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À l’hôpital psychiatrique de Nouvelle-Calédonie, le Centre hospitalier spécialisé Albert Bousquet (CHS), les prises en charge, solidement ancrées dans des approches sécuritaires et disciplinaires, peinent à être réformées et adaptées aux spécificités océaniennes. Les rares travaux sur les représentations de la maladie mentale et les recours thérapeutiques des Kanak ont montré leur richesse et leur inscription dans une organisation sociale complexe (Mouchenik 2004), mais aussi la banalisation des approches disciplinaires et de la violence institutionnelle de la psychiatrie (Soler 2019). Alors que les soins psychiatriques continuent de se tenir dans l’enceinte d’un bâtiment fondé dans le bagne de la Nouvelle-Calédonie, peu de travaux en sciences sociales ont retracé ce legs historique, pourtant fondamental à la compréhension des inégalités de santé contemporaines. Yoram Mouchenik a mis en avant le rôle de l’assistance sanitaire des missionnaires (Mouchenik 2001) et l’influence de Maurice Leenhardt dans l’élaboration d’une ethnopsychiatrie raciste (Mouchenik 2006), et j’ai élargi l’analyse de cette ethnopsychiatrie en montrant ses liens avec le développement socioéconomique et urbain des années 1960 ainsi que son déni des revendications indépendantistes (Soler, à paraître). Seul un ouvrage de vulgarisation présente l’histoire de la création de l’asile dans les murs du bagne, sans toutefois l’inscrire dans une perspective critique qui permettrait de saisir la teneur des liens entre psychiatrie et violence coloniale en Nouvelle-Calédonie (Angleviel et al. 2013).

Dans la démarche d’une anthropologie politique de la santé, cet article reconstitue la fondation de la psychiatrie dans le bagne de la Nouvelle-Calédonie en 1868, puis ses évolutions sous l’effet des reconfigurations de la situation coloniale jusqu’en 1946, année de la fin du régime de l’indigénat. Après la prise de possession en 1848, le projet impérial français y fut d’abord caractérisé par la colonisation pénale, avant d’être, à partir de la fin du XIXe siècle, un projet de colonisation de peuplement fondé sur la venue de femmes et d’hommes libres, se destinant à la mise en valeur agricole de la colonie. Les Kanak étant alors perçus comme voués à disparaître, l’assistance sanitaire à leur égard visait principalement à contenir l’épidémie de lèpre pour protéger les populations européennes. Dans ce contexte de marginalisation des indigènes de Nouvelle-Calédonie, la psychiatrie suivit un tout autre chemin que celui promu en métropole, où émergeait l’idée d’une assistance mentale universelle, ou que celui d’autres espaces colonisés comme l’Algérie, où s’épanouissait déjà une psychobiopolitique de l’altérité au service du pouvoir colonial (Fassin 2011). En Nouvelle-Calédonie, la superposition des logiques sanitaires, pénales et de peuplement favorisa l’émergence d’un aliénisme de l’enfermement et de l’éloignement, visant à protéger la société coloniale d’une contagion morale, de celle des bagnards d’abord, puis de celle des travailleurs immigrés et indigènes. Ce travail de mise à la marge se déploya sur un espace, l’île Nou, où se trouvait le bagne et son hôpital, et s’appuya sur un régime juridique fondé sur les procédures d’exception permises par le contexte d’un régime pénal et d’une épidémie de lèpre. L’article fait apparaître ces reconfigurations dans la situation coloniale au cours de cette période, c’est-à-dire suivant la perspective de Georges Balandier (1951), les constructions culturelles et politiques qui caractérisent les différents moments de cette histoire et le rôle des différents acteurs en présence.

Il repose sur l’analyse d’un corpus d’écrits médicaux et législatifs produits à partir de 1868, année de la construction de l’Hôpital du Marais, espace fondateur de la psychiatrie calédonienne. Ces archives coloniales, numérisées pour la plupart, ont été consultées sur le site de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France 1. D’une part, il examine des textes décrivant cet espace et les prisonniers qui y étaient enfermés, textes écrits principalement par des médecins coloniaux dans des thèses de médecine ou des récits de voyage (Vinson 1858 ; Grosperrin 1910), mais aussi des récits journalistiques d’observateurs coloniaux de l’époque (Carol 1903). D’autre part, il analyse les comptes rendus produits par ces médecins pour des congrès coloniaux ou des congrès d’aliénistes au début du XXe siècle, notamment dans le cadre du rapport de Reboul et Régis (1912), document fondateur de la psychiatrie coloniale française. Ces congrès sont des moments centraux de la constitution de pratiques et de savoirs médicaux ainsi que de la confrontation des idéologies coloniales. Les textes, produits pour ces occasions et qui visent à décrire d’éventuelles particularités de la folie ou de la situation sanitaire de Nouvelle-Calédonie, permettent de saisir dans les discours les perceptions distinctes des aliénés autochtones et européens et leur inscription dans les catégories coloniales de races et de populations — Européens libres ou pénaux, indigènes kanak et travailleurs immigrés. Né dans la matrice du bagne calédonien, l’aliénisme y trouva les outils législatifs et un espace singulier, celui de l’île Nou, pour mettre en place un régime de soins punitif à plusieurs niveaux, selon ces différentes catégories. Dans cet article, je décris comment des topoï de l’aliénisme, tel que le soupçon de simulation, trouvèrent dans la situation coloniale un espace de prédilection. A contrario, je montre le décalage avec les politiques d’élargissement de l’assistance sanitaire pensées depuis l’Hexagone, en particulier dans la mise en application du décret Moutet de 1936, visant à améliorer les prises en charge des colonisés. Dans un contexte de colonisation de peuplement et de régime de l’indigénat, ces mesures innovantes eurent pour effet inverse d’accroître les logiques discriminatoires de la colonie.

Cet article s’inscrit dans la lignée des travaux qui ont pensé les liens entre psychiatrie et colonisation, à commencer par Frantz Fanon et son analyse de l’inscription sociale et politique des troubles mentaux (Fanon, Khalfa et Young 2015). Dans la continuité de cette pensée de l’aliénation des peuples colonisés, les travaux rassemblés dans Subjectivity (Biehl, Good, et Kleinman 2007) et Postcolonial Disorders (Good et al. 2008) examinent comment les processus psychiques intimes sont reformulés sous l’effet de bouleversements politiques et économiques, et comment le colonialisme continue de hanter les subjectivités et les modes de gouvernement de la santé contemporains. Cependant, basés sur des ethnographies contemporaines, ils n’ont fait qu’effleurer les traces de l’histoire coloniale sans en analyser ses archives. Pour cela, il faut se tourner vers les historiens qui ont montré la variété des différents modèles de colonisation et leurs liens avec les courants de la psychiatrie qui les accompagnèrent (Anderson 2014 ; Keller 2008 ; Mahone et Vaughan 2007 ; Pols 2018b) ou encore vers les travaux portant sur la période spécifique de la décolonisation (Antić 2022 ; Kilroy-Marac 2019). Ces recherches montrent qu’il n’existe pas une histoire univoque du lien entre psychiatrie et pouvoir colonial, mais une variation de cette relation selon les empires et les territoires.

Ici, comme dans la plupart de ces travaux, l’importance accordée à l’institution hospitalière ne correspond pas seulement à l’influence dans ce champ des sciences sociales de la psychiatrie de Michel Foucault (1961, 1975) et d’Erving Goffman (1968), mais aussi à un accès aux archives coloniales qui facilite ce type d’entrées. Il faut ainsi préciser que les archives du service des Affaires indigènes, principale source pour accéder à ce qui se jouait dans les réserves où étaient alors cantonnés les Kanak, ne sont pas mobilisées ici 2. Outre ces limites initiales, l’intérêt porté à l’institution hospitalière est aussi justifié par l’importance des traces mémorielles contemporaines que laisse l’histoire de ces hôpitaux (Kilroy-Marac 2019). Dans le cas calédonien, l’espace de l’île Nou, aujourd’hui Nouville, continue d’incarner les logiques concentrationnaires et disciplinaires de la colonie, et joue un rôle dans leur persistance dans les représentations du soin et de la maladie mentale, comme j’ai pu le constater dans mes travaux ethnographiques (Soler 2019). Quant à l’attention portée aux archives légales, elle est justifiée par le rapport particulier des institutions coloniales à la production administrative, en particulier dans l’entre-deux-guerres. La culture du légalisme apporte les législations nécessaires à la racialisation des sujets coloniaux (Comaroff 2001). Les procédures législatives encadrant l’aliénation mentale en Nouvelle-Calédonie sont le reflet de la consolidation d’une société coloniale et de l’administration locale autour des distinctions raciales, ainsi que de l’institutionnalisation des procédures d’exclusion des populations indigènes. Témoins de la politique des archives coloniales et de l’évolution des assignations administratives propres aux catégories coloniales (Stoler 2019), ces archives manifestent les processus d’invisibilisation qui caractérisent un regard colonial persuadé de la disparition des Kanak. En tenant pour acquise cette disparition, les médecins suivirent une voie radicalement différente de celle des aliénistes de l’école d’Alger qui, à la même période, produisit une véritable théorie de l’influence de la race sur la psychopathologie (Keller 2008) qui eut une influence considérable dans l’ensemble du Maghreb (Scarfone 2021) et même en France dans la psychiatrie des immigrés après les indépendances (Fassin 2021). Le panorama historique proposé ici met en lumière l’évolution de la place faite aux Kanak et leur maintien dans des marges jusqu’à aujourd’hui — marges des réserves puis marges des dispositifs de soins. Ce processus prendra, dans l’après-guerre, une tournure plus marquée avec l’émergence d’une ethnopsychiatrie fondée sur la construction d’une altérité culturelle raciste (Mouchenik 2001 ; Soler, à paraître). Il s’agit, dans cet article, de décrire les fondements historiques qui permettront le déploiement de cette ethnopsychiatrie et de contribuer ainsi à une réflexion sur les liens entre psychiatrie et gouvernementalité coloniale, en examinant la place variable qu’ont tenue les Kanak comme « population » à administrer en fonction du projet politique, social et économique de la Nouvelle-Calédonie (Foucault 1997).

Comme l’a montré Isabelle Merle (2013) dans son étude sur la politique de cantonnement en Nouvelle-Calédonie, les décisions mises en oeuvre localement sont à replacer dans le contexte plus large de l’Empire français pour analyser les discordances entre les volontés du ministère de la Marine et des Colonies et leurs déclinaisons variables en fonction de la situation coloniale de chaque colonie. Je commencerai donc par présenter l’émergence du projet d’assistance mentale universelle qui apparaît dans les rapports de Reboul et Régis (1912) pour y mettre en lumière la singulière absence des aliénés kanak. Puis je décrirai les évolutions de la situation coloniale de la Nouvelle-Calédonie et, avec elles, de l’administration de la santé des populations colonisées. En Nouvelle-Calédonie, la situation coloniale associée au projet initial de colonisation pénale à la fin du XIXe siècle n’a rien à voir avec celle qui marque l’entre-deux-guerres, période d’émergence d’une société calédonienne qui cherche précisément à effacer son passé pénal. La psychiatrie fut d’abord axée sur la prise en charge des bagnards, d’où l’importance des logiques pénales dans le traitement de l’aliénation et la focalisation du regard médical sur les pathologies des bagnards et l’exigence de dépister les simulateurs. Puis l’évolution de la perception des Kanak, de population invisible et déclinante à main-d’oeuvre à administrer dans le cadre du régime de l’indigénat (Merle et Muckle 2019), les fit entrer dans un régime de soins nouveau, mais reposant sur les procédures d’exception mises en place dans le cadre du bagne et de l’indigénat. Enfin, l’article analyse comment l’île Nou passa, après la fin du bagne, d’un espace de la relégation des transportés Européens à un espace de marginalisation des populations kanak et étrangères.

Les peuples colonisés dans le projet d’assistance mentale universelle

La période qui s’étend de 1904 à 1912 constitue un tournant dans la fondation d’une psychiatrie coloniale française singulière, tournant parallèle à la consolidation de la médecine coloniale. Les congrès coloniaux ou les congrès d’aliénistes de cette période donnent lieu à la production de rapports et de comptes rendus dans lesquels se dessine la place des savoirs psychiatriques dans les enjeux politiques coloniaux. À cette période, la mise en place d’asiles dans les colonies devient l’une des préoccupations de la médecine coloniale telle qu’elle se pense en métropole et la question de l’aliénation indigène apparaît pour la première fois au Congrès colonial de 1905, dans un contexte de stabilisation de l’empire et de mise en avant de la « mission civilisatrice » française. Comme les autres empires coloniaux, l’Empire français entendait affirmer sa légitimité par le biais de politiques coloniales qui étendaient l’assistance sanitaire à tous les peuples des colonies. Dans les nouvelles doctrines coloniales, on attendait des aliénistes qu’ils apportent des éclairages susceptibles d’aider au développement de la population indigène, en renforçant leurs moeurs et leur intellect, afin qu’ils participent au développement de la colonie (Pols 2018a). Dans le même temps, les aliénistes qui cherchaient à asseoir la légitimité de leur discipline trouvaient auprès des peuples colonisés, non touchés par la civilisation occidentale, un terrain pour vérifier l’universalité de la folie. Suivant « l’hypothèse de la déculturation pathogène » (Collignon 2002), on soupçonnait alors que la civilisation portait en elle les vices déclencheurs des pathologies mentales. Ce projet, qui prit différentes formes, se traduisit notamment par les travaux d’Emile Krapelin, qui chercha à Java, en 1904, des éléments pour consolider les classifications des maladies mentales et prouver leur universalité (Rechtman 2010).

C’est dans ce contexte qu’au Congrès colonial de 1905, la section VII chargée de la « Médecine et de l’Hygiène coloniales » s’intéresse à la prise en charge de l’aliénisme dans les différentes colonies et en dresse un bilan sévère. Il n’existe alors presque aucun asile dans les colonies françaises, et la prise en charge se limite aux rapatriements qui, quand ils sont possibles, sont coûteux et désastreux, notamment pour les indigènes — à Marseille, 20 % des indigènes rapatriés pour aliénisme mouraient de tuberculose (Worms et al. 1905 : 218). Un programme ambitieux est alors imaginé, incluant « l’institution de médecins civils aliénistes coloniaux », la création « d’asiles coloniaux avec colonies agricoles », avec des salles pour « délirants passagers », alternative à l’enfermement et écho de la loi des aliénés de 1838 de Toulouse et Esquirol qui réglementait pour la première fois l’enfermement des aliénés. Les propositions faites pour la prise en charge des indigènes se veulent aussi innovantes, puisqu’il est recommandé

que la langue indigène [soit] exigible rapidement des médecins et de l’infirmier-chef […], que la recherche discrète des affections mentales chez les indigènes soit encouragée et que la déclaration des cas dangereux soit rendue obligatoire, au moins temporairement.

Worms et al. 1905 : 308-309

Cet état des lieux et les recommandations qui l’accompagnent sont favorablement reçus par les aliénistes, qui considèrent à son sujet qu’il « serait temps de s’occuper sérieusement de l’assistance et des soins pour les aliénés coloniaux, européens ou indigènes » (Anonyme 1905 : 436).

L’intérêt pour l’aliénation indigène se décline toutefois distinctement en fonction des catégories raciales, ce qui apparaît à la lecture des débats retranscrits dans le rapport de ce congrès colonial, débats qui esquissent alors les principes d’une « politique indigène » (Worms et al. 1905). Les participants — médecins, députés, ingénieurs — réfléchissent à l’élaboration d’une telle politique, qui s’inspirerait de celles que mènent les autres puissances coloniales et dans laquelle la médecine coloniale jouerait un rôle central de protection des populations européennes et de préservation de la main-d’oeuvre indigène. Mais en parallèle se tiennent aussi des débats concernant la proposition « d’assimilation » de certaines colonies, débats au travers desquels se dessine une typologie des colonies dont le critère discriminant est la hiérarchie raciale en fonction de la proximité supposée des moeurs indigènes avec celles de la métropole. Ainsi, le député guadeloupéen Gerville-Réache y distingue les « vieilles colonies » (Antilles, Guyane, Réunion) proches des moeurs françaises de celles comportant une « majorité indigène organisée » (Indochine) et de celles dites « inorganiques » d’un troisième groupe où « les races indigènes sont émiettées, indifférentes ou hostiles les unes aux autres, sans solidarité aucune de croyances, de langages ou de moeurs » (ibid. 1905 : 97). C’est au nom de cette typologie coloniale qu’il réclame une assimilation des Antilles, mais pas des colonies dites « inorganiques » où les indigènes sont jugés incapables d’assimilation, et qui incluent la Nouvelle-Calédonie. Cette typologie offre un premier cadre pour comprendre la mise en place d’une assistance médicale et psychiatrique distincte en fonction des colonies et des indigènes qui les peuplent. De ce fait, la Nouvelle-Calédonie, appartenant aux colonies dites « inorganiques », est absente des débats du Congrès colonial de 1905 sur l’aliénation.

Il faut attendre le Congrès des aliénistes qui se tint à Tunis en 1912 pour voir apparaître la Nouvelle-Calédonie dans ces débats. Étape décisive de la constitution de la psychiatrie coloniale, c’est au congrès de Tunis que fut présenté le rapport des docteurs Reboul et Régis qui, encouragés par le ministère des Colonies, avaient recueilli auprès des médecins des différentes colonies des états des lieux de l’aliénisme. Le rapport de Reboul et Régis, document fondateur de la psychiatrie coloniale française, poursuivait l’argumentaire ébauché en 1905 en l’étayant d’exemples fouillés et en proposant des recommandations, cette fois plus précises. Il s’agissait, comme en 1905, d’appliquer la législation sur l’aliénation de 1838, mais en l’adaptant au contexte colonial, en créant par exemple des établissements spécialisés, mais avec des pavillons séparés pour les Européens et pour les indigènes, en formant des psychiatres coloniaux qui mettraient en place la réforme dans chaque colonie, en mettant un terme aux rapatriements vers la métropole, enfin, en assistant les troupes coloniales et en prévenant les « psychoses coloniales ». Le bilan de l’assistance aux aliénés dans les colonies restait globalement désastreux. Les analyses faites au fil du rapport des différentes formes de psychopathies observées chez les indigènes et chez les Européens (répartis entre militaires, criminels et colons) indiquent que la connaissance de l’aliénation se construisait distinctement en fonction des représentations que se faisaient les médecins de la mentalité indigène et des types de colonisation, phénomène qui se doublait d’une hétérogénéité des institutions médicales mises en place dans les différentes colonies. Les colonies du Maghreb constituèrent un terrain propice à la mise en place d’un tel projet, favorisant le développement de l’idée d’un monde musulman comme espace de folie. Si bien qu’en Algérie, dans l’entre-deux-guerres, la nomination de psychiatres comme Antoine Porot et la construction d’hôpitaux psychiatriques dans lesquels les psychiatres côtoyaient quotidiennement des patients musulmans rendirent possibles l’école d’Alger et ses expérimentations théoriques et cliniques (Keller 2008).

L’aliénation kanak, problème marginal de l’assistance sanitaire

Au contraire, l’aliénation des indigènes kanak intéressa peu les premiers médecins coloniaux, qui se focalisèrent sur la population pénale. On ne trouve que quelques descriptions de folies dans la population kanak dans la thèse de médecine du docteur Vinson (1858) ainsi que dans les écrits ethnologiques de Maurice Leenhardt (1930), d’Emma Hadfield (1920) et du père Lambert (1976 [1900]). Cette invisibilisation traduit la place faite aux Kanak dans l’assistance sanitaire et dans le projet colonial initial. D’une part, comme ailleurs dans le Pacifique, les administrateurs de la colonie étaient convaincus de leur disparition proche sous l’effet de l’impact de la civilisation occidentale, ce que l’historiographie ultérieure qualifia de Fatal Impact (Moorehead et Moorehead 1969) 3. D’autre part, l’assistance sanitaire ne concerna que tardivement les populations kanak. En dépit de l’arrivée, dès 1890, d’officiers de santé des colonies, puis de l’organisation, en 1905, du service médical de colonisation, étendu aux populations indigènes en 1907, celles-ci ne furent l’objet d’une assistance sanitaire de la part des médecins coloniaux qu’à partir de 1927 (Lepoutre 1997). Entre-temps, seuls les missionnaires catholiques et protestants intervinrent dans les réserves, principalement pour inculquer des pratiques d’hygiène et prévenir les épidémies, en particulier la lèpre (Mouchenik 2001). L’épidémie de lèpre à la fin des années 1890 façonna ainsi considérablement la forme prise par l’assistance sanitaire en Nouvelle-Calédonie. Puisque le pouvoir colonial peinait à trouver les colons et la main-d’oeuvre nécessaire à la mise en valeur de la colonie, les soins prodigués aux Kanak, jugés inassimilables et peu mobilisables comme main-d’oeuvre, visèrent surtout à protéger les Européens de la contagion. Dans un contexte où les officiers de santé des colonies étaient réticents à s’installer en brousse ou dans les îles Loyauté et où les médecins officiaient principalement à Nouméa, l’aliénation des Kanak échappa totalement à l’observation clinique des médecins coloniaux. Ainsi, à la différence de l’Algérie, où les musulmans étaient à proximité des médecins puis des aliénistes, les Kanak constituent un point absent du gouvernement de la santé mentale jusque dans les années 1930.

C’est sous cet angle qu’il convient d’analyser la section du rapport de Reboul et Régis portant spécifiquement sur la Nouvelle-Calédonie. Biais d’un regard porté sur le milieu fermé et faute de pouvoir accéder aux populations kanak, les médecins se focalisèrent sur les pathologies prises en charge dans l’hôpital du bagne, à Nouméa, et les autres populations de la colonie — population libre, travailleurs immigrés et Kanak — firent l’objet d’une attention secondaire.

Ce qui fait l’intérêt particulier de l’assistance des aliénés, en Nouvelle-Calédonie, c’est la population pénale de cette colonie. Nous passerons donc rapidement sur les autres parties de cette assistance, beaucoup moins importantes, pour étudier de façon plus détaillée l’aliénation mentale et son traitement chez les transportés.

Reboul et Régis 1912 : 142

Ces médecins n’accédaient qu’aux Kanak venus travailler chez des colons à Nouméa et qui étaient soignés, avec les indigènes vietnamiens et javanais, dans une petite formation sanitaire située dans la baie de l’Orphelinat à Nouméa. Or, le médecin qui y officiait n’y soigna que deux aliénés :

Le docteur Le Scour, qui a été médecin de l’Orphelinat pendant quinze années consécutives, n’a observé que deux indigènes atteints d’aliénation mentale. On peut donc penser que les affections mentales sont très rares chez les Calédoniens. Mais ce n’est là qu’une impression, car, en Nouvelle-Calédonie, les médecins ne pénètrent guère dans les milieux indigènes et ne savent pas ce qui s’y passe. Ils sont fort mal reçus dans les tribus, les Canaques craignant toujours que le médecin ne vienne faire un recensement des lépreux et les enlever de vive force.

Ibid. : 147

Cette observation montre la spécificité de la prise en charge des aliénés indigènes, qui ne pouvaient qu’échapper à la médecine coloniale. Le savoir psychiatrique — premières épidémiologies, premières observations cliniques et interprétations étiologiques — qui se construit alors dans la colonie, et dont on voit les premières traces dans le rapport de Reboul et Régis, traduit l’accent mis sur la population pénale dans le projet colonial calédonien et reproduit le traitement différentiel fait en fonction des populations pénales, libres et indigènes.

La psychiatrie d’un monde pénal : aliénisme et bagnards

L’Hôpital du Marais, construit en 1868 sur l’espace pénal de l’île Nou pour soigner les « transportés », fut donc l’arène dans laquelle se forgèrent les observations et les discours cliniques sur les pathologies mentales. Symbole de l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie et de sa violence fondatrice, cet espace continue d’accueillir l’hôpital psychiatrique aujourd’hui nommé Centre hospitalier spécialisé Albert Bousquet (CHS). Les descriptions de cette institution fondatrice sont donc au coeur des premières archives concernant la psychiatrie de Nouvelle-Calédonie. Construit à l’écart des bâtiments pénaux, dans la « Vallée des jardins », l’Hôpital du Marais était décrit comme un lieu calme et magnifique. Les médecins louaient la beauté du « jardin anglais » et de celui « d’agrément », ainsi que les conditions de vie plus douces que celles du pénitencier (Grosperrin 1910). L’écrivain Jean Carol, envoyé en Nouvelle-Calédonie pour « étudier sur place les progrès de la colonisation libre », compare quant à lui l’hôpital à une « oasis de la maladie » :

Nous ne saurions avoir en France des hôpitaux de cette ampleur, de ce riant aspect et de cette idéale salubrité […]. Ici, dans les salles immenses, pareilles à des nefs d’églises, aérées par de hautes baies où les jardins font comme des vitraux de fleurs et de feuillage, l’on dirait qu’on brûle de l’ambre et qu’on secoue des roses.

Carol 1903 : 212-213

Bien que cette description idéalise très probablement cet hôpital de bagne, les conditions y auraient été suffisamment favorables pour pousser les prisonniers à provoquer ou à simuler toutes sortes de maladies, y compris la folie, pour échapper aux travaux forcés et y être internés. On retrouve ainsi, comme dans les asiles de métropole, où l’étude de la simulation de la folie fut parallèle à la constitution d’une profession d’aliéniste qui revendiquait sa légitimité face au pouvoir judiciaire (Fromentin 2016 ; Fassin et Rechtman 2007), l’idée permanente du soupçon d’aliénation. Ce topo classique du premier aliénisme se trouve renforcé dans le contexte du bagne, où les médecins considèrent les bagnards comme par définition dénués de moralité et enclins au mensonge. Dans ce contexte, l’annexe créée pour les aliénés en 1881 vint occuper une fonction paradoxale : tout en voulant isoler pour protéger les malades, les médecins à l’affût d’éventuels simulateurs entendaient les dépister en les plaçant dans un nouveau bâtiment cellulaire aux conditions de vie volontairement plus pénibles. Le docteur Hutre, qui consacra sa thèse de médecine aux Maladies provoquées au pénitencier de la Nouvelle-Calédonie (1888), décrit par exemple comment un transporté se présenta plusieurs fois avec une conjonctivite provoquée par de la chaux qu’il aurait mise dans ses yeux et feignit la démence. Pour débusquer le simulateur, il fut envoyé à l’asile des aliénés, où il fut laissé seul dans une cellule sans autre nourriture que du bouillon : « [A]u bout de trois jours de ce traitement, il [confessa] sa simulation, [demanda] à aller au travail et [sortit] en promettant de ne plus recommencer » (Hutre 1888 : 31). Les deux bâtiments pour aliénés, séparés du reste de l’hôpital par un mur d’enceinte, comportaient pour l’un deux salles communes, pour l’autre, d’étroites cellules « complètement fermées par une porte massive et des murs épais [qui] ne [recevaient] de la lumière et de l’air que par une grille et un grillage » (Reboul et Régis 1912 : 148-149). Ce dernier bâtiment, conservé jusqu’à aujourd’hui, n’a été que très peu modifié malgré les rénovations successives du CHS. Le souci de rendre meilleures les conditions de vie des aliénés apparaissait pourtant aussi dans les demandes formulées par les médecins du bagne, mais les améliorations demandées continuaient d’inscrire le soin dans la logique d’un confinement sécuritaire, logique qui ne peut être expliquée uniquement par l’absence de traitements disponibles à la fin du XIXe siècle. Pensé dans l’enceinte du bagne, l’aliénisme de Nouvelle-Calédonie s’inscrivait naturellement dans le dispositif disciplinaire de la colonie visant à gouverner les corps des transportés.

On retrouve la même ambivalence entre soin et répression dans les traitements décrits par les médecins. En témoignent les comptes rendus des médecins coloniaux ayant contribué au rapport de Reboul et Régis de 1912. Constante de la description clinique en psychiatrie, les malades sont répartis en deux grandes catégories. D’une part, ceux dits de bonne volonté et tranquilles, pour qui le cadre de l’île Nou offrait « l’hygiène et le travail » comme thérapeutique. Les jardins qu’ils pouvaient cultiver, le bord de mer, l’alimentation et l’aération étaient autant de ressources favorables à leur rétablissement (Reboul et Régis 1912 : 151). D’autre part, les « aliénés dangereux » qui, d’après ces médecins, se refuseraient à guérir, étaient placés « dans des cellules beaucoup trop rigoureuses, véritables locaux disciplinaires où, privés d’air et de lumière, ils se [privaient] souvent par surcroît de nourriture ». Le traitement prodigué reposait sur « des médicaments bien aléatoires » et une hydrothérapie dont la dimension punitive était clairement assumée, car elle avait le mérite d’aider à démasquer les simulateurs. Ainsi présenté, le traitement s’inscrit donc dans un dispositif disciplinaire renforcé par le contexte pénal, et qui, pour reprendre Foucault, « doit améliorer l’exercice du pouvoir en le rendant plus rapide, plus léger, plus efficace » (1975 : 211).

Les formalités d’internement qui se mettent en place sont sommaires et, si elles reprennent un arbitraire également présent dans les dispositifs de métropole, la facilité avec lesquelles elles sont reprises montre à quel point les acteurs coloniaux s’accommodent des procédures d’exception : sont admis d’office ceux qui relèvent du régime pénal ; les autres, à la demande d’un proche et après établissement d’un rapport de gendarmerie. Des circulaires ministérielles de 1901 et de 1903 stipulent que le médecin n’établit un certificat médical qu’« après une mise en observation à l’hôpital plus ou moins longue » et que les aliénés sont soumis aux mêmes dispositions que les lépreux (Reboul et Régis 1912 : 150). Si, en métropole, de telles procédures sont déjà discutées par certains aliénistes qui poussent à les réformer (Rhenter 2010), de tels débats sont absents en Nouvelle-Calédonie. Au contraire, dans le cas de l’aliénation, les procédures expéditives d’internement sont décrites par les médecins comme plus efficaces que celles de métropole, où

il faut mettre en branle tout l’appareil administratif pour obtenir l’internement d’un aliéné, alors qu’on perd souvent un temps précieux à attendre cet ordre ou cette autorisation […]. En Calédonie, l’aliéné est enfermé immédiatement et, quand le certificat revient approuvé, les bienfaits du traitement approprié, c’est-à-dire de l’isolement, se sont déjà fait sentir. Or, plus tôt le malade est soigné, plus il a de chances de guérison, sinon l’affection ne tarde pas à entrer dans le stade de l’incurabilité.

Reboul et Régis 1912 : 150-51

Le certificat d’internement n’est donc pour ces médecins qu’une vague formalité administrative sans justification, produite a posteriori après l’enfermement du malade. De fait, le statut pénal des aliénés les fait entrer dans un régime d’exception, si bien que la réflexion sur leur traitement ne va guère au-delà de l’enfermement. Les discussions médicales sont ainsi bien loin de celles retrouvées à la même période en métropole, où l’on cherche à améliorer les protections administratives et judiciaires à donner aux aliénés en raison de leur vulnérabilité (Henckes 2017 : 83) et qui déboucheront, en 1922, sur le régime des admissions volontaires (Rhenter 2010).

En Nouvelle-Calédonie, la situation coloniale caractérisée par un peuplement initialement issu de la colonisation pénale et la menace d’une épidémie de lèpre sur ce peuplement fragile favorisèrent la prolifération et la consolidation des procédures d’exception au tournant du XXe siècle. C’est dans ce cadre qui banalisait l’enfermement dès lors qu’il protégeait de la contagion la communauté coloniale que se mit en place le régime de soins des aliénés.

Le décret de 1936 dans le contexte de l’indigénat : une assistance sans cesse repoussée

L’élaboration, au même moment, du régime de l’indigénat, qui s’émancipait aussi du droit de la métropole pour faciliter la répression de toute rébellion (Merle 1996), renforça davantage ce climat d’exception. Il est à comprendre comme l’un des éléments clés de l’« expérimentation coloniale originale » (Merle 1995) qui caractérise l’entre-deux-guerres en Nouvelle-Calédonie. En effet, le projet colonial pour la Nouvelle-Calédonie reposait sur le peuplement issu de la colonisation dite pénale et de celle dite libre. Ce sont les projections formulées autour du projet de peuplement qui expliquèrent le « volontarisme d’État » pour mettre en oeuvre une stratégie foncière se traduisant par une politique indigène rigoureuse alliant le cantonnement dans les réserves à la mise au travail des populations indigènes. Par ailleurs, avec la fin du bagne décidée en 1897, la dynamique du peuplement se déplaça vers la colonisation libre pour fabriquer une « petite France australe » avec des hommes et des femmes « honnêtes ». Cette configuration aboutit à une situation coloniale marquée par la relégation spatiale des Kanak, qui étaient contrôlés par les syndics (gendarmes), sous l’influence des missions religieuses et mobilisées dans la mise en valeur de la colonie, mais aussi par l’existence d’un monde de « travailleurs sur contrat » résidant dans les mines ou les propriétés, et un monde de « colons » socialement très diversifiés (Merle 2013). De plus, la période de l’entre-deux-guerres est marquée par une consolidation des institutions de la colonie et une emprise administrative croissante, en particulier sur la main-d’oeuvre coloniale (Trépied 2010 : 216). Dans un tel contexte, le régime de l’indigénat, qui se traduisit par la définition, par l’administration coloniale, de plusieurs communautés raciales, renforça la racialisation de la société. Ce que désignait précisément le terme « indigène » a évolué et n’a pas été clairement défini avant 1912, une imprécision qui a facilité leur gestion comme population plutôt que comme peuple (Muckle 2012 : 314). La catégorie des « indigènes » s’est précisée dans le contexte de l’importation de travailleurs sous contrat venus d’Asie et d’Océanie et englobait donc au départ tous les « travailleurs exotiques », donc tous les sujets colonisés, par opposition aux citoyens français 4. Sur la base de cette distinction, les indigènes entrèrent dans une juridiction d’exception qui permettait aux administrateurs de s’émanciper de la séparation entre les pouvoirs judiciaires et administratifs, et donc de légaliser la violence coloniale (Merle 2004) tout en définissant le statut des indigènes sur lesquels s’appliquait l’ordre colonial (Mann 2009).

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la mise en place du décret Moutet de 1936 qui, initialement pensé comme un élargissement de l’assistance sanitaire mentale, se traduisit plutôt par la consécration des politiques d’exception calédoniennes. En 1936, le ministre des Colonies des gouvernements du Front populaire, Marius Moutet, formule la politique de la « colonisation démocratique », basée sur une vision humaniste de la colonisation selon laquelle l’empire colonial devait répondre à ses devoirs moraux en étendant les droits aux populations indigènes (Gratien 2006 : 119-123). Le décret Moutet du 30 décembre 1936 s’inscrivait dans cette vision progressiste et ambitionnait d’étendre l’assistance aux aliénés de toutes les populations des colonies. Il restait toutefois teinté de la même ambiguïté que le projet de colonisation démocratique en général puisque, malgré sa portée universaliste, il distinguait différentes catégories de citoyens. Le décret avait pour objectif de mettre en oeuvre les dispositions de la loi de 1838 qui avait amélioré en France la prise en charge de l’aliénisme. Un siècle plus tard, le décret de 1936 entendait adapter aux colonies les dispositions de cette loi. L’avancée était considérable, dans la mesure où le décret imposait l’obligation de soins et d’assistance à tous les malades mentaux, y compris les indigènes. Aussi, ce qui n’était en 1912 qu’une recommandation formulée par des aliénistes au Congrès de Tunis prenait-il enfin une dimension réglementaire. Le décret comportait même une avancée par rapport à 1838, puisqu’il mettait un terme à l’ambiguïté que comportait cette loi quant au « placement volontaire » en envisageant l’hospitalisation volontaire du malade, et donc la mise en place d’un service ouvert, sur le modèle des premiers services d’admission libre mis en place en France en 1922 (Rhenter 2010).

L’esprit du décret de 1936 fut toutefois considérablement infléchi dans son application à une situation coloniale locale marquée par le régime de l’indigénat. Par exemple, la mise en place de services de psychiatrie ouverts pour les aliénés non dangereux aurait pu se traduire par une rupture avec les dynamiques d’enfermement nées dans le cadre de l’aliénisme pénal de l’île Nou. De même, la mise en place de l’obligation d’un certificat médical en cas d’internement aurait dû constituer une autre rupture. Ce décret était même plus innovant que la loi de 1838, puisqu’il rompait avec l’arbitraire des internements faits sous la loi de 1838 — la loi de 1936 généralisait l’intervention de l’autorité judiciaire à chaque moment du placement (Leca 2006). Toutefois, ce renversement eut des effets distincts en fonction des catégories de population, précisément à cause du statut d’exception de l’indigénat. L’arrêté qui régla les modalités d’application en Nouvelle-Calédonie 5 prévoyait notamment une adaptation pour les indigènes qui, en cas de « danger imminent », étaient pris en charge par le service des Affaires indigènes et les syndics. Une psychiatrie à plusieurs niveaux s’établit donc, parallèle au régime de l’indigénat, dans laquelle les indigènes occupèrent une place marquée par le régime d’exception et encadrée par le dispositif sécuritaire des syndics. Au lieu d’étendre les prises en charge à toutes les populations de la colonie, comme le prévoyait l’esprit du décret, celui-ci, en Nouvelle-Calédonie, concrétisa les hiérarchies entre les populations et consacra les procédures d’exception de l’indigénat. Dans un tel contexte, une gouvernementalité de la santé à plusieurs niveaux se mit en place, reposant sur les hiérarchies entre populations propres à la situation coloniale de Nouvelle-Calédonie, lesquelles n’avaient pas toutes accès aux mêmes soins.

Par ailleurs, la distinction entre placement définitif et provisoire prévue par le décret de 1936, au départ inspirée de la distinction faite par Édouard Toulouse entre « petits » et « grands mentaux », recouvrait d’autres ambiguïtés (Raysse et Cuegniet 1993a : 22). Cette distinction impliquait la mise en place d’une période d’observation — le placement provisoire — afin d’évaluer l’état du malade et de décréter l’opportunité, ou non, d’un placement définitif. Au regard des modalités d’internement en vigueur au temps du bagne, il s’agissait d’un renversement puisque le soupçon de simulation de démence n’avait plus lieu d’être. La distinction des formes d’internement — provisoire et définitif — se faisait dans l’intérêt du malade. Pourtant, la mise en application de la mesure dans le contexte du régime de l’indigénat accentua là aussi les procédés discriminatoires. Les « aliénés aigus » étaient placés en observation à l’hôpital général de Nouméa, où une unité fut créée à leur intention. Mais cette disposition renforça encore les processus d’exclusion en sanctionnant géographiquement, par la mer et l’isolement insulaire, la dichotomie entre petits et grands mentaux : l’asile de l’île Nou continua de n’accueillir que les plus dangereux, ce qui consacra les logiques d’abandon et de réclusion associées à cet espace. Dans ce contexte, les mesures privatives de liberté qui accompagnaient le placement définitif — le malade était alors « interdit », c’est-à-dire déchu de ses droits civiques et incapable de se pourvoir devant le tribunal pour demander sa sortie — étaient susceptibles de conforter la discrimination dans l’accès aux droits et à la santé des uns et des autres. Les psychiatres Raysse et Cuegniet, qui pratiquèrent en Nouvelle-Calédonie dans les années 1980, relevèrent que les possibilités de recours étaient en pratique très limitées, car elles étaient soumises à un avis médical unique qui dépendait de « quelques autorités étroitement solidaires d’un microcosme nouméen, où le secret médical [était] illusoire » (1993b : 75). Les malades mentaux étaient donc susceptibles d’être traités distinctement en fonction de leur origine socio-ethnique.

L’île Nou et son hôpital, espace de l’abandon et de l’oubli

Ce régime de soins distincts selon les catégories raciales s’établit dans un cadre spatial également ségrégué. En fin de compte, le décret de 1936 consacra le statut de l’île Nou comme un espace de relégation et l’ancien Hôpital du Marais, dans ces remaniements successifs, continua de concentrer les mécanismes d’abandon et d’oubli de la colonie. Le premier aliénisme calédonien s’étant construit autour de l’architecture et des procédures d’internement du bagne, la fin de la colonisation pénale marqua un tournant dans la psychiatrie de Nouvelle-Calédonie, mais pas dans le sens d’une ouverture.

Décidée dès 1894 par le gouverneur Feillet qui voulait « couper le robinet d’eau sale » 6, la fin du bagne fut progressive. Les transportés pénaux cessèrent d’être envoyés en Nouvelle-Calédonie à partir de 1897, mais les transportés qui étaient déjà présents et qui ne pouvaient rentrer en métropole y finirent leur vie, si bien qu’ils étaient encore environ 800 transportés en 1929 (Barbançon 2003). Le centre pénitentiaire et les bagnards indigents de l’Hôpital du Marais furent peu à peu abandonnés à leur sort. Comme le souligne l’historien Louis-José Barbançon (2003), seuls quelques auteurs de passage décrivirent la lente agonie de ces libérés dans les asiles de la pénitentiaire (Carol 1903 ; Feillet 1913 ; Ferré 1932 ; Barbançon 2003).

Les aliénés furent de plus en plus livrés à eux-mêmes, avant que les derniers malades ne soient transférés à l’hôpital colonial de Nouméa, rejoignant le régime de soins des malades libres. Ne restèrent sur l’île que ceux jugés incapables de rejoindre le projet de colonisation, c’est-à-dire les infirmes et les indigents. Les bâtiments du marais furent cédés à la colonie en 1927 pour devenir un

établissement mixte d’assistance publique destiné à donner asile aux infirmes et vieillards indigents et aux aliénés et à recevoir les travailleurs exotiques introduits sous le régime du contrat de travail et les indigènes 7.

Toutefois, le rachat par la colonie ne se traduisit pas par une amélioration de l’asile, qui se dégrada peu à peu. Le nombre de lits et de surveillants se réduisit, ces derniers devenant vite insuffisants pour assurer l’entretien du lieu, les équipements hospitaliers manquèrent et les problèmes d’électricité, d’eau et de sécurité furent récurrents (Angleviel et al. 2013). Par ailleurs, même si l’arrêté de mise en application du décret de 1936 préconisait la présence d’un médecin directeur, il n’y en eut pas avant les années 1960. Il n’y eut au mieux qu’un médecin militaire spécialisé en neuropsychiatrie chargé de toutes les pathologies psychiatriques et neurologiques de Nouvelle-Calédonie (ainsi que des Nouvelles-Hébrides et des îles Wallis et Futuna), qui ne se rendait sur l’île qu’une ou deux fois par semaine et qui devait également s’occuper de la gestion administrative de l’asile, aidé uniquement d’un surveillant (Raysse et Cuegniet 1993b).

L’asile recevait alors aussi les engagés à leur arrivée ou lorsqu’ils tombaient malades et, à partir de 1936, une section disciplinaire y fut établie pour recevoir les « immigrants » condamnés aux travaux d’intérêt généraux. Le dépôt et la formation sanitaire de l’Orphelinat, qui accueillaient jusque-là les indigènes, y furent aussi transférés, et ceux-ci furent soignés dans une annexe de l’hôpital de Nouméa leur étant réservée, mais située sur l’île Nou. Enfin, un camp de concentration pour les ressortissants japonais y fut créé en 1941. Ainsi, alors que le projet colonial se reconfigurait sous le coup de la fin du bagne et que les transportés restés en Nouvelle-Calédonie intégrèrent la population libre, de nouvelles marges se dessinèrent autour des sujets colonisés. L’île Nou continua d’incarner l’espace de l’exil et de la relégation, mais pour les populations non européennes principalement.

Il faut, pour comprendre ces déplacements des marges, les replacer dans la situation coloniale de l’entre-deux-guerres, marquée par la reconfiguration des politiques coloniales et de la société calédonienne. Dans un mouvement de refoulement d’un passé pénal vécu comme honteux, un travail d’effacement mémoriel se mit en place, mécanisme d’oubli qu’analyse l’historien Louis-José Barbançon (1992). Certains Calédoniens changèrent de patronyme pour ne pas être assimilés aux bagnards dont ils descendaient et les lieux du bagne, y compris l’hôpital, furent aussi renommés par l’arrêté du 17 mars 1928 :

Considérant que la partie nord de l’île Nou n’est plus occupée par l’Administration pénitentiaire […] ; considérant que des raisons d’ordre moral exigent que les établissements destinés à la population libre ne conservent pas les appellations des anciens pénitenciers ; […] Art. 1er — L’ancien Camp Central de l’île Nou portera le nom de « Nouville ». Art. 2 — L’ex-hôpital du Marais sera désigné à l’avenir sous le nom « Asile de Nouville ».

Arrêté du 17 mars 1928, Journal officiel de la Nouvelle-Calédonie et dépendances

Dans un territoire au départ fondé sur le projet de grand enfermement, la fin de celui-ci et la reconfiguration du projet de société vers la colonisation de peuplement entraînèrent la réassignation des places des uns et des autres. Les « travailleurs exotiques » et les « indigènes » servirent d’altérité pour construire en miroir une société calédonienne naissante, moralement purifiée des stigmates du bagne. Les psychiatres Raysse et Cuegniet (1993b : 72) virent dans ce refoulement du passé l’origine du rejet de l’autre et du racisme à l’égard des Kanak. Selon eux, la honte de soi se serait reportée sur les Kanak, qui auraient pris la place des transportés dans cet espace de réclusion qu’est l’asile de Nouville. De fait, la répartition des malades dans les différents pavillons aujourd’hui perpétue un traitement différentiel de la folie selon les catégories de populations, les Kanak étant plus enclins à être hospitalisés dans les unités fermées (Soler 2019).

Conclusion

Cet article a présenté les évolutions du gouvernement de la santé mentale en Nouvelle-Calédonie entre 1868 et 1946 pour montrer les effets qu’eut la reconfiguration des politiques de peuplement colonial sur la prise en charge des aliénés kanak. Dans le projet de société calédonienne, la psychiatrie, qui s’élabora sur la matrice du bagne, fut l’une des techniques de discipline des corps des sujets coloniaux, mais au départ davantage des bagnards que des Kanak. Pour préserver un peuplement européen fragile, il fallait en priorité le protéger de l’épidémie de lèpre qui sévissait dans la population kanak, épidémie sur laquelle se focalisèrent les maigres efforts de l’assistance sanitaire au tournant des XIXe et XXe siècles. Si bien que la concomitance entre un régime pénal, une épidémie de lèpre et le régime de l’indigénat renforça la dimension disciplinaire de l’aliénisme en Nouvelle-Calédonie. Ainsi, la psychiatrie de Nouvelle-Calédonie n’a pas visé au « grand renfermement » (Foucault 1961) des populations indigènes comme cela a pu être le cas ailleurs, puisque celles-ci étaient déjà enfermées dans des réserves et sanitairement contenues dans le cadre de la gestion de l’épidémie de lèpre. Elle a plutôt accompagné les mécanismes de ségrégation raciale sur lesquels se fonde la colonie de peuplement, en déplaçant les techniques de discipline élaborées dans le cadre du bagne des populations pénales européennes vers les travailleurs immigrés et autochtones. La transition d’un projet de colonisation pénale vers la colonisation de peuplement constitua un renversement dans lequel l’effacement du passé se conjugua à la négation du peuple kanak, pour asseoir un projet d’expansion plutôt fondé sur le peuplement de femmes et d’hommes « honnêtes ». Avec l’émergence d’une société calédonienne qui privilégia l’effacement de son passé pénal, de nouvelles marges se dessinèrent, marges que vinrent occuper les populations kanak et immigrées. Au fil de ce processus, les transferts de malades d’un espace à un autre, au gré des réglementations, qui amenèrent aussi des changements de noms et de fonctions des différentes institutions de soin, traduisent ces mécanismes d’exclusion propres à la situation coloniale de la Nouvelle-Calédonie.

Les archives relatives à la psychiatrie de cette première période mettent en lumière comment les procédures d’exception de cette colonie et le statut singulier de l’espace de l’île Nou posèrent le cadre d’un aliénisme qui ne pouvait guère offrir plus qu’un traitement disciplinaire et un accompagnement, voire un renforcement, des procédés de mise à la marge de la déviance. Les procédures sujettes à débats et controverses en métropole y furent accueillies sans difficulté, et les tentatives d’élargissement des prises en charge aux indigènes furent au contraire différées et mises au service de leur marginalisation.

Ainsi, les paradoxes de l’histoire de la psychiatrie en Nouvelle-Calédonie font écho aux basculements de la situation coloniale et aux effacements qu’ils produisirent. L’article a montré que le moment de l’universalisation de l’aliénation correspond, en Nouvelle-Calédonie, à un moment de stabilisation de logiques ségrégationnistes. Une fois les Kanak émancipés du régime de l’indigénat en 1946, ils entrèrent dans l’enfermement symbolique d’une ethnopsychiatrie raciste (Soler, à paraître), un processus qui témoigne de la difficulté à normaliser dans les dispositifs de soins la condition autochtone.