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Comptes rendus

Grenier, Benoît, Seigneurs campagnards de la Nouvelle-France. Présence seigneuriale et sociabilité rurale dans la vallée du Saint-Laurent à l’époque préindustrielle (Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2007), 409 p.

  • Isabelle Tanguay

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C’est par ce titre, évoquant celui de Pierre de Vaissière, Gentilhommes campagnards de l’ancienne France (Paris, 1903), que Benoît Grenier nous présente sa thèse de doctorat soutenue en 2004. Cette référence n’est évidemment pas anodine. Alors que Pierre de Vaissière posait un regard nostalgique sur les seigneurs d’Ancien Régime, une attitude semblable imprégnait l’historiographie de ce côté-ci de l’Atlantique. Benoît Grenier s’interroge donc sur cette vision du régime seigneurial canadien, entretenue par certains historiens nationalistes, qui tend à idéaliser les rapports entre le seigneur et ses censitaires sans toutefois adhérer complètement à celle des trente dernières années qui, influencée par l’historiographie marxiste, a mis l’accent sur le caractère oppressif du régime seigneurial. Entre ces deux visions opposées, Benoît Grenier veut mieux cerner le rôle réel du seigneur dans les campagnes de la vallée du Saint-Laurent entre les xviie et xixe siècles. L’analyse nécessaire pour y parvenir se divise en trois parties.

Dans la première partie, il présente brièvement son cadre conceptuel ainsi qu’une analyse quantitative de la présence seigneuriale dans la vallée du Saint-Laurent. Premier constat : la rareté des seigneurs résidants. Seulement 25 % des seigneuries sont habitées par leur seigneur. C’est d’ailleurs par l’étude de ce groupe marginal, celui des seigneurs résidants, que Benoît Grenier apporte sa contribution à l’histoire du régime seigneurial. Deuxième constat : ces seigneurs résidants ont somme toute une origine sociale plutôt modeste. Moins du tiers du groupe appartient à la noblesse, les autres sont bourgeois ou même paysans. Troisième constat : peu de familles seigneuriales ont résidé sur leur seigneurie plus d’une génération et parmi celles qui se sont érigées en dynastie seigneuriale, y habitant sur plusieurs générations, la majorité est issue d’un milieu social très modeste. Une fois le groupe ainsi décortiqué, Benoît Grenier y a choisi dix familles sur lesquelles il porte un regard plus attentif et qui lui servent de corpus pour les deux autres parties de son analyse.

Dans la deuxième partie, l’auteur analyse les comportements sociodémographiques du groupe permettant une caractérisation plus fine de celui-ci. Benoît Grenier s’interroge particulièrement sur la reproduction seigneuriale. Les seigneurs résidants étaient-ils en mesure d’assurer à leurs enfants un niveau de vie comparable ou même supérieur au leur ? En tentant de répondre à cette question, l’auteur constate que son groupe se divise en fait en deux : les nobles et les roturiers. Les premiers réussissent généralement à « placer » leurs enfants, et ce, même s’ils sont parfois très nombreux, alors que les deuxièmes éprouvent une grande difficulté à le faire, plusieurs de leurs fils se retrouvant simples habitants. Cette dichotomie noblesse/roture au sein du groupe seigneurial est d’ailleurs renforcée par plusieurs observations tout au long de cette étude, notamment au niveau des alliances matrimoniales.

Dans la troisième et dernière partie, l’auteur s’intéresse aux relations que les seigneurs résidants entretiennent avec la population locale. Un des principaux questionnements de cette partie consiste à évaluer le rôle des familles seigneuriales dans l’émergence d’une notabilité locale. Étonnamment, celui-ci s’avère négligeable. Cette notabilité locale se trouve davantage accaparée par des étrangers que par des membres des familles seigneuriales. Les deux derniers chapitres sont consacrés à l’analyse proprement dite des relations qu’entretiennent les seigneurs avec la population locale, relations qui se veulent parfois harmonieuses, parfois conflictuelles. Si les relations conflictuelles sont faciles à retracer dans les archives judiciaires, les relations harmonieuses sont plus difficilement repérables. L’auteur réussit tout de même à esquisser un portrait assez convaincant de ces relations harmonieuses en analysant la parenté spirituelle, les présences aux mariages et aux funérailles ainsi que les témoignages retrouvés dans les mémoires et la correspondance.

Comme le suppose une thèse de doctorat, cette étude est bien fouillée. L’auteur fait de constants allers-retours entre l’historiographie française et québécoise. Il s’inspire de la première pour remettre en question la seconde. Il trace sa voie entre les débats qui ont façonné l’historiographie du régime seigneurial au Québec en optant pour une vision utilitaire de la seigneurie canadienne. Les nuances apportées s’expliquent par l’objet d’étude choisi qui se distingue des études antérieures : des seigneuries laïques où le seigneur est présent. Cette nouvelle perspective permet d’établir l’hétérogénéité du groupe seigneurial. Le statut social des individus, soit leur appartenance ou non à la noblesse, semble les distinguer davantage que le fait de posséder une seigneurie. En conclusion, cette étude s’avère riche à plusieurs niveaux. En plus d’une interprétation originale et d’une analyse rigoureuse, des sources multiples et de natures diverses, des approches méthodologiques variées, tantôt qualitatives, tantôt quantitatives, et des assises historiographiques solides sont les principales caractéristiques qui font la richesse de celle-ci.