Article body

Introduction

L’importance du contexte dans une recherche lui confère sa singularité (Payaud, 2018). C’est pourquoi il est essentiel d’ancrer la recherche en Afrique dans les réalités locales et les contextes spécifiques des pays/régions (Kamdem, 2023). Ainsi, cette recherche est menée au Togo, pays de l’Afrique de l’Ouest à forte culture communautariste au sens de Hall (1979) et d’Hofstede, Hofstede et Minkov (2010). C’est un pays fortement marqué par un environnement orienté vers l’ubuntuisme[1] comme l’évoquent Kassegne, Belghiti-Mahut et Rodhain (à paraître), où la plupart des organisations évoluent dans un climat d’entraide, de compassion et de solidarité. Les relations dans les réseaux de femmes se développent comme une communauté de consoeurs partageant les mêmes réalités contemporaines, une particularité qui ressort non seulement de la tradition, des us et coutumes africains, mais aussi de l’écosystème du continent. Quelques interrogations font naturellement surface sur ce qui se fait ici et ailleurs, car les réseaux en Afrique, et particulièrement au Togo, se distinguent par une joie de vivre en communauté et se situent à la frontière du formel et de l’informel. Ils sont fortement ancrés dans la culture nationale et se distinguent par leurs diversités linguistiques, ethniques et religieuses. Ces éléments socioculturels renforcent les liens communautaires et contribuent à préserver l’identité des réseaux au Togo.

Malgré la spécificité du contexte togolais, peu d’études portent sur la perception que les individus ont du réseau. Précisons que des recherches menées sur les activités des femmes au Togo indiquent que le réseau social représente un avantage déterminant fortement utilisé par celles-ci (Gadedjisso-Tossou, Gueyie et Couchoro, 2022 ; Yarbonme, 2023). Bien qu’il y ait une dynamique autour des réseaux de femmes au Togo, surtout grâce à la réussite remarquable des Nana Benz de Lomé, peu d’études ont été menées sur la perception que les femmes togolaises ont du réseau. Soulignons que la notion de perception fait référence au processus par lequel les individus choisissent, organisent et interprètent les informations externes en vue de construire une image d’une réalité dans une situation donnée (Teryima et Anna, 2016). Cette réalité est propre à la culture nationale de chaque pays, qui représente au sens d’Angué et Mayrhofer (2010) et de Dupuis (2004) un ensemble de normes, valeurs et croyances spécifiques à un territoire donné. Ainsi, les réseaux au Togo sont fortement ancrés dans le contexte culturel de type communautaire (Kamdem, 2002 ; Tidjani et Kamdem, 2010) et dans le contexte institutionnel (Nkakleu, 2021).

Cette recherche tente d’explorer trois groupes de réseaux de femmes dans le contexte togolais afin de comprendre spécifiquement la perception que ces femmes ont de leur réseau. Ce sont des réseaux de femmes togolais qui s’inscrivent dans un contexte d’organisations alternatives (Anasse, Bidan, Ouedraogo, Oruezabala et Plane, 2020) ou communautaires (Nekka, Kounetsron et Kouevi, 2022). De plus, ces réseaux sont marqués par une identification culturelle, ethnique, politique et proviennent quelquefois des pratiques religieuses singulières, influençant la création des sous-groupes qui facilitent par exemple l’intégration de nouvelles personnes. Dès lors se justifie cette étude qui porte sur ces trois groupes de réseaux de femmes, dont l’émergence fulgurante peut être expliquée par le fait qu’ils évoluent dans une forme d’entraide et de solidarité, comme la plupart des pays africains situés au sud du Sahara (Kamdem, 2002).

L’objectif de cette recherche consiste à enrichir la littérature actuelle sur les réseaux grâce à l’étude spécifique du contexte africain. Une méthodologie qualitative a permis d’effectuer trois observations distinctes de trois réseaux et dix-huit entretiens semi-directifs auprès des femmes appartenant à ces trois groupes de réseaux : femmes entrepreneures commerciales, femmes salariées d’une entreprise et femmes militantes au sein d’une association ayant pour vocation de développer le leadership des femmes.

Cet article est organisé en quatre parties. Tout d’abord, la revue de littérature porte sur les réseaux, elle aborde par la suite les réseaux de femmes entrepreneures ainsi que ceux spécifiques aux femmes salariées et femmes militantes. Ensuite, une deuxième partie présente la démarche méthodologique. Une troisième section est consacrée à l’analyse des résultats. Elle est suivie d’une discussion qui considère les résultats au regard de la littérature. La dernière partie est dédiée à la conclusion, qui porte sur les contributions managériales et les limites de la recherche.

1. Revue de littérature

Cet article traite du réseau en tant que relations sociales (Forsé, 2008), qui se distinguent des réseaux sociaux numériques par son caractère humain (Saleille, 2007 ; Szarka, 1990). Le réseau social est défini comme l’ensemble de relations interpersonnelles qu’un individu entretient avec d’autres personnes, que ce soit dans un cadre privé ou professionnel (Bidart, 2012 ; Forsé, 2008). De par les travaux d’Huggins (2010), on note que le réseau social peut être « relationnel » ou « calculatoire ». Le réseau social est du type « relationnel » lorsque les relations entre les acteurs sont basées sur des liens forts ou des liens faibles (Granovetter, 1973, 1997) et sont détachées de tout intérêt personnel ; de type « calculatoire » lorsque les relations entre les acteurs se prêtent aux jeux d’un comportement rationnel avec une recherche d’intérêts personnels (Forsé, 2008). En dépit de son caractère « relationnel » et « calculatoire », le réseau peut s’avérer spécifique aux genres dans divers contextes.

1.1. Femmes entrepreneures et réseaux

L’étude des femmes et des réseaux est une question qui a été initialement examinée sous le prisme du plafond de verre. L’accès des femmes aux postes de direction serait entravé par l’absence de stratégies relationnelles adaptées, notamment l’exclusion de réseaux formels permettant l’évolution hiérarchique des femmes (Belghiti-Mahut, 2004 ; Constantinidis, 2022). Les auteures précisent que cette exclusion historique des femmes des réseaux masculins a conduit à la création de réseaux féminins, mais avec une volonté croissante d’aller vers plus de mixité et d’intégration.

En Afrique, les réseaux de femmes, qu’ils soient associatifs, communautaires ou sous forme de groupements, sont aussi perçus comme un cadre de lutte pour l’autonomisation des femmes dans le respect des valeurs culturelles (Quiminal, 1997). Dans une logique d’entraide, les réseaux de femmes en Afrique ont également pour but de briser le « plafond de verre », avec une forte spécificité de liens communautaires, ethniques et familiaux (Olivier de Sardan, 2014). Cette imbrication de la culture dans les réseaux en général semble être particulière au contexte africain. L’action de ces réseaux est souvent liée à la solidarité, avec des femmes qui se comportent comme actrices de changements sociaux tout en naviguant entre les valeurs culturelles et le désir d’émancipation (Boni, 2007). C’est le cas par exemple au Togo, où les recherches d’automatisation des femmes entrepreneures, salariées et militantes riment avec les normes et les traditions africaines.

Les réseaux de femmes entrepreneures, qui sont des réseaux d’affaires, ont commencé à susciter l’intérêt des chercheurs pour des raisons similaires. L’identité sociale de ces réseaux est spécifique à chaque contexte et touche notamment le genre. Surangi (2018) met en avant l’importance des aspects contextuels des comportements de réseautage, qui sont différents selon les cultures, conditionnant l’accès au réseau. L’auteure souligne que des structures telles que les normes sociales et les rôles de genre traditionnels liés par exemple à « l’entrepreneure épouse » influencent l’identité et le comportement des femmes entrepreneures. Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, le soutien aux femmes entrepreneures est divers et provient notamment du gouvernement, des organisations non gouvernementales ou de la famille (Brière et Auclair, 2017). Selon Constantinidis (2010), le secteur d’activité, à dominance masculine ou féminine, impacte différemment le réseautage ainsi que la construction et le maintien du réseau. Les réseaux de femmes entrepreneures, marqués par la « sororité, l’autonomisation et l’innovation » (Constantinidis, 2022, p. 71), joueraient un « rôle clé » dans la consolidation des différents rapports dans le domaine des affaires (Constantinidis, 2022). Ainsi, les caractéristiques de réseaux de femmes entrepreneures facilitent la création d’un environnement de soutien et de motivation, idéal à leur développement personnel et à leur réussite entrepreneuriale.

Dans l’ensemble des sociétés africaines, les organisations de femmes sont caractérisées par une diversité socioculturelle, qui influe sur leurs modes de fonctionnement. Une étude portant sur les femmes entrepreneures au Maroc souligne que les « valeurs », les « pratiques » et les « schémas de pensée » contribuent à une catégorisation sexuée ou à l’incitation à entreprendre (Constantinidis, El Abboubi, Salman et Cornet, 2017 ; El Abboubi, Constantinidis et Salman, 2022). En effet, ces traits portant sur l’identité sociale marocaine sont plus ou moins bénéfiques pour les femmes entrepreneures quant à leur rôle de femmes dans la société. À l’instar des femmes entrepreneures du Maroc, qui naviguent entre l’autonomie et le respect de la tradition pour la réussite de leurs entreprises (Constantinidis, 2022), la situation semble être analogue pour leurs consoeurs des pays au sud du Sahara. En effet, l’environnement dans lequel ces femmes opèrent renferme des difficultés institutionnelles et comportementales (Amine et Staub, 2009) liées à l’accès au financement, ainsi qu’aux rapports sociaux de genre défavorables. Nonobstant, les femmes entrepreneures togolaises à l’image des Nana Benz de Lomé ont transcendé ces obstacles et ont connu de grands succès (Sylvanus, 2006 ; Vampo, 2018, 2021), résultants de l’entraide et du soutien des unes envers les autres.

Au regard de toutes ces difficultés auxquelles les femmes font face, la question de la perception se pose dans le but de trouver un sens à leurs appartenances aux réseaux.

Le réseau apparaît ainsi comme un cadre d’échanges multidimensionnels, où les femmes entrepreneures togolaises peuvent partager non seulement sur leurs difficultés, mais aussi se prêter main-forte en vue de réussir leurs activités entrepreneuriales. Une étude portant sur 208 entreprises de femmes dans le secteur informel au Togo indique que la participation à un réseau est liée positivement et significativement à la performance financière perçue de ces femmes (Gadedjisso-Tossou, Gueyie et Couchoro, 2022), ce qui souligne le potentiel des réseaux en tant que levier pour l’amélioration de la performance financière. En outre, l’appartenance aux réseaux d’entrepreneures est un indicateur de succès apportant une visibilité aux femmes entrepreneures togolaises (Yarbonme, 2023).

Les réseaux en contexte africain sont caractérisés par certaines pratiques religieuses, qui ne sont pas toujours acceptées dans ces sociétés. Comme dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, les pratiques occultes et de sorcellerie sont présentes dans les organisations togolaises (Kohnert, 1996, 1997). Ce sont des sujets complexes et souvent liés aux croyances culturelles et traditionnelles du Togo. Reconnaissons que ces sujets sensibles font partie intégrante de la culture et de la spiritualité de certaines organisations au Togo et que les réseaux de femmes entrepreneures évoluent aussi dans cette tendance. Les « rites et traits culturels » jouent un rôle important dans la vie des femmes entrepreneures, les aidant à maintenir un équilibre entre leur vie professionnelle et leur communauté (Song-Naba, 2015). Ce sont des rituels qui englobent des pratiques organisées, telles que la méditation, la visualisation, ainsi que des habitudes alimentaires spécifiques pour stimuler l’énergie et la clarté d’esprit. Au Sénégal, par exemple, la religion joue un rôle important dans l’accès aux réseaux de femmes, pouvant les aider à développer leurs activités (Gning, 2019). En effet, l’appartenance religieuse est souvent considérée comme un préalable au parcours d’entrepreneure, offrant des opportunités de réseautage aux femmes.

1.2. Femmes salariées et militantes et réseaux

À l’instar des réseaux de femmes entrepreneures, les réseaux de femmes salariées sont également des ressources précieuses pour leurs développements professionnels et personnels. Les réseaux de femmes salariées sont très souvent des réseaux professionnels qui se situent au niveau « local » ou au niveau « global » (Boni-Le Goff, 2010). Notons que le niveau « local » englobe les relations interpersonnelles qui se créent entre collègues d’une même entreprise alors que le niveau « global » prend en compte les relations qui se nouent entre les femmes de diverses entreprises travaillant dans le même secteur d’activité. Le réseau professionnel est constitué des collègues de travail, avec lesquelles il est possible de créer des relations de travail et de soutien (Boni-Le Goff, 2010). Ces réseaux favorisent le réseautage, la croissance des compétences et peuvent contribuer à limiter l’isolement professionnel. Les interactions dans ces réseaux informels prennent parfois une orientation genrée entrainant des exclusions de femmes dans les groupes composés d’hommes (Brass, 1985). Même si hommes et femmes adoptent les mêmes comportements de réseautage, tous n’ont pas les mêmes avantages puisque les hommes bénéficient d’un positionnement organisationnel plus favorable que leurs homologues femmes (Forret et Dougherty, 2004). Cela a été rappelé dans les précédentes recherches, qui relatent la disparité existante entre les hommes et les femmes au plus haut niveau des entreprises (Belghiti-Mahut et Lafont, 2010 ; Belghiti-Mahut, Lafont, Rodhain et Rodhain, 2014). Il faut donc se rendre à l’évidence que la faible présence de femme aux postes de commandement peut limiter à leur niveau les informations qui circulent dans l’organisation. Cette rétention d’informations vis-à-vis des femmes les met à la marge des réseaux à configuration interne. De plus, le fait de faire partie d’un même réseau ne garantit pas pour autant le partage équitable d’informations, celles-ci étant quelquefois fractionnées et ne parvenant pas à tous. Les réseaux de femmes salariées assurent, dans un sens, un certain soutien dans leur carrière. Ce soutien se manifeste à travers des comportements de réseautage, qui sont « les tentatives des individus de développer et d’entretenir des relations avec d’autres personnes qui ont le potentiel de les aider dans leur travail ou dans leur carrière » (Arthur et Kram, 1985, p. 620). Selon O’Neil, Hopkins et Sullivan (2011), le réseau est ainsi perçu comme un cadre garantissant aux femmes un changement dans le rôle de leadership, de se connecter avec d’autres femmes leaders et de développer des compétences décisives pour réussir dans leur carrière. Ce sont des initiatives visant à renforcer le rôle des femmes dans des postes de direction, à promouvoir l’égalité des genres dans divers domaines professionnels contribuant à leur impact social.

Hersby, Ryan et Jetten (2009) montrent que les femmes perçoivent le réseau comme une stratégie collective d’amélioration de leur position. Les auteurs précisent qu’une fois la réussite individuelle assurée, le réseau est perçu comme moins important. En revanche, lorsque l’avenir professionnel est moins assuré ou peu évident, elles perçoivent que le réseau peut leur offrir un avantage stratégique significatif pour l’amélioration de leur statut. Ce qui confirme l’approche calculatoire qu’Huggins (2010) attribue au réseau social. Le réseau est donc maintenu jusqu’à un accomplissement personnel. Les réseaux professionnels offrent aux femmes la réussite et l’avancement professionnel en leur donnant accès à un capital social (Barthauer, Spurk et Kauffeld, 2016). Ces réseaux leur permettent de se constituer un carnet d’adresses, de rechercher des emplois, d’être informées sur les nouveautés dans leur secteur et d’accroître leur visibilité professionnelle. En outre, les femmes cadres affirment avoir besoin de plus de réseaux pour l’avancement de leur carrière que celles qui sont déjà aux postes de décision (O’Neil, Hopkins et Sullivan, 2011). Les auteures soulignent que ces différentes perceptions du réseau peuvent avoir une influence sur la carrière professionnelle de celles-ci, en modifiant leurs comportements en entreprise.

Rappelons que les femmes sont quelquefois « exclues » de certains réseaux d’entreprise (Olvera, Plat et Pochet, 2004) ou hésitent à réseauter (Koskinen et Martelin, 1994). C’est pourquoi les auteurs soulignent la nécessité de créer et de développer des réseaux tant à l’interne qu’à l’externe. Ainsi, dans les pays d’Afrique subsaharienne à l’instar du Togo, les réseaux de femmes salariées se développent davantage dans les zones urbaines, où se situent les entreprises (Coquery-Vidrovitch, 2015). Si les femmes salariées peuvent adhérer à des réseaux internes entre collègues afin d’être suffisamment informées des possibilités d’évolution de carrière au sein de l’entreprise, elles peuvent également intégrer un réseau similaire à l’extérieur de l’entreprise, leur permettant d’analyser d’éventuelles opportunités externes. Les réseaux de femmes salariées constituent une force pour ces dernières, car elles peuvent s’en servir pour occuper des postes d’influence, s’aider mutuellement et briller plus largement auprès des autres femmes (Giasson, Forget, Roy et Dupré, 2007). Ce sont des réseaux qui constituent de véritables atouts pour ces femmes en contribuant à leur émancipation professionnelle et à la promotion de l’égalité des genres dans les organisations. De plus, la densité des liens entre les membres du réseau et le partage de l’information au niveau des cadres peuvent influencer la manière dont les femmes perçoivent le réseau. En outre, les travaux de Nkakleu (2009) démontrent que la tontine d’entreprise en tant que communauté joue un rôle clé permettant le financement participatif, la solidarité, l’apprentissage et le développement du capital social intraorganisationnel en Afrique. Plus spécifiquement, les travaux d’Akakpo, Sodokin et Couchoro (2024) indiquent que le capital social joue un rôle crucial dans la constitution et le développement du réseau social des individus issus des communautés frugales au Togo.

Les réseaux de femmes et la religion sont également des sujets importants. Les croyances religieuses et les pratiques spirituelles des femmes ont été examinées dans divers contextes et ont montré la manière dont les traditions religieuses et les institutions religieuses impactent le leadership des femmes (Dubesset, 2008). Ces recherches offrent un aperçu des interactions complexes entre la religion, le genre et la vie des femmes au sein de différents réseaux. En Afrique subsaharienne et particulièrement au Togo, des liens existent entre les églises et les activités des entreprises, en particulier des séances de prière en groupe (Dorier-Apprill, 2006). Par exemple, les pratiques religieuses des missionnaires chrétiens qui sont à l’origine de la création de la microfinance Fucec-Togo influencent toujours le fonctionnement de cette institution (Ashta, Demay et Couchoro, 2016). Parallèlement, les activités professionnelles des femmes ont également un impact sur leur milieu d’origine (Frisch, 2018). À travers ces activités professionnelles, elles montrent un chemin pouvant inspirer d’autres femmes.

En ce qui concerne les réseaux des femmes en association, ces derniers sont très souvent constitués de femmes qui militent pour une cause donnée (Quiminal, 1997). Ces femmes militantes diffèrent des deux premiers groupes de femmes par une vision plus axée sur un objectif commun que sur leur objectif individuel. Ce sont des femmes qui s’identifient entre elles, qui partagent les mêmes valeurs et réalités sociales, qui se font mutuellement confiance et arrivent à se constituer en réseau. Leurs causes varient, elles peuvent s’orienter par exemple vers une mise en place de groupements d’épargne pour le soutien de leurs activités (Stolleis, 2006) ou dans le développement communautaire (Burnet et Mukandamage, 2000). Le réseau est construit ainsi dans une vision commune. La notion du « travail » de chaque individu est importante, elle prend une véritable place, car « les partisans de moindre effort » font face à une sélection naturelle et s’autoéjectent du système de réseau.

Sur le continent africain, on observe l’émergence de femmes activistes engagées dans des luttes pour leur autonomie (Tripp, 2003). Elles se rassemblent au niveau local ou régional, prenant conscience de l’opportunité de mener des actions collectives en réseau et de bénéficier d’une visibilité politique d’impact. C’est également le cas des réseaux transnationaux. La transnationalisation d’une association locale de femmes dans un réseau international met en avant une interconnexion croissante des mouvements sociaux à l’échelle mondiale (Lindell, 2011). Ce processus implique généralement une collaboration et une coordination entre des groupes locaux et des réseaux internationaux, permettant ainsi aux femmes d’élargir leurs carnets d’adresses et de faire entendre leur voix à l’international. C’est une pratique de réseautage qui peut également offrir aux femmes un accès à des ressources, des informations et aux soutiens.

Cet article tente d’apporter un éclairage sur le sujet en s’appuyant sur les spécificités culturelles et sociales togolaises. Ainsi, l’objectif est de comprendre comment les femmes togolaises perçoivent le réseau auquel elles appartiennent tout en tenant compte du contexte.

2. Démarche méthodologique

La méthodologie qualitative est choisie pour cette étude, car l’objectif est de comprendre la perception que les femmes togolaises entrepreneures, salariées et militantes ont du réseau. Le raisonnement inductif se prête en effet à l’analyse de données exploratoires, qui s’intéressent à la compréhension profonde des faits sociaux (Normand, 2014 ; Thietart, 2014). Cette méthodologie ainsi déclinée en trois sous-sessions permet de fournir une description en profondeur de la perception que ces femmes ont du réseau.

2.1. Observations

Notons tout d’abord que l’accès aux réseaux de femmes (entrepreneures, salariées et militantes) a été facilité par l’engouement que suscite une telle recherche dans le contexte togolais. Les négociations ont été faites auprès des responsables des réseaux, puis des contacts ont été pris tout au long de la phase d’observation afin de programmer les entrevues.

Il s’agit d’observations non participantes qui ont été menées dans ces trois réseaux de femmes, afin de prendre connaissance du terrain. L’observation non participante consiste à collecter des données préliminaires sur le terrain, afin d’obtenir une vision des comportements et des interactions, sans influencer le contexte observé (Diop Sall, 2018). Dans le cas de cette recherche, les observations ont permis de prendre des notes détaillées sur les événements observés, les comportements et les interactions des membres de ces réseaux.

Ces observations ont conduit à une description analytique et un développement de corpus théorique autour des trois groupes de réseaux de femmes au Togo.

2.1.1. Réseau de femmes entrepreneures : Nana Benz de Lomé (NBL)

Les Nana Benz de Lomé sont des femmes togolaises, entrepreneures commerciales de pagnes au Togo et dans toute l’Afrique de l’Ouest. Elles ont été reconnues très rapidement sur la scène internationale pour leur capacité à innover et à exceller dans le domaine de l’entrepreneuriat commercial des pagnes entre 1940 et 1980 (Toulabor, 2012). Le commerce des pagnes est apparu lors des importations de tissu depuis le Ghana (pays anglophone et frontalier du Togo), puis de pagnes provenant de l’industrie textile du Togo (Sylvanus, 2006, 2013). La vente de ces pagnes en wax hollandais ou chigan[2] reflète en elles des femmes leaders et uniques dans la société togolaise. Les premières Nana Benz de Lomé aimaient les voitures et lorsqu’elles gagnaient de l’argent, elles achetaient rapidement des Mercedes-Benz. Comme elles se déplaçaient à cette époque dans la capitale (Lomé) avec de grandes voitures de cette marque, le nom « Nana Benz de Lomé » leur a été attribué, sachant que « nana » fait référence dans la tradition du Sud-Togo à une femme fortunée, imposante, charismatique (Sylvanus et Foucher, 2009 ; Toulabor, 2012). Elles se sont constituées en stratégie d’oligopole puisqu’elles détenaient le secret de ce boom commercial. Elles constituaient un réseau fort et puissant. L’histoire raconte même qu’elles mobilisaient leurs fameux véhicules de marque Mercedes-Benz au service du gouvernement (Toulabor, 2012 ; Vampo, 2021). Elles influençaient la vie de tous. Bien qu’il n’y ait plus d’anciennes NBL[3], on emploie encore le terme aujourd’hui. En effet, 23 femmes sont sous l’égide de Vlisco-Togo et sont reconnues par ladite société et par l’ensemble des vendeuses de pagnes comme telles. Toutefois, ces dernières n’ont pas les mêmes impacts ni les mêmes influences que la première génération de Nana Benz de Lomé, celle des années cinquante.

Le choix du réseau des NBL se justifie par le fait que c’est la première organisation influente de femmes au Togo. C’est également le plus ancien et puissant des réseaux de femmes entrepreneures du Togo, démontrant un fort réseautage, d’où l’intérêt de cette recherche à comprendre la perception que ces vaillantes femmes ont du réseau.

2.1.2. Réseau de femmes salariées : microfinance Fucec-Togo (MFT)

La microfinance existe dans tous les pays sous différentes formes avec des histoires spécifiques. Elle est apparue dans les pays africains dans les années soixante comme une solution pour les populations les plus défavorisées en réponse à la fragilité des systèmes bancaires classiques (Ashta, Couchoro et Musa, 2014 ; Attali, 2015 ; Tchuigoua, 2010). L’apparition de la microfinance était relativement liée au microcrédit (Attali, 2015), qui constitue l’octroi de crédits aux personnes présentant de faibles revenus. Aujourd’hui, on constate que son activité s’étend jusqu’au service d’épargne et d’assurance (Abalo, 2007 ; Addae-Korankye, 2020 ; Attali, 2015). Les microfinances sont nées des échecs des banques dans les années quatre-vingt, qui sont jugées distantes des microentreprises par leurs stratégies et leurs conditions de prêt, perçues comme inaccessibles à tous (Addae-Korankye, 2020). Elles sont ainsi des établissements de proximité et de liaison qui ont pour vocation de lutter contre la pauvreté et de favoriser le développement inclusif. Au Togo, la Fucec-Togo (Faîtière des unités de coopératives d’épargne et de crédit du Togo) est la première et la plus grande institution de microfinance. Elle est créée en 1969 par une coopérative, puis par d’autres coopératives qui se sont affiliées au réseau. Après un début modeste, on comptait en 2020 149 institutions de microfinance agréées au Togo (TogoFirst, 2022).

Le choix porté sur la MFT s’explique par le fait que ce réseau offre aux femmes salariées un environnement propice au développement professionnel, à l’échange d’expériences et à la création de liens solides pouvant les aider à progresser dans leur carrière.

2.1.3. Réseau de femmes militantes : communauté Jeunes Femmes Leaders (JFL)

Le réseau JFL est né dans la vision de l’empouvoirement des femmes au Togo, par l’association PPDC-Africa (Personnal and Professionnal Development Center of Africa) créée par un homme. C’est une association qui prône le développement humain, la valorisation de la femme et surtout la promotion intellectuelle de la jeune femme. Le coeur de métier de ce réseau, appelé encore communauté Nyonufia[4], demeure l’autopromotion des jeunes femmes. Dans ce processus d’autonomisation, les jeunes reçoivent des formations théoriques et pratiques en entrepreneuriat. En 2013, un sommet du leadership féminin (SLF) avait rassemblé 93 participants, mais aujourd’hui, le réseau regroupe des centaines d’adhérents. Le fondateur et directeur exécutif[5] de ce réseau affirme en ces termes : « C’est une soif, un challenge de créer un instrument africain pour les Africains dans la vision du programme mondial du genre, pour rendre plus autonomes les jeunes. » Au-delà de cette idée d’élire à chaque sommet une femme leader après des formations et accompagnements, le comité du sommet identifie des femmes d’influence sur des critères d’impact et d’actions sociales menées au cours de l’année. De plus, il nomme des ambassadeurs « genre et développement » puis des ambassadrices pour chaque région. Les hommes ambassadeurs « genre et développement » sont surnommés les « HeforShe[6] », ils ont pour mission d’accompagner le programme du sommet et d’aider la communauté JFL dans la réalisation de ses activités.

Le choix porté sur ce réseau se justifie par la vision commune des membres, notamment les femmes qui militent pour la promotion du leadership féminin. Le réseau met à la disposition de ces femmes militantes des ateliers de formation et de sensibilisation pour favoriser leur autonomie.

Ces trois phases d’observation ont fructueusement abouti à des prises de contact, permettant la programmation des entrevues individuelles avec des femmes de ces trois groupes de réseaux.

2.2. Entrevues

Des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de dix-huit femmes issues des trois groupes de réseaux au Togo à l’aide d’un guide d’entretien (Annexe 6) construit à la suite de la phase d’observation. La collecte des données est arrivée à saturation au bout du dix-huitième entretien, à raison de six entretiens par réseau. Ces femmes ont été individuellement questionnées sur la manière dont elles perçoivent le réseau. La technique de collecte de données par entretiens semi-directifs permet de recueillir des informations individuelles, détaillées, contextuelles, approfondies et spécifiques (Pin, 2023). Les entretiens menés à la fois en présentiel et en distanciel en langue française ont été enregistrés et retranscrits en traduisant les parties des témoignages qui étaient en langue locale (ewe). Les caractéristiques des répondantes sont détaillées dans les annexes 3, 4 et 5. Le déroulé des entretiens est détaillé dans l’annexe 1. La composition synthétisée de l’échantillon est précisée en annexe 2.

2.3. Méthode d’analyse

Les données qualitatives collectées à travers des entretiens auprès des trois groupes de réseaux de femmes (entrepreneures, salariées et militantes) ont fait l’objet d’une analyse de contenu. Cette méthode d’analyse permet d’identifier, de classer et de commenter le contenu des données collectées (Roussel et Wacheux, 2005). Ces données qualitatives ont donc été organisées et synthétisées selon la technique de l’analyse matricielle de Miles et Huberman (1991). En mobilisant la « matrice à groupements conceptuels » de cette technique, les données ont été analysées comme suit.

Dans un premier temps, une lecture des entretiens a été effectuée afin d’identifier les termes similaires de façon à comprendre de manière approfondie les trois réseaux, ce qui fait ressortir huit niveaux de perception (soutien, apprentissage, impact social, évolution de carrière, manifestation de religion, affinité, défi et relation de famille) pour chaque réseau. Par la suite, une matrice a été construite afin de croiser les huit niveaux de perception avec chaque réseau (Tableau 1). L’entrée supérieure (horizontale) de la matrice présente les trois réseaux et l’entrée latérale (verticale) présente les huit niveaux de perception. Enfin, chaque groupe de réseaux a été croisé avec chaque niveau de perception. Cette méthode a permis d’interpréter les données organisées dans la matrice pour une compréhension approfondie des réseaux étudiés.

3. Analyse des résultats

L’analyse des résultats se présente d’une part autour des huit niveaux, qui tentent d’expliquer la perception que l’ensemble de ces femmes interviewées ont du réseau, d’autre part la matrice représentée dans le tableau 1 met en lumière les différentes perceptions selon les réseaux.

3.1. Environnement de soutien

Pour ces femmes interviewées, le soutien est identifié par des facteurs émotionnels, financiers ou logistiques.

Sur le plan émotionnel tout d’abord, le réseau apparaît comme un lieu de soutien et de conseil entre les membres, que ce soit entre jeunes ou entre aînées. L’intégration dans un nouveau réseau peut être un défi et le soutien des autres peut jouer un rôle important dans ce processus, comme l’affirme Judi (27 ans, JFL) : « Il y a eu des gens qui m’ont aidée à m’intégrer. » Le processus d’intégration peut inclure différentes étapes, telles que la désignation d’un mentor et la présentation du nouveau membre au reste du réseau. Ces femmes aident également leurs consoeurs à se sentir plus confiantes et à développer leur réseau professionnel. Comme le précise Djiwa (25 ans, JFL), en utilisant un vocable relatif à la famille : « En plus du soutien d’une grande soeur, les membres de la communauté m’ont conseillée. » Cette répondante souligne par ailleurs que les femmes de JFL réservent un bon accueil aux nouvelles qui intègrent le réseau et offrent des pratiques de soutien sous forme d’accompagnement ou de mentorat.

Sur le plan financier ensuite, le réseau peut apparaître comme un moyen de se soutenir. Les membres cotisent afin d’aider celles qui se retrouvent occasionnellement dans le besoin : « On cotise très souvent pour aider les funérailles des uns et des autres. » (Djonda, 48 ans, NBL) Cotiser pour aider à financer les funérailles est une tradition répandue dans de nombreuses cultures, notamment au Togo. Cette pratique de soutien a pour but de réduire les charges financières qui accompagnent souvent les funérailles, tout en démontrant un soutien émotionnel à la famille endeuillée. C’est une pratique qui reflète les valeurs culturelles togolaises portant sur la compassion, la solidarité et l’entraide. Dans le réseau des JFL, ce soutien financier apparaît sous d’autres formes, telles que le parrainage financier, le parrainage en nature ou le parrainage promotionnel : « Quelques participants encouragent nos actions par des sponsorings. » (Akpa, 28 ans, JFL)

Sur le plan logistique enfin, le soutien apparaît sous forme d’appui à l’accès à l’information au moyen des groupes d’échanges WhatsApp, pouvant les aider à élargir leur cercle d’approvisionnement de marchandises et de clientèle : « Vous savez dans ce business, il faut qu’on soit dans un groupe pour demander un accompagnement afin d’arriver à vendre nos marchandises. » (Bolia, 42 ans, NBL) Intégrer un groupe de revendeuses de pagnes permet de solliciter un soutien auprès des autorités, d’affirmer sa légitimité et d’offrir aussi un service en retour.

On note que pour ces femmes, le réseau est perçu comme un environnement renfermant plusieurs types de soutiens. Par exemple, le soutien émotionnel est particulièrement important pour ces femmes, qui embrassent différents défis.

3.2. Environnement d’apprentissage

L’apprentissage dans ces réseaux consiste à renforcer ses expériences en s’offrant de nombreux avantages, tels que l’acquisition de nouvelles connaissances et les échanges avec d’autres personnes.

Dans l’entrepreneuriat du pagne au Togo, le processus d’apprentissage est important. Les personnes qui sont déjà impliquées dans le réseau, notamment les Nana Benz de Lomé, sont implicitement considérées comme détentrices des astuces de ce commerce et transmettent les techniques de vente aux apprenantes : « J’ai travaillé chez une Nana Benz pendant six ans pour avoir plus d’expérience et créer mon propre commerce […], ma patronne avait beaucoup d’apprentis, elle m’a prise comme son enfant, elle m’a vraiment initiée. » (Akov, 45 ans, NBL)

Ces dernières font donc profil bas et reconnaissent qu’elles sont dans une phase où il faut être humble pour acquérir les secrets de ce réseau.

Dans ce réseau, il y a une grande attente envers les membres qui assurent les activités de l’organisation : « À la MFT, le travail est stressant, à la fois sur le terrain et au bureau, mais on apprend toujours auprès de nos soeurs la pratique de la comptabilité. » (Kama, 28 ans, MFT) L’adaptation dans ce réseau est un peu difficile, mais cela peut contribuer à renforcer la résilience de ces femmes, qui s’inspirent de leurs consoeurs.

Le réseau des JFL est constitué de plusieurs axes, dont l’axe de la communication. C’est un axe qui propose des formations, par exemple sur la prise de parole en public pour défendre une cause ou porter la voix du réseau plus haut : « J’avais intégré la communauté pour aller suivre la formation et je me suis intéressée au volet de la communication. » (Nyavi, 23 ans, JFL)

Cela témoigne d’une approche volontairement axée sur l’apprentissage afin de pouvoir atteindre des objectifs personnels et professionnels, une perception du réseau largement partagée chez ces femmes militantes.

En clair, l’apprentissage dans ces réseaux de femmes favorise la collaboration, l’accès à une variété de ressources et la création de connaissances partagées. La perception du réseau comme un lieu d’apprentissage permet aux femmes les plus expérimentées de se sentir investies d’une mission de transmission du savoir.

3.3. Environnement d’impact social

Les résultats de cette recherche indiquent que ces femmes perçoivent le réseau comme un cadre qui leur garantit une image de femmes inspirantes dans la société.

Le nom NBL donne un fort impact et une certaine crédibilité de la qualité des pagnes vendus. À travers leur activité commerciale, on note une action agentive et transformatrice ayant un fort impact social. Les adhérentes bénéficient du poids du nom des NBL, qui renforce leur notoriété et leur reconnaissance : « La personne qui vend le pagne est souvent confondue aux Nana Benz et l’on est respecté comme une personne riche. » ; « À cause des Nana Benz, d’un seul coup le commerce de pagne est devenu un business togolais pour tout le monde, surtout du côté des femmes. » (Rachi, 29 ans, NBL) C’est un réseau qui joue un véritable rôle dans l’activité commerciale et économique du Togo à travers l’entrepreneuriat féminin, qui trouve son identité et est perçu comme un cadre qui permet d’avoir un impact social significatif.

Les activités menées par les femmes dans le réseau créent un impact au niveau social : « Je crois qu’il y a beaucoup d’influence par rapport à notre présence sur le terrain, car la microfinance n’est pas reconnue comme une banque […], mais lorsque les gens savent qu’il y a des femmes, ils sont rassurés. » (Marly, 30 ans, MFT) Ces femmes salariées impactent la société togolaise grâce aux fortes interactions sociales avec la population, renforçant les liens sociaux.

Le réseau, semblerait-il, est un environnement indispensable pour une réussite souhaitée : « C’est le réseau qui met en lumière tout ce que tu fais et cela permet d’avoir une communauté d’impact. » (Nyavi, 23 ans, JFL) Le fait de se mettre en réseau permet d’éclore les potentialités enfouies en la personne et contribue à sa visibilité, qui pourrait aboutir à une notoriété incontestable.

On note que le réseau est perçu comme un cadre qui crée un impact social, grâce à son image, à ses actions, à ses valeurs éthiques. Les répondantes se servent de leur réseau pour construire une image de femmes d’action et d’influence.

3.4. Environnement d’évolution de carrière

Les femmes interrogées soulignent l’importance de leur réseau dans leur carrière professionnelle.

Le réseau de femmes entrepreneures offre aux membres une possibilité d’élargissement de la clientèle grâce à son image et permet le développement de partenariat avec de nouveaux fournisseurs : « Le réseau des NBL est considéré comme une chaîne qui nous permet d’écouler les produits auprès de nos clients. » (Bolia, 42 ans, NBL) Faire partie de ce réseau donne une garantie aux clients et cela rassure les consommateurs sur la qualité des produits qu’ils achètent.

Dans le réseau JFL, la vision est à la fois personnelle et commune : « La communauté m’a permis d’atteindre des objectifs personnels et professionnels qui consistent à avoir une notoriété sur le plan national et d’être connu. » (Akpa, 28 ans, JFL) En rejoignant le réseau des JFL, il y a la possibilité de se connecter avec d’autres personnes partageant les mêmes objectifs. Ce réseau peut offrir un soutien, des conseils et des opportunités de réseautage professionnel.

Le réseau permet d’évoluer en entreprise : « J’ai évolué dans le réseau comme la plupart des gens, j’étais simple gestionnaire, j’ai eu à faire mes preuves avant d’être cheffe de service. » (Tenia, 35 ans, MFT) L’accès au réseau est sous réserve d’un certain niveau de compétences. Les femmes font preuve de leadership, de management d’équipe pour arriver à contribuer à l’atteinte des objectifs de la microfinance.

On retient de ces résultats que le réseau offre à ces femmes togolaises des opportunités qui permettent la consolidation de leurs activités professionnelles, de leurs professions ou encore de leurs actions sociales.

3.5. Environnement de manifestation de religion

Les faits religieux sont présents dans ces réseaux de femmes au Togo. Les répondantes en font part de façon spontanée dans leurs discours à travers leurs anecdotes.

Les croyances religieuses semblent avoir une influence sur le choix et l’appartenance à un réseau. L’adhésion à un réseau est alors une décision qui correspond à ses valeurs et croyances religieuses, qui mettent l’accent sur la crainte de Dieu : « Moi je suis servante de Dieu, une pasteure et je ne peux que faire partir d’un réseau dont les actions craignent Dieu. » (Sowa, 42 ans, MFT) Pour ces femmes, le réseau auquel elles appartiennent doit refléter l’image des valeurs religieuses qu’elles prônent.

Les sacrifices occultes sont des pratiques courantes au Togo. Ils peuvent être considérés comme ayant une forte influence sur le quotidien des membres du réseau, même s’ils ne participent pas eux-mêmes aux rites et rituels : « Les gens font beaucoup de sacrifices occultes dans ce réseau, elles veulent se protéger et avoir beaucoup de clientèles […]. Je rappelle qu’il y a beaucoup de mystiques dans le commerce du pagne. » (Akov, 45 ans, NBL) Notons que la compétition est souvent féroce dans le commerce du pagne au Togo. Cette compétition amène certaines femmes à consulter des divinités, à faire des sacrifices occultes pour préserver leurs avantages concurrentiels sur le marché. Certaines femmes disposent aussi d’amulettes, dont elles font usage pour attirer la clientèle et avoir plus de part de marché. Elles construisent ainsi une atmosphère mystérieuse autour de leur réseau. Certaines personnes croient en l’efficacité des sorts et des rituels, tandis que d’autres les considèrent comme des superstitions ou des illusions. Les membres très influents du réseau des NBL peuvent sacrifier des animaux pour leur propre enrichissement ou pour constituer le gage d’une réussite de leur activité. Toutefois, ces pratiques ne sont pas généralisées et peuvent varier selon les régions.

La vente à crédit est une pratique récurrente dans les activités commerciales au Togo, notamment dans le secteur informel. Cette pratique est influencée par des pratiques religieuses : « Quand nous vendons à crédit, les gens n’arrivent pas payer, après lorsque tu réclames ton argent, on te jette des sorts. » (Akov, 45 ans, NBL) Les femmes de ce réseau font face aux enjeux des ventes à crédit, qui se terminent quelquefois par des attaques de sortilèges.

La pratique de la prière est également présente dans les réseaux au Togo, faisant trait au facteur socioculturel de la religion : « Parfois nous prions avant de commencer des activités, même ceux qui sont dans la religion musulmane ou animiste participent. » (Bassa, 26 ans, JFL) La prière est une pratique spirituelle personnelle et collective, qui peut être utilisée pour aider à guider les actions et les décisions dans un groupe. Bien que la communauté JFL ne soit pas un réseau religieux, la prière est considérée comme un moyen nécessaire pour prendre des décisions éclairées et inspirées.

Grâce à ces témoignages, on peut comprendre que la religion joue un rôle important dans ces réseaux togolais. D’un côté, nous avons des sacrifices occultes, qui sont des pratiques qui existent dans les réseaux au Togo, bien que cela ne soit pas généralisé. D’un autre côté, on assiste à des allégeances à Dieu par les membres des réseaux.

3.6. Lieu de développement d’affinités

Les femmes interrogées témoignent que les réseaux sont des lieux propices à l’établissement de relations d’affinités et de collaboration professionnelle. Ce sont des lieux qui offrent des opportunités de réseautage et d’élargissement du carnet d’adresses selon sa religion, son ethnie ou son appartenance politique.

Très souvent, les réseaux se créent et se développent par affinités : « Ici, nous avons une particularité, nous avons des groupements de femmes. Ces groupements de femmes se constituent par groupes d’affinités et peut-être avec un lien de parenté. » (Tenia, 35 ans, MFT) Ces femmes impliquées dans ces réseaux se regroupent pour des activités collectives. Ces activés leur permettent de créer des liens et de discuter des questions d’évolution, d’équité ou des questions sur leur vie d’épouse et de mère.

Les outils numériques permettent aux femmes de créer des espaces sur les réseaux sociaux pour acheter leurs marchandises grâce aux affinités professionnelles : « On a des réseaux d’amies en matière d’approvisionnement, on a des groupes WhatsApp, nos fournisseurs forment des groupes de revendeuses et de grossistes puis l’on prend les commandes en gros afin de revendre en détail. » (Bolia, 42 ans, NBL) Elles arrivent à facilement échanger sur les nouvelles gammes de pagnes qui sont sur le marché.

Les relations par affinités sont des liens sociaux reliant ces femmes togolaises, qui partagent des intérêts communs : « Faire partie d’un réseau permet d’avoir un accès facile aux informations, grâce aux connaissances. » (Akpa, 28 ans, JFL) Les affinités permettent une circulation plus fluide de l’information, ce qui permet aux membres d’avoir un accès suffisant des informations.

En considérant les témoignages de ces femmes interrogées, le réseau est perçu comme étant un moyen plus rapide d’échange d’informations entre connaissances.

3.7. Environnement de défi

Les résultats de cette recherche indiquent que le réseau permet de relever les défis liés à son activité et d’arriver à se hisser plus haut.

Le réseau peut être compris comme un lieu où les membres peuvent répondre collectivement aux enjeux de leur communauté : « Un réseau est un regroupement de personnes qui ont une même idée, qui a envie de faire quelque chose de bien pour eux-mêmes et pour le pays. » (Judi, 27 ans, JFL) Ces femmes sont motivées par des échanges de conseils et d’idées pouvant porter des actions qui profiteraient au plus grand nombre.

Dans un réseau, l’autodétermination et la responsabilité individuelle dans la réalisation des objectifs permettent de surpasser les enjeux auxquels les femmes sont confrontées : « Je ne dirai pas que les hommes nous empêchent, mais c’est à nous de faire beaucoup de preuves pour avancer. » (Kama, 28 ans, MFT) Le réseau représente un lieu de compétition où chaque personne s’évertue pour assurer une place méritée, notamment en tant que femmes vis-à-vis des hommes.

La création de sous-groupes dans un réseau crée une cohésion d’une petite équipe et permet de surmonter des difficultés au niveau global : « Nous sommes de la communauté, mais on se retrouve encore sur d’autres fronts pour pouvoir avoir une certaine facilité, il nous faut nous surpasser quelquefois. » (Akpa, 28 ans, JFL) Les membres du réseau se retrouvent dans d’autres activités pour faciliter certaines tâches ou pour obtenir des ressources.

Le réseau est ainsi perçu comme un environnement de défi continuel, où les membres cherchent à être bien entourés afin de rester compétitifs : « Tisser des relations avec des femmes et des enfants des NBL avec qui l’on peut être en relation d’affaires. » (Batcha, 42 ans, NBL) Face aux enjeux de réussir ses activités entrepreneuriales, les femmes de ce réseau nouent des partenariats, pouvant les aider à se démarquer sur le marché.

3.8. Environnement de relation familiale

Les répondantes perçoivent enfin le réseau comme un lieu familial, au sens figuré et littéral, offrant un soutien émotionnel, des opportunités de développement professionnel et des relations bienveillantes.

À l’instar des entreprises familiales, plusieurs femmes ont reçu de leurs mères ce réseau en héritage : « Ce sont des filles ou fils des nana qui gèrent le commerce avec leurs mamans, surtout si ces nana sont un peu fatiguées […] c’est eux qui prennent la relève en restant en partenariat avec le siège […]. Je suivais ma mère, lorsque j’allais en vacances chez ma tante on partait dans les petits marchés des villages. » (Djonda, 48 ans, NBL) ; « Moi, je suis née dans le commerce du pagne, ma mère vend des pagnes, c’est elle qui m’a initiée. » (Rosia, 40 ans, NBL) Cette transmission d’entreprises familiales est un moyen de perpétuer le commerce du pagne dans la famille et d’assurer la réussite professionnelle des enfants.

C’est un transfert de « licence », qui se fait de génération en génération, renforçant ainsi les réseaux familiaux, les clans et les ethnies comme l’explique Rachi (29 ans, NBL) : « C’est ma mère qui m’a transmis le secret du commerce. Après, c’est moi-même qui ai voulu me lancer dans ce commerce. » Ainsi, dans le réseau de femmes entrepreneures commerciales du pagne au Togo, les filles s’inspirent de l’activité de leurs mères et prennent la relève. Il arrive qu’elles-mêmes s’investissent personnellement dans le domaine, sans forcément que leurs mères leur lèguent le fonds de commerce. C’est un choix apprécié par les membres de la famille et la société puisque ces dernières sont considérées comme des créatrices de la richesse du pays.

Le déploiement d’une culture familiale dans un réseau peut favoriser un sentiment d’appartenance et de confiance entre les membres : « On forme une famille avec une ambiance pour le travail. » (Djiwa, 25 ans, JLF) Ces femmes bénéficient ainsi des principes de la morale, de l’éthique, du respect comme dans une famille. Le réseau offre un environnement positif et inclusif aux femmes qui cherchent à se connecter avec d’autres femmes.

Les relations intergénérationnelles offrent souvent des occasions d’apprentissage, de partage d’expériences et de conseils, ce qui est enrichissant pour l’ensemble de ce réseau, mais surtout pour les jeunes : « Les plus anciennes nous prennent comme leurs soeurs ou leurs filles, on se sent bien. » (Kama, 28 ans, MFT) C’est une dynamique qui crée un sentiment de rapprochement, de soutien et de connexion intergénérationnelle très précieuse chez ces femmes.

On note que ces réseaux offrent un cadre propice à l’établissement de relations familiales, quels que soient l’âge ou la religion de l’autre. Si cette relation familiale est réelle dans le cas des NBL, elle est symbolique dans le cas des MFT et des JFL, car les répondantes utilisent souvent des termes familiaux pour parler des autres membres. Quoi qu’il en soit, le réseau est ainsi perçu par ces femmes togolaises comme des espaces conçus pour favoriser le partage d’expériences et le développement professionnel.

Clairement, cette étude fait ressortir des spécificités socioculturelles propres aux réseaux de femmes dans le contexte africain et particulièrement togolais. Ces dimensions peuvent être interprétées en partie à la lumière des travaux d’Huggins (2010), qui distinguent les réseaux basés sur la confiance et les liens interpersonnels durables (« réseaux relationnels ») des réseaux axés sur la recherche de profitabilité économique à court terme (« réseaux calculatoires »). Le tableau 1, inspiré de l’analyse matricielle de Miles et Huberman (1991), présente une synthèse des particularités de chaque réseau étudié et les huit niveaux de perception.

Tableau 1

Synthèse des spécificités des trois groupes de réseau

Synthèse des spécificités des trois groupes de réseau

-> See the list of tables

4. Discussion

Cette recherche visait l’exploration des réseaux de femmes togolaises (entrepreneures, salariées et militantes) et la compréhension de la perception que ces femmes ont du réseau. Ces trois groupes de réseaux de femmes togolaises montrent des éléments révélateurs à travers huit niveaux de perception du réseau.

La perception du réseau de femmes entrepreneures, comme un soutien moral ou psychologique, reflète l’image de la culture africaine communautariste, suivant les écrits Hofstede, Hofstede et Minkov (2010). Bien que soutenues, elles font face quand même à certaines difficultés. Grâce au réseau, les femmes entrepreneures se prêtent main-forte et arrivent à relever ensemble les défis auxquels elles sont confrontées (Sylvanus, 2006 ; Vampo, 2021). Un des résultats les plus significatifs de cette recherche est la manifestation des pratiques religieuses au sein de ces réseaux. Les recherches sur les cas d’occultisme menées au Togo (Kohnert, 1996, 1997) ne font pas mention de réseaux de femmes ou encore de femmes entrepreneures en particulier. Toutefois, on constate à travers cette recherche que ces pratiques sont également présentes dans le réseau des NBL, d’une manière implicite, et sont considérées comme un sujet tabou. Ces croyances et pratiques liées à l’occultisme relèvent de la sphère privée de ces femmes. Toutefois, elles ne sont pas toujours représentatives des réseaux de femmes au Togo.

Quant aux femmes salariées, en particulier celles du réseau de la microfinance Fucec-Togo (MFT), le désir d’un avancement de carrière et le fait de relever les défis dans un environnement mixte (homme-femme) dominent la perception qu’elles ont du réseau. Les réseaux de femmes sont largement perçus comme un avantage dans l’évolution de carrière, en leur offrant un soutien solide, et leur assurent une certaine confiance en soi donnant lieu à un impact social (Barthauer, Spurk et Kauffeld, 2016 ; Hersby, Ryan et Jetten, 2009 ; O’Neil, Hopkins et Sullivan, 2011). Développer un réseau d’entreprise, avec des femmes ayant des expériences et des parcours professionnels proches, s’avère ainsi extrêmement précieux pour développer sa carrière. Les réseaux d’entreprise des femmes en Afrique subsaharienne, notamment au Togo, sont perçus comme un véritable levier de professionnalisme (Coquery-Vidrovitch, 2015 ; Giasson et al., 2007 ; Olvera, Plat et Pochet, 2004). Fort de leurs liens interpersonnels informels, ces femmes perçoivent le réseau comme un gage de soutien surtout si ces membres partagent les mêmes réalités culturelles (Lecoutre et Lièvre, 2019). Les réseaux de femmes salariées sont également façonnés par différentes formes de religion au Togo, influençant ainsi leurs perceptions du réseau. Le réseau des femmes salariées est un réseau historiquement lié au fonctionnement de la microfinance, dont l’origine provient des missionnaires chrétiens, ce qui expliquerait cette perception du réseau comme un environnement de manifestation de la religion. Bien que la littérature relate le lien entre les réseaux et la religion au Togo (Ashta, Demay et Couchoro, 2016 ; Dorier-apprill, 2006), on constate très peu d’écrits sur la religion et les réseaux de femmes salariées. Face aux difficultés de la vie professionnelle et de la vie familiale, ces femmes salariées togolaises perçoivent le réseau comme un environnement de lien d’affinités, qui leur permet d’être entendues, soutenues, épaulées et encouragées. Les résultats de certaines études montrent que les femmes salariées, en particulier celles ayant des responsabilités familiales, sont confrontées à des défis pour concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale, notamment en cas d’un faible soutien des maris (Belghiti-Mahut, Lafont, Rodhain et Rodhain, 2020 ; Olvera, Plat et Pochet, 2004). La perception du réseau par les femmes porte également sur le volet d’impact social (O’Neil, Hopkins et Sullivan, 2011). Les femmes interviewées perçoivent le réseau comme un moyen pouvant les aider à atteindre un niveau social plus élevé et une certaine notoriété, qui peuvent provoquer une certaine forme d’impact social.

Chez les femmes militantes, notamment chez les Jeunes Femmes Leaders au Togo (JFL), le réseau est également perçu de diverses manières. À travers les causes sociales qu’elles défendent au Togo et hors du pays, le réseau est véritablement perçu comme un cadre de regroupement et de travail collectif pouvant leur donner un impact social significatif. Grâce à leurs engagements, ces femmes jouent un rôle crucial au sein des sociétés africaines (Lindell, 2011 ; Tripp, 2003). Elles se servent de ces réseaux pour s’affirmer et produire des actions louables comme des sensibilisations et des formations sur des thématiques de genre. Le réseau des femmes militantes est ensuite perçu comme un environnement de soutien, qui peut aller jusqu’à s’assimiler à un environnement familial. Les normes sociales d’Afrique subsaharienne influencent véritablement les réseaux de femmes et façonnent leur perception du réseau (Gomez-Perez et Brossier, 2016). Ces femmes se considèrent comme une même famille en valorisant le respect des plus âgées, en se soutenant émotionnellement et financièrement. C’est un engagement constaté dans le réseau Jeunes Femmes Leaders, qui se manifeste par des ateliers de formation et des soutiens individuels et collectifs, traduisant un communautarisme transformationnel, car ces femmes se soucient de l’évolution des autres. Le réseau est également perçu comme un regroupement par affinités, pouvant aider à relever les défis. À travers ces affinités, des liens se créent afin de mieux faire face aux objectifs individuels et collectifs. Les liens dans un réseau sont à la fois faibles ou forts selon le degré de la relation (Granovetter, 1973, 1997 ; Lin, 1995). Ce sont des liens qui facilitent les échanges, le partage d’expériences et la solidarité entre les femmes de ce réseau. De plus, l’ensemble des liens tissés renforcent la capacité des femmes militantes à atteindre leurs objectifs personnels tout en contribuant à la réalisation d’objectifs communs. Notons que l’engagement de ces femmes militantes est imprégné par des dynamiques religieuses spécifiques, telles que des prières en début de séance et des ateliers de formation sur la « morale religieuse ». Les femmes sont actives au sein des réseaux africains, qu’elles soient musulmanes, chrétiennes ou membres des religions traditionnelles du continent (Langewiesche, 2021). Soulignons tout de même que la perception du réseau sous l’angle de la religion est faible dans ce groupe de réseaux de femmes.

Bien que l’article traite de trois groupes de réseaux distincts, les résultats semblent produire certaines similarités. Cela pourrait être expliqué par l’effet marquant du contexte sur cette recherche. Le contexte africain, et en particulier togolais, imprègne significativement la perception, le sens et la finalité que les individus ont et octroient à leur organisation. Ceci marque l’importance de la prise en compte globale du contexte dans l’analyse des réseaux.

Conclusion

Cette recherche avait pour but de comprendre comment les femmes togolaises perçoivent le réseau auquel elles appartiennent. Il apparaît différentes perceptions de la notion du réseau d’après les femmes interviewées dans ce contexte togolais. L’analyse des résultats révèle également que les différentes perceptions du réseau sont largement interreliées. On note un lien entre l’environnent de soutien et l’environnement familial : les femmes perçoivent le réseau comme un cercle de soutien (émotionnel et financier) tout en se considérant comme membres d’une famille, reflétant ainsi les traits de la culture togolaise. De plus, le réseau est perçu à la fois comme un environnement d’avancement de carrière et de défi, car ces défis auxquels les femmes sont confrontées sont liés à leurs objectifs personnels et collectifs, caractérisant ainsi la société togolaise. Enfin, les perceptions du réseau comme étant un environnement d’affinités et d’apprentissage sont liées, car les affinités entre femmes facilitent les échanges et créent un climat d’apprentissage réciproque.

Par ailleurs, soulignons que deux résultats inédits ressortent de cette recherche. Tout d’abord, à notre connaissance, aucune recherche n’a relevé la contribution des réseaux de femmes comme espace de reproduction des pratiques religieuses. Cette perception caractérise les religions traditionnelles africaines, qui influencent de diverses manières les trois groupes de réseaux de femmes au Togo. Ces religions (chrétienne, musulmane et animiste), ancrées dans des cultes et rites spécifiques, façonnent les normes sociales et expliquent les dynamiques de ces trois réseaux.

Ensuite, le second résultat pertinent à notre sens porte sur la perception du réseau au-delà de son rôle utilitariste, comme ayant un pouvoir pour générer de l’impact social et notamment la promotion de la femme. Comme précédemment, l’environnent d’impact social est très peu lié à un autre niveau de perception. Les femmes interviewées dans les trois groupes de réseaux perçoivent le réseau comme un moyen leur permettant de se rendre visibles en tant que femmes, de façon explicite ou implicite, en créant une légitimité incontestable compte tenu de leurs actions.

L’une des contributions managériales de cette recherche réside dans la compréhension du réseau comme outil d’émancipation et d’empouvoirement des femmes. L’impératif d’autonomiser et de booster les trajectoires des femmes ne cesse d’ailleurs d’être martelé par les organisations internationales, dont la banque mondiale, considérant les femmes comme l’avenir de l’Afrique (Banque mondiale, 2024). En effet, le réseau est compris comme un espace où elles peuvent échanger, se soutenir mutuellement et bénéficier des pratiques de mentorat et d’accompagnement pour renforcer leur autonomie. Même si notre travail ne portait pas sur une compréhension de la vie privée et familiale des interviewées, les entretiens sous-tendent que ces réseaux, basés sur l’entraide et sur la promotion des femmes, pourraient aider au développement de nouveaux modèles ou imaginaires de femmes actives, notamment dans l’entrepreneuriat, au-delà de leur rôle de mère. Cet aspect et le rôle du réseau dans l’aide à l’articulation vie privée-vie professionnelle des mumpreneuses selon leur étape de vie (Rodhain, Belghiti-Mahut, Lafont et Rodhain, 2020) serait à approfondir à l’aide de récits de vie.

De plus, l’Afrique est connue comme un contexte offrant une culture communautariste. Or, cette recherche vient mettre en lumière ce que nous pouvons appeler le communautarisme transformationnel. En effet, à travers les actions de soutien et de solidarité dans ces réseaux, on assiste à la volonté de transmettre une prise de conscience, une incitation au changement, un éveil et un encouragement particulièrement culturel. Ces trois groupes de réseaux togolais sont caractérisés par le communautarisme transformationnel, donnant ainsi une autre perception à la notion de réseau. Singulièrement, ces réseaux peuvent être qualifiés d’organisations alternatives puisqu’ils se développent sur l’instruit et le non-instruit, le formel et l’informel.

En dépit des contributions de cette recherche, elle comporte des limites qu’il est juste de signaler. Une première limite porte sur l’analyse de perception du réseau uniquement chez les femmes. Cette recherche souligne néanmoins l’importance d’une exploration plus approfondie de cette thématique, notamment dans le contexte africain. Les projets futurs pourraient élargir la portée en incluant la perception des hommes sur les réseaux, leurs rôles et leurs contributions. Ces recherches permettraient de soulever l’existence de divergences et de similitudes.