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Des sculptures récréatives des années 1970 aux aires de jeux contemporaines à la Grande Borne : jouer n’est pas joué Le cas de la Grande Borne, opération d’aménagement français emblématique d’un urbanisme dédié à l’enfantRecrationals Sculptures of the 1970s in the Contemporary Playgrounds: to Play is Not Played

  • Fanny Delaunay

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  • Fanny Delaunay
    LATTS – Université Paris-Est, delaunayfanny@gmail.com

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Introduction

Grigny, commune située à 23 km au sud de Paris, a été désignée en 1967 par l’État pour accueillir une opération de plus de 3600 logements. Ce projet fait suite à la volonté ministérielle de construire les grands ensembles autrement[1]. Dans cette optique, l’architecte Émile Aillaud s’appuie sur l’enfant pour créer les conditions de l’avènement d’un Homme moderne, affranchi des cadres limitatifs qui font des individus des aliénés sociaux. Il répète à la suite de Sigmund Freud que l’enfant est le père de l’Homme (Aillaud, 1972). À bien des égards, l’approche de la conception répond au credo « changer la ville pour changer la vie » qui est également le titre du livre d’Anatole Kopp (1978).

Depuis 2007, le site fait l’objet d’une rénovation dans le cadre d’un Programme Nationnal de Rénovation Urbaine[2]. Dans ce contexte, les espaces historiques de jeux[3] font l’objet d’interventions qui conduisent à la normalisation des sites. Cette situation permettra d’interroger les changements des formes architecturales des espaces ludiques et des pratiques qui peuvent s’y déployer. Il est alors émis l’hypothèse que l’industrialisation des espaces publics récréatifs sous-tend une normalisation aussi bien des pratiques que des formes de l’espace dans l’optique de minimiser les dangers éventuels. Face à ces politiques de mise en sécurité des enfants, des espaces et des concepteurs, que reste-t-il du jeu dans les espaces dédiés à cette pratique ?

Gilles Brougère (2005) rappelle que le jeu relève d’une co-production. Il est le résultat d’un échange entre les individus et les règles sociales qu’ils représentent. Le jeu constitue à la fois une activité individuelle (je joue à mon jeu) tout en étant empreint des valeurs et des codes propres à une société donnée (je joue avec les règles socioculturelles apprises). Pour autant, dans ce temps du jeu, l’enfant adapte les règles à ses propres besoins. À ce titre, le jeu contribue à la construction collective d’une culture. Par le jeu, l’enfant communique un ensemble d’informations qu’il met en scène lorsqu’il joue. « Jouer » est associé au moment où l’enfant joue aux jeux qu’il aura définis. Durant cette temporalité, l’enfant agence la réalité en regard de ses besoins, lui donnant l’illusion d’une « toute-puissance ». Pendant cette période, l’enfant existe en tant qu’acteur ayant la capacité d’agir sur son environnement physique et social (Winicott, 2002 [1975]). Au travers de l’analyse des pratiques récréatives, il s’agit de porter une attention spécifique à ce que les enfants nous disent des formes et des prises (Joseph, 1997) architecturales développées au sein des espaces de jeux de la Grande Borne.

Pour mettre en évidence ces éléments, cet article s’appuie sur une enquête menée dans le cadre d’un doctorat en urbanisme consacré à l’analyse des écarts entre les espaces ludiques projetés et utilisés par les enfants. Pour conduire à bien cette recherche, une démarche d’observation participante[4] (Platt, 1983) et flottante (Petonnet, 1982) mise en place ainsi que des entretiens avec vingt-et-un enfants[5] et onze acteurs de l’aménagement[6] ont été conduits. Le protocole d’entretien auprès des enfants[7] a mobilisé différents outils : cartes mentales, parcours commentés avec des appareils photographiques ainsi que la définition des itinéraires réguliers sur images aériennes. Les propos recueillis ont par ailleurs fait l’objet d’une confrontation avec les pratiques observées sur le site. Dans la mesure où l’enquête s’est attachée à identifier l’appropriation des prises architecturales et urbaines qu’offre le mobilier ludique présent dans l’espace public et non aux pratiques générales des espaces récréatifs des enfants, les éléments d’enquête ont été repris au travers d’entretiens individuels et collectifs[8] permettant de croiser les discours. Les échanges avec les acteurs rencontrés[9] ont porté sur les modalités de conception du projet (objectifs en termes d’usages, jeux d’acteurs, contraintes du projet, modalités de contournement, etc.) et sur les projections faites à l’égard des usages et des usagers. Les entretiens ont été complétés par une analyse des archives ainsi que par des enquêtes socio-urbaines menées par des universitaires (Chombart de Lauwe et al., 1976 ; Kirszbaum, 2002).

Après avoir exposé l’utopie socio-urbaine du projet et l’appropriation du projet par les usagers, les concepteurs et les gestionnaires, les motifs de la rénovation seront mis en perspective. Les partis pris développés dans le cadre de la rénovation urbaine permettent d'interroger l’usage que les enfants font des espaces historiques de jeux et des aires de jeux nouvellement créées. Ces éléments mettront en évidence la sur-représentation du danger dans les logiques d’aménagement interrogeant le potentiel de jeux des espaces ainsi que les finalités sous-jacentes du repositionnement des espaces ludiques.

Les espaces historiques de jeux : une utopie socio-spatiale de la place de l’enfant dans l’espace urbain

Une lecture politique des pratiques récréatives des enfants

Le projet de la Grande Borne s’appuie sur l’art en vue de bâtir « une ville où l'enfant serait le prince » (Aillaud, 1972 : 64). Peintres, sculpteurs, mosaïstes, architectes, bureaux d’études, sont alors réunis en vue de développer des espaces récréatifs suscitant l’imaginaire de l’enfant, l’aidant à dépasser les cadres normatifs des adultes (Gassiot-Talabot, 1972). Dans cette optique, l’équipe de conception développe un grand ensemble aux barres arrondies (pour l’essentiel) prenant tour à tour la forme de vagues ou de boucles, dont les unités sont organisées en sous-secteurs, chacune disposant d’un espace récréatif en pied d’immeubles. Les logements donnent à l’avant sur un espace de jeux et, à l’arrière, ils s’ouvrent sur un espace vert dont l’accès est facilité par la mise en œuvre de halls traversants. Les différents sites sont rassemblés autour de la Plaine centrale. Vaste espace vert de 4000 m² sans affectation d’usages, ce dernier est pensé comme un terrain libre pour les enfants et un lieu d’activités familiales pour les adultes.

Fig. 1

Figure 1. Plan d'aménagement de la Grande Borne et localisation des œuvres d’art

Figure 1. Plan d'aménagement de la Grande Borne et localisation des œuvres d’art
Source : Plan local d’urbanisme de la ville de Grigny, 2011.

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L’ensemble est inscrit dans un triangle de 90 hectares (soit le tiers de la surface de la ville de Grigny) totalement piéton, de faible densité, dont les extrémités pointent le rôle des espaces extérieurs dans la conception du projet (voir plan ci-dessus).

Les espaces de jeux sont constitués d’œuvres d’art qui sont implantées en cœur d’îlots ainsi que tout le long du parcours menant aux différents équipements du quartier. L’espace urbain dans sa totalité est pensé comme potentiel de jeux. L’architecte et son équipe d’artistes ont ainsi développé des sculptures accessibles, des places aux formes ludiques, des animaux dans les buissons, des fruits semblant tomber du ciel, des appareils d’astronomie et des mosaïques qui viennent animer les pignons des façades (voir images ci-dessous). Ce sont ces espaces, complétés par la création de nouveaux espaces de jeux, qui font depuis 2007 l’objet d’une rénovation.

Fig. 2

Figure 2. Synthèse des différents espaces historiques de jeux

Figure 2. Synthèse des différents espaces historiques de jeux
Source : F. Renaud, 2015

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Selon les textes et les ouvrages (Lefrançois et Laudauer, 2011 ; Chombart de Lauwe et al., 1976), qui reprennent les enjeux de la conception du projet par Aillaud, les œuvres visent à stimuler les capacités psychomotrices de l’enfant en réalisant des formes abstraites et concrètes devant susciter l’imaginaire tout en permettant de grimper, de s’accrocher, de sauter, de modeler, de se cacher (…), et ce, aussi bien dans les espaces développés par les artistes que dans les espaces vides (la Plaine centrale), étroits (les cheminements), vallonnés (placette) ou végétalisés (cheminements et bois).

Une utopie saluée par la presse nationale

L'originalité du projet séduit très vite les médias qui s'en emparent. Le grand ensemble est présenté comme « une cathédrale de la nouvelle société », pour rependre un des titres de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur[10] (Duc, 1971). Émile Aillaud est reconnu comme l’architecte qui met ses compétences au service des classes populaires en permettant de « rendre l'architecture digestible » (Capillon, 1972). En outre, le projet est salué pour sa capacité à rendre accessible « la culture » aux populations résidentes[11]. En effet, en 1974, la Grande Borne compte 18 000 habitants (Chombart de Lauwe et al., 1976 : 62). Le nombre d’enfants recensés est d’environ 8000, soit 44 % des résidents. Les familles de trois à quatre enfants sont les plus nombreuses. L’âge moyen du chef de famille est de 37 ans. La tranche d’âge majoritaire des enfants se situe entre 6 et 12 ans (au moins 50 %). Les familles sont globalement issues de milieux modestes avec une sur-représentation d’ouvriers (65 % à Grigny contre 42,3 % à l’échelle nationale selon l’INED, 1974) ; les professions libérales sont quant à elles neuf fois moins présentes qu’à l’échelle nationale.

Le projet est présenté comme la solution aux problématiques de monotonie, d’enclavement et d’absence d’émancipation socioculturelle que représentaient les aménagements réalisés jusqu’alors. La Grande Borne est perçue comme une ville adaptée à la vie quotidienne où les enfants sont heureux et l'art fait partie du quotidien : une ville qui allie tradition urbaine et modernité programmatique. De même, la réussite du projet est proclamée par les élus nationaux. Lors de sa visite en 1971, le Ministre de l’Équipement (M. Chalandon) qualifie l’opération de « réussite architecturale bien conçue pour les enfants ». Dès le lendemain, le journal Le Monde titrait « Un ministre au paradis » (Champenois, 1971). Pour autant, qu’en est-il aujourd’hui des espaces de jeux à la livraison, et comment les habitants s’approprient-ils ces espaces ?

Une appropriation nuancée

L’étude scientifique menée par Chombart de Lauwe en 1976 souligne que plus de 65 % des enfants de 9-12 ans se plaisent à la Grande Borne. Les raisons invoquées par ordre de préférence sont : les aires de jeux avec les animaux, le fait que l’accès aux pelouses soit autorisé, que le site soit exclusivement piéton, que les couleurs et les formes des bâtiments égayent le paysage et suscitent l’imaginaire des enfants. Malgré les ambitions de l’architecte, les enfants vont chercher à s’éloigner du cadre proposé par la maîtrise d’œuvre. « Les jeunes jouent effectivement sur les différentes places de la ville, les petits préférant les toboggans, par exemple la Serpent et la place de l’Oeuf, où ils atterrissent dans le sable et lorsqu’il a plu, il se forme une sorte de boue dans laquelle ils se roulent avec plaisir au grand désespoir des mères de famille qui tolèrent mal de telles pratiques, une partie des enfants relayant ces critiques. De même, ils aiment grimper sur les sculptures, les pigeons, les hippopotames. Les mères sont contentes de pouvoir surveiller leurs enfants de la fenêtre, et ceux-ci se sentent sécurisés par cette présence discrète. […] Sur les espaces bétonnés, ils se déplacent à bicyclette ou en patins à roulettes, qui sont les principales activités de beaucoup d’enfants. D’autres jouent sur les pelouses avec leurs jouets : poupées et landaus… Des jeux de groupes se déroulent sur le château fort, les enfants se déclarent la guerre. […] Ou bien encore se cachent pour jouer délibérément. Répondant au refus de jouer à la place assignée par l’architecte, les enfants ont découvert des lieux souvent interdits, mais très attirants tel que le bois » (Chombart de Lauwe et al., 1976 : 88).

À la livraison, les espaces historiques de jeux font donc l’objet d’une appropriation par les enfants où la multi-activité que permet la Grande Borne s’organise dans un rapport dialectique entre le play, soit le jeu libre, et le game : le jeu réglementé (Winnicott, 1975). Si depuis les années 1970 les espaces d’usages publics n’ont pas fait l’objet d’interventions globales, en 2007, la Grande Borne dans son ensemble devient la cible d’une opération de rénovation urbaine. Aussi, qu’est-ce qui justifie cette intervention ?

De l’espace historique de jeu au mobilier urbain quand la conception vise à une socialisation aux « bons usages »

Tout comme à l’époque de la livraison, la population est jeune et plus importante que sur le reste du territoire : 32 % des gens ont moins de 17 ans contre 20 % à l’échelle de l’Essonne. Grigny est ainsi la commune la plus jeune de son département, et connaît des taux exceptionnels de natalité : 27,5 contre 15 entre 2010 et 2015 sur la commune et le département (INSEE 2015). En 2018, Grigny se situe toujours au premier rang départemental pour le taux de familles nombreuses (INSEE 2015). Ainsi, tout comme dans les années 1970, la Grande Borne constitue un grand ensemble d’habitats sociaux qui accueille des populations précaires avec une proportion d’enfants et de jeunes plus importante que sur les autres territoires. L’entrée statistique permet de postuler qu’ici plus qu’ailleurs, l’importante présence des enfants conduit à une attention spécifique par les acteurs publics pour cette catégorie d’âge.

Localement, deux catégories d’acteurs sont concernées par la question des espaces de jeux : le bailleur social[12] qui en a la gestion (les œuvres se trouvent sur son périmètre foncier) et les collectivités locales, en l’occurrence la municipalité et l’intercommunalité, qui dans le cadre de la rénovation du projet deviennent les nouveaux gestionnaires des sites.

Les espaces historiques de jeux : une gestion qui crée des tensions

Suite à des conflits d’usages que génèrent les jeux en pieds d’immeubles (bruit des enfants qui importunent certains résidents, développement de pratiques illégales dans certains sites, sans compter qu’une partie d’entre eux se dégradent, comme en fait foi le compte-rendu de l'atelier du PLU de 2010), le bailleur a fait le choix de rendre inaccessible une partie des espaces dont la gestion posait le plus de problèmes. Ainsi, le Château-fort que Chombart de Lauwe (1976) dépeint comme un espace de jeux où les enfants se faisaient la guerre est devenu une jardinière géante et les hippopotames du marigot[13] ont été enterrés (voir images ci-dessous).

Fig. 3

Figure 3. Le château fort une jardinière géante

Figure 3. Le château fort une jardinière géante
Source : G. Binse, Artbone, 2010

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Fig. 4

Figure 4. Le marigot à la livraison

Figure 4. Le marigot à la livraison
Source : Photographie de E. Kossakowski in Aillaud, 1972, p. 85

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Fig. 5

Figure 5. Le marigot enterré

Figure 5. Le marigot enterré
Source : G. Binse, Artbone, 2010

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Le compte-rendu de l’atelier du PLU (2010) révèle que les espaces historiques de jeux sont perçus comme des contraintes architecturales (problématiques de mise aux normes) et de gestion (hygiène et entretien d’une part et conflits d’usages d’autre part).

Pour la ville et l’intercommunalité, les pratiques d’ensablement des espaces historiques de jeux par le bailleur sont perçues comme autant d’éléments qui témoignent de son désengagement, contraignant ainsi l’agglomération[14] à s’interroger sur le devenir de ces sites (Responsable des projets de rénovation urbaine, collectivité locale). Toutefois, l’analyse du discours et des pratiques des collectivités locales semble pointer des intentions autres. La rénovation des espaces historiques de jeux constituerait alors une opportunité pour mettre en œuvre une stratégie de contrôle socio-spatial.

Les espaces historiques de jeux : une opportunité pour re-construire des pratiques en commun 

Lors des entretiens, élus et techniciens ont abordé la question du devenir des espaces de jeux Aillaud. La mobilisation de deux citations synthétise les éléments qui ont été représentés. Au sujet de la Plaine centrale, le chargé de la rénovation urbaine évoque les nombreux usages et l’intense activité qui se déroulait en son sein auparavant :

« À l'époque, dans les années 1970, les gens vous disent que c'est un espace magnifique, un poumon vert. Après moi, je suis peut-être trop enthousiaste. Y a des gens qui disent que non mais bon, c'est un espace protégé des voitures où les enfants pouvaient circuler librement, où les gens se rencontraient sur cette place. En plus, les bâtiments ne sont pas très hauts, ce n'est pas comme Grigny II [15] , donc t’avais des pique-niques. C'était une vie idéale. C'était un idéalisme, quoi. Il n'a pas créé qu'un quartier. On peut même dire que c'est une ville, il a créé un monde aussi, un mode de vie. Parce qu'il y avait des œuvres d'art où à l'époque c'étaient les enfants, avec le toboggan, tout était approprié. C'était vraiment une vie pour eux, pour le bien-être » (Chargé de projet rénovation urbaine, collectivité locale).

Cette lecture est appuyée par les propos de l’élu actuellement en fonction en charge notamment des questions d’aménagement :

« Moi vous le savez, la particularité, c’est que j’ai vécu dans cette cité de l’enfant. J’en suis resté nostalgique très longtemps lorsque je suis passé du côté des décideurs. Même si je n’étais pas chef de file des décideurs, cela a été très compliqué la question de la réhabilitation, car je n’avais pas perçu l’état de dégradation et qu’effectivement d’une ville qui était récréative avec des usages récréatifs petit à petit, l’espace public était devenu privatisé par des pratiques heu, je vais dire illégales où la violence s’est introduite dans cette ville récréative, au travers de trafics qui a modelé des comportements, à travers le retrait de l’enfant et des familles dans des espaces plus limités. Y a eu un phénomène très marqué, très marquant et on en discute encore avec les anciens où avant toutes les pelouses étaient prises d’assaut et aujourd’hui y a plus cette pratique-là » (élu de Grigny responsable notamment des questions d’aménagement, depuis 2012).

Les propos dressent une situation socio-spatiale à retrouver. Vecteur de lien social et de convivialité, la singularité du projet urbain aurait conduit de façon quasi mécanique à « faire le bonheur des gens » et à développer un cadre de vie de « qualité ». Par ailleurs, l’échange avec l’élu municipal met en évidence son expérience en tant qu’enfant à la Grande Borne, ses lectures des problématiques socio-spatiales une fois devenu élu (et gestionnaire) et les pratiques illicites qui se sont développées. Il souligne alors que tant qu’il n’avait pas été confronté aux problématiques de gestion que soulèvent les œuvres d’Aillaud (conformité au cadre réglementaire, appropriation des lieux par certains usages illégaux, dégradations structurelles des sites), il ne percevait pas les enjeux soulevés par cette typologie d’espaces. À l’inverse, lors des entretiens, les enfants n’ont pas évoqué ces éléments, alors même que la question leur a été posée. La non-fréquentation de certains espaces relève davantage de stratégies socio-spatiales comme l’évoque Titiane plus bas, plutôt que d’enjeux recouvrant la qualité structurelle des espaces de jeux. La mise en regard des postures semble pointer que la « problématique » soulevée n’est pas lisible « depuis la rue », mais uniquement depuis les logiques de gestion urbaine.

Par « gestion urbain ». il faut entendre aussi bien les questions d’entretien des lieux que de régulation des pratiques sociales. Ainsi, par la mise en avant des pratiques illicites, l’élu souligne la lutte symbolique entre des pratiques illégales et des familles à la recherche d’activités conviviales. Certaines pratiques spatiales sont alors interprétées comme une remise en cause de ce temps « que les anciens » se remémorent où « toutes les pelouses étaient prises d’assaut ». Dans le discours, cette mise en opposition des usagers rappelle que l’espace prend les attributs du groupe qui se l’est approprié, participant à une dévalorisation des lieux et à leur délaissement par les enfants et les familles. L’espace récréatif devient alors le prétexte pour une reconquête des espaces par la ville et la communauté d’agglomération : « On sait que si l’espace n’est pas récréatif, il est neutre comme le vide, non, c’est quoi l’expression, l’horreur ah, la nature a horreur du vide, il sera occupé par des pratiques qui sont ... Et qui sont dangereuses » (élu de Grigny responsable notamment des questions d’aménagement, depuis 2012).

Programmer du jeu dans l’espace public va donc au-delà de la dimension récréative et intègre en son sein des modalités de gestion des usages de l’espace. L’aménagement des espaces de jeux s’entend désormais comme un code « neutre » qui vient orienter les pratiques des lieux (Joseph, 1997). La rénovation constitue alors une opportunité pour les concepteurs et les gestionnaires des sites pour mettre en œuvre un encadrement des pratiques. Ce processus de contrôle n’est pas propre aux activités illicites. Il est également mis en place pour accompagner les pratiques des enfants pointant la difficulté pour les gestionnaires de tolérer les usages qu’ils ne maîtrisent pas.

La rénovation des jeux ou la mise aux normes des espaces et des pratiques

À partir des résultats de l’observation réalisée sur site, il sera mis en avant l’autogestion des lieux que les enfants mettent en œuvre. Celle-ci questionne l’hyperfonctionnalisation des lieux et des pratiques que développent les concepteurs et les gestionnaires.

Des pratiques peu considérées : les pratiques récréatives autogérées

La dimension autogérée des pratiques enfantines confère à leurs capacités à réguler leurs pratiques tant dans leurs formes sociales que spatiales. Ce processus met en évidence une culture propre à cette communauté d’âge (Delalande, 2006). Ceci nuance alors une lecture de l’enfant en tant qu’infans qui, selon la définition latine, signifie « être privé de parole », soit un individu dépourvu de clairvoyance nécessaire pour mesurer la portée de ses actes et rendant nécessaire la surveillance dont il doit faire l’objet.

Des pratiques qui font du « vide » une fonction sociale structurante dans l’apprentissage

En fonction de la configuration de l’espace (présence ou pas de mobilier, espace plan sans affectation d’usages, pelouses, sols à la topographie spécifique, etc.), les enfants développent un ensemble d’activités qui sont construites avec ou sans jouets, comme en rend compte l’usage qu’ils font de la Place aux herbes. La Place aux herbes est conçue tel « un théâtre de marionnettes, dont le visiteur ne peut saisir l’ensemble des visages familiers : ils sont savamment disposés. Quand l’un se cache, en voici deux qui apparaissent ou inversement, telles ces roches levées dans les parcs de méditation Zen, dont le dessin du sol impeccablement ratissé n’est plus ici qu’un rappel. Comme les ondes d’une eau troublée, un essaim de cercles concentriques se propage jusqu’au pied des bâtiments » (Aillaud, 1972 : 134). Pour les enfants, les pots forment des poteaux délimitant un terrain de football, comme en rend compte le dessin réalisé par Titiane.

Fig. 6

Figure 6. Place aux herbes

Figure 6. Place aux herbes
Source : Photographie prise par Titiane, 2014

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Fig. 7

Figure 7. Partie de football - Place aux herbes

Figure 7. Partie de football - Place aux herbes
Crédit : Titiane, 9 ans, 2014

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Selon l’enfant, le lieu dessiné, « c’est à côté de chez moi. C’est mon quartier, la Place aux Herbes […] C’est l’endroit où j’aime le plus jouer ». Pour indiquer où il joue, Titiane évoque : « Là où y a des têtes, y a une vitre et après y a un espace et en même temps on joue ». Comme le souligne le dessin, la place aux Herbes suggère un terrain de football. La multitude de joueurs représentés (mais aussi observés) rend alors compte de la fonctionnalisation du lieu par les enfants. Il constitue un espace repère : un lieu où les enfants savent qu’ils peuvent jouer au football, qu’ils y rencontreront des coéquipiers et qu’ils pourront disposer d’un vaste espace vide. Sous la pratique autogérée de l’enfant, les Pots à tabac se transforment en cages de buts. Sur site, l’enfant me précise, « ici, tu vois où y avait les visages, ici y a les bâtiments et là ici y a les trucs de portes, les trucs de vitres et après, y a un goal ici et après on joue ». Le moindre support est alors transformé en mobilier de jeu. Dès lors, ce n’est pas l’œuvre qui est employée, mais les configurations ludiques qu’elle permet. Ces repères n’évoquent pas grand-chose au non-initié et il me faudra aller sur le site en la compagnie de l’enfant pour comprendre les endroits décrits. Ainsi, le jeu ne renvoie pas à une activité socio-spatiale donnée. Les joueurs, par leurs capacités d’actions et d’autogestion, créent des configurations qui obéissent aux règles qu’ils se donnent. Les actions doivent alors être repositionnées dans les logiques du jeu, accordant aux espaces de nouvelles significations (Brougère, 1991). Cette logique se décline également à l’échelle des sculptures développées par Aillaud, en l’occurrence « l’Escargot ».

L’Escargot[16] (voir figure 2 et 8) est une sculpture en béton dénommée ainsi aussi bien par Émile Aillaud que par les enfants en raison de sa forme elliptique. Lors des différents parcours commentés réalisés sur le quartier aux côtés des enfants, l’Escargot a été photographié à plusieurs reprises par les enfants, soit huit d’entre eux sur un corpus total de vingt-et-un.

Au cours de l’entretien collectif, les enfants évoquent les éléments suivants :

« Enquêteur : Qu'est-ce qui est important sur cette photo [17]  ?

Aminata : Le petit escargot ?

Enquêteur : Et qu'est-ce que vous y faites ?

Aminata : On peut s'y amuser.

Les enfants en choeur : On peut tourner, tourner, tourner et tourner.

Karim : C'est trop bien !

Enquêteur : Vous tournez dedans ?

Karim : Oui !

Fatoumata : T'es dedans, tu sautes et tu sautes !

Rokia : Même moi j'ai sauté de là.

Enquêteur : Mais vous tournez en courant ?

Sabrina : Oui mais en courant et après t'es malade et comme ça t'es au sommet.

Rokia : Après tu vas tomber par terre, on dirait que tu remontes dans le ciel ! »

Extrait de l’entretien collectif, 2014, enfants âgés entre 7 et 10 ans.

Fig. 8

Figure 8. L’Escargot

Figure 8. L’Escargot
Crédit : F. Delaunay, 2016

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Fig. 9

Figure 9. Croquis - Jeux avec L’Escargot

Figure 9. Croquis - Jeux avec L’Escargot
Crédit : F. Delaunay, 2014

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Outre qu’ils expliquent le besoin de se confronter aux risques, les enfants soulignent, une fois encore, leurs capacités à créer et à partager au sein de la communauté de pairs leurs propres règles d’usage. De plus, ils montrent la variété des pratiques qui sont mises en œuvre dans les espaces historiques de jeux et l’imagination que suscite cette forme. En filigrane, cela renvoie aux objectifs d’Émile Aillaud ; à savoir permettre aux enfants de s’approprier des formes et des couleurs qui génèrent des imaginaires et favorisent leur développement. Ils constituent autant d’éléments participant à l’identification des lieux tout en étant le support d’activités ludiques.

L’usage fait des espaces de la Grande Borne souligne que ce sont des détails, souvent hétéroclites, mais qui pour les enfants ont du sens et qui participent à leur identification des lieux et des pratiques. Si le football, la glisse ou la course ne sont pas des pratiques marquées sur les espaces mobilisés, la configuration des lieux, l’envie, la possibilité de développer des pratiques récréatives conduisent les enfants à lire dans l’organisation de l’espace des invitations à l’imagination. Les dénivelés deviennent des pentes pour la glisse ou des espaces d’observation, la végétation : un abri, une cachette, etc. Par ce biais, les enfants mettent en avant leurs capacités d’actions sur les espaces extérieurs. Ils auto-organisent leurs pratiques, tout en soulignant le rôle essentiel de l’expérimentation des sensations dans la pratique des lieux. Tout comme à la livraison du grand ensemble au début des années soixante-dix, les enfants s’approprient les sites. Le pouvoir de configuration n’est donc pas propre aux concepteurs, les usagers aussi ont une capacité d’actions sur les lieux, actions d’autant plus marquées qu’elles sont partagées par la communauté de pairs. Ainsi, les aménagements historiques suscitent toujours du jeu, de l’imaginaire, une multiplicité d’usages ; malgré tout, ils font l’objet d’une rénovation. Etudier les formes architecturales que prennent les rénovations réalisées constitue alors une opportunité pour mettre en évidence les changements des représentations et des usages associés de cette typologie d’objets dans les espaces communs de la Grande Borne.

De l’espace historique de jeux à l’aire de jeux : une refonte des espaces et des pratiques sociales, le cas du Serpent

À l’origine, le Serpent représente le corps d’un reptile qui s’extrait du sable sous lequel il repose. Différentes parties du corps émergent d’un vaste cercle rempli de sable traversé par quelques bandes bétonnées, comme en rendent compte les images ci-dessous.

Fig. 10

Figure 10 : Le Serpent avant la rénovation urbaine

Figure 10 : Le Serpent avant la rénovation urbaine
Source : G. Bins, Art Grande Borne, 2010

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À la suite de la rénovation, le serpent a perdu ses écailles. Son corps a été poncé. Le sable a été remplacé par de l’élastomère[18] et le site est clôturé par des barrières auxquelles s’est adjoint du mobilier industriel : jouets et toboggans où les tranches d’âge sont délimitées. Des structures fixes ont des prises pour permettre aux enfants de glisser, de tourner, de grimper et de sauter. Le mobilier en plastique ou en métal a pour modèle les jouets produits en série que l’on retrouve dans la plupart des compositions contemporaines des espaces récréatifs nationaux et internationaux. Le sable, les trous, les bosses et les arbres disparaissent au profit d’un revêtement lisse et non malléable où figure une constellation d’étoiles formant des îlots bleus au milieu d’une pelouse. Le revêtement est conçu comme un support de jeux et non un élément de jeu.

Fig. 11

Figure 11. Le serpent après la rénovation

Figure 11. Le serpent après la rénovation
Crédit : F. Delaunay, 2016

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La composition récréative omet toutes les configurations permettant de se cacher, qu’il s’agisse d’abris, de recoins ou d’assises. Les bancs sont également absents. Chaque pratique est orientée, les jeux collectifs de grande envergure ne sont plus possibles et les pratiques s’organisent dans un rapport de juxtaposition. La démarche programmatique du Serpent montre que la conception des aires de jeux s’organise dans un rapport de pondération entre ce qui est souhaité et ce qui est souhaitable, où le confort des uns est modéré par les capacités transgressives des autres. Cette conception s'organise aussi en fonction de la volonté de régulation des pratiques socio-spatiales du gestionnaire du lieu. Les aménagements sont réalisés dans une optique de rationalisation des pratiques. Ainsi, les enfants doivent jouer à des jeux raisonnés limitant les éventuels dangers de chutes ou de blessures. Ils doivent se récréer dans des espaces clos où les possibilités d’escalade, de maniement des matériaux, de cachette et d’extension de l’action sont remises en cause, comme en rend compte l’extrait de carnet de bord ci-dessous.

À la hauteur de la Serpente, j’observe un groupe d’enfants jouer sur le dos du serpent. S’amusant à « chat perché », les enfants passent leur temps à monter et descendre sur le dos de ce reptile bétonné. Certains sautent, s’agrippent et se hissent sur le dos, d’autres passent par la queue ou encore certains se font l’échelle pour arriver au sommet. Pour descendre, les enfants sautent ou glissent. La partie de jeu semble davantage être une opportunité pour se confronter au danger que pour s’attraper respectivement. Au bout d’une vingtaine de minutes, une animatrice arrive et ordonne aux enfants d’arrêter de jouer. Elle précise « Maitenant, c’est plus comme avant, si les écailles ont été enlevées, c’est que c’est dangereux de monter. Vous allez vous blesser, alors arrêtez tout de suite ». Les enfants surpris s’arrêtent momentanément et reprennent à la suite de son départ (Extrait de carnet de bord – novembre 2014 – températures estivales – fin d’après-midi) 

L’extrait permet de montrer l’employabilité de l’œuvre d’Émile Aillaud. Les prises (Joseph, 1997) proposées par l’œuvre permettent aux enfants de mettre en œuvre des jeux collectifs, prétexte à l’expérimentation du danger, à l’apprentissage des règles et au développement de capacités psychomotrices. Cette pratique s’organise dans une attention réciproque où les enfants témoignent d’entraide. Le danger semble être intégré. Pour l’animatrice dont les fonctions sont (aussi) éducatives, les pratiques sont considérées comme dangereuses. Elle va alors rappeler les règles d’usage en prenant comme témoin les transformations de l’espace. À l’inverse, elle aurait pu considérer que l’élastomère nouvellement implanté constituait une opportunité pour accompagner les enfants dans une socialisation à la maîtrise du danger. Toutefois, la posture qu’elle adopte, le ton employé et les fonctions qu’elle occupe l’amènent à une sur-représentation du danger.

Ainsi, les concepteurs et leurs relais définissent un espace de contraintes dans lequel doivent prendre forme les pratiques. De ce fait, la conception amène à une remise en cause du potentiel ludique des espaces qui diminue au profit d’une sécurisation du lieu. Dans les actes, les enfants s’affranchissent de ces contraintes et continuent de jouer tel qu’ils le faisaient avant la rénovation, à la différence près que les écailles n’offrent plus de prises permettant d’escalader pas à pas le dos du reptile. Dès lors, en voulant contraindre les pratiques et limiter la dangerosité de l’œuvre, il semble que ce soit l’inverse qui se soit produit[19]. Les démarches de conception semblent alors davantage guidées par le contrôle des pratiques au détriment des activités réalisables comme en rend compte l’exemple du Méridien situé à 900 m au nord du Serpent[20].

Quand le jeu laisse place aux jouets, le cas des aires de jeux nouvellement créées

Fig. 12

Figure 12. Aire de jeux livrée à la hauteur du méridien

Figure 12. Aire de jeux livrée à la hauteur du méridien

Crédit : F. Delaunay, 2016

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L’aire de jeux du Méridien est une composition linéaire où se juxtapose un mobilier dédié pour chacune des tranches d’âges, elles-mêmes prescrites par un panneau réglementaire implanté à l’entrée du site. L’espace est traversant, à l’exception de la partie dédiée aux plus petits de 1 à 6 ans qui est ceinturée de barrières. Les structures acidulées sont installées au centre du Méridien et sont visibles depuis les différentes entrées de ce quartier. Elles offrent une vue panoramique sur l’environnement immédiat. Finis les espaces confinés et réservés à une intimité résidentielle, l’aire de jeux s’installe dans un espace ouvert visible par tous, déclinant une forme architecturale et urbaine de l’urbanisme sécuritaire.

L’aménagement des nouveaux espaces de jeux sur la Grande Borne répond ainsi au credo de la visibilité et du contrôle social participant au processus de prévention situationnelle. Le choix de barrières non-occultantes met au premier plan le principe de transparence et renforce la continuité dehors-dedans ainsi que la visibilité sur l’aire. L’avancée de l’aire de jeux sur les espaces plantés permet d’épouser le cheminement. Les porosités entre l’espace de circulation et l’espace de jeux mettent à la vue de tous les pratiques qui se déploient dans ces espaces. Par cette prise (Joseph, 1997), les concepteurs invitent le passant à exercer son contrôle social. Il est alors supposé que le passant va veiller au bon usage des lieux et que l’usager se sentant observé sera davantage attentif à respecter les règles d’usages (tranches d’âge, respect des sites, etc.). Ce parti pris participe à un processus plus global de transfert de l’encadrement des pratiques aux usagers. Ces éléments reprennent les principes de l’urbanisme situationnel qui, sous couvert d’offrir aux usagers des espaces de qualités (c’est-à-dire rénovés et entretenus), font plutôt de ces derniers des nouveaux acteurs du contrôle social. Si ces principes sont développés depuis les années 1960 outre-Manche et outre-Atlantique (Jacobs, 2012 [1961]), en France, ce mouvement prend son essor au travers des opérations de rénovation urbaine (Belmessous, 2010). Le programme national de rénovation urbaine devient un espace d’expérimentations dans l’optique de développer les formes urbaines et architecturales (résidentialisation, urbanisme de rue, éclairage, cônes de visibilité, qualité paysagère), qui à terme ont vocation à être étendues à l’échelle nationale. Les espaces de jeux, en tant que composantes de l’espace public, doivent reprendre les éléments principaux de cette pensée urbaine : éclairage, cône de vue et délimitation des lieux.

Par ailleurs, si le mobilier et les matériaux choisis rompent avec la configuration des espaces Aillaud, un trait d’union avec l’approche développée en 1971 est tracé. En effet, la conception du site a fait l’objet d’un travail avec un collectif d’artistes, ce qui donne lieu à des financements de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC). Dans cette optique, c’est à une artiste du street art que le projet a été confié. Sur son site internet, le commanditaire précise que « ces œuvres représentent des constellations réalisées principalement à la bombe ou à l’adhésif dans l’espace public. Ces constellations, porteuses de messages, vont prendre place dans les sols de sept aires de jeux à Grigny. Ici les premières réalisations Tolérance et Débat »[21]. Le projet constitue un compromis entre la mise en œuvre d’un mobilier industriel et la réalisation d’un travail artistique sur un matériau qui est (symboliquement) un marqueur de la norme. Par ailleurs, cette approche moraliste et éducative qui est sous-entendue par le titre « Tolérance et Débat » de l’aire de jeux, renforce l’idée que l’aménagement des lieux répond à une volonté d’encadrer les pratiques, notamment dans une optique de pacification des rapports sociaux. Le projet intègre l’ensemble des standards de production et en fonctionnalise les usages, comme en rend compte l’usage du tourniquet. Malgré ce cadre de contraintes, l’usage de l’aire du Méridien s’organise donc dans un rapport entre « le dedans » et le « dehors » de l’aire, comme en rend compte l’extrait de carnet de bord ci-dessous.

Une quinzaine d’enfants jouent sur l’aire du Méridien. Seuls ou en groupe, les enfants jouent avec le mobilier proposé. Un groupe est notamment installé sur le tourniquet. Debout, se tenant face ou dos à la barre de maintien, les enfants encouragent l’un de leurs compagnons de jeu à pousser le mobilier plus vite afin d’accélérer la vitesse de rotation. Fatigué, le pousseur réclame à être remplacé. Pendant une vingtaine de minutes, ce processus va se répéter jusqu’à ce que plus personne ne veuille descendre du jeu. Voyant au loin un enfant avec un ballon, l’un des membres du groupe propose d’aller jouer avec. Tous ne sont pas d’accord. Le groupe se sépare. Certains attendent devant le trampoline qu’une place se libère, d’autres vont jouer au ballon et une autre partie part cueillir des fleurs. (Extrait de carnet de bord – Juin 2016 – Milieu d’après-midi)

L’extrait cité met en évidence que les pratiques ludiques des enfants s’inscrivent dans un réseau de sociabilité qu’offrent les espaces publics. Les pratiques des espaces ludiques et inscription dans le réseau de sociabilité des enfants. L’enquête de terrain a ainsi démontré que quatre typologies de pratiques récréatives existent sur le quartier :

- Les enfants qui jouent essentiellement au sein de leur domicile. Sur les vingt-et-un enquêtés, deux d’entre eux ont souligné qu’ils ne jouaient jamais dehors. Dans un cas, cela relève des charges familiales de l’enfant. En l’occurrence vivant seul avec sa maman et son petit frère l’enfant reste essentiellement à la maison. Les espaces de jeux sont alors l’école, le centre de loisirs et le logement. Au sein de l’unité d’habitation, il joue à des jeux numériques ou à des jeux sociaux notamment avec sa voisine de l’appartement au-dessus du sien. L’autre enfant n’a pas su expliquer les raisons de cette pratique en dehors de « maman ne veut pas » (Oriane, 8 ans).

- Les enfants dont le périmètre de jeux se limite à l’échelle du parcours entre le logement et les équipements publics (soit douze).

- Ceux qui jouent à l’échelle de l’ensemble des secteurs de la Grande Borne (six).

- Ceux qui jouent à l’échelle de la Grande Borne et en dehors (deux).

Par ailleurs, l’enquête révèle que le réseau de sociabilité des enfants dans l’espace public se construit au regard des rencontres qu’ils font à l’école, lors des différentes activités périscolaires qu’ils réalisent, au sein de leur immeuble et des relations que leurs parents entretiennent au sein du quartier. Dès lors, les enfants jouent rarement seuls, le choix des espaces de jeux dépend du potentiel de sociabilité qu’il offre, la visibilité depuis et vers le logement ou d’autres partenaires de jeu, les autorisations parentales et du temps dont ils disposent pour jouer. Ainsi, si les parents sont peu présents dans l’espace public au côté des enfants (cela s’est avéré être le cas pour un seul enfant), le contrôle des pratiques de l’espace des enfants se fait de manière indirecte.

Ainsi, les pratiques des espaces récréatifs s’organisent entre des contraintes (autorisations des parents, cônes de vue offerts vers et depuis le lieu, activités connexes à réaliser comme les devoirs ou autres et l’organisation de l’espace) et un potentiel de choix (retrouver des copains, jouer aux jeux souhaités, notamment).

En spécialisant l’espace, les pratiques se voient ciblées. Néanmoins par leurs capacités d’actions, les enfants s’affranchissent des limites spatiales proposées et vont annexer les sites adjacents aux aires de jeux. Héritage de pratiques historiques où le jeu n’était pas cloisonné ou forme de négociation des pratiques de l’espace par les enfants[22] ? Dans tous les cas, ces pratiques ont pour effet de pointer le caractère exigu de l’espace proposé et son incapacité à répondre aux différents besoins des enfants. À titre d’exemple, les jeux nécessitant de l’espace, où les enfants courent ou emploient des jouets de glisse, sont exclus. Ceci a pour effet de partitionner les pratiques et pose alors la question de la co-habitation entre les groupes. En effet, les entretiens ont montré que les enfants jouent essentiellement par groupes de pairs. Cette organisation constitue à la fois un mode de contrôle social, mais aussi une garantie que l’enfant joue en sécurité (selon les équipes de la gestion urbaine de proximité et de l’équipe d’animation des structures d’accueil collectivité locale). Or, ce n’est pas parce qu’ils sont ensemble dans un même espace qu’ils jouent aux mêmes jeux. Ainsi, la fonctionnalisation des lieux et le déterminisme des pratiques peuvent avoir des effets opposés aux effets attendus. L’enfant démontre alors qu’il ne s’accomode pas nécessairement de la place qui lui est assignée et fait preuve, par le jeu, de capacités de négociation des pratiques socio-spatiales. Dès lors, le cloisonnement des espaces pose la question des cônes de visibilité entre les différents membres du groupe et de la liberté d’action.

D’un point de vue architectural et urbain, la spécialisation des espaces dénote que progressivement l’espace possible d’activités se borne à des périmètres précis composé de mobilier spécifique et qui se répète d’espace en espace. À l’instar du Serpent, on retrouve ici des jeux sur ressorts et des tourniquets. Ainsi, tout comme la chambre d’enfants s’est vue dotée d’un mobilier spécifique et de couleurs particulières au début du XXe siècle, au cours des années 1990, l’espace public se dote « d’une chambre à jouets » mobilisant des jeux sur ressorts, toboggans, trampolines, etc. Cette typologie s’affirme tout le long des années 2000 comme en rendent compte les présents exemples. Malgré les capacités d’actions des enfants, entre Aillaud et aujourd’hui, ce n’est plus l’enfant qui crée ses jeux, mais l’espace qui conditionne les jeux possibles. Dès lors jouer, selon les configurations contemporaines, ne semble pas être joué.

Conclusion

Si les espaces historiques de jeux suscitent toujours un imaginaire, des usages, des relations sociales, il n’en reste pas moins que la liberté d’action qu’ils proposent est remise en cause. Entre Émile Aillaud et aujourd’hui s’éprouve donc la nécessité pour les concepteurs et les gestionnaires d’espaces récréatifs pour enfants d’anticiper les pratiques, de prévenir les détournements et de garantir une efficience de gestion. Les normes constituent ainsi des dispositifs pragmatiques de la composition des espaces urbains et de la régulation sociale dont le contrôle s’actualise et se renforce au profit d’une lecture du danger comme un enjeu de sécurité et non comme un dispositif de socialisation et de développement de l’enfant, à l’inverse de la conception d’Émile Aillaud.

D’un point de vue urbain, le passage d’espaces de jeux à celui d’aires de jeux se réalise selon une segmentation des espaces et d’une relégation de l’enfant au sein d’espaces « adaptés ». Les aires de jeux relèvent ainsi d’une culture récréative qui valorise une autonomie raisonnée et une autorégulation permanente du comportement afin de limiter les pratiques dangereuses ou considérées comme telles. Ceci sous-entend que l’enfant ne saurait pas utiliser les lieux qui ne lui seraient pas affectés. C’est alors omettre la puissance de sa culture ludique et sa capacité d’adaptation, y compris dans le cadre d’espaces non dédiés.

L’aire de jeux peut alors être considérée comme une institutionnalisation du jeu qui n’aurait d’autres objets que de créer des configurations récréatives adulto-centriques « prêtes à l’emploi ». Pour autant, la systématisation des espaces de jeux ne peut être entendue comme la simple duplication des standards industriels, mais comme une opération multifactorielle qui rendrait compte de la nécessité d’intégrer les orientations réglementaires, de faciliter les missions de suivi et de conception du projet tout en faisant appel à un mode de faire qui intégrerait à la fois des « bonnes pratiques » (Devisme et al., 2007) et des « modèles urbains » (Arab, 2007) où la conception artistique s’efface au profit d’une démarche standardisée.

Or, la volonté manifeste des concepteurs et des gestionnaires de fonctionnaliser les espaces rend compte d’une interprétation négative de l’autonomie des enfants. La fonctionnalisation des lieux et des usages pose la question de l’aménagement des espaces publics récréatifs sous l’angle de la re-socialisation et du déterminisme des lieux. Cette approche sous-entend que la socialisation de l’enfant, et de l’usager de façon plus générale, ne peut se réaliser qu’au sein d’espaces institutionnalisés, en l’occurrence les aires de jeux. Cette vision normative mène à un oubli, voire à la dépréciation des formes autogérées des pratiques socio-spatiales (Chantelat et al., 1998). Pour les concepteurs et les gestionnaires, l’autogestion pose, d’une part, un problème en termes de maîtrise et, d’autre part, elle est associée à une forme « faible » ou « première » du lien social, renforçant la volonté des acteurs concertés à réguler les pratiques de l’espace au travers d’une fonctionnalisation des lieux et d’une normalisation des usages. Ceci est notamment perceptible au travers de la conception des nouveaux espaces de jeux.

Dans quelle mesure cette lecture des espaces publics comme espaces de danger où les enfants et les concepteurs doivent anticiper tous aléas ne participe-t-elle pas à la diminution de l’autonomie des enfants ? Trois études récentes réalisées respectivement au Canada, en Angleterre et en France révèlent, d’une part, que l’augmentation significative des dispositifs de normalisation des espaces de jeux n’a qu’un très faible impact sur les limitations des accidents graves, car ce sont essentiellement des blessures légères qui sont répertoriées (Brussoni et al., 2015). D'autre part, l’étude anglaise souligne la diminution drastique du périmètre de jeux des enfants passant de 800 mètres au début des années 1980 à moins de 300 mètres au milieu des années 2000 (Bird, 2007). Ces éléments doivent être positionnés dans le contexte plus général de « domestication » de l’enfant (Holloway et Valentine, 2000) où l’espace de jeux relève davantage du logement. Ainsi, le CERTU rappelait en 2002 que l’autonomie d’un enfant de neuf ans était équivalente à celle d’un enfant de sept comparativement à quinze ans auparavant (CERTU, 2002). Ceci inviterait à accepter le danger plutôt que de le limiter, car l’une des conséquences serait l’absence de socialisation des enfants à l’appréhension du danger. Finalement, cette représentation anxiogène de l’espace et des usages qui peuvent s’y déployer, n’est-ce pas le principal danger ? 

Appendices