Number 96, 2026 Circulations et ancrages dans les institutions contemporaines Guest-edited by Yves Bonny, Frédérique Giuliani, Denis Laforgue and Michel Parazelli
Table of contents (8 articles)
Introduction
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La figure de la victime d’elle-même dans les politiques de l’État social en France : une étude de cas
Gilles Frigoli
pp. 19–44
AbstractFR:
Telle qu’elle est menée aujourd’hui en France, la lutte contre le conspirationnisme offre une illustration des tensions qui traversent l’action des institutions de l’État social lorsqu’il leur faut statuer sur les revendications à l’autonomie que leur adresse une partie de leurs usagers. Prises entre le projet de valoriser la responsabilité individuelle de ces derniers et le souci de lutter contre des formes de subjectivation du monde jugées déviantes, les institutions doivent rendre compatibles deux manières d’envisager la mobilité de leur public qui paraissent contradictoires : une injonction au mouvement existentiel d’un côté, au nom de l’impératif à se montrer entrepreneur de soi; un droit à la continuité personnelle de l’autre, au nom du respect des subjectivités minoritaires. En s’appuyant sur une recherche portant sur l’accès à l’agenda du conspirationnisme dans la période récente, l’article montre comment la figure de la victime d’elle-même, c’est-à-dire l’hypothèse de la duperie de soi, semble s’imposer comme une formule opérante pour dépasser cette contradiction. Une telle présomption sur la propension de certaines personnes à s’abuser sur ce qu’elles croient être dicté par leur libre arbitre permet de combler la zone grise qu’occupent les publics dont le conspirationnisme ne semble relever ni d’un déficit de rationalité, ni de l’intention de nuire. Elle justifie le déploiement de dispositifs de lutte contre le conspirationnisme qui se protègent du risque d’apparaître comme excessivement répressifs ou infantilisants. Mais, comme c’est le cas à propos d’autres cibles de l’État social qui suscitent elles aussi et pour les mêmes raisons l’embarras des pouvoirs publics, cette formule s’expose aux difficultés inhérentes à toute démarche qui, pour ne pas renoncer à l’horizon de l’émancipation de tous, ne voit d’autre solution que de prêter une fausse conscience aux personnes qui, en arguant de leur statut de sujet souverain, refusent la main qui leur est tendue.
EN:
The fight against conspiracism, as it is being waged in France today, provides an illustration of the tensions that run through the work of the institutions of the social state when they have to rule on the demands for autonomy made by some of their users. Caught between a concern to promote individual responsibility and a desire to combat forms of subjectivization of the world that are deemed deviant, institutions have to reconcile two seemingly contradictory approaches to the mobility of their users: on the one hand, an injunction to existential movement, in the name of the imperative to show oneself to be a self-starter; on the other, a right to anchor one’s identity, in the name of respect for minority subjectivities. Drawing on research into access to the conspiracy agenda in recent times, the article shows how the figure of the self-victim, i.e. the hypothesis of self-deception, seems to impose itself as an operative formula for overcoming this contradiction. Such a presumption about the propensity of certain people to be deceived by what they believe to be dictated by their free will makes it possible to fill in the grey area occupied by those audiences whose conspiracism does not seem to stem either from a lack of rationality or from an intention to do harm. It justifies the deployment of measures to combat conspiracism which guard against the risk of appearing excessively repressive or infantilising. But, as is the case with other targets of the social state, which also cause embarrassment to the public authorities for the same reasons, this formula exposes itself to the difficulties inherent in any approach which, in order not to give up on the horizon of emancipation for all, sees no other solution than to lend a false conscience to people who, by arguing their status as sovereign subjects, refuse the hand that is extended to them.
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Circulation contrainte et mobilité buissonnière : deux déclinaisons du paradigme de l’activation dans les « nouveaux » dispositifs scolaires à visée inclusive
Laurent Bovey and Frédérique Giuliani
pp. 45–63
AbstractFR:
Cet article interroge les nouvelles normes de mobilité des élèves désignés à besoins éducatifs particuliers au sein de dispositifs dits inclusifs, à mi-chemin entre la classe ordinaire et la classe spéciale. La possibilité accordée aux élèves de circuler plus facilement que par le passé – du moins en théorie – à travers les différents dispositifs à visée inclusive est souvent présentée comme le marqueur d’une plus grande accessibilité scolaire. Or, selon les auteurs de l’article, cette logique de circulation et de mobilité des élèves sous-jacente à ces dispositifs peut être interprétée comme l’écho d’un tout autre référentiel que l’inclusion, à savoir celui des « politiques d’activation » qui mettent l’accent sur un modèle d’un sujet « entrepreneur de lui-même ». L’article se concentre pour l’essentiel à étudier l’opérationnalisation pratique de ces normes de mobilité et de mobilisation de soi auprès des élèves. Il est fondé sur une ethnographie menée entre 2018 et 2022 au sein des dispositifs de l’enseignement spécialisé du canton de Vaud en Suisse. À partir de l’étude de cas empiriques, deux figures de mouvement distinctes sont mises en évidence : la circulation des élèves contrainte par l’institution, d’une part, et la mobilité buissonnière développée par certains élèves pour contourner les dispositifs imposés et se réapproprier leur vie.
EN:
This article examines the new mobility standards for pupils with special educational needs within so-called inclusive systems, halfway between mainstream and special classes. The possibility for pupils to move more easily than in the past – at least in theory – between different inclusive systems is often presented as a sign of greater accessibility to education. However, according to the authors of the article, the logic of student movement and mobility underlying these systems can be interpreted as echoing a framework that is entirely different from inclusion, namely that of “activation policies” which emphasise a model of the “self-entrepreneur”. The article focuses primarily on studying the practical operationalisation of these standards of mobility and self-mobilisation among students. It is based on ethnographic research conducted between 2018 and 2022 within the specialised education systems of the canton of Vaud in Switzerland. Based on empirical case studies, two distinct patterns of movement are highlighted: the movement of pupils constrained by the institution, on the one hand, and the truanting mobility developed by certain pupils to circumvent the imposed systems and reclaim their lives, on the other.
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L’accompagnement associatif au logement entre circulations et ancrages : apports de la philosophie de Descombes
Melaine Cervera and Rémi Le Gall
pp. 64–86
AbstractFR:
Basé sur un corpus de données qualitatives, cet article analyse cinq trajectoires résidentielles de personnes accueillies dans le cadre des procédures de demande d’asile d’une part ou connaissant des difficultés sociales, de santé, voire ayant connu des périodes à la rue d’autre part. Inscrit dans une sociologie des institutions, il retrace les circulations des personnes entre les dispositifs d’hébergement et de relogement qui ont abouti à leur ancrage dans un logement. Cet ancrage est étayé par un accompagnement associatif en appui au processus d’autonomisation. Si cette autonomie semble désirable, son effectivité est interrogée au regard de l’analyse des trajectoires des personnes accompagnées. Celles-ci sont fortement contraintes, ce qui confirme, dans la perspective de la philosophie de Descombes, des cadrages institutionnels qui laissent peu d’autonomie aux individus.
EN:
Based on a corpus of qualitative data, this article investigates five residential trajectories of people who have been taken in as part of asylum application procedures on the one hand, or who are experiencing social or health difficulties, or have even spent periods living on the streets, on the other. Aiming to contribute to a sociology of institutions, it tracks the movements of individuals between accommodation and rehousing schemes that have led them to an institutional anchoring in a home. This anchorage is supported by community organizations that assist in the process of empowerment. While this autonomy seems desirable, its effectiveness is questioned in light of the analysis of the trajectories of the people receiving support. They are heavily constrained, which confirms, from the perspective of Descombes’ philosophy, institutional frameworks that leave little autonomy to individuals.
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La régulation des circulations au prisme des mobilités contrariées
Anaïk Purenne and Anne Wuilleumier
pp. 87–104
AbstractFR:
Alors que la recherche française a surtout interrogé le policing des circulations du point de vue des institutions, cet article propose de l’éclairer du point de vue des publics confrontés à des interactions avec des membres des forces de l’ordre dans le cadre de leurs mobilités du quotidien. L’analyse repose sur la mise en regard de deux enquêtes empiriques qui s’intéressent l’une à un « public cible » ordinaire des forces de l’ordre, l’autre à une « clientèle de police » moins homogène permettant ainsi de comparer des types d’expériences variées. La confrontation des deux corpus montre que la police des mobilités concentre un volume important de critiques de la part des citoyen·nes. Que l’on soit un public cible ou une clientèle plus occasionnelle de l’institution policière, l’investissement des agents dans le contrôle des circulations est vécu de manière relativement convergente comme en excès ou, à l’inverse, comme déficient et inefficace. Ce dualisme traduit la complexité des attentes citoyennes à l’égard des régulations institutionnelles de pratiques de mobilité envisagées comme des vecteurs essentiels de participation à la vie sociale.
EN:
While French research has mainly examined the policing of mobility from an institutional perspective, this article aims to shed light on it from the standpoint of the public who experience interactions with law enforcement officers in the context of their everyday movements. The analysis is based on the comparison of two empirical studies – one focusing on an “ordinary target public” of law enforcement, the other on a more heterogeneous “police clientele” – thereby allowing for a comparison of diverse types of experiences. The confrontation of these two data sets shows that mobility policing attracts a significant amount of criticism from citizens. Whether one belongs to a target public or a more occasional clientele of the police institution, officers’ involvement in the control of mobility is commonly perceived, in relatively similar terms, as either excessive or, conversely, deficient and ineffective. This dualism reflects the complexity of citizens’ expectations toward institutional regulation of mobility practices, understood as essential vehicles for participation in social life.
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L’enfant, l’hôtel social et l’école : des ancrages inattendus comme résistances aux impositions des politiques migratoires
Maïtena Armagnague
pp. 105–127
AbstractFR:
Fondé sur le suivi ethnographique de douze enfants dans quatre familles au cours de leur scolarisation et de leur vie en hôtel social, cet article s’intéresse aux formes d’ancrages sociaux et spatiaux que les familles en migration dont le statut juridique est fragile bâtissent à partir de leur vie en hôtel social. Dans ce contexte de précarité absolue, le lieu de vie – y compris lorsqu’il est imposé et fortement contraint – structure des pratiques et relations sociales ordinaires façonnées par des rapports de domination dont il est à la fois le théâtre et l’un des ressorts. Dans le même temps, les familles y développent des ancrages inattendus qui visent à contourner ou à contenir ces effets de domination. Ce lieu de vie non choisi, instrument d’institutionnalisation de la politique migratoire, sert de support à la construction d’une expérience familiale et enfantine résistante aux assignations induites par cette politique. Cette dynamique s’articule à un second espace, l’école, dont la fréquentation s’impose au titre du droit à l’éducation et qui, de fait, constitue une source de stabilité relative, bien que fragile, instituant « à bas bruits » et « par le bas » la vie quotidienne. Alors même que rien ne garantit à ces familles la possibilité de s’établir durablement, l’hôtel social et l’école – deux espaces pourtant imposés – deviennent des lieux où se construisent des ancrages sociaux et symboliques relativement solides, articulés et instituants. Ils vont permettre de mettre l’enfant au centre des expériences migratoires, d’inscrire celles-ci dans une continuité familiale tournée vers l’avenir et de soutenir l’agentivité enfantine.
EN:
Based on ethnographic monitoring of twelve children in four families during their schooling and their life in the social hotel (emergency housing), this article examines the forms of social and spatial rootedness constructed by families with legally unstable migration status through their experience of living in emergency accommodation (social hotel). In a context of extreme precarity, the place of residence – even in one of its most imposed forms – gives rise to ordinary social practices shaped by relations of domination, against which unexpected forms of anchoring and securitization emerge and resist. This unchosen and dominated living environment, as an instrument for institutionalising migration policy, serves as a foundation for the construction of a family and childhood experience that resists the constraints imposed by this policy. This investment is connected to a second space – school – whose attendance is mandated by the right to education and which, in turn, also represents a source of relative, but fragile, stability which quietly establishes everyday life, as a sort of bottom-up institution. Although there is no guarantee that these families will be able to settle permanently, these two imposed spaces – the social hotel and the school – serve as fertile ground for relatively strong, articulated, and instituting social and symbolic anchorings. They allow for the child to be placed at the center of the migratory experience, to inscribe this experience within a forward-looking family continuity, and to support children’s agency.
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Entre transferts normatifs et résistances épistémiques : l’Afrique face aux modèles sanitaires internationaux
Simplice Ayangma Bonoho
pp. 128–148
AbstractFR:
La planétarisation et l’interconnexion croissante des systèmes politiques, économiques, sociaux et culturels favorisent la circulation et/ou l’ancrage des modèles internationaux, notamment dans le domaine de la santé. Ces dynamiques ont suscité un intérêt accru dans la littérature scientifique autour des transferts de normes, d’institutions et de pratiques entre culturels et historiques distincts. Cette littérature met en lumière l’émergence d’une « élite internationale » et de structures inter- et/ou transnationales, qui facilitent la diffusion de ces modèles. Cette contribution s’inscrit dans ce débat en proposant une lecture critique des modalités de transfert des savoirs sanitaires vers l’Afrique. Elle vise à reconsidérer les États africains, leurs autorités et leurs communautés, non comme des réceptacles passifs, mais comme des acteurs capables d’innovations et de reconfigurations. En défendant une approche fondée sur l’hétérogénéisation plutôt que sur l’homogénéisation des politiques sanitaires internationales en circulation en Afrique, l’article met en évidence les processus d’ancrage et de localisation des savoirs par les communautés. Face notamment à la délocalisation cognitive induite par la diffusion massive des modèles biomédicaux, ces processus donnent lieu à une diversité de réponses : emprunts sélectifs, métissages, hybridations ou rejets. Ces dynamiques affectent non seulement les techniques de transformation, mais aussi les comportements des acteurs impliqués, révélant ainsi la complexité des circulations et des appropriations en contexte africain.
EN:
Globalization and the growing interconnection of national and transnational systems – political, economic, social and cultural – have fostered the circulation and international models’ anchoring, particularly in the field of health. These dynamics have sparked increasing scholarly interest in the concept of transfer, which examines the movement of norms, institutions, and practices across divers cultural and historical contexts. This body of literature highlights the emergence of an “international elite” and transnational structures that facilitate the dissemination of such models. This article contributes to this debate by offering a critical analysis of the modalities through which health-related knowledge is transferred to Africa. It challenges the portrayal of African states, authorities, and communities as passive recipients, instead emphasizing their capacity for innovation and contextual adaptation. Advocating for heterogenization rather than homogenization of international health policies, the study foregrounds processes of anchoring and localization of knowledge by African communities. In response to the cognitive displacement caused by the widespread diffusion of biomedical models, these processes generated a spectrum of outcomes – including selective borrowing, hybridization and outright rejection – that shape both the transformation of practices and the behaviors of actors. This complexity underscores the nuanced ways in which international health models are received, reinterpreted, and reconfigured within African contexts.
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Les tiers-lieux en quartier populaire : l’institution microlocale d’une mobilité ancrée
Yves Bonny
pp. 149–166
AbstractFR:
Les « tiers-lieux » sont dans l’air du temps en France, associés à des idées d’échanges, d’interconnexions, de décloisonnement, sources de créativité et d’innovation. Ils évoquent aussi la convivialité et la sociabilité. Cet article porte sur trois associations présentant ce type de caractéristiques, mais ayant la spécificité d’être implantées dans des quartiers populaires ou à proximité immédiate. Nous montrons que ces trois tiers-lieux instituent une articulation originale entre mobilité (physique, mentale, identitaire) et ancrage territorial grâce à leur multifonctionnalité et à leur capacité d’innovation sociale, en prise directe avec les besoins et aspirations de la population précaire qui les fréquente, dans une perspective micropolitique de citoyenneté de résidence. Mais alors même que leur originalité est reconnue et valorisée par les acteurs publics, ils sont inscrits dans un environnement institutionnel et une conjoncture économique défavorables, qui rendent leur pérennité incertaine.
EN:
“Third spaces” are in the spirit of the times in France. They are associated with ideas of exchanges, interconnections, decompartmentalization, sources of creativity and innovation. They also evoke conviviality and sociability. This article focuses on three associations displaying these kinds of characteristics, with the specificity of being established in a popular district or in close proximity. We show that these three third spaces institute an original articulation between mobility (physical, mental and in terms of identity) and territorial anchorage, through their multifunctionality and their social innovation capacity, in tune with the needs and aspirations of the precarious public which attends them, and in a micropolitic perspective of residential citizenship. But even though their originality is recognized and emphasized by public actors, they are embedded in an unfavorable institutional environment and economic situation which makes their sustainability uncertain.