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Comptes rendus bibliographiques

MARGOLIS, Eric S. (1999) War at the Top of the World. New Delhi, Roli Books (Coll. « Lotus »), 250 p. (ISBN 81-7436-164-2)

  • Frédéric Lasserre

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  • Frédéric Lasserre
    Université Laval

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Cet intéressant ouvrage aborde la question des relations internationales autour des monta-gnes de l’Himalaya et de l’Hindou Koush. Puissances nucléaires officielles depuis 1998, sans doute depuis bien plus longtemps dans le cas de l’Inde, le Pakistan et l’Inde multiplient les essais de missiles balistiques. En 1999 a éclaté le dernier conflit en date entre les deux ennemis issus du partage de l’empire britannique des Indes. La nucléarisation d’un conflit entre Islamabad et New Delhi est une perspective désormais possible, mais fort inquiétante.

De plus, le gouvernement indien, par la bouche du ministre de la Défense, George Fernandes, a déclaré en 1999 que le principal adversaire de l’Inde était la Chine. Depuis l’irruption de l’armée chinoise sur les crêtes himalayennes, la défaite de 1962, la perte de l’Aksai Chin, New Delhi craint la confrontation avec Beijing. Pourtant, l’auteur estime cette confrontation inévitable, car les perceptions mutuelles des deux puissances régionales sont très négatives et marquées par une profonde méfiance.

L’auteur montre bien l’imbrication de nombreux conflits actifs dans la région de l’arc himalayen. Il aborde tout d’abord le conflit afghan, initié par l’invasion soviétique de 1979. Cette irruption de l’URSS à la frontière pakistanaise a suscité de très vives craintes au sein du gouvernement pakistanais. Celui-ci a réagi en armant, finançant et appuyant des mouvements de résistance anti-soviétiques. Mais les activités pakistanaises ne se sont pas arrêtées après le retrait de l’Armée rouge en 1989 : Islamabad souhaitait l’avènement en Afghanistan d’un gouvernement qui lui soit favorable, à la fois pour favoriser ses projets économiques et géopolitiques en Asie centrale (le tracé afghan des gazoducs et des oléoducs dont on a tant parlé) et pour lui garantir une profondeur stratégique dans son conflit récurrent avec l’Inde.

Car les calculs pakistanais en Afghanistan n’étaient pas dissociables du conflit avec New Delhi, en particulier sur le Cachemire, partagé à l’issue du conflit de 1947 entre l’Inde et le Pakistan. Enjeu principal de leurs rivalités, la souveraineté sur le Cachemire est présentée comme non négociable par chaque partie. Après la retraite soviétique d’Afghanistan, de nombreux combattants islamistes, encadrés par le Pakistan, se sont dirigés vers le Cachemire musulman occupé par l’Inde. Pour Islamabad, c’est ce levier de la guérilla islamiste qui permettrait le mieux de faire progresser les intérêts du Pakistan.

Confrontée à la partition de facto du Cachemire, perçu comme partie intégrante du territoire indien, l’Inde doit gérer la guerre larvée mais récurrente pour le glacier du Siachen (un conflit qui engloutit près de 10 % du budget de l’armée indienne par an) tout en réprimant les mouvements séparatistes cachemiris et les guérillas suscitées par le Pakistan. Dans cette situation délicate, l’irruption de la Chine au Tibet en 1951, l’occupation de l’Aksai Chin cachemiri par les troupes chinoises, la remise en cause de la frontière de l’Arunachal Pradesh par Beijing, puis le désastre militaire de 1962 ont fortement inquiété New Delhi. La relation de rivalité régionale entre l’Inde et la Chine, cristallisée sur un conflit frontalier et territorial, est ainsi reliée à la question du Cachemire.

L’auteur analyse ces emboîtements de façon convaincante. Journaliste, il présente un texte qui n’a pas de prétention théorique ou scientifique, mais qui souligne les représentations de chaque acteur et les liens entre les différents conflits, à des échelles différentes. Ses descriptions des conflits à l’échelle locale, de l’extrême difficulté de la conduite des combats dans des régions montagneuses reculées, sont fort intéressantes et constituent un apport très apprécié. Son souci de replacer chaque conflit étudié (Afghanistan, Cachemire, frontière sino-indienne) dans un contexte régional est louable.

En revanche, ses analyses stratégiques pêchent parfois par excès de simplification : on relève ainsi des résumés lapidaires des objectifs des États, comme la « peur historique de la Chine d’être affaiblie, puis démembrée par des puissances extérieures ». Non pas que le souvenir de l’humiliation subie aux mains des Occidentaux au XIXe siècle soit effacé, mais il ne saurait en lui-même résumer la diplomatie chinoise. L’auteur se laisse aussi aller à un lyrisme un peu irritant : l’URSS est ainsi présentée comme « une superpuissance dont la brutalité était sans égale dans l’histoire moderne »; et la bravoure des résistants afghans est d’autant plus grande que ceux-ci ont vaincu « la plus grande puissance militaire sur Terre »...

Un bon ouvrage, sans portée majeure, pour qui veut découvrir les conflits de la région et mieux saisir les contraintes que le milieu montagnard impose à la conduite des rivalités entre Pakistan, Inde et Chine.