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Notes de lecture et comptes rendus

Le corps juge — Sciences de la cognition et esthétique des arts visuels, Nycole Paquin, Montréal, XYZ éditeur, 1998, 281 pages.[Record]

  • Jean Lauzon

Vieille discipline visant d'abord l'étude des sensations ou des sentiments, l'esthétique devient objet d'étude autonome au XVIIIe siècle, qui en fait une réflexion philosophique sur l'art : comment juge-t-on du beau? Qu'est-ce que le beau? Un universel qui échapperait à la conceptualisation, comme le proposait Kant? Quant aux sciences de la cognition, plus récentes, elles visent à expliquer comment nous prenons connaissance des objets du monde, à travers le corps, celui qui juge!

Voilà le titre du dernier ouvrage de Nycole Paquin, Le corps juge - Sciences de la cognition et esthétique des arts visuels, où l'immanence de la pragmatique prend le relais d'une esthétique qui, traditionnellement, favorisait davantage l'option d'une transcendance à velléité ontologique. Le corps est ici compris comme lieu de structuration du sens, de l'effet esthétique, dans un processus "catastrophique" (René Thom) qui, devant l'objet d'art, se met en branle en dérangeant et renouvelant de facto le substrat à la fois conceptuel et psychique du sujet soumis à l'énervement esthétique. Dans cette perspective, l'expérience de l'art, l'acte esthétique, deviennent autant de moyens de régénération du système neuro-moteur individuel, et le Musée, une extension du corps biologique, où le passé (traces mnésiques), le présent (perception) et le futur (intentionnalité) fonctionnent en simultanéité au sein d'une dynamique finalement propre à chacun.

S'écartant avec limpidité d'une approche métaphysique afin de saisir les dynamiques bio-physiologiques responsables de l'expérience esthétique, Nycole Paquin n'en fait pas pour autant une simple affaire d'activités neuronales ou synaptiques. Le corps y est convoqué dans toutes ses dimensions - anthropologiques, culturelles et individuelles -à l'intérieur d'une dynamique polysensorielle qui, à travers le dédale psychique de "cartes jouissives" (plaisir et volupté) et de "cartes défensives" (préservation de soi et de l'espèce), prend fait et acte de son expérience! Le goût devient essentiellement une question de survie, d'autorégulation du sujet, et le vieil adage médiéval De gustibus et coloribus non est disputandum, soudainement se teinte de nouveaux coloris-Historienne de l'art et sémioticienne, Nycole Paquin ponctue son ouvrage d'une série d'exemples illustrés servant de démonstrations aux propos théoriques, où la pragmatique fait clairement oeuvre sémantique. Éloquemment documenté, Le corps juge est sans nul doute un document de référence majeur et à coup sûr fort actuel au sein du corpus d'études relatives à la compréhension du phénomène esthétique.

Jean Lauzon

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HORIZONS PHILOSOPHIQUES AUTOMNE 2000, VOL 11 NO 1