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Comptes rendus

Linteau, Paul-André, Une histoire de Montréal (Montréal, Boréal, 2017), 360 p.

  • Jean-Luc Pinol

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  • Jean-Luc Pinol
    Université de Lyon

Cover of Volume 72, Number 1, Summer 2018, pp. 5-127, Revue d’histoire de l’Amérique française

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Cet ouvrage de synthèse aborde l’histoire de Montréal depuis sa création jusqu’aux interrogations actuelles sur l’avenir des métropoles. L’auteur a déjà écrit plusieurs ouvrages sur Montréal et « la présente synthèse livre en quelque sorte le fruit d’un demi-siècle de fréquentation de cet objet passionnant » (p. 7). Le projet de ce nouveau livre est explicité d’emblée : « En accord avec mon éditeur, j’ai choisi de rédiger une nouvelle synthèse qui ferait le pont entre les deux ouvrages précédents, [Histoire de Montréal depuis la Confédération, 1992 ; Brève histoire de Montréal, 1992] qui serait moins détaillée que le premier et plus étoffée que le second. » (p. 7) L’ouvrage qui est donné à lire aujourd’hui compte 358 pages et 16 chapitres dont l’enchaînement est strictement chronologique, alternant des périodes de quelques décennies au temps de l’émergence – le chapitre 4 porte sur les années 1665-1713 – et des périodes beaucoup plus brèves – le chapitre 12 porte sur la période 1930-1945.

Le premier établissement missionnaire est envisagé par Jérôme Le Royer de la Dauversière, un percepteur d’impôts à La Flèche, ville de l’actuel département français de la Sarthe. Le Royer est proche des Jésuites. À partir du 17 mai 1642, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance s’appliquent à réaliser, sur les bords du Saint-Laurent, le projet. La biographie urbaine court de la fondation à l’époque actuelle, évoquant au passage la modification de la constitution canadienne, en 1997, qui permet de faire de la reconnaissance de la diversité et du multiculturalisme un élément essentiel de « l’identité montréalaise » (p. 311).

Le parti pris strictement chronologique, s’il rend la lecture facile – les chapitres ont une vingtaine de pages – entraîne cependant quelques redites tant les rythmes urbains ne collent pas toujours aux grandes scansions de l’histoire politique. Du coup, l’auteur est souvent amené à reprendre des analyses qui concernent des phénomènes dont la durée enjambe plusieurs chapitres. Certaines thématiques centrales réapparaissent donc souvent au cours des chapitres comme celles des migrations, de la composition de la population ou des divisions linguistiques.

La formation et la composition de la population de Montréal sont donc évoquées plusieurs fois, depuis les difficultés initiales lorsque la ville, sous la menace iroquoise, ne se développe que grâce aux apports extérieurs - l’importance de la Grande Recrue de 1653 ou celle de l’arrivée des Filles du Roi sont fondamentales – jusqu’aux époques où l’importance de la croissance naturelle, en dépit de la mortalité infantile, compte bien davantage que les flux migratoires. Il étudie les tensions entre anglophones et francophones, avec les épisodes dramatiques des rébellions patriotes de 1837-1838 et de l’incendie du Parlement en 1849 dont la conséquence est la fin du statut de capitale que Montréal n’aura eu que cinq ans. Des tensions similaires rejouent lors de la mobilisation différenciée des communautés lors du Premier Conflit mondial ou dans la différenciation des attitudes face à la lutte contre la variole au milieu des années 1880. Ces clivages rejaillissent, telles des ombres portées, lorsque les migrants en provenance d’Italie, souvent mieux intégrés par le système scolaire anglophone, se font les chantres de l’anglais ou quand, en sens inverse, des populations originaires de l’ancien empire de la France coloniale viennent renforcer la francophonie. L’ensemble de ces analyses démographiques et linguistiques, dont les impacts culturels sont bien soulignés, constitue l’un des points forts de l’ouvrage.

De nombreux autres éléments de l’ouvrage donnent matière à des développements pertinents comme les transformations de l’îlot montréalais selon les préceptes de la New Town d’Edimbourg ou la fin, en 1924, de la limitation de la hauteur des immeubles à 10 étages qui rend donc possible l’édification de gratte-ciels. De même, la constitution de banlieues très diversifiées, tant socialement que du point de vue linguistique, est bien analysée. Et l’on pourrait en citer bien d’autres…

En revanche, c’est peu de dire que l’approche spatiale est totalement ignorée. Une seule carte est utilisée pour tout l’ouvrage à la page 297 représentant la région métropolitaine en 1981, alors que le lecteur aurait besoin de cartes ne serait-ce que pour localiser les choix initiaux d’implantation. Pour être juste, ajoutons que le lecteur dispose, en outre, d’extraits de deux plans, l’un de 1861, l’autre donnant le découpage administratif en 1913, reproduits sur les couvertures intérieures. Mais cela, au total, est bien maigre et d’autant plus regrettable que la consultation des archives numérisées de Montréal ou du Québec montre que des ressources existent. Cela aurait permis de mieux prendre en compte le territoire qui ne cesse d’évoluer en raison de l’étalement urbain multiséculaire : « au total, Montréal procède à 33 annexions de territoires… À la fin du processus, elle aura multiplié sa superficie par cinq. » (p. 187) En 1918, le gouvernement du Québec impose à la ville de Montréal l’annexion de Maisonneuve surendettée. On est bien loin de la hantise de la Troisième République en France pour les annexions de communes et assez proche de ce que les Allemands du début du XXe siècle appellent Grossstadt Imperialismus…

La quatrième de couverture annonce que l’ouvrage intègre les recherches les plus récentes et tient compte des dimensions démographiques, économiques, sociales, culturelles et politiques et même d’ajouter spatiales. Le lecteur peut donner quitus à l’éditeur pour cette présentation, à une exception près : l’ouvrage pêche par son absence d’approche spatiale. Il est cependant juste de dire que cette tendance est – fort malheureusement selon moi – encore trop souvent le cas dans un certain type d’histoire urbaine comme le prouve la lecture du récent ouvrage de Shane Ewen, What is Urban History ? (2015) qui, lui aussi, ignore, totalement, cette dimension. Heureusement d’autres ouvrages ont montré la fécondité d’une telle démarche comme l’Atlas of the Dutch Urban Landscape, a Millenium of Spatial Development (2016) dirigé par Reinout Rutte et Jaap Evert Abrahamse.