l’inscrire dans un champ de débat, à déduire de la connaissance inductive produite et de l’état du champ les aspects les plus pertinents pour participer aux discussions importantes. Il reste à voir comment accroître la portée des données générées par cette méthode et limiter ainsi la critique de l’insularité anthropologique.

Amplifier l’induction par et pour la comparaison

Dès son arrivée sur le terrain, pour être crédible, l’anthropologue doit démontrer aux populations qu’il étudie qu’il n’est pas tout à fait ignorant de leur réalité. Plus il la connaît, et plus il trouvera aisément des interlocuteurs susceptibles de partager avec lui leurs savoirs. En même temps, et paradoxalement, il doit pouvoir faire montre d’une naïveté suffisante pour que les agents lui expliquent le sens qu’ils attribuent aux choses les plus simples. Cette position d’équilibriste requiert des connaissances et des compétences que l’on n’enseigne peu dans les amphithéâtres universitaires et qui s’acquièrent principalement par la pratique. Elle nécessite aussi, on l’a évoqué, la maîtrise de connaissances issues d’autres disciplines, comme le montrent les sous-champs de l’anthropologie (anthropologie médicale, anthropologie économique, anthropologie politique, anthropologie des sciences, etc.). Au-delà du travail de terrain, de la méthode et de sa tradition théorique, l’anthropologie puise légitimement dans les autres disciplines pour forger ses interprétations. Mais l’interdisciplinarité ne s’arrête pas là[6].

Cette dernière suppose de contribuer à des thématiques interdisciplinaires et de faciliter l’usage interdisciplinaire des résultats produits par sa discipline. La recherche de terrain en anthropologie fournit des données vitales pour temporiser les visées hégémoniques et universalistes de certaines théories qui dominent les sciences humaines et sociales et sont pourtant principalement fondées sur des travaux menés en Europe et en Amérique du Nord (Hilgers 2012b). En s’appuyant sur une recension élaborée par Arnett, Kuper et Marks affirment dans un article récent, par exemple, que 96 % des articles publiés par les principales revues américaines de psychologie concernent des recherches réalisées dans des pays industrialisés (Kuper et Marks 2011 : 168). De la même manière, les villes petites et moyennes d’Afrique sont situées sur une double périphérie : d’une part, l’Afrique est à l’écart de l’agenda global de la recherche ; d’autre part, les centres secondaires sont loin du coeur de la recherche urbaine. Pourtant, sur ce continent, les agglomérations constituent les villes de la majorité ; mais cette majorité démographique est une minorité sociologique et c’est ce qui explique sa faible présence, voire son absence, dans la littérature. Si la recherche de la variation des comportements humains présente encore quelque intérêt aujourd’hui, la capacité à amplifier les résultats d’observations empiriques menées avec des méthodes comme l’observation participante, souvent dans des périphéries, apparaît indispensable pour garantir le décentrement analytique qu’elle suppose.

Pour passer à un niveau comparatif qui ne se limite pas à confronter quelques entités choisies plus ou moins au hasard, pour produire des données qui apparaissent convaincantes aux chercheurs d’autres disciplines, il faut amplifier l’induction. L’induction amplifiante n’est pas une implication au sens de la logique formelle. L’induction est amplifiante à partir du moment où elle s’applique par extension à tous les termes d’une classe, d’un groupe, d’une catégorie. Il s’agit donc d’étendre une observation, une attribution ou une catégorisation à une classe d’objets qui n’y est jamais totalement soumis : par exemple de construire une catégorie analytique, un idéaltype, correspondant aux villes secondaires afin de permettre la comparaison de centre urbains et d’identifier des logiques qui leur soient propres. Différents moyens existent pour amplifier l’induction, ou plus généralement, les résultats des données obtenus par l’observation participante. Dans ce texte, on en évoque trois : l’usage de la littérature, la méthode ECRIS et les statistiques.

Usage de la littérature

Cette forme d’amplification est la plus simple et la plus courante. Elle n’est pas nécessairement la plus rigoureuse. Elle se limite souvent à une contribution à un débat général plutôt qu’à une perspective strictement comparative. Les résultats de l’observation participante s’inscrivent parmi des travaux ayant un air de famille ou des affinités électives. Par exemple, on observe malgré les différences de contexte une multitude de similitudes dans les villes petites et moyennes d’Afrique subsaharienne, à propos des enjeux fonciers, des processus migratoires ou des questions de parenté, ou encore lorsque l’on analyse les relations entre, d’une part, la position des villes dans les dynamiques du capitalisme et dans leur espace national respectif et, d’autre part, l’économie locale des pratiques et les situations politiques. L’amplification par la littérature permet d’élargir la connaissance générale du chercheur et d’établir plus largement la pertinence de ces observations. Plus les résultats de l’observation participante contribuent à documenter des champs précis, plus ils sont mis en valeur dans leur caractère spécifique. Cependant, la comparaison est soumise à certaines limites. Si d’autres chercheurs n’ont pas travaillé précisément sur les mêmes questions, l’usage des sources risque parfois d’être abusif. Ainsi, de nombreuses publications décrivent des phénomènes qui se passent dans de petites villes sans prendre explicitement la ville pour objet, ou même sans tenir compte des dynamiques urbaines. Dans certains cas, on peut reprendre les phénomènes analysés en les considérant à partir de la spécificité propre aux dynamiques des petits centres urbains, et apporter un nouvel éclairage ; mais cela requiert une extrême vigilance pour éviter la surinterprétation. Ainsi, le travail fouillé d’Adeline Masquelier (2001) sur les dynamiques religieuses dans une petite ville du Niger pourrait tout à fait être relu en pointant le rôle et l’impact spécifique du milieu urbain sur les dynamiques décrites. Les conversions, les possessions, les rapports de pouvoirs semblent notamment s’enchevêtrer dans une relation de distinction entre le milieu rural et le milieu urbain. Parfois, cependant, l’information est trop ténue pour justifier une telle relecture. De même, comme le note Descola (2005 : 10), la prudence et la rigueur doivent conduire à éviter que des pratiques et des représentations décrites selon les mêmes conventions typologiques – ici le vocabulaire propre aux questions urbaines – renvoient à des principes identiques alors qu’elles se révèlent en réalité profondément distinctes si on les rattache au contexte dans lesquelles elles sont produites.

Enquête Collective Rapide d’Identification des conflits et des groupes Stratégiques

Le second moyen pour amplifier l’induction est d’élargir la production des données de l’enquête elle-même. Pour cela la méthode d’Enquête Collective Rapide d’Identification des conflits et des groupes Stratégiques (ECRIS) élaborée par Bierschenk et Olivier de Sardan peut s’avérer utile. Il s’agit de mener une recherche sur plusieurs sites, en ayant au préalable établi un canevas comparatif et des « indicateurs qualitatifs communs que chaque chercheur individuel utilisera ensuite dans son propre site de recherche » (Bierschenk et Olivier de Sardan 1998 : 268). Sans entrer dans le détail, cela signifie par exemple identifier, dans différentes villes, des problématiques identiques – par exemple des questions relatives à l’aménagement du territoire, au transport ou au service public –, puis entamer des comparaisons en analysant, notamment, les conflits et les différents groupes stratégiques qu’ils impliquent. Cela suppose aussi d’engager un travail collectif, ce qui s’avère extrêmement bénéfique pour la production de la recherche.

Au cours d’un travail de va-et-vient entre un séminaire de recherche collective et un travail de terrain individuel, ces enquêtes permettent de confronter les données qualitatives, d’établir des différences, de tenter de les expliquer, de formuler de nouvelles hypothèses et de nouvelles interprétations. Les discussions collectives, « à partir de données empiriques toutes fraîches, recueillies selon des perspectives variées » peuvent permettre « la verbalisation qu’impose le débat à plusieurs et le brain storming collectif » et renforcer la construction de l’objet et de la méthode (Bierschenk et Olivier de Sardan 1998 : 268). Cette approche conduit à élaborer des indicateurs qualitatifs communs testés qui peuvent servir à chaque chercheur de points d’appuis pour son enquête, à déterminer des pistes de travail propres à chaque site et, enfin, à élaborer « un premier essai comparatif, tentant de dégager à partir des différents sites les points communs comme les spécificités de chacun, les lignes de force, les principales hypothèses » (Bierschenk et Olivier de Sardan 1998 : 270). Il convient bien entendu d’aménager cette méthode – qui ne constitue pas une recette mais plutôt une sténographie méthodologique – pour amplifier l’induction selon les objectifs de la recherche.

Démarche collective stimulante donc, mais qui présente deux limites. Elle suppose une équipe d’enquêteurs – ce qui n’est pas aisé à mettre sur pied, surtout quand on est un jeune chercheur – ; de plus, si le savoir construit est plus large, amplifié par la littérature et l’enquête comparative, ce savoir demeure encore limité à quelques études de cas. On ne pourra évidemment pas montrer que les principes dégagés par l’enquête sont efficients partout – la connaissance inductive ne garantira jamais la couleur blanche de tous les cygnes – mais il existe néanmoins un moyen supplémentaire pour progresser dans l’amplification de l’induction.

Les statistiques

La forme la plus radicale d’amplification de l’observation participante est le recours aux statistiques. L’extension des résultats de l’observation participante par les statistiques ne peut d’ailleurs être produite que par l’induction amplifiante. Il ne s’agit pas de procéder à une simple généralisation, de passer du particulier à l’universel, mais de trouver l’universel, ou plus modestement le général, c’est-à-dire des traits communs à une classe d’objet, dans le particulier. L’enjeu n’est donc pas d’étendre les propriétés d’un phénomène particulier à un ensemble de phénomènes ayant un air de famille mais de dégager les principes communs à une série de phénomènes. Ainsi, pour illustrer l’importance des villes petites et moyennes en Afrique malgré leur quasi absence dans la littérature, on peut noter que dans la plupart des pays d’Afrique leur nombre est en augmentation constante ; que 70 % de la croissance démographique urbaine en Afrique s’opère dans les villes secondaires (UN Habitat 2010) ; ou encore qu’au début de ce nouveau millénaire, plus de 66 % de la population urbaine du continent réside dans des localités de moins d’un demi-million d’habitants ; que la majorité de cette population habite dans des villes commerciales et administratives comptant entre 5 000 et 100 000 habitants (Satterthwhaite et Tacoli 2003 : 1), c’est-à-dire qu’elle ne vit ni dans les zones rurales, ni dans les métropoles. À partir de là, même si elles demeurent particulières, les analyses qui ressortent d’une étude de cas prennent une consistance et une densité plus importantes.

Les démonstrations formulées à partir de l’observation participante reposent toujours sur des échantillons qui sont des figurations du réel, des mises en forme. L’observation participante produit des figurations concrètes et personnalisées, alors que les statistiques sont des figurations abstraites et anonymes. La différence entre ces deux modes de figuration se marque par les croyances, les connaissances, les repères distincts qu’ils visent à produire et à stabiliser. La représentation de faits à travers des rapports numériques peut donner à voir de manière amplifiée un état du réel et des relations dégagées par l’observation participante. Les statistiques constituent alors un moyen pour démontrer la généralité des principes mis en lumière à partir d’une analyse du particulier. Ainsi, lorsque Ferguson observe une inversion des dynamiques de migrations de l’urbain vers le rural à la suite de la chute des cours du cuivre dans les petites villes du Copper-Belt et qu’il décrit l’impact de ces mouvements sur la micro-économie des pratiques, il n’est pas inutile de mettre cette observation en relation avec le constat statistique dressé par Deborah Potts (2009) ou Cris Beauchemin et Philippe Bocquier (2004), qui montrent que dans certaines régions d’Afrique la croissance urbaine se maintient alors que dans d’autres, et parfois contre toute attente ou généralisation abusive, on observe un phénomène d’émigration urbaine qu’il importe de documenter. À travers la description compréhensive de l’individuel, les données produites par l’observation participante donnent une signification qualitative à une analyse statistique nuancée qui renforce sa portée.

Dans la démarche comparative, l’observation participante et les statistiques peuvent s’éclairer et se renforcer mais le chercheur doit veiller à restituer « aux différentes valeurs prises par une variable les sens différents qu’elles prennent dans le contexte réel » (Erlich 1995 : 90), c’est-à-dire, à comparer ce qui est comparable. Ainsi, derrière la notion de ville secondaire se cache une immense diversité. Il ne suffit pas de prendre des villes qui ont le même nombre d’habitants pour qu’elles soient comparables. Une petite ville dynamique dans une région dense du Nigeria ne joue pas le même rôle, ne représente pas la même chose au sein de son environnement qu’une petite ville isolée dans une région peu peuplée du Niger. Les aspects démographiques doivent être considérés en fonction de la répartition de la population urbaine dans l’espace régional et national. L’objet doit être construit avec précision mais de façon suffisamment générale pour permettre la comparaison[7].

Dès que l’on peut déduire de l’état du champ scientifique la pertinence plus ou moins grande de certaines observations, on peut chercher à voir s’il est possible d’étendre et de renforcer leur valeur par le recours aux statistiques. Pour cela, on peut utiliser les statistiques existantes. Cela suppose de pouvoir trouver des sources. Ce n’est pas toujours aisé. Pour mes recherches, la difficulté est que les grandes bases de données statistiques comparatives telles que celle de l’Afrobarometer project opèrent une distinction entre le rural et l’urbain, mais ne différencient pas les populations résidant dans les grandes et les petites villes[8]. En revanche, il est possible recourir à des enquêtes par questionnaire que l’on élabore précisément pour vérifier à une autre échelle, et éventuellement amplifier, des résultats produits par l’observation participante. Ainsi, j’ai réalisé des enquêtes par questionnaire afin de comparer les dynamiques d’appartenance, les mobilités, les aspirations de la jeunesse dans plusieurs petites villes. Le traitement statistique de ces enquêtes permet d’identifier l’impact de la stratification sociale dans ces différents domaines.

Lorsqu’elle est possible, l’analyse statistique peut aider à la sélection d’un cas pour une recherche approfondie. Les statistiques peuvent faciliter le choix de terrains correspondant aux intérêts de recherches et l’identification des directions à donner aux études de cas et aux comparaisons. De la même manière, dans la prétention à généraliser, les études de cas peuvent être utilisées pour tester des hypothèses formulées à partir des statistiques, pour attester la plausibilité, ou non, des relations entre certaines variables, pour mettre en lumière de nouvelles relations entre des variables, pour développer de nouvelles stratégies de mesure ou, encore comme le dit Florence Weber, pour interroger « la pertinence des catégories de classement statistique » (Weber 1995) mobilisée à grande échelle.

La comparaison permet de renforcer la portée des données produites. L’avantage des méthodes mixtes pour combiner analyse comparative et observation participante est indiscutable. Le recours aux statistiques, à la littérature, à d’autres observations, la recherche collective sont nécessaires pour élargir la valeur des résultats de l’enquête qualitative. La pertinence de l’observation participante est d’autant plus grande qu’elle est combinée avec d’autres méthodes dans lesquelles les anthropologues puisent abondamment (enquête par questionnaires, recherches historiques, analyses statistiques). La capacité du chercheur à élargir la portée de ces données renforce la possibilité que des anthropologues mais aussi des chercheurs formés à d’autres disciplines s’approprient ses résultats de façon fructueuse. Elle permet également d’accroître l’efficacité des arguments que l’anthropologue produit à partir de ses données lorsqu’il entre en dialogue avec d’autres disciplines.

Conclusion

En ouvrant cette réflexion, on est revenu sur une tension sur laquelle repose l’anthropologie sociale et culturelle. On la trouve exprimée sous de nombreuses formes dans la littérature, comme par exemple dans la leçon inaugurale de Maurice Bloch au collège de France. Il y affirme que « l’anthropologie […] a pour ambition de combiner des études spécifiques de longue durée, sur des terrains particuliers, et une ambition théorique généralisante, concernant l’humanité entière » (Bloch 2006 : 841). La tension produite par ces ambitions apparemment contradictoires est aussi celle qui se trouve au coeur de la relation entre observation participante et comparaison.

La question de savoir comment étendre de manière rigoureuse les résultats de l’observation participante pour qu’ils s’avèrent pertinents sur des terrains où l’on n’a pas soi-même enquêté renvoie plus généralement à des problèmes d’épistémologie et de philosophie de la connaissance, notamment à ceux de l’induction. Par ce mode de connaissance, comme l’avait déjà dit Hume (1748) dans sa fameuse Enquête sur l’entendement humain, il est impossible de garantir avec une absolue certitude que le soleil se lèvera demain, mais ce n’était pas l’objectif de ce texte ! Le parti pris de cet article était de considérer ce qui devrait être une vérité de La Palice : l’observation in situ constitue une méthode indispensable pour étudier les pratiques, le sens que les agents donnent au monde et la manière dont ils construisent ce sens et ce monde. Il s’agissait pour nous de faciliter l’usage et la généralisation des résultats produit par une méthode qui, à l’échelle de la production scientifique aujourd’hui globalisée, demeure extrêmement marginale.

L’anthropologie propose une analyse du monde social qui ne se fonde généralement pas sur l’expérimentation mais sur l’observation en situation[9]. Les conditions de cette observation sont nécessairement particulières. Elles se déploient dans un espace-temps singulier ; elles sont le plus souvent réalisées par un individu particulier. C’est pourquoi certains auteurs affirment que, contrairement aux sciences naturelles,

[L]es conditions de l’observation historique excluent les généralisations et la mise en oeuvre de lois générales, puisque celle-ci a affaire à des configurations non reproductibles qui ne peuvent se répéter régulièrement dans un contexte présumé constant et être réitérées intégralement.

Erlich 1995 : 89

Face à ces affirmations, notre option a été d’établir quelques stratégies méthodologiques pour renforcer la capacité de généralisation. En proposant trois méthodes combinables et non exclusives, il s’agissait de développer des moyens pratiques visant à amplifier la portée et à faciliter l’appropriation des données produites par l’observation participante.

L’association de l’observation participante et de la comparaison conduit à identifier des tendances et des espaces de probabilités. Sur le plan strictement logique et formel, l’induction amplifiante indique des tendances générales, non des lois universelles. Elles n’en sont pas moins importantes. La mise en lumière des récurrences peut amener à esquisser des principes, nécessairement provisoires, mais néanmoins utiles pour proposer une intelligibilité du social. La volonté de produire du sens au-delà de l’expérience d’une immersion singulière montre que l’opposition caricaturale entre des points de vue extrême et a priori irréconciliables – explications nomothétiques à visée universelle et principes relativistes hyper interprétatifs ancrés dans la contingence sociohistorique –constitue non seulement un obstacle à la connaissance mais perd de sa vigueur si l’on s’accorde sur le fait que chercher des lois, non pas naturelles mais sociales[10], des récurrences, des points de comparaison n’implique pas de souscrire à un réalisme ontologique, à une conception exclusive de la vérité comme correspondance mais conduit simplement à chercher des formes d’expressions économiques, c’est-à-dire aptes à rendre compte en un nombre de principes limités de la plus grande diversité sans réduire sa complexité. Bien au-delà de l’anthropologie, une telle démarche a toujours été l’un des principes de la dynamique scientifique. Dans cette quête, la nécessité de produire et d’interpréter des données en phase avec l’expérience donne à l’observation participante une importance et un rôle qui dépassent les limites disciplinaires.

Appendices