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Colonisation, acculturation et métissageLes Russes en Iakoutie (Sibérie orientale) du XVIIe au XIXe siècleColonization, Acculturation and MétissageThe Russians in Yakutia (Eastern Siberia) from the 17th to the 19th Nineteenth CenturyColonización, aculturación y mestizajeRusos en Yakutia (Siberia Oriental) desde el siglo XVII al siglo XIX

  • Mikhail Bashkirov

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  • Mikhail Bashkirov
    Institut d’histoire universelle, Centre d’étude de l’Amérique du Nord, Académie des sciences de Russie, Leninsky prospect 32 A, Moscou 119334, Russie
    bashkiroffm@gmail.com

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La République de Sakha (Iakoutie) se trouve dans le nord-est du continent eurasiatique ; elle est la plus grande unité administrative de la Russie. Son territoire couvre une superficie de trois millions de km2 (en comparaison avec les 650 000 km2 de la province canadienne du Manitoba). Parmi les populations d’origine en Iakoutie se trouvent de nombreuses ethnies comme les Évènes, les Evenks, les Youkaguirs, les Tchouktches, les Dolganes et les Iakoutes (auto-désignés les « Sakha »). Si les groupes ethniques énumérés ci-dessus sont parmi les plus petites ethnies du nord (leur population totale ne dépasse pas 25 000 personnes), les Iakoutes forment la plus grande population autochtone de la région. Aujourd’hui, la population iakoute compte environ 365 000 personnes (40 % de la population de la Iakoutie). Les Iakoutes appartiennent aux peuples du groupe des langues turques.

Le sujet du métissage est l’un des moins étudiés de l’histoire de la Sibérie orientale, en dépit du fait que les premières décennies de la présence russe en Sibérie orientale, spécifiquement sur le territoire de la Iakoutie, furent caractérisées par des contacts réguliers avec les populations locales (particulièrement avec les Iakoutes), une des sources du métissage. Parmi les conséquences de ce phénomène complexe, on remarque l’émergence des communautés métissées[1]. Ainsi, de tels groupes apparurent dès le XVIIe siècle dans le centre de la Iakoutie – dans la vallée de l’Amga et la périphérie nord-est de la région (la petite ville de Pokhodsk sur la Kolyma et celle de Russkoye Ustye sur l’Indiguirka). Les conditions socio-économiques de ces communautés changèrent profondément après la Révolution de 1917[2]. On constate qu’en 1922 la Iakoutie avait acquis le statut de République nationale en tant que nouvelle unité territoriale et administrative faisant partie de l’URSS. Le statut d’une République nationale dans la Fédération de Russie est de nos jours maintenu par la République de Sakha (Iakoutie). Il est important de noter qu’en Russie, les communautés métissées n’ont jamais obtenu de statut officiel, comme les Métis canadiens par exemple.

Les communautés locales de la Iakoutie possèdent des caractéristiques propres et distinctives comme la langue, le mode de vie, la religion, la culture qui se reflètent même dans les traits architecturaux particuliers à la région. En même temps, il convient de noter que le métissage est un phénomène assez courant en Iakoutie et que maintenant, comme par le passé, les personnes d’origine métisse sont bien intégrées aussi bien parmi les Iakoutes que les Russes. Les métis ont toutefois formé des groupes démographiques dominants uniquement dans les régions mentionnées ci-dessus. Les communautés métissées de la Iakoutie ne se considèrent pas comme un groupe unifié et consolidé, préférant se référer à l’identité locale.

Particularités de la colonisation de la Iakoutie

La campagne militaire de Yermak en 1582 marque le début de l’expansion russe en Sibérie. Avec cet évènement commence la période des pénétrations actives de voyageurs russes au-delà des montagnes de l’Oural. Les voies fluviales représentent à ce moment-là un facteur qui facilite une avancée très rapide des Russes à travers les territoires récemment ouverts, en dépit des conditions climatiques difficiles en Sibérie occidentale et, surtout, en Sibérie orientale. La vitesse de l’avancement des Russes est stupéfiante : déjà en 1630, des voyageurs ont pénétré le bassin de la Léna, couvrant une distance de plusieurs milliers de kilomètres en cinq décennies (Savronov 1956 : 27-35).

Le processus de l’avancée russe en Sibérie a été à la fois compliqué et varié, et en grande partie dirigé par l’État. À l’avant-garde de ce mouvement, il y avait des Cosaques et des fourreurs, suivis, parfois plusieurs décennies après, par des paysans et des représentants de l’État et de l’Église. C’est précisément ce que l’on observe en Iakoutie du XVIIe au XVIIIe siècle.

Les Cosaques et les trappeurs russes (promuchlenniki) de cette période peuvent être comparés aux « coureurs des bois » du Canada en ce qui concerne leurs motivations ainsi que la vitesse et les méthodes utilisées pour pénétrer en profondeur le continent. La raison principale de l’avancée russe en Sibérie était les importants besoins de l’État à l’égard des énormes réserves de fourrure. La richesse en fourrures, partout en Sibérie et particulièrement en Iakoutie, constituait la garantie du succès économique, initialement pour le gouvernement moscovite et ultérieurement pour l’empire russe (Chilovski 1998 : 197).

L’apparition d’une population étrangère russophone a radicalement changé la vie – dans tous ses aspects – des peuples indigènes de la Sibérie, transformant surtout leur structure économique. Ainsi, après l’arrivée des Russes, plusieurs peuples autochtones ont délaissé leurs métiers traditionnels au profit de la traite des fourrures. Ils ont alors obtenu l’accès à toute une gamme de nouveaux objets d’échange. Le mode de vie des autochtones s’est transformé. L’alcool et l’apparition de nouvelles maladies, inconnues durant la période de « précontact », ont eu un impact catastrophique sur la vie des autochtones. Par exemple, entre 1650 et 1655 en Iakoutie, une épidémie de variole a causé la disparition de plusieurs villages autochtones. Par la suite, des épidémies similaires se sont produites tout au long de la deuxième moitié du XVIIe siècle et même jusqu’au XXe siècle.

Au sein des relations avec les peuples sibériens, l’institution du yassak (un impôt spécial) jouait un rôle majeur. L’État russe exigeait des contributions des peuples autochtones exclusivement sous la forme de fourrures de zibeline. « L’institution du yassak avait un caractère double : 1) matériel, en tant que totalité spécifique des valeurs matérielles passant de l’assujetti au conquérant ; et 2) non-matériel, comme symbole de subjugation à telle ou telle communauté de pouvoir russe » (Akimov 2010 : 252)[3]. Le droit au yassak se fondait exclusivement sur le pouvoir coercitif du conquérant. Les autochtones qui n’étaient pas assujettis aux formations étatiques, et qui ne possédaient pas leurs propres structures étatiques :

[C]onformément à la perspective du temps, étaient considérés comme « n’appartenant à personne », cela veut dire potentiellement Russes. « Beaucoup de gens ne sont possédés par personne », écrit un officier du Mangazeïa, A.F. Palintsyn, concernant les Iakoutes au début des années 1630 en préconisant activement la subjugation de la région du bassin de la Léna.

Akimov 2010 : 255

L’établissement de l’institution du yassak se déroulait d’une manière pacifique. Cependant, on trouve toute une série d’exceptions. Par exemple, le détachement de Petr Beketov (le fondateur d’Iakoutsk, capitale de la région) a subi en 1632 une rebuffade de la part des Iakoutes de Betounsk, mais après le premier affrontement avec les Cosaques[4], les Iakoutes ont accepté de payer un tribut. En même temps, les autochtones jouissaient de privilèges spécifiques.

Parmi les droits principaux des autochtones payant à la Russie les tributs du yassak, on compte le droit de résidence sur le terrain déclaré propriété du monarque russe, et le droit d’usage du terrain situé sur leur territoire ancestral pour leurs besoins de subsistance.

Fedorov 2000 : 9

On constate qu’au XVIIe siècle, le gouvernement moscovite (puis l’Empire russe) dans son ensemble a maintenu une politique relativement tolérante en ce qui concerne les peuples de Sibérie et l’exercice de leur foi, en n’entravant pas la pratique des cultes religieux locaux. Aucun prosélytisme n’a été mené dans la Sibérie orientale jusqu’au début du XVIIIe siècle. En même temps, il est intéressant de noter que des instances et des Russes de Iakoutie ont rejoint les cultes chamaniques locaux et ont participé à la pratique des rites traditionnels. Ce n’est que pendant le règne de Pierre le Grand que l’on observe la tendance à la christianisation des autochtones de Sibérie. Cependant, à cette époque, le processus de christianisation se caractérisait par une certaine superficialité et ne changeait pas de façon significative les croyances des communautés autochtones (Spiridonova 1999 : 47). La christianisation n’était pas égale à la russification puisque que les sermons étaient souvent tenus en iakoute au XIXe siècle. Au milieu du XIXe, de nombreux textes religieux ont été traduits en iakoute, et en 1858 on a ouvert à Iakoutsk un séminaire pour la formation des ecclésiastiques iakoutes.

En caractérisant le processus de colonisation de la Iakoutie, il est important de noter que du XVIIe au XIXe siècle la population indigène s’est impliquée, à un degré ou un autre, dans diverses sphères d’activités des nouveaux arrivants russes. Les différents groupes se connaissaient toutefois, au moins par des institutions gouvernementales comme le yassak. Une partie des Iakoutes se vouait à l’agriculture, une autre travaillait comme cochers, une autre encore assistait les expéditions géographiques et les campagnes militaires en transportant les armes, provisions et autres biens (Fedorov 2000 : 37).

L’acculturation et le métissage

Selon Akimov (2010), la perception des autochtones de Sibérie par les Russes était dépourvue du moindre élément de racisme ou de sentiment de supériorité :

En général, les Russes du XVIIe siècle n’ont pas perçu les représentants des peuples sibériens comme « sauvages » ; de plus ils ne se sont pas mis plus haut dans un paradigme de « civilisations » […] En même temps, les Russes n’ont pas perçu les peuples sibériens comme quelque chose d’exotique ou d’étrange. Dans les yeux des Russes, les autochtones étaient « les étrangers pas paisibles » (nemirnye inozemtsi) dont il fallait faire des « payeurs de yassak ».

Akimov 2010 : 295

Après la réforme de Speranski en 1822, les pouvoirs russes commencent à utiliser le nouveau terme officiel inorodets (inorodtsy) qui signifiait l’« autre », l’« étranger » et « un adepte d’une autre religion » (membres de population non slave). Ce terme était utilisé pour toutes les populations non russes de l’Empire russe.

Le processus d’immigration russe en Iakoutie n’était pas uniforme. Les Russes sont apparus en Iakoutie durant la première moitié du XVIIe siècle. La première vague d’immigrants se composait principalement de Cosaques et de fourreurs. Seul un nombre limité d’entre eux appartenait à la classe paysanne. Dans la deuxième moitié du XVIIe, quelques centaines de personnes issues des provinces de Petersbourg, de Moscou, de Simbirsk et d’Eninseisk se sont ajoutées pour travailler au projet routier Irkoutsk-Iakoutsk de la région. Par la suite, elles ont formé le groupe de « cochers-vieux colons » (iamchtchiki-starozhilu) de Prilenia. Au milieu du XVIIe siècle, l’installation des paysans russes dans les vallées Lena et Amga a commencé. Et puis à la fin du XVIIe, des postes se sont constitués dans la plus lointaine région au nord-est – les villages de Rousskoye Ustye, Zachiversk, Pokhodsk, Verhnekolymsk, Srednekolymsk, Nizhnekolymsk, Kazachie, Ustiansk, Verhoiansk. Au milieu du XIXe siècle, le chemin d’Aïansk a été peuplé par des immigrants du gouvernorat d’Irkoutsk. L’autre groupe de colonies russes se constituait de villages formés par des religieux et des politiciens bannis qui se situaient loin des centres de la région au milieu du XIXe siècle.

Les « implantations » russes de la région étaient dispersées à travers un territoire vaste, pendant que les immigrants russes eux-mêmes se distinguaient les uns des autres selon leurs origines distinctives (issus de plusieurs régions de Russie centrale et de Sibérie occidentale), leurs rangs sociaux, le niveau de leur capacité d’adaptation aux conditions climatiques locales et le caractère de leurs relations avec les populations autochtones. Des communautés métissées – par exemple les paysans de Prilensk, les Cosaques et les petits bourgeois d’Indiguirka et Kolyma – se distinguaient par les changements apportés à divers degrés dans leur mode de vie économique, dans l’incorporation des traditions culturelles locales, dans l’adaptation linguistique ou la perte de leur langue maternelle et des symboles de leur ethnie maternelle (Petrova 2004 : 12). Dans le cas des groupes géographiquement plus proches, on trouve des différences énormes quant au mode de vie des paysans « laboureurs » (la colonie d’Amga et d’Olekminsk) et les cochers-vieux colons russes. Si les premiers s’occupaient surtout de l’élevage et de la culture céréalière, les seconds s’employaient aux activités de livraison et de transport.

La plupart des immigrants russes en Iakoutie n’étaient pas accompagnés de leur famille et choisissaient souvent une femme autochtone : « Les enfants résultant de ces unions grandissaient dans la famille maternelle, et leur progéniture a eu une influence substantielle sur le type anthropologique des Iakoutes » (Petrova 2004 : 187). À leur tour, les enfants nés des mariages avec des Iakoutes baptisés ou avec des captifs se considéraient comme russes et, en raison de cela, devenaient plus tard une composante importante de la population urbaine.

En grande partie, les Russes étaient soumis à un processus d’acculturation et contraints à une adaptation ethnoculturelle aux nouvelles conditions de vie, perdant des éléments de leur langue première, culture maternelle et caractéristiques physiques. Le premier à parler de « métissage anthropologique » entre les Iakoutes et les Russes a été A.A. Tchapov (1906 : 200) au XIXe siècle : il souligne que, selon les traits physiques, la population russe-iakoute était beaucoup plus proche de celle des Iakoutes. Bien sûr, il est légitime de supposer que l’auteur ait compté dans une large mesure sur les observations subjectives d’un voyageur. Les chercheurs de la fin du XIXe siècle ont remarqué qu’un afflux faible d’immigrants russes couplé avec un degré de contact plus intensif avec les autochtones a contribué à la perte des éléments de leur propre culture par les Russes. Cette observation se confirme aussi chez les paysans russes du bassin fluvial Vilioui, au début du processus de colonisation sur les territoires iakoutes – des colonies fondées à une distance considérable les unes des autres et où les possibilités de pratiquer les méthodes agricoles traditionnelles étaient limitées :

Étant donné qu’ils sont dispersés à travers la région et qu’ils habitent parmi les Iakoutes, ils ont emprunté des Iakoutes la façon de bâtir leurs habitations, leurs moeurs, leurs coutumes et même leur langue… Les paysans, comme les Iakoutes, s’occupent principalement de l’élevage de bétail, mais cela c’est le lot des riches ; les pauvres, qui comprennent la majorité, qui ne peuvent pas se maintenir avec le bétail à cause de la pénurie d’animaux, vaquent à la pêche.

Clark 1864 : 126

L’assimilation politique n’avait pas lieu en Iakoutie et ne pouvait pas détruire les structures traditionnelles de la société iakoute. « Il est important de comprendre que l’assimilation politique (l’intégration) a presque toujours lieu avant l’assimilation ethnoculturelle, mais ne la provoque pas toujours » (Tichkov 2003 :106)[5]. Dans le cas que j’expose ici, parler d’assimilation est sujet à discussion. Le comportement socioculturel des vieux colons russes avait des implications diverses en ce qui concerne les niveaux d’adaptation à la société iakoute. La dernière phase de cette adaptation est l’acculturation, qui est susceptible de changer l’identité, la langue, la religion et la culture matérielle.

Il existait aussi une autre tendance : à Iakoutsk une partie considérable de la population (les Cosaques, les petit-bourgeois, les marchands) a pu préserver ses coutumes, sa langue et sa religion. En effet, en raison de l’arrivée constante d’immigrants et de la présence d’institutions administratives représentant le pouvoir, la population russe a préservé le caractère homogène de l’ethnie. Parmi les Cosaques, on constate la même tendance, mais avec quelques petites différences. Les Cosaques sont considérés comme étant le groupe qui a le plus préservé le mode de vie traditionnel russe. Les membres du détachement d’Oliokminsk, ainsi que ceux du service militaire, s’engageaient dans l’agriculture, habitaient dans les isbas russes, parlaient seulement russe et, en général, ne s’associaient pas avec la population locale. Par ailleurs, parmi d’autres communautés, on observe toute une gamme d’influences fortes et d’emprunts iakoutes parmi les membres des détachements de Verkhoïansk, de Viliouïsk et de Kolyma où beaucoup de Cosaques habitaient dans les iourtes avec des kamelioks (un type de four iakoute), s’engageaient dans l’élevage de bétail, la chasse et la pêche à la manière iakoute. On peut également retracer dans leur langue une quantité significative de mots iakoutes.

Des changements radicaux ont aussi eu lieu au sein de la cosmologie de la population russe de la région. Ainsi, du XVIIe au XIXe siècle, un élément important de leurs croyances est devenu la foi dans les esprits iakoutes : itchichi (la foi en des lieux iakoutes inviolables et la référence aux pouvoirs magiques des chamans) ; la population russe a aussi partiellement incorporé dans son système de croyances des éléments de la religion païenne. Les légendes à propos des chamans et de leurs actions sont devenues un élément important de la tradition orale locale. Dans la région d’Olekminsk, une partie des tchastouchki (un type de poésie traditionnelle) était chantée à la fois en russe et en iakoute. Il est connu que les Russes de la région ont reproduit des mélodies iakoutes osouokhaï. Les changements se produisaient aussi dans le processus d’auto-identification. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, le mot « russe » a lui-même commencé à être chargé de connotations négatives au sein de la population métisse. Par exemple, dans la même région d’Olekminsk, le mot « russe » signifiait « indigent » ou « criminel banni » et, dans un sens plus large, « étranger » (Petrova 2004 : 97). Durant la période prérévolutionnaire et devant ces exemples patents d’enculturation des immigrants russes à la culture iakoute, il n’existe aucune évidence de conflits induits pour des raisons ethniques. Les seuls exemples de conflit entre les Iakoutes et les Russes ont pour base des disputes économiques.

De cette façon, le processus de métissage, comme celui d’acculturation, s’initiait avec l’adaptation aux conditions climatiques et géographiques locales. Se trouvant dans un environnement écologique nouveau et dans un contexte climatique plus sévère que celui auquel ils étaient habitués, les paysans russes (promuchlenniki) et les Cosaques ont souvent adapté leurs stratégies de survie selon les pratiques iakoutes. De toute façon, les contacts proches avec la population iakoute dans toute une gamme de contextes ont mené à une transformation de l’identité parmi les paysans russes et les Cosaques. Parallèlement à cela, la population iakoute a été soumise aux influences des nouveaux arrivants. L’exemple le plus évident apparaît dans la pratique du labourage, développée dans la région de la rivière Amga pas seulement par les Métis, mais aussi par les Iakoutes.

La colonie Amga-Sloboda

L’exemple le plus évident et le plus intéressant de la formation d’une communauté métisse réside dans la colonie Amga-Sloboda, fondée en 1652 par six paysans bannis dans la région de la rivière Amga en Iakoutie centrale. Les paysans ont été envoyés dans ce territoire relativement proche, à environ 180 kilomètres d’Iakoutsk, pour y pratiquer l’agriculture. Toutefois, l’administration iakoute ne commença à manifester un intérêt pour la colonie qu’au début des années 1670. Les habitants autochtones appelaient les arrivants russes le « peuple du pain » (kilepteh dyon, kilep astah dyon, en iakoute) parce que les « nouveaux venus » russes ne pouvaient pas vivre sans pain (Efremov et Efremov 2010 : 18).

Figure 1

Villages des communautés métissées en Iakoutie (Bashkirov)

Villages des communautés métissées en Iakoutie (Bashkirov)

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Au début du XVIIIe siècle, à cause des inondations récurrentes du printemps, les colons agriculteurs ont déménagé vers le territoire du village actuel d’Amga, ce qui a donné lieu à la fondation d’Amga-Sloboda. Déjà en 1686, il a été noté dans les chroniques du gouverneur que sur les 17 habitants de la colonie, 10 étaient d’origine iakoute et qu’ils étaient engagés dans l’agriculture (Ivanov 1966 : 369). Les Russes les ont appelés « les nouvellement baptisés » ou encore « les nouveaux laboureurs » tandis que les Iakoutes très probablement dès cette période-là avaient déjà commencé à utiliser le mot bahynaidar (une adaptation du mot russe « laboureur » en langue iakoute). À l’origine, le mot bahynaidar s’appliquait exclusivement en référence aux habitants d’Amga-Sloboda et n’était utilisé dans aucun autre contexte associé aux autres catégories de la population russe (les marchands, les Cosaques, les gestionnaires). Mais après la révolution de 1917, la signification du mot bahynaidar change pour dorénavant désigner tous les habitants de la Iakoutie d’origine métisse.

Le métissage a commencé dans la colonie Amga-Sloboda dès les premières années de son existence. Les paysans russes arrivant dans la région, bien qu’ils soient venus avec leurs familles, se sont disséminés au sein de la population autochtone au cours de deux ou trois générations, en vertu de la supériorité démographique des autochtones. Ce n’est pas sans raison que le grand écrivain de la littérature russe classique, A.I. Gontcharov, traversant le territoire au milieu du XIXe siècle, a fait sur un ton mi-sérieux, mi-ironique, des observations comme « un Iakoute russe » et « un Iakoute iakoute » (Gontcharov 1976 : 513). Le témoignage d’un habitant local, P.P. Nemtchinov, est aussi très intéressant. Il décrit ses ancêtres ainsi : « la soeur de mon grand-père, Agafia, ressemblait à une Iakoute, tandis que mon grand-père ressemblait à un Russe » (Efremov et Efremov 2010 : 24).

Déjà durant les premières décennies de son existence, l’implantation d’Amga-Sloboda est devenue une arène de l’interpénétration mutuelle de deux cultures. Dans un premier temps, la population autochtone – les Iakoutes – a commencé à s’engager dans une nouvelle pratique, l’agriculture, et par conséquent le pain est devenu une source importante de l’alimentation. À leur tour, les Russes ont appris des Iakoutes les techniques de la chasse, de la pêche, de l’élevage et de la construction. Le processus d’échange des expériences s’est observé dans tous les domaines, une réalité qui se confirme dans les sphères les plus hétérogènes, comme par exemple la construction. Les paysans ont élargi leurs maisons en rondins en bâtissant une sorte d’iourte. Et plusieurs ont construit un khoton (un petit pavillon) près de la iourte (Efremov et Efremov 2010 : 21). Dans ce contexte, il est important de noter que les maisons de la colonie d’Amga-Sloboda étaient bâties selon la méthode traditionnelle russe : en rondins.

Des transformations semblables, que l’on pourrait caractériser comme une évidence de symbiose culturelle, s’observent aussi dans le domaine de la culture immatérielle. De toute évidence, ni les éléments d’orthodoxie ni les éléments de chamanisme n’ont jamais été en mesure de complètement effacer la présence de l’autre dans la vision du monde et le mode de vie des habitants locaux. On pourrait supposer que durant les différentes périodes historiques, l’une ou l’autre tendance religieuse a assumé une certaine prépondérance à cause de facteurs démographiques ou administratifs. On relève dans ce sens le témoignage de l’écrivain russe, V.G. Korolenko, qui a vécu trois années en exil à Amga-Sloboda de 1881 à 1884 :

Les Iakoutes étaient aussi orthodoxes et tous les dimanches près de la clôture de l’église on pouvait voir les chevaux qui ont été attachés avec leurs hautes selles iakoutes. Les gens d’Amga ont regardé les prêtres comme les Iakoutes les ont regardés aussi : ils étaient les chamans orthodoxes, mais les chamans s’étaient considérés comme plus puissants.

Korolenko 1988 : 369

On voit que parmi les habitants d’Amga les croyances païennes ont prédominé. Ce phénomène s’explique par le fait que l’orthodoxie a été le plus souvent présentée à la population autochtone dans le contexte de croyances, de convictions et de traditions populaires. Les Iakoutes ont beaucoup moins connu l’aspect « formel » de l’orthodoxie comme le catéchisme et y ont été familiarisés seulement dans des contextes épisodiques commençant avec le développement des activités de missionnaires durant la deuxième moitié du XIXe siècle. On trouve un appui à cette hypothèse dans des événements qui ont été décriés à la fin du XIXe siècle : Petrova (2004) donne l’exemple éloquent de la réouverture d’une taverne publique à Amga, en 1895, où le premier client fut un paysan auparavant sobre, mais ivre au point de delirium tremens depuis trois mois. Il a lui-même demandé l’aide de ses connaissances pour se libérer de cette dépendance. Pour se débarrasser de cette maladie, il s’est immédiatement servi des prières publiques. Cependant, tous ses amis ont convaincu le pauvre homme de se rendre au chaman pour être complètement guéri. Selon les paysans locaux, seul le tambourin du chaman pouvait sauver quelqu’un des afflictions des mauvais esprits.

L’exemple présenté caractérise manifestement la conception de la religion courante parmi les habitants locaux. En 1680, la première chapelle était déjà construite à Amga, et en 1732, la première église. En 1868, l’établissement d’une école communale a aussi contribué à la conservation des liens avec la culture et la langue russes. En ce qui concerne les questions langagières, il est utile de prendre connaissance des nombreuses transformations locales qui sont encore une fois illustrées par le témoignage d’I.A. Goncharov :

[E]t Egor Petrovitch, en rencontrant quelqu’un dans le village, tout à coup, a commencé à parler avec lui en iakoute. « C’est un Iakoute ? », j’ai demandé. « Non, un Russe, mon vieil ami » « Il parle le russe ? » « Mais, bien sûr » « Mais pourquoi vous n’avez pas parlé le russe ? » « Une sorte d’habitude… »

Goncharov 1976 : 15

Jusqu’aux années 1930 et 1940, une tendance similaire, liée à une préférence pour la langue iakoute sur le russe, a été observée.

Cependant, l’acculturation, suscitée par l’adaptation aux conditions climatiques, n’a pas mené à la « iakoutisation » totale de la population locale. Principalement, ce phénomène s’explique par le fait que les habitants d’Amga-Sloboda demeuraient beaucoup plus proches des paysans russes que des Iakoutes à cause de leurs pratiques agricoles (Boyakova 2012). Ainsi, la dissémination des pratiques liées à la culture des céréales a été portée par les Russes. En même temps, l’image des ancêtres paysans russes arrivant sur ce territoire à un certain moment dans le passé n’est jamais sortie de la mémoire collective des « laboureurs » locaux. À nouveau, le témoignage de V.G. Korolenko atteste avec éloquence du pouvoir de la mémoire culturelle :

Les anciens laboureurs ont gardé la mémoire de leur provenance dont ils étaient fiers. Quand j’ai reçu la permission de retourner en Russie, l’un d’eux, Zakhar Tsyknov, m’a demandé de lui envoyer tous les vêtements qu’on porte en Russie. Avant de mourir, il voulait s’habiller en russe afin d’arriver dans l’autre monde comme un bon « laboureur ».

Korolenko 1988 : 376

La question du statut social (autrement dit, le groupe auquel appartenait la population locale – aux inorodtsy, la population non slave, ou au corps paysan) était vraiment significative pour l’exercice des activités autant économiques que sociales chez les habitants de la vallée de l’Amga. Dans des conditions influencées par une position géographique périphérique et par le mélange de deux cultures, la question du statut était significative dans la mesure où elle déterminait le montant des impôts. Durant l’époque soviétique (1922-1991), la question du statut social ne jouait pas un rôle prépondérant puisque, indépendamment de son origine ethnique, la population entière de l’URSS avait la même citoyenneté soviétique et, en accord avec la politique officielle de l’État, toutes les populations de la vallée de l’Amga appartenaient à la classe paysanne.

Pour ce qui est de l’identité, la population d’origine métisse d’Amga n’a jamais nié ses origines russes ou russo-iakoutes au bénéfice de l’origine iakoute, mais a plutôt composé, d’une manière ou d’une autre, avec une synthèse des deux éléments. Il est important de noter que la désignation et l’auto-désignation de la part de la population d’origine métisse de la vallée de l’Amga ont été élargies au XXe siècle à toutes les populations métisses dans la République de Sakha (Iakoutie). Le mot « laboureur » (bahynaidar en iakoute) – dans la vie quotidienne des personnes d’origine métisse russo-iakoute – est devenu un concept important alloué à une strate spécifique de la population locale. L’auto-identification collective comme bahynaidar est ensuite appropriée par chaque personne d’origine métisse, un groupe beaucoup plus large à l’échelle de toute la République. La présence du concept de « laboureur » (c’est-à-dire dire métis) a accordé une « légitimité » à la population métisse de la Iakoutie en la dotant d’un élément traditionnel et organique au sein de la mosaïque ethnoculturelle locale. L’expérience de la population de la vallée de l’Amga est devenue une sorte de modèle de la coexistence de cultures différentes et, pour les Russes et les Iakoutes à une échelle régionale, un exemple représentatif d’influence mutuelle.

Russkoye Ustye et Pokhodsk

L’histoire du village de Russkoye Ustye dans le delta de l’Indiguirka et du village de Pokhodsk en aval de la Kolyma illustre un autre type de processus d’adaptation par une population arrivante à des conditions climatiques, culturelles et ethniques spécifiques. Cette expérience d’adaptation est surtout liée à l’isolement manifesté à des degrés variés, selon les exigences des étapes historiques diverses.

L’isolement de Russkoye Ustye est principalement lié à sa position géographique et aux conditions difficiles du climat local. Russkoye Ustye se trouve sur le 71e degré de latitude nord dans l’estuaire de l’Indiguirka qui se jette dans l’océan Arctique. La température moyenne annuelle est de -13°C. Les occupations principales de la population sont la pêche et la chasse aux renards polaires. Traditionnellement, les habitants voisins étaient les Iakoutes et les petits peuples du nord de la Iakoutie – les Évènes, les Youkaguirs et les Tchouktches. On notera par ailleurs que le village de Russkoye Ustye, situé pratiquement sur la côte de l’océan Arctique, se trouve dans une des régions de la Iakoutie les moins peuplées. Dans un tel contexte, le contact des Russes avec les autochtones a été à la fois permanent et rare (Tchikachev 2007 : 28).

Le village de Russkoye Ustye a été fondé en 1638 dans le delta de la rivière Indiguirka par le cosaque Ivan Rebrov qui est entré dans la région pour ramasser le yassak d’Iakoutsk. La population locale était principalement composée de promuchlenniki russes qui pratiquaient la chasse et la pêche. Au début des années 1640, sur l’Indiguirka, on a bâti le Zachirevski ostrog, forteresse qui a longtemps joué un rôle important dans l’occupation du nord-est de l’Asie jusqu’au début du XIXe siècle, et qui est tombée en ruine à cause des inondations. Du XVIIe siècle et jusqu’en 1917, la population d’origine russe sur l’Indiguirka n’a jamais excédé 500 personnes, pour atteindre par la suite un maximum de 2 000. Tout au long de son histoire, Russkoye Ustye a fonctionné en tant que centre local d’une grande importance économique et culturelle.

Avec le temps, les habitants des colonies dispersées dans le cours supérieur de la rivière Indiguirka ont subi un processus d’assimilation par les Iakoutes locaux ; ils ont ainsi progressivement perdu leurs caractéristiques anthropologiques et culturelles, incluant leur langue. Cependant, à Russkoye Ustye on constate une tendance complètement différente : en vivant entourés des peuples locaux et parfois en se mélangent avec eux, les habitants de Russkoye Ustye ont conservé leur langue maternelle presque intacte, la source de leur créativité orale folk et leur perception d’eux-mêmes. De plus, une partie de leurs voisins – les Iakoutes, les Youkaguirs et les Évènes – ont délaissé leurs langues pour adopter le russe. Apparemment, c’est pour cela que beaucoup de voyageurs ont été étonnés : plus on avance vers le nord, plus la langue russe est utilisée parmi les populations locales (Tchikarev 2010 : 28).

De toute évidence, le processus de métissage a eu lieu à travers toute l’histoire de Russkoye Ustye, ce qui se confirme dans la transformation du type physique de la population locale. Cependant, les changements chez les habitants de Russkoye Ustye ne se sont pas induits avec la même force et clarté que chez les habitants d’Amga. Cela s’explique par la densité de l’habitat. Le caractère hermétique de l’économie locale est aussi un facteur majeur étant donné que les industries locales ont fonctionné indépendamment du contact régulier avec les autochtones. En fait, Russkoye Ustye vivait en économie fermée et a peu eu besoin de contacts commerciaux avec les Iakoutes, les Youkaguirs et les Tchouktches. Les habitants de Russkoye Ustye peuvent être dits « ichthyophages » : des gens qui se nourrissent principalement de poisson. Les autochtones habitaient des endroits situés loin de Russkoye Ustye. Les Iakoutes locaux habitaient une région forestière située à une distance considérable de Russkoye Ustye et n’étaient pas en mesure d’exercer une influence forte à l’instar de celle exercée dans le sud, une région agricole. Les Tchouktches et les Youkaguirs visitaient très rarement cette région – une ou deux fois par année (Zenzinov 2013 : 97).

Cependant, il serait naïf de penser que les Russes de Russkoye Ustye ont été complètement exempts de l’influence des peuples autochtones. On trouve des preuves significatives d’échanges mutuels dans le domaine de l’économie. Les Russes de la région ont fourni des biens d’échange (fourrures préparées de zibeline, pièges, outils pour le travail des métaux, barrages de poissons, filets de pêche, haches) et en ont emprunté d’autres aux autochtones (vêtements, chaussures, nourriture, modes de transport). Le processus d’échange se retrouve dans le domaine du langage : des mots ont été empruntés lorsqu’il n’y avait pas d’équivalent russe pour exprimer la réalité locale. Dans ce processus d’échanges, les mots prenaient souvent un sens complètement différent du sens d’origine. Par exemple, le mot balbakh signifiait la carcasse d’une oie dont on enlevait les os et les entrailles tandis que la chair était laissée sur la peau avec les plumes. Ce sac particulier était utilisé pour conserver la chair des oies ; mais en iakoute, balbakh signifie fumier. Le mot ouroun signifiait pour sa part « lit », un sens qui a été pris du mot iakoute oron, qui signifie également lit – grâce à l’isolement de Russkoye Ustye, le russe y est préservé dans des formes assez archaïques des XVIIe et XIXe siècles (Zenzinov 2013 : 114). Un processus de mutation conforme à nos observations ethnolinguistiques est aussi perceptible dans le domaine religieux. L’orthodoxie des gens de Russkoye Ustye n’a pas rejeté l’autorité des chamans iakoutes locaux, youkaguirs et tchouktches. Les gens de la région estimaient que les chamans possédaient des pouvoirs magiques et aussi des techniques médicinales. Zenzinov (2013 : 104-105) témoigne qu’au début du XXe siècle, les habitants du village invitaient régulièrement des chamans lors de l’apparition de maladies dangereuses. Les Russes de Russkoye Ustye ont souvent participé au rite religieux iakoute d’alimentation du feu. Les croyances religieuses tchouktches exerçaient aussi une influence sur la population de Russkoye Ustye. Chez les habitants du village, il existe une croyance populaire au Tchouktche maigre[6] qui correspondait à une force surnaturelle. Autre exemple, dans le culte des migrations des âmes oyavi, à la mort d’une personne, son âme migre, pouvant s’installer dans le corps d’un enfant de la même famille.

Une situation différente, mais quand même comparable, peut être observée à Pokhodsk, sur la rivière Kolyma. La date historique de l’établissement de Pokhodsk est évaluée à 1643. Avec d’autres colonies locales – Srednekolymsk et Nizhnekolymsk – Pokhodsk a initialement joué un rôle comme avant-poste et base importante pendant les expéditions dans le Tchouktche et le Kamtchatka. Même le nom « Pokhodsk » rappelle le mot russe pour excursion (pokhod) et l’histoire de ce territoire. En même temps, les relations avec les Youkaguirs les plus pacifiques se sont déroulées d’une manière beaucoup plus amicale (Vahtin et al. 2004 : 13).

Durant dans les premières décennies de l’existence de cette localité, un métissage culturel a eu lieu entre les Russes et les peuples autochtones. La présence d’une menace externe et les attaques permanentes des Tchouktches ont provoqué l’évacuation de la colonie vers l’emplacement contemporain de Pokhodsk. Le lieu de la construction de la future colonie et des églises a été choisi par un chaman youkaguir. Pendant longtemps la menace militaire du côté des Tchoukches a eu des conséquences ; leurs attaques ont cessé seulement vers la fin du XVIIIe siècle. Pour ce qui est de la situation démographique à Pokhodsk, elle était comparable à celle de Russkoye Ustye. En 1857, 107 personnes se répartissaient entre 15 maisons à Pokhodsk (Tchikarev 2010 : 113). Les habitants de Pokhodsk, d’une manière ou d’une autre, appartenaient aux promuchlenniki et aux troupes cosaques de l’Empire russe, ce qui veut dire qu’ils étaient soit cosaques, soit leurs descendants directs. Pourtant, au fil du temps, le mode de vie métissé des habitants a connu une mutation culturelle. Les habitants de Pokhodsk ont abandonné une grande partie de leurs coutumes et techniques militaires. La fonction militaire des Cosaques, jusqu’à la fin du XIXe siècle, consistait en le maintien de l’ordre lors des foires régionales annuelles. Par ailleurs, le contact avec les Youkaguirs a laissé une empreinte chez les arrivants, non seulement en changeant progressivement leur type anthropologique, mais aussi en influençant leur prononciation : on attribue aux arrivants russes une qualité langagière particulière, « l’articulation douce », que l’on entend quand les sons phonétiquement durs sont remplacés par des sons doux. Ce phénomène rend la langue russe locale semblable à celle des Youkaguirs.

Les activités économiques locales de Pokhodsk montraient des similitudes avec celles de Russkoye Ustye. L’occupation principale des habitants de Pokhodsk était le trappage de renards polaires et la pêche. Les Russes utilisaient un type de piège appâté connu aussi par les Iakoutes. Les autochtones locaux – Tchouktches, Youkaguirs et Évènes – ont emprunté cette technique des Russes. À leur tour, les Russes ont adopté l’usage du traîneau à chien youkaguir. Pour les Youkaguirs, les chiens étaient des animaux de trait qui s’utilisaient comme moyen de transport.

Comme nous l’avons expliqué, l’enjeu du statut social était d’une importance secondaire à Russkoye Ustye et à Pokhodsk, comme dans la vallée de la rivière Amga, à cause de l’isolement à la fois géographique et climatique des deux colonies. La distance, la provenance ethnique et les conditions climatiques extrêmes ont fait de tous les habitants des communautés des membres de statut égal. Les différences s’exprimaient exclusivement au niveau de la prospérité matérielle. Ainsi, comme dans la vallée de l’Amga, la dimension économique constituait l’élément distinctif principal. L’État n’a pas eu grande réaction vis-à-vis du métissage culturel entre les Russes et les peuples autochtones et de son processus.

À la lumière de ce qui précède, on peut distinguer deux variantes d’adaptation de la part de la population arrivante au nouvel environnement : premièrement, l’interpénétration graduelle dans l’environnement ethnique, un phénomène lié à la croissance des mariages interethniques, et l’emprunt de toutes sortes de coutumes et moeurs matérielles et spirituelles ; deuxièmement, un certain isolement culturel qui a permis aux arrivants de préserver certaines caractéristiques initiales de la culture (dimensions religieuses, identitaires, linguistiques, etc.). La présence de formes et types intermédiaires d’adaptation ethnoculturelle et, de plus, les exigences issues de la distance géographique et « des conditions civilisatrices » qui permettaient les mariages métis ont encouragé l’apparition de communautés métisses dans la région. Celles-ci ont combiné des éléments de la culture iakoute et russe. Dans chacune de ces communautés locales, on observe des phénomènes uniques de langue, de folklore, de religion, de pratique agricole, de modes de vie et d’identité. Parmi les exemples les plus révélateurs, on aura étudié une colonie dans le bassin de la rivière Amga et des colonies dans l’extrême nord-est – Pokhodsk et Russkoye Ustye.

Appendices