Présentation

Les jeunes et la mort

  • Denis Jeffrey and
  • Christine Fawer Caputo
Cover of Les jeunes et la mort, Volume 29, Number 1, 2017, Frontières

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Le thème de la mort chez les jeunes est l’objet de nombreuses recherches de toutes les disciplines des sciences humaines et sociales. En premier lieu, relevons l’analyse des dimensions touchant le suicide dans cette population. L’étude des représentations sociales entourant le suicide met ainsi en évidence des dimensions socioculturelles pour expliquer sa signification, les facteurs de prévalence, les croyances qui le sous-tendent et leurs liens avec la dimension religieuse (Mereus, 2006). Les données sur les idéations suicidaires et les conduites suicidaires issues de recherches dans plusieurs contextes nationaux démontrent la variabilité des prévalences, des stratégies et des déterminants identitaires, psychologiques et socio-économiques (Peyre et al., 2014; Caron et Robitaille, 2007; Volant, 2006; Belloc, Leichsenring et Chabrol, 2004) et mettent en évidence des enjeux éthiques (Corriveau et al., 2016) tout en soulignant l’importance des campagnes de prévention et des suivis psychologiques.

Les recherches sur le harcèlement en face à face et sur les réseaux sociaux (Minotte et Antouin, 2016) se sont multipliées, en particulier chez les jeunes LGBTQI qui sont souvent confrontés à des attitudes et des comportements homophobes. Le harcèlement peut conduire à l’adoption du suicide pour échapper à une situation jugée sans issue (Pugnière, 2011). Les conduites à risque (sports, loisirs, binge drinking, etc.) dans cette population sont aussi un thème important d’études qui visent à cerner leurs configurations, leurs rites, leurs modalités, leurs enregistrements (caméra, téléphone), leurs significations et leurs répercussions (Pommereau, 2016; Verneau, 2015; Ranieri, 2009; Le Breton, 2005). Des études sont également menées sur la mort subite chez les jeunes athlètes (Juneau, 2017; Maron et al., 2016).

La fascination pour la violence (Windisch, 2010; Morhain et Martineau, 2001), qui peut aller jusqu’à l’adhésion aux idéologies radicales et leurs rapports avec la mort retient aussi l’attention, mettant en évidence la complexité des conditions et des motivations qui sous-tendent l’attraction pour cette mouvance religieuse et politique (Jeffrey et al., 2016; Le Breton, 2016; Bouzard, 2015; Guitton, 2015) souvent alimentée par Internet (Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, 2016).

Les stratégies de prévention dans ce domaine font l’objet de nombreuses propositions pour la mise en place d’interventions interdisciplinaires et intersectorielles (Athena, 2016). Mentionnons qu’un prochain numéro thématique de la revue Frontières portera spécifiquement sur le thème « Fanatismes et mort ».

D’autres thèmes touchant les processus de deuil et ses étapes ont également retenu l’attention des chercheurs, que ce soit ceux entourant la perte d’un enfant ou d’un adolescent pour les parents (Hanus, 2006) et la fratrie (Jégat, 2015; Romano, 2009). Le deuil vécu par les pairs demande la mise en place de protocoles dans le milieu scolaire (Fawer Caputo et Julier-Costes, 2015; Dubroca-Laffite, 2007; Moulin-Barman, 2005).

Parallèlement, des auteurs se sont attachés à analyser les répercussions de la mort d’un parent sur leurs jeunes enfants aux plans psychologique, scolaire, professionnel et familial (Blanpain, 2008), à dégager les phases et les difficultés entourant la perte (Dill, 2015; Dayan, 2013; Hanus, 2008) – en particulier lorsque le deuil fait suite à un suicide – et à mettre en place des interventions de soutien (Renaud et Roy, 2010).

La mise en oeuvre de nouvelles ritualités entourant la mort, incluant le recours à Internet et aux réseaux sociaux numériques (Bourdeloie, 2015; Gibbs et al., 2015; Brubaker, Hayes et Dourish, 2013; Walter et al., 2012; Pène, 2011; Carroll et Landry, 2010), suggère que les jeunes sont impliqués activement dans la création de pratiques symboliques qui leur permettent de donner sens à leurs expériences et d’affronter la perte et le deuil (Julier-Costes, 2016; Tenaud, 2011).

Les travaux sur la mort à cet âge de la vie permettent de bien mettre en évidence, d’une part, la diversité de leurs pratiques, et d’autre part, les stratégies déployées pour la prévention du suicide. Dans ce numéro de Frontières, nous avons réuni des travaux qui abordent, sous différents angles et depuis plusieurs perspectives, la place de la mort dans la vie des jeunes.

Quels rapports les adolescents entretiennent-ils avec la fin de la vie? Comment se représentent-ils la mort? Quelles sont leurs pratiques funéraires? Quelles sont les questions qu’ils se posent sur la mort? Ce numéro de Frontières s’intéresse au vécu des adolescents sur la mort, le suicide, le deuil et l’après-mort.

Il n’est pas rare que des jeunes soient tourmentés suite à la mort d’une personne aimée. Chaque fois le deuil est bouleversant pour eux. L’expérience d’un décès a des répercussions profondes.

Perdre un parent à l’adolescence relève d’une problématique complexe à cause des similitudes entre le « travail de deuil » et le « travail d’adolescence » et peut induire diverses séquelles, impacter la scolarité et engendrer des difficultés relationnelles. Dans son article, Christine Fawer Caputo met en évidence de quelle manière l’entourage du jeune endeuillé interagit avec lui. Le décès d’un des parents bouleverse fréquemment l’équilibre familial et peut modifier les liens dans la famille : les relations avec les fratries s’en trouvent fragilisées ; le parent restant doit affermir son rôle parental ou se trouve surprotégé par son enfant. Quant au parent défunt, et malgré sa disparition, il continue parfois à influer sur la vie du jeune. Si l’adolescence est souvent considérée comme une période de solitude, ce sentiment d’isolement semble se renforcer à l’école: par peur d’être rejetés ou stigmatisés comme orphelins, les pairs et les enseignants sont rarement perçus comme des vecteurs de soutien par les adolescents endeuillés.

L’adolescence est une période de la vie où le jeune peut vivre des pertes multiples inhérentes à son développement psychique et social comme le souligne Hélène Romano dans son article. Toutefois, il peut aussi être endeuillé à l’adolescence ou vivre la réactivation d’un deuil vécu durant l’enfance. Si l’adolescent possède une maturité neurocognitive meilleure que celle des enfants, il n’a pas encore la maturité émotionnelle des adultes et ses réactions au deuil sont spécifiques de cette tranche d’âge. Dans son article, Hélène Romano définit ce qu’est un deuil adapté versus un deuil compliqué ou traumatique. Elle liste des facteurs de protection qui facilitent l’adaptation face à la perte et des facteurs de survictimisation qui peuvent aggraver le travail de deuil. Les intervenants auprès de jeunes endeuillés devraient être formés à la spécificité du deuil à l’adolescence, mais aussi être au courant du contexte de chaque perte et se conduire en adultes « transitionnels » en servant de prothèse psychique. En étant des tuteurs de parole, ils permettent aux jeunes de poser des mots sur ce qu’ils ont vécu et de donner du sens à l’indicible, dans un objectif de reconstruction psychique.

Lorsqu’un ami de leur âge meurt d’un accident ou d’une maladie, nombre de jeunes initient, pour soulager leur souffrance, des rites intimes qu’ils pratiquent entre eux. Plusieurs auteurs de ce numéro rapportent et discutent de ces pratiques funéraires juvéniles. Ils relèvent notamment que les adolescents utilisent les médias sociaux pour souligner la mémoire d’un ami décédé.

En s’émancipant de la sphère religieuse, les rites de mort se sont progressivement transformés jusqu’à se personnaliser en fonction des groupes de deuilleurs. On observe d’ailleurs un déplacement de l’objet du rite : autrefois principalement centré sur le défunt et son passage à un autre état, le rite s’intéresse actuellement davantage à l’accompagnement des survivants dans leur traversée du deuil. Les proches du mort ont de plus en plus tendance à s’insérer dans les ritualisations usuelles par le biais de gestes expressifs significatifs ou de pratiques commémoratives personnalisées, afin de donner du sens à l’insensé ou de vivre le deuil à leur manière et à leur rythme. Dans son article, Martine Roberge s’interroge sur les manières dont les jeunes font leur deuil et comment ils utilisent ces nouvelles pratiques commémoratives : bornes de mémoire, rassemblement festif, usage de Facebook, etc. Ces cérémonies instituantes procurent une forme d’apaisement pour les jeunes qui les vivent, soudent le groupe face à la perte, tout en redonnant une forme collective à l’expression du deuil.

Les jeunes d’aujourd’hui rencontrent la mort, réelle ou fictive, dans le cinéma, les téléséries, les jeux vidéo, les informations télévisées, etc. Ils n’ont plus les réserves d’autrefois pour parler de la mort. Les peuples de morts-vivants qui envahissent les écrans leur sont familiers. Ils n’ont jamais vu un vrai cadavre, mais ils rencontrent la mort quotidiennement dans une diversité de fictions. Dans son article, Florence Quinche évoque les nouvelles pratiques funéraires et mémorielles en lien avec les technologies et l'apparition des réseaux sociaux numériques, mais aussi avec la mondialisation et la quasi-instantanéité des communications. Elle compare les fonctions de ces nouveaux rites de deuil avec les invariants des rituels funéraires traditionnels.

Le deuil, auparavant principalement familial, est désormais devenu communautaire et s’effectue dans une multiplicité d’espaces profanes. L’annonce du décès partagée sur Facebook a remplacé les faire-part traditionnels et le livre de condoléances remis à la famille lors des funérailles a été supplanté par des sites mémoriels ouverts à tous et alimentés en permanence. Cette « extimité » s’expliquerait par le besoin de se rassurer et de partager une certaine empathie envers la famille, mais aussi envers ceux qu’on ne connaît pas. Florence Quinche émet ainsi l’hypothèse que les nombreux sites de commémoration créés par les médias après les attentats du 13 novembre 2015, à Paris, avaient pour objectifs non seulement de recréer du lien après un événement traumatique, mais également de permettre aux journalistes de mettre à distance la profusion d’images violentes et de prendre une part active à la reconstitution symbolique du tissu social.

De leur côté, Jocelyn Lachance et Martin Julier-Costes déplorent que dans un monde où la connectivité est devenue la norme, la séparation entre les espaces physiques et les espaces numériques soit devenue obsolète. Dans leur article, ils souhaitent montrer comment l’hypermodernité impose des choix aux individus et modifient leur expérience du deuil. Auparavant, les rites de deuil étaient confinés à des espaces funéraires dédiés et circonscrits dans une temporalité définie. Se recueillir auprès d’un défunt imposait un déplacement physique et correspondait à une parenthèse dans le quotidien. Désormais, par le biais des réseaux numériques, la mort n’est plus contenue dans un espace et un temps précis et l’endeuillé-e peut à tout moment rejoindre les espaces numériques dédiés à la commémoration, ce qui l’oblige à conserver une proximité préjudiciable avec le défunt. Il incombe donc à l’individu hypermoderne de gérer seul son deuil et d’apprendre à se déconnecter, afin de mettre une distance salutaire avec la mort qui revient sans cesse à lui sous la forme de traces numériques.

Un nombre important de jeunes connaît un copain qui, par ses conduites, a mis sa vie en péril dans des conduites à risque. Un copain qui a frôlé la mort comme Zac dans le film C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée (2005). Zac sort de l’adolescence. Son milieu de vie ne lui permet pas d’assumer son homosexualité. Il est désemparé. Il ne sait plus si la vie vaut la peine d’être vécue. Il attend le feu vert assis sur son scooter. Il décide tout de même de foncer. S’il ne meurt pas, c’est que la vie est de son côté. Il aura un accident qui va changer sa vie. S’il ne peut s’assumer dans le cadre familial, il ira ailleurs, dans un autre pays, pour sortir du placard. La mort n’est plus une issue. Pour naître à sa véritable identité, il a dû s’enfanter lui-même.

Nombre d’adolescents, notamment ceux qui deviennent djihadistes pour le groupe armé connu sous le nom d’État islamique (EI), discutent sans voile de la possibilité de mourir, d’aller jusqu’au bout d’une passion létale. Ils acceptent de mourir pour une idée. Mais derrière ce choix se cachent bien souvent des souffrances. Ces jeunes soldats vont à la guerre pour mourir. Ils sacrifient leur vie. Mais au plus profond d’eux-mêmes, ne cherchaient-ils pas principalement à tuer une souffrance qui les torturait ? Comment est-ce possible qu’ils n’aient pas trouvé une autre solution que le suicide kamikaze pour se libérer de ce qui leur faisait mal ?

À travers l’analyse des nombreuses publications ou témoignages parus dans des journaux européens et canadiens, Denis Jeffrey dresse le portrait de jeunes djihadistes occidentaux, partis en Syrie rejoindre le groupe terroriste État islamique (EI), connu pour ses attentats meurtriers dans plusieurs pays du monde et pour ses exactions violentes. En observant leurs rapports à l’autorité, au corps et à la mort, il tente de comprendre de quelle manière ces convertis se distinguent des autres jeunes issus des sociétés modernisées et les raisons pour lesquelles ils adhèrent à cette culture de la mort. Souvent en instabilité psychique et identitaire, l’adhésion à l’EI permet à ces jeunes de donner du sens et de nouveaux repères à leur vie, de renforcer leur sentiment de virilité et d’avoir l’impression d’être les héros d’une cause pour laquelle il vaut la peine de mourir. Leur vision de la mort s’en trouve d’ailleurs sublimée : désirée et sacralisée, la mort se transforme en eschatologie salvatrice et donne une légitimation à leur violence.

Les trajectoires des jeunes sont multiples; on ne pourrait expliquer leurs conduites avec quelques grandes théories. On doit plutôt considérer que les chercheurs proposent des grappes de sens sur ce qu’ils vivent. Ainsi, ils sont quand même rares les jeunes occidentaux qui choisissent les voies extrêmes du djihadisme, de la furie meurtrière ou du suicide. La plupart des jeunes se sentent plus fragiles devant la mort. Ils n’oseront pas s’y confronter. Lorsqu’ils sont jetés dans une impasse, ces jeunes acceptent que des adultes les accompagnent et leur offrent des occasions de paroles, dans le cadre scolaire ou dans d’autres cadres sociaux. Les réponses que l’on peut fournir aux adolescents n’ont de sens que si elles sont placées dans la diversité des contextes sociaux et historiques dans lesquels ils évoluent.

Des auteurs de ce numéro de Frontières montrent comment certaines pratiques de soutien peuvent aider les jeunes à exprimer leurs réflexions et leurs sentiments sur la mort, le mourir, le deuil et les douloureuses expériences de fin de vie.

Pour la plupart des adolescents, la mort n’apparaît pas comme l’opposé ou l’envers de la vie. Elle serait plutôt au coeur de leur vie, mais sous forme d’un soupçon. Certaines situations éveillent en effet des soupçons sur la possibilité de mourir. Mais à cet âge, ce sont des conjonctures plus ou moins fondées, plus ou moins probables. Quand on a toute sa vie à vivre, on n’a pas de raison de croire qu’elle pourrait être abrégée par un accident, une maladie ou une autre cause. Ce n’est pas que la mort ne soit pas un possible. Mais ce possible semble trop loin pour devenir un argument pour développer une préoccupation sur la mort.

La mort pour les adolescents n’est pas la face cachée de la vie. Aussi, ils refusent que la mort ait une prise sur leur existence et qu’elle limite leur désir de vivre intensément. La religion ayant moins d’emprise sur eux, ils n’éprouvent pas la mort comme une punition. Elle est une lointaine possibilité. Peut-être la conséquence d’un risque, mais le plus souvent une malchance inattendue. Ainsi, la plupart des jeunes n’occultent pas la mort ni ne la défient inutilement. Ils savent qu’elle constitue un inéluctable rendez-vous qu’on veut le plus loin possible. Quand ils se lancent dans une aventure risquée, ce n’est pas pour rencontrer la mort, mais pour aller au bout de la vie.

Les adolescents de nos sociétés modernisées – à l’exception des jeunes migrants qui ont connu la guerre, la famine, les déplacements en camp de réfugiés, la torture et les incarcérations forcées – possèdent une conscience flottante de la mort. Ils connaissent des proches qui sont décédés, qui sont atteints d’une maladie dégénérative ou qui sont devenus handicapés suite à un grave accident. Toutefois, la mort n’apparaît pas pour autant comme une révélation. Ils ne vivent pas avec le sentiment que leur propre mort est proche. Le fait de mourir appartient à un horizon lointain. La mort ne les embête pas ni ne les bouleverse. Ils ne se voient pas non plus en héros invincible ni en matador qui cherche à déjouer la mort. À cet âge de la vie, la mort n’est pas, comme à l’âge du philosophe, un objet quotidien de réflexion.

Durant l’adolescence, nombre de jeunes pensent souvent à la possibilité de se suicider. Mais les passages à l’acte sont rares. Une tentative de suicide n’indique pas qu’un jeune désire mettre fin à sa vie, mais plutôt qu’il désire mettre fin à une souffrance lancinante.

Dans la série 13 Reasons Why, Hannah Baker se suicide. Elle laisse derrière elle des cassettes adressées à des camarades de son école secondaire pour leur dire comment ils auraient pu la sauver. Hannah leur communique sa version des raisons de son suicide. En fait, elle les accuse tous d’avoir omis de la comprendre, de l’aider, de l’aimer. Elle leur parle par l’entremise d’un enregistrement, mais eux ne peuvent lui répondre. Ils subissent les interprétations d’Hannah sans droit de réplique. Ce qui accentue chez plusieurs d’entre eux un sentiment d’impuissance et de culpabilité. Ce n’est pas tant la mort d’Hannah qui les perturbe, mais la prison dans laquelle elle les enferme. Hannah profite de sa mort pour les contrôler. Plusieurs d’entre eux finissent par croire qu’ils ont causé sa mort.

Des jeunes vont s’identifier à Hannah Baker. Ils auront des décisions importantes à prendre pour continuer à vivre avec une relative paix d’esprit. Certains, pour surmonter leur désarroi, vont écrire des centaines de pages dans leur carnet intime. C’est une trace de leur vie qu’ils lèguent aux autres si jamais le pire arrivait. Mais l’écriture, diront-ils, est libératrice. Coucher sur le papier ses souffrances, ses doutes, ses inquiétudes et ses détresses est une forme d’accouchement de soi. Une nouvelle personne, plus ouverte à résister à l’envie de mettre fin à ses jours, émerge de cet exercice.

David Le Breton, qui signe ici un article sur le suicide, s’intéresse depuis de nombreuses années aux conduites à risque à l’adolescence. Si certains suicides paraissent inéluctables, voire logiques, la plupart relèvent de l’imprévisible, car les motifs d’un suicide sont souvent incompréhensibles, puisqu’ils mêlent trop de liens ou de résonances secrètes. Pour David Le Breton, le moment de l’acte est le plus souvent un point d’aboutissement qui aurait pu ne pas être si les circonstances avaient alors été autres. Si bien qu’à l’exception du suicide médité, « philosophique », le suicide est rarement une recherche de la mort, mais plutôt la volonté de mettre fin à une souffrance ou de chercher une valeur à sa présence au monde. Ce jeu avec l’idée de mort est d’autant plus fréquent à l’adolescence, avec l’illusion de tenir celle-ci à distance ou d’en avoir le contrôle. Le suicide est rarement perçu comme une destruction de soi, mais plutôt comme un paravent contre l’angoisse ou un refuge contre l’adversité. David Le Breton souligne aussi dans son article l’ambivalence des adolescents envers le suicide et analyse ces tentatives de mort plutôt comme des désirs de vivre, d’accéder à une certaine paix et d’échapper à la souffrance.

Des jeunes, dans d’autres contextes, apprennent d’un médecin que leurs jours sont comptés. L’attente de leur propre mort devient un moment chargé de vie. Non que la réalisation de sa propre mort ne soit pas troublante, mais après les pleurs de désespoir se développe le désir de vivre goutte-à-goutte chaque minute qui reste à vivre auprès de ceux qu’on aime. L’adolescent crée le monde dans lequel il veut vivre. Il est capable de s’inventer un monde qui lui fait du bien.

Dans son article, Daniel Oppenheim met l’accent sur l’adolescent qui a un cancer et qui prend conscience qu’il peut en mourir. La maladie grave transforme radicalement sa vie, son rapport au corps et sa relation aux autres, que ce soit avec ses parents, sa fratrie, ses camarades d’école ou ses amis. Souvent subi comme une punition ou une épreuve ordalique, le cancer marque une rupture temporelle dans la vie de l’adolescent, le sépare de la société et modifie son identité. Pour bien l’accompagner dans cette dernière période de vie, Daniel Oppenheim suggère de tenir compte de sa personnalité et de ses habitudes, de ses façons d'être et de penser, de son rapport à la maladie, à l'environnement médical et social, et de sa famille dans son fonctionnement et son histoire.

Lorsqu’un adolescent est en fin de vie ou en voie de subir une opération très risquée, il est important qu’il puisse créer des liens de confiance avec les médecins ou les psychologues qui l’entourent. Ces derniers devraient autoriser l’adolescent à exprimer toutes les questions qu’il se pose, tout en respectant son rythme et en lui répondant avec franchise. Il s’agit surtout de lui offrir un espace dans lequel il est pleinement sujet dans le respect de tout ce qu’il est, tout en tenant compte des spécificités de l’adolescence. Prendre conscience de sa finitude c’est également réaliser le caractère précieux de la vie, réfléchir à ses priorités et pouvoir exprimer son attachement à ses proches, ce qui n’est pas toujours facile à l’adolescence. Selon Muriel Derome, Aurélie Lefebvre et Khémy Ferrey, offrir cet espace de parole et d’écoute permet ainsi à l’adolescent de rester acteur de sa vie jusqu’au bout, de savourer les derniers moments et d’intensifier les liens avec ses proches avant l’ultime séparation.

On a longtemps pensé que la conscience lucide de « sa » mort distinguait l’humanité de l’animalité. Or, cette conscience de sa mort n’est pas acquise à l’adolescence. On devrait plutôt parler, pour les adolescents, d’une conscience intuitive de sa mort. La lucidité ressort d’une démarche cognitive, discursive, réflexive, alors que l’intuition est de l’ordre d’un vague sentiment. À l’adolescence, cette conscience de sa mort est flottante dans le sens où elle n’est pas une assise fondatrice de ses choix de vie. C’est une conscience qui pourra s’éveiller davantage. Les voies de cet éveil ne sont pas cartésiennes. Cet éveil demande un travail sur soi suscité par un récit qui raconte autour de la mort, de la souffrance, de la détresse, de la solitude, des expériences significatives pour un jeune. Un récit qui propose des réponses rassurantes pouvant être des vérités de la vie entrevues par une personne qui a vécu ce qu’un adolescent peut vivre. « Lorsque Clara a perdu son père, elle s’est mise à dessiner des montagnes. De grandes montagnes qui ressemblaient à des piliers. Des piliers qui soutenaient le toit céleste. Des montagnes qui ressemblaient à un temple. Son père, après sa mort, disait-elle, habitait ses montagnes…». Une histoire qu’on raconte pour tisser du sens sur l’inexplicable de la mort, de la vie, de la souffrance. Le père de Clara n’avait que 36 ans. Il était un grand sportif qui aimait la vie. Une crise cardiaque l’a terrassé alors qu’il courait le marathon de Boston.

On ne peut parler de la mort, du deuil, de la souffrance, de la perte, de l’abandon que par l’entremise de récits, de narrations, d’histoires, de paroles qui sont porteuses de sens, d’espérance et de goût de vivre. Ce qu’on ne peut expliquer avec les mots de la raison discursive, on le raconte. À l’adolescence, on est réceptif à ces histoires anciennes et nouvelles qui montrent comment une personne retrouve la joie de vivre après une tempête existentielle. L’expérience de Clara est universelle parce que nous pouvons tous un jour ou l’autre passer par là. C’est pourquoi un récit comme le sien parle aux adolescents. Ils y trouvent un réconfort, et surtout la certitude que la vie vaut plus que tout.

Le thème du suicide, abordé dans l’article de Le Breton, revient sous un autre angle dans la rubrique « Hors thème » de ce numéro. Cauchie, Corriveau et Hamel proposent une analyse des lettres d’adieu laissées par des personnes qui se sont suicidées. Les auteurs n’ont pas retenu des catégories d’âge pour leur étude. Ils s’attachent plutôt à montrer l’écart entre ce que disent les auteurs de ces lettres et ce qu’ont écrit les coroners dans leurs rapports sur ces suicides. Les lettres d’adieu sont des « récits adressés à soi et aux autres », disent les auteurs. Ils invitent le lecteur à « s'affranchir des catégories de pensée instituées » pour entendre comment la personne rend compte dans sa lettre d’adieu des raisons qui l’amènent à choisir de se donner la mort : de nombreuses douleurs physiques, une santé médiocre, une maladie incurable, une peine d’amour, la pauvreté… Peut-on « concevoir une rationalité suicidaire » ? demandent-ils. Ou suffit-il encore aujourd’hui de qualifier le geste suicidaire de « folie, dépression, aliénation », comme l’ont fait les coroners dans la presque totalité des 334 rapports qui ont été consultés pour cette étude. Ces lettres d’adieu ont été écrites entre 1950 et 1969, mais elles nous rejoignent au présent pour nous déloger de nos certitudes. Elles sont un témoignage : une « parole de soi sur soi » face à la mort.

Les articles rassemblés dans ce numéro nous placent tous devant le tragique de la mort, en particulier lorsque ce sont des jeunes qui sont menacés ou qui sont confrontés à un deuil. Ils invitent également à un renouvellement du regard sur la mort, dans une perspective comparative et multidisciplinaire, pour mieux accompagner et intervenir.

Appendices